Sur Avatar de James Cameron, ou la dissociation.



James Cameron espérait passer un palier du spectacle cinématographique avec Avatar . Sans doute y est-il parvenu . Sans juger de l'aspect spectaculaire ou esthétique de l'œuvre, un palier du Spectacle passe à travers elle, quelque chose de ce retour souterrain des Anciens Dieux dont parle Lovercraft dans Dagon . Avatar est construit de doubles, et il se pourrait qu'à la fin, il se révèle pour ce qu'il est : un cauchemar réel, un crime et un asservissement, qui veulent se faire passer pour un rêve "imaginaire" au sens moderne d'inoffensif, un cauchemar et un crime libres et libérateurs par excellence, comme le Dream-a-dream land de L.A confidential, ou encore comme tous les Dream-a dream land du spectacle, analogons locaux du Spectacle lui même .

Voyons le synopsis . X, marine américain, prend la place de son frère jumeau, biologiste de renom, mort de mort violente . Premier double . Dans les premières images, son corps posé dans une caisse de carton, sur un tapis de rouleaux, y glisse pour être brûlé dans un four à gaz, image visible de la désymbolisation moderne, du triomphe de l'industrie sur le corps . L'incinération moderne n'est rien d'autre que cela, une homonymie opaque avec le bûcher des traditions païennes .

Ce jumeau DCD participait à un programme destiné à agir sur une lointaine planète, la planète Pandora, habité par des hominidés grands minces et bleus, à l'état "sauvage" . Il s'agit de faire des "avatars", des doubles bleus des hommes du programme- bleus de peau et hommes du Système de l'intérieur- pour qu'ils prennent contact avec les hominidés bleus sauvages, s'imprègnent de leur culture, et les convainquent d'accepter l'exploitation des ressources minérales de leur planète, un programme typiquement colonial entre Lawrence d'Arabie et la guerre en Irak .

Le passage de l'un à l'autre, de l'homme du Système qui pilote, qui est "l'âme", à l'hominidé bleu sauvage dont le corps est piloté s'effectue comme dans le sommeil, dans une sorte de "lit"technologique, de manière réversible par le réveil, et sans contact physique ; ainsi les frontières du rêve et de la réalité sont-elles fortement brouillées, et le sont de plus en plus . Le monde réel vécu devient rêvé, et l'arrière monde devient la réalité, avatar global du monde .

Deux partis s'affrontent chez les colonisateurs de Pandora qui commanditent et financent la production d'avatars, colonisateurs qui sont ouvertement figures de l'armée et des technocrates de l'empire U.S . Des scientifiques qui souhaitent préserver la planète et les primitifs, et respectent leur culture d'une part ; et des militaires et des technocrates alliés entre eux d'autre part, qui veulent passer en force les réticences des indigènes, et exploiter au maximum et au plus vite les ressources de la planète . Inutile de dire qui sont les gentils et les méchants, hein .

Bien entendu, le jeune Marine envoyé en avatar, comme ambassadeur des hommes du Système, s'imprègne de la culture primitive des hominidés bleus sauvages, de leur proximité à la nature, et de leurs valeurs de loyauté et de respect . Ce jeune Marine naïf passe les épreuves initiatiques de son nouveau peuple, tombe amoureux de la fille du chef, puis dirige la grande guerre des hominidés bleus sauvages contre la conquête U.S elle même, comme Ben Laden fut formé par la C.I.A . Vaincus par la supériorité morale et spirituelle des hominidés bleus sauvages de Pandora, les militaires et les technocrates sont vaincus et rapatriés chez eux, exclus de Pandora . On imagine que la planète restera un paradis d'harmonie entre les hominidés et la nature .

Le jeune marine par ailleurs est handicapé, n'a plus ses jambes, et retrouve son corps dans son avatar . En clair, sa vie physique, animique et spirituelle passe par son avatar, tandis qu'il s'exténue jusqu'à la mort pure et simple, qui lui permet de revivre dans son avatar, devenu quasiment un prince . Il vit là l'expérience de tant de jeunes gens, purs néants, bloom réduits à l'insignifiance du Système, qui peuvent se la jouer prince et princesse, mais dans les différents degrés du monde virtuel .

Cameron est comme dans Titanic largement conscient du message symbolique de son film . Titanic montre que l'excès de confiance des techniciens pousse au désastre collectif, à la chute du Titan ; il montre que les divisions sociales, en cas de crise, reviennent avec toute leur puissance d'inhumanité . Dans Avatar, le monde moderne est une horreur, le jeune homme du monde moderne est un handicapé, un homme déchu, avec soi un savoir stérile qui l'empêche d'apprendre ("on ne peut rien rajouter à un bol plein"déclare un homme bleu à propos de l'incapacité d'apprendre des hommes), soit sans aucun savoir, ce qui est le cas du héros, sans justice, sans harmonie . Un être diminué, handicapé . Ce n'est qu'en se retrempant dans la socialité primitive, héroïque et sacrée, qu'il peut découvrir quelle intensité insoupçonnée peut atteindre la vie éteinte dans le désert moderne .

Très bien, me direz vous . N'est ce pas ce que vous voulez dire vous même ? N'êtes vous pas un néo-primitiviste, selon les mots d'un ami bien informé et bienveillant ? Ne peut -on se réjouir de ce que des fragments de messages d'Unabomber ou de Tiqqun soit repris en allégories par une méga-production américaine ? Si vous me posez cette question, c'est que notre âme, hélas, n'est pas assez hardie, et ne peut regarder en face le soleil noir du négatif . Cette histoire édifiante passe par une cascade de miroirs qui montre dans notre âge un travail de dissociation d'une puissance et d'une opiniâtreté géologique, à la mesure de la dérive des continents . La puissance du spectacle est dissociation, dissolution . "De ce qui est Un évite de faire deux : c'est vérité dans toutes les voies quelles qu'elles soient" . En vérité, la puissance du Système m'a paru accablante à travers ce spectacle . J'ai senti mes cheveux se dresser sur ma tête . Le dragon, le souffle du dragon .

Première dissociation : si un film comme Avatar peut naître, avec sa puissance technologique et son impact commercial, c'est bien que les militaires et les technocrates de nôtre âge n'ont jamais perdu contre les primitifs, que le scénario du film est un mensonge . L'existence même de l'œuvre est la preuve que l'histoire qu'il raconte est inversée, que la réalité du passé est la défaite et le massacre de ceux qui ne voulaient pas du monde produit par le fer et le feu en quelques siècles . Ainsi le Système vante les valeurs primitives fictionnelles qu'il reproduit fonctionnellement en lui, et qu'il a lui même en réalité méthodiquement exterminées . Ainsi la nostalgie des mondes perdus sert elle de carburant à l'expansion indéfinie du Système, Avatar ayant la fonction d'une entreprise commerciale . Comment alors exister comme négatif du Système sans être assimilé à son entéléchie ? C'est sans aucun doute cela qui accable tout effort de pensée vers une sortie : les forces d'assimilation du Système sont immenses .

Deuxième dissociation : comme le héros, la puissance d'impact du film montre que la masse des hommes d'occident est touchée par une nostalgie sourde pour la socialité communautaire, pour la vie primitive et forte, liée à la respiration, à la vie et à la mort de la nature sauvage . Ces hommes vivent dans un monde totalement aseptisé avec cette nostalgie . L'existence réelle devient alors de plus en plus exténuée, irréelle, et l'imaginaire des arrières mondes devient l'adjuvant indispensable à la vie réelle, pour rendre simplement vivable une vie atrocement blanche, comme une page blanche sur laquelle il est interdit d'écrire, et encore plus avec son propre sang . Ainsi l'héroic fantasy se développe-t-elle avec un monde qui se vide d'aventures et de merveilleux comme un évier privé de bonde . Notre monde est de plus en plus blanc, plus blanc que blanc ; il s'exténue, devient l'image d'une table d'autopsie . Et l'imaginaire devient ce qui permet à l'inhumanité de se perpétuer, de s'approfondir sans limites .

L'amour, le sexe, le danger, tout ce qui est puissant et vital, ce sang tiède et salé qui bat sous la peau fine, ne sont plus vécus que par procuration dans le spectacle . La sortie du spectacle devient un moment de douleur insupportable, une frustration qui ne se résout que par la toxicomanie, ou le retour à la vie fictive, ce qui aboutit au no-life moderne, cet être dont la vie est devenue virtuelle . La vie moderne est une mort . Aucune virilité intellectuelle, la capacité à regarder en face l'horreur de soi-même et à en jouir, n'est plus possible . Bien au contraire, l'homme moderne est plus que jamais l'homme du déni, du mensonge envers soi-même, de l'hypocrisie . Le Système porte en lui même cette titanesque force de négation, de déni, d'annihilation . L'homme syntone au Système ne peut affirmer l'image de lui-même qu'on lui renvoie comme sienne que comme fantôme, dans le virtuel .

Car on lui dit qu'il est libre, puissant, souverain même, alors que dans la vérité il n'est qu'esclave, outil animé, et encore animé, d'une âme qui ne cesse de s'exténuer, de se déréaliser, de s'annihiler . La domination du Système passe par le monopole de définition de la réalité ; et n'est réel pour le Système que ce qui est fonctionnel à son entéléchie . Aussi la seule réalité vivante immédiate de l'homme hypersocialisé est-elle la fonction, son mode d'être . Ce qui lui donne identité, sens, réalité, c'est d'être une fonction du Système . Cet homme ne peut prendre que des décisions sur ce QUI N'A AUCUNE IMPORTANCE, sur des goûts et des couleurs prédigérés, dans une illusion indéfinie de liberté unidimensionnelle .

Sur tout ce qui pourrait l'engager à la vie et à la mort, il n'a tout simplement AUCUN pouvoir de décision seul, au delà du SUICIDE . La Loi le protège de ses propres engagements, l'empêche de consentir à un pacte authentique, c'est à dire inconditionnel sur des champs communs . La société l'aidera contre ses propres engagements, s'ils dépassent la théorie du contrat . Et le Système, en qualifiant et en traitant le suicide comme maladie, lui ôte toute capacité de signifier une responsabilité et un choix, une souveraineté . Car le propre d'une maladie, c'est d'être l'objet non d'un choix légitime, d'une responsabilité et d'une liberté humaine, mais d'un traitement, y compris coercitif, "s'il y a danger pour la vie de la personne", la vie étant implicitement la fonction dans les mots du Système .





L'hypocrisie est tellement institutionnalisée qu'elle produit un langage faute de pouvoir poser une pensée, le politiquement correct . Le mensonge envers soi est l'enfermement en soi, et la pire dissociation qui puisse frapper le mortel : il le rend incapable de transformation, pareil à la graine tombée dans les ronces . Ainsi son ses aspects d'humanité et de respect, le politiquement correct est un poison mortel pour la vie humaine . Pour y échapper, Avatar, comme toute l'industrie des arrières mondes, qui devient une forme de pharmacologie sémiotique, ne propose que la fuite dans le virtuel, dans l'infantilisation . Celui qui reste enfermé dans un monde de phantasmes et de mots bleus reste enfermé durablement dans l'immaturité, comme un enfant incapable de marcher . Cette fuite est exténuation de la résistance, elle permet le renforcement indéfini du Système . Celui ci ne souhaite nullement lutter contre les arrières mondes, mais contre ce qui en rendrait les excès insupportables, c'est à dire compréhensibles comme excès à la foule .

Avatar nourrit cette dissociation, puisque finalement le héros, loin de s'arracher à la rêverie, meurt pour s'y installer à demeure, avec une cérémonie nettement inspirée de l'initiation, en une contrefaçon qui relève de l'inversion moderne . Car l'initié authentique meurt avant tout à l'illusion pour accéder à l'Être, et non meurt à la réalité pour renaître à l'illusion des avatars numériques . La réalité est un critérium de transformation . Le sage qui se ment à lui même est un fantôme de sagesse, il est Tartuffe . Le Système s'est construit sciemment pour n'avoir aucune autre régulation que cybernétique, en un processus sans sujet . Logiquement les hommes n'ont plus qu'une apparence de pouvoir sur l'entéléchie du Système . Le sommet de Copenhague ne peut légiférer, car pour légiférer, il faut régner : et le règne a été anéanti méthodiquement .

De tels sommets sont des spectacles de maîtrise du destin ; mais la dissociation et le déni sont si puissants dans le Système que seul le choc terrifiant des premiers écueils pourra faire douter les sous-systèmes d'information du Système général . Plus exactement, pourra les anéantir à leur tour, simplement par une coupure d'électricité . L'électricité est condition nécessaire de survie des mondes virtuels, donc du processus de pouvoir, donc du Système entier . Et condition nécessaire de la rébellion . La révolte se définit par référence au Système, et avec les références du Système .

Dernière dissociation en effet, que celle des rebelles qui prétendent sortir de leur époque vers la nature primitive, alors que par définition, par sa nature réactive, le rebelle est l'homme du refus, et appartient irrévocablement à son époque en tant que déterminé par elle, y compris par le négatif . Dissociation, que ces hommes qui se réfugient au fond des campagnes désertifiées par le développement du Système, puisque c'est dans les interstices du Système qu'ils cherchent leur place . Or ce n'est pas d'hommes modernes qu'ont besoin les primitifs, dans la complète ambivalence de cet homme blanc, qui dans Avatar, prend l'apparence et le règne des hommes bleus pour les libérer ; c'est notre monde qui a besoin d'hommes capables d'invoquer les mystères anciens, pour que la détresse existentielle des temps soit la puissance qui surmontera le déchaînement absurde du Système . Il semble peu probable de pouvoir prévoir davantage .

La poussée des arrières mondes, dont Avatar donne un exemple, est donc justement ce qui permet au Système de durer, en aveuglant sur la détresse par la puissance de l'imaginaire . Les hommes de ce temps deviennent dissociés non comme maladie idiosyncrasique, mais comme phénomène de masse . L'homme du Système fut névrosé dans sa personnalité de base, il devient schizophrène . Il croit au développement durable, à l'entreprise citoyenne, à tous les oxymores que produit le Système à travers les torsions et les spires de l'Idéologie Racine, véritable dragon aux innombrables têtes . Il croit qu'il suffit de vouloir pour voir, de ne pas vouloir pour ne pas voir, de ne pas vouloir pour ne pas mourir .

La personnalité de base des hommes change . La personnalité de base est un moment du Système . Dans un monde malade, la santé ne peut être atteinte par l'homme noble ; elle n'appartient qu'à celui dont la maladie est syntone à la pathologie générale du Système . Aussi plus que jamais la maladie, l'excès, la mélancolie et la folie deviennent un signe d'élection . Une princesse, un homme noble en ce monde ne peuvent être, pour reprendre les mots du Système, épanouis, sans multiplier des dispositifs psychosomatiques et psychiques de protection qui les font classer "de santé fragile", ou sans devenir impitoyables et cruels .

La fuite hors du monde est une négation du monde homologue structurellement à la rébellion mais plus facile à digérer pour le Système, puisque cette fuite est entièrement passive et dépendante . Passif, le no-life rivé à son écran et à ses jeux ; dépendant, puisque la totalité virtuelle qui le fait survivre exténué à son exténuation lui est fournie par le Système, qu'il ne peut vivre sans cela même qui lui rend la vie réelle invivable et le pousse à fuir .

La contre révolution culturelle passe par le refus net de ces nostalgies bleues, et vertes, crées par le Système . D'autant que le primitivisme posé par le Système est une création du Système et lui est entièrement fonctionnel par essence . La reconquête passe par le démontage d'abord intérieur des fausses évidences naturelles du Système, de la complexe création de mondes inversés qu'il ne cesse de promouvoir, et des dispositifs normatifs qui lui sont liés . L'aspect législatif du monde moderne ne correspond pas au législatif techniquement juridique, mais la domination du Système est imprégnée de normalisation continue, présentée comme nature . Cette normalisation a de nombreux noms, éthique, santé, beauté...

Reconquérir le règne, la Loi, passe par le dévoilement de la nature du Système . Ce travail est le travail de fond de déconstruction de l'Idéologie Racine . Ce travail est techniquement métaphysique, en un sens proche d'ontologique . Mais il passe aussi par une discipline quotidienne d'habitation du monde et de tissages de liens .

Faire l'amour, vaincre, créer, évoquer par le Verbe ne peuvent être des activités virtuelles . Le virtuel est l'arrière monde typique que Nietzsche dénonçait, celui qui étouffe la vie ; la puissance est la ferveur de la vie même . C'est le réel qui doit être âprement désiré, le fait, l'évènement dans le réel, le gout du sang, l'odeur du feu auprès duquel je me love avec toi, et non avec des cauchemars . La pratique de la réalité peut commencer au niveau que Guattari nomme moléculaire, et qui est celui du manuel d'Épictète . La pratique de la réalité commence avec les odeurs des corps, avec les asymétries des corps . Le virtuel est visible, symétrique, sans toucher ni odeur . Une cicatrice, un lourd téton gros comme une cerise, à la vague odeur d'encens, sont des rayons de réalités .

Le Système, qui rend la vie humaine si indigne d'être vécue, que les hommes se réfugient dans des rêves dépourvus de toute légitimité ontologique, ne peut être détruit que par sa puissance d'annihilation même . Cette puissance est invoquée dans la puissance nocturne de la métaphysique, mais peu peuvent parvenir à son seuil . Le Système véhicule des illusions d'authenticité à travers des images nostalgiques produites industriellement . Par inversion de l'inversion, les refuges de la forêt peuvent se manifester comme des constructions futuristes, en véhiculant obscurément un contenu fruit des mondes anciens .

Il n'est plus de refuges . Car les forêts, les montagnes modernes sont saccagées au plus profond, dans leur âme même . Tel fut le cas de Brocéliande, la forêt qui m'a hier appris le rêve des forêts, des roches et des arbres . Ce rêve n'a rien des arrières mondes du Système, et imprègne la lumière des cristallins rayons sur les écailles des troncs, pour celui qui sait voir . Mais Brocéliande ne rêve plus . C'était hier, et c'est perdu .

Il n'est plus de refuge, homme noble, et l'adversaire est d'une écrasante puissance . La guerre est inévitable . Acculé, le chat déchire le chien . Tant pis pour eux !

Viva la muerte!

Sur les types de liens entre les principes des sexes, II . Le fin'amor comme restauration culturelle .

(Le Bernin, extase de Sainte Thérèse)


"Pour le Dieu, toutes choses sont belles, bonnes et justes, mais les hommes tiennent certaines pour justes, d'autres pour injustes .
Si ce n'était pour Dionysos qu'ils font procession et chantent l'hymne phallique, bien impudente serait leur conduite . Mais Dionysos et mort sont un, pour lesquels ils sont en transe et célèbrent l'ivresse
"
Héraclite.

Sur l'art d'aimer comme objet du fin'amor :

Un correspondant m'a posé la question de la valeur de la virginité . Une telle question ouvre un abîme, et les abîmes ne sont pas à éviter, sont à rechercher par les vaisseaux pirates qui errent sur les Zones Autonomes Temporaires de la pensée . A part de destin plus grandes, plus grands partages . Nietzsche a écrit : "Quand tu regardes l'abîme, l'abîme regarde au fond de toi". Eh bien, regarde moi dans les yeux, abîme, que la peur en moi meure de la terreur de cette vue d'obscurité, que la peur en moi s'enlace à ton puits de ténèbres . Car rien n'est plus noble au mortel que de dépasser la peur de la mort, que l'éternité . Et ce dépassement passe par le dépassement des haies, des murs des pavillons, des portes postformées, des boîtes de petite moraline qui sont autant de portes de cercueils . Aucun prix n'est trop élevé pour sortir de cette forme de mort qu'est la vie ordinaire des modernes .

Le prix le plus élevé est le prix de Souffrance, non le baiser de la mort . La mort n'est pas le pire que puisse rencontrer le vivant . Jamais je n'ai dépassé cette peur physique de la grande douleur, de l'exil, de l'humiliation et des larmes . La terreur organique de la dislocation, de la décomposition, suit les pas du mortel . Qui marche silencieusement sous la voute de pierre pesante et sombre d'une église, en suivant le chemin de croix, sait que cela, cette intime terreur du vivant, n'est pas méprisable . "Seigneur! Seigneur! Pourquoi m'a tu abandonné?".

Le Maître lui même a senti les ténèbres glacées de l'abandon . Se remettre entièrement dans la main d'un mortel le rend inévitable . Iseult elle même le fit croire à Tristan . Au dessus des merveilles de la mer souvent s'élèvent les voiles noires du vaisseau des morts . L'amour fou est affrontement de l'abandon, refus de la sécurité du port . La rage de survivre à ce monde dépasse les appréhensions née à l'écoute des chérubins du Jardin .

Laissons les morts enterrer les morts . Le feu et la glace s'accompagnent, la nuit est le sourire du soleil . Le vivant doit affronter cette épreuve . La guerre est père des mondes et roi des mondes . Que dans cette réflexion dure et froide comme une pierre tombale au cœur de l'hiver, les pas du Maître m'accompagnent, et que mes propos ne soient pas des mensonges, qu'ils portent toute la violence des déchirements, des drames dans le ciel qui s'analoguent au cœur de l'homme noble .

Le visage de l'aimée dans la prière, dans la grâce, est un spectacle fascinant pour l'homme noble, comme le montre la statue de Sainte Thérèse par le Bernin . Ainsi Pétrarque vit-il Laure pour la première fois . Je devrais parler au passé, parce qu'il est rare que la communauté, l'ecclésia, se réunisse pour le sacrifice . Notre âge est ainsi . L'amour autrefois menait naturellement au monastère, telle la très sage Héloïse pour qui fut "châtré puis moine/ Pierre Abélard à St Denys (...)", ou menait aussi à la forêt en labyrinthe des loups et des ermites, celle des amours sauvages de Tristan et Iseult . Il n'en était pas moins charnel, passionnément charnel, comme est charnelle la Rose, et charnelle l'incarnation . Tel est le Cantique des Cantiques . L'ivresse de la ménade est ivresse divine, et dévoration sanglante de chair crue .

La fascination du désir, les pas du serpent sur les dalles portant le poids de milliers de pas, les pas lent des sages, les pas de la mariée se rendant à l'autel, les pas du Maître, tout ces pas sont nôtres, espoir vain, joies et peine, tous marchant uniment vers la mort . La sécurité de la vie ordinaire, c'est à force de taille acharnée des surprises, des possibles, la stérilisation de la puissance qui s'exprime à travers toute vie, une forme mouvante de mort ombreuse . Si nous sommes là, si je suis là, si tu es là, c'est parce que le service du serpent fut toujours assuré, entre persécutions, famines, pestes et guerres . La peste fut propice à l'amour dans le Decameron ; la guerre elle même est propice à toutes les amours . Les orchidées, splendeur d'Éros, poussent dans les ténèbres, et exhalent l'odeur mêlée du sang et des roses . En perdant le risque omniprésent de la mort, on perd l'urgence de vivre . Notre âge où se perd l'art de mourir a perdu l'art d'aimer . Or, qui meurt sans avoir aimé aurait pu aussi bien ne pas naître .

Et combien rares ceux qui peuvent aimer dans l'Esprit seul, et encore plus ceux qui le peuvent dans l'Âge de fer . Je ne le peux . La morale ou la religion sont de trop fréquents masques de l'avarice ou de la lâcheté, de la tiédeur vomitive . "Que n'es tu froid ou bouillant! Mais tu es tiède, et puisque tu es tiède, je te vomirais par la bouche ." proclame le disciple que Jésus aimait . Quels univers auraient pu naître de tant de corps laissés en friche par inquiétude et mollesse d'âme ! Ceux qui ont de l'esprit, ceux qui sentent en leur cœur la source vive et profonde des passions de l'âme, ceux là savent décider légèrement de choses profondes, dans l'intervalle de sept respirations, comme la foudre . Ceux là savent se purifier de l'hésitation . Ceux là savent trancher, trancher sévèrement, et décider de boire la coupe, le philtre que but Tristan .
« Une chose est sûre, il n'y a rien de plus important, le moment venu, qu'un zèle fervent . La vie est faite de cette ferveur qui se renouvelle à l'infini . L'esprit d'un homme, dès lors qu'il a pris conscience de cette vérité, n'est obsédé par aucune autre pensée ni aucune autre envie : pour lui, la vie s'écoule guidée par sa seule ferveur (…) personne ne peut s'empêcher de chercher les choses qui dans la vie semblent plus importantes (…) Or avant de n'être plus habité par la ferveur et de perdre toute illusion, les années devront succéder aux années . » Hagakure .

Ce qui dans la vie est le plus important pour nous, sans conteste, est l'ardente nostalgie de l'unité qui se transforme en recherche d'amour . Frères de l'ermite, nous n'aspirons pas à son ascèse dans l'instant ; nous aspirons à son illumination et à son intensité dans l'analogie d'amour . Ce qu'est la Critique de la Raison Pure à côté de Jivago ou de Marguerite...pas grand chose, le mécanisme d'un enfermement, une méthodique fermeture des mondes, du Ciel et de l'Enfer . " (...)Je bénis le temps, et le lieu, et l'heure, où j'élevais mes regards vers un but si altier ; et je dis : Ô mon âme, tu dois être bien reconnaissante d'avoir été jugée alors digne d'un tel honneur .
D'elle te vient l'amoureux penser qui, pendant que tu le suis, t'envoie au souverain bien, estimant peu ce que tout homme désire :
D'elle vient ce noble courage qui te guide vers le ciel par le sentier direct, si bien que je vais déjà rempli de sublimes espérances .
Pétrarque, Canzoniere, XIII . NRF .

La pensée comme l'amour peuvent être stériles, peuvent être la Gaste terre du Roi pécheur ; qu'importe une pensée qui ne veut pas se vivre, qui n'offre pas de vie, qu'importe la pensée qui n'est pas invocation, sacrifice, arme ! Mais cet amour qu'évoque Pétrarque n'est pas stérile du fait qu'il n'amène pas d'enfant dans une famille . Elle n'est pas légitime sur l'amour, la distinction matérielle entre l'amour fertile d'enfant en puissance, et l'amour stérile en puissance, qui attira sur Onan la condamnation . Stérile, ce qui ne pose rien, la satisfaction immédiate d'un besoin physique, la pornographie, mais non ce qui tourne vers la Souveraineté qui posa le monde dans la lumière céleste . Il est un art d'amour dont la fertilité n'est pas enfermée dans le monde des choses .

Ce qui peut être évoqué, dessiné de la main de l'artiste, posé par une opération logique, nommé par les mots de la tribu, tout cela est né et a accédé à l'être.
Ce qui est devient une demeure pour l'homme, un foyer de sacrifices, un lieu où planter au profond ses racines, un centre immobile de sa liberté.

Ce qui naît est en même temps soi-même, n'était rien avant et ne demeure pas au delà de soi . Ce soi même est comme dans le rêve, étendu au monde éclos dans sa totalité, et en même temps fermé sur soi .

Ce qui naît, naît en un instant étrange, le kairos, qui ne peut être saisi et change une totalité .


L'aimer est nature dans son jaillissement, et donc matière ; mais l'art d'aimer mêle vigoureusement à cet argile nommé à tort bestial- et ce nom donné aux êtres incapable de nommer est en soi un oxymore, appliqué à l'homme-la forme, l'or vainqueur de la forme, or commun à la statue, à la peinture, à la poésie, aux formes de l'ensemble du cosmos . Art d'aimer, art de vivre, art de mourir, c'est tout un, et ne peut porter d'autre nom que sagesse . Et qu'est-ce qu'aimer ? C'est de deux faire un ; c'est établir des liens, des formes d'unification . "Les meilleurs préfèrent l'Un à toutes choses, la gloire sans fin aux choses mortelles ; mais la plupart se rassasient comme du bétail ." Héraclite .

Cet amour est l'analogue de l'amour de Thérèse, il est une forme à la fois solaire par sa splendeur hiératique, et lunaire et nocturne par son asservissement à la roue du temps . Le fin'amor des troubadours ne fut par pour rien contemporain de la gnose cathare, car l'intense désir de pureté est l'intense désir du haut tant désiré du poème d'amour . Désir à n'importe quel prix de douleur et d'égarement, car la mélancolie, la folie et le génie amoureux sont des facettes de la même émeraude . Cette émeraude sera reconnue . Il importe peu que cette voie ne soit pas une voie pour le peuple commun, qu'elle soit étroite, risquée, vertigineuse ; il importe qu'elle soit, et ce depuis l'origine . Il importe aussi qu'elle ait été reconnue, qu'il n'existe pas de voie, de pensée ou d'art qui n'aie reçu de sa teinture .

Ces liens, ces formes d'unification que tisse l'amour sont prédéfinis par le droit, la coutume, la langue d'amour, la culture . Un traité d'érotique comme le Kama Sutra, un poème comme le Cantique des Cantiques en montrent la richesse et la complexité dans une société organique . Notre culture exténuée de l'Âge de fer n'en reconnait plus qu'une dans son droit unidimensionnel ; et les autres sont des liens sauvages . Qui les recherche emprunte des chemins effacés où s'enlacent les ronces . Qui les emprunte se déchire, là où des temps meilleurs plantaient de petits temples en des lieux écartés, avec des rosiers sauvages, et traçaient de multiples et sinueux chemins le long des reliefs . La parole des sages produit de l'être, et la pensée de ces chemins suffira, non à les faire vivre, car ils vivent par eux-même, mais à les faire retrouver et fréquenter par ceux qui les cherchent, qui sentent en eux ces sources puissantes de nostalgie et de désir qui font quitter la facilité des grands routes toutes tracées, bitumées, et aussi grillagées que des autoroutes, du droit moderne .

Structure normalisée du lien de l'Âge de fer : le contrat et le lien contractuel.

Le lien de l'Âge de fer est unique ; il porte pour nom le "contrat" . Il parait indéfiniment multiple, mais il est, comme la "pluralité" moderne, la simple réplication indéfinie du même principe, comme les pas qui restent sur la même route, si longue soit-elle, ne peuvent trouver que ce que la route rend possible . "Le poisson est dans l'eau . Aussi loin qu'il aille, il sera toujours dans l'eau" dit Maître Dogen . Le contrat comme forme juridique concerne l'eau, le téléphone, l'électricité, le gaz, et les liens entre les sexes . Le contrat est un lien entre deux personnes, morales et physiques qui ne doivent pas manquer l'une à l'autre sur une série de clauses réciproques définies, préalables, explicites . Le principe du contrat est d'éliminer toute surprise, et tout idiosyncrasie, d'unir au fond des étants parfaitement interchangeables . Mon contrat bancaire peut être repris par une autre banque ; et rien ne s'oppose à ce qu'un autre prenne mon contrat de location . Divorcé, je me remarie selon une forme légale identique . Il y a toujours deux personnes, et des gains, appelés droits, et des pertes, appelés devoirs . Ils ne méritent pas ces noms car ils sont quantifiables .

Le contrat est le seul type de lien qu'autorise notre âge hors du lien de filiation, qui ne peut être aisément réduit au contrat, puisque cela supposerait que la filiation ne soit plus inconditionnelle . Certains y pensent, mais ce n'est pas aisé . Par ailleurs, le modèle de société pensé par l'idéologie racine est celui du tas de gens ; le moins de liens organisés possibles laisse les hommes réduits à l'état d'atomes impuissants face au Système et à son oligarchie . Le caractère accidentel et conditionnel du lien contractuel, l'affirmation de la toute puissance individuelle et l'abaissement réel de la personnalité sont des corrélats du Système, quelques faces d'un être unique .

Les temps anciens ne connaissaient pas le contrat au sens de l'Âge de fer . Car l'engagement que prenait un époux, une femme, un vassal, était fortement inconditionné, indéfini sur certains domaines des mondes ; par exemple, il engageait l'homme et son lignage, l'homme et sa vie . "Ils ne feront qu'une seule chair" . Le Dieu de Moïse punit sur plusieurs générations, et seul le Maître limite l'engagement du mariage à ce monde par ses paroles : "Les fils de ce monde ci épousent ou sont épousés, mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari . C'est qu'ils ne peuvent plus mourir (...)" Luc 20, 34 sq .

Un engagement où la vie même, voire le salut, est un enjeu n'est pas un contrat au sens moderne du terme . Prenons le cas du mariage . Un mariage dans une cité grecque comme dans une ville médiévale était un engagement durable entre deux lignages, qui ne prévoyait pas de limite (un homme du lignage pouvait avoir à affronter la mort pour la défense du lignage de l'épousée) ni de fin ; et l'inclination individuelle y avait sa place, mais partielle et dérivée - c'est là tout l'enjeu de Roméo et Juliette .

Ce mariage, devenu chrétien, était béni par l'Église, et cela explique la forme double que le mariage a pu prendre en Occident, à mesure que la notion de contrat, directement issue de l'ontologie de l'idéologie racine, s'imposait comme forme de l'union conjugale . Le contrat évolue au plus prêt de l'idéologie racine, tandis que les formes du mariage religieux conservent évidemment des vestiges d'autres conceptions du lien . Cela crée des doubles contraintes plus ou moins masquées, comme des noces républicaines, qui envisagent point par point la séparation, et la bénédiction nuptiale catholique, qui le nie radicalement .

Comme contrat le mariage ne concerne que les parties contractantes, à savoir les futurs époux, et cette fermeture de l'espace des liens explicitement concernés sur le couple s'accompagne de l'insistance, nouvelle à l'échelle séculaire, sur l'assentiment, et donc les sentiments individuels . Par ailleurs les clauses du mariage peuvent être précises et sans surprise sur les patrimoines individuels . En clair, il est devenu nécessaire et suffisant de "s'aimer" pour se marier, et le mariage, loin d'être inconditionnel, peut déterminer précisément la nature des liens matériels entre les époux, comme n'importe quel contrat de service . Un grec n'aurait jamais posé la question en ces termes, et des historiens obtus en ont conclu sottement que les grecs ignoraient l'amour . Platon, Sapho, Ovide, Salluste ne leur permettent pas de revenir à moins de candeur .

Mais c'est le lien entre la forme de la société et l'amour, que nous posons comme une de ces "évidences naturelles" de l'idéologie racine, qui n'est en droit naturel pas défini . Que "l'amour" doive réguler la filiation, l'héritage, la nationalité, toutes questions intimement liées au mariage, voilà une étrange idée pour un être rationnel ; ce sentiment éminemment capricieux, volatil, d'apparence légère, voilà le fondement de la société, de la patrie, de l'Ordre analogué des hiérarchies angéliques? Ce qui est étrange, c'est que nous soyons assez obtus pour trouver la perspective antique sur le mariage étrange . Bien au contraire, elle est très raisonnable, et rationnelle . Le mariage est décidé par un conseil de famille sous l'autorité de son chef naturel . C'est un acte qui engage tout le lignage, ses biens et ses corps . C'est un acte qui engage la transmission du Nom et de la Tradition des pères, de la langue, du culte . Pour promouvoir notre évidence du mariage, nous abandonnons tout ce qui paraissait vital aux hommes du passé, en le traitant avec mépris . Cela ne plaide pas en faveur de la lucidité des modernes, qui parlent de durabilité en niant tout ce qui dure . Les Anciens arbitraient en faveur de l'endurance dans la durée contre l'éphémère des sentiments humains .

Quand à notre perspective moderne, elle n'est rien d'autre que l'analogon local de la notion de main invisible, elle même issue d'une harmonie préétablie ; la stochastique du marché conjugal libre doit régler au mieux les importantes questions de la perpétuité temporelle de la société humaine . Notre conception moderne de l'union des sexes est un surgeon de l'idéologie racine libérale, et liée à l'ontologie du contrat . Elle place l'individu en position de souveraineté toute puissante, et remet à son caprice transmission et tradition . Elle réduit l'homme à l'impuissance face aux mécanismes collectifs en prétendant le libérer . Machine désirante, il renonce à rien gouverner . Il se retrouve dans la position de l'enfant ou de la femme de l'Âge de fer face à la puissante bienveillante du biopouvoir matriarcal . Virginie Despentes, dans King Kong Théorie, résume avec précision :

Le matriarcat absolu de l'État est " la prolongation du pouvoir absolu de la mère. Elle seule sait punir, encadrer, tenir les enfants en état de nourrissage prolongé. Un État qui se prolonge en mère toute puissante est un État fascisant . Le citoyen d’une dictature revient au stade du bébé : langé, nourri et tenu au berceau par une force omniprésente, qui sait tout, qui peut tout, a tous les droits sur lui, pour son propre bien. L’individu est débarrassé de son autonomie, de sa faculté de se tromper, de se mettre en danger. C’est ce vers quoi notre société tend, possiblement parce que le temps de notre grandeur est déjà loin derrière nous, nous régressons vers des formes d’organisation collective infantilisant l’individu. Dans la tradition, les valeurs viriles sont sont les valeurs de l'expérimentation, de la prise de risque, de la rupture avec le foyer. Quand de toute part la virilité des femmes est méprisée, entravée, désignée comme néfaste, les hommes auraient tort de se réjouir, ou de se sentir protégés. C’est autant leur autonomie que la nôtre qui est mise en cause. Dans une société libérale de surveillance, l’homme est un consommateur comme un autre, et il n’est pas souhaitable qu’il ait beaucoup plus de pouvoirs qu’une femme. "

Concernant les liens entre les sexes dans notre âge, le premier et principal contrat analogué était le mariage, à partir duquel on a crée le PACS, et les cadres du concubinage légal . Mais le principe déterminant de l'Âge de fer en tous les domaines est de tendre vers l'identité-ce que les idéologues appellent "égalité"- pour tous . La pensée moderne ne peut accepter une diversité normative réelle . Elle ne peut donc accepter de pluralité réelle des liens entre les sexes . Il s'ensuit que la création du PACS a conduit postérieurement à transformer le mariage en PACS .

En clair, le PACS a été l'analogue du mariage, qui était alors principe premier et principal analogué ; mais maintenant par inversion le PACS, premier et principal analogué, est la référence implicite du "mariage" qui est redéfini silencieusement en référence au PACS . La « réforme » idéologique du droit progresse ainsi par bons de grenouille .

Les dernières évolutions légales le montrent clairement, en particulier l'abolition de la notion de faute comme motif de la séparation d'un couple marié . Voilà cette notion étrange d'un contrat dont le non respect des clauses essentielles par une partie n'entraine pas rupture de plein droit du contrat . Cela ne peut recevoir qu'une explication : l'exclusivité sexuelle n'est plus une clause essentielle du mariage moderne en France, et donc le mariage ancien n'existe plus dans le droit, sinon dans la coutume . le Système ne considère pas cette clause comme utile à son entéléchie, sa finalité immanente . Le PACS ne prévoit pas lui même d'exclusivité sexuelle, tout en ne l'abandonnant pas absolument, ce qui explique le refus d'autoriser le PACS pour des frère et sœur qui voudraient gérer un patrimoine commun .

Par ailleurs, il n'est même pas laissé aux époux la libre définition des clauses essentielles de leur union, ce qui montre assez ce que signifie la "liberté" dans le Système . Le contrat coutumier entre les sexes typique reste cependant un lien entre deux personnes, qui le plus souvent, implicitement ou explicitement, s'accordent l'exclusivité sexuelle . Le mariage était explicite sur cet aspect, mais cette condition reste implicite pour la plupart des mortels . Il est hors de doute que l'exclusivité concernait d'abord la femme dans un système patriarcal . En effet, il s'agissait d'assurer la filiation légitime des enfants, en contrôlant au plus près l'activité sexuelle de la mère ; c'est pour cette raison que l'exclusivité de l'homme n'est jamais vraiment rentrée dans les mœurs . Les femmes ayant une activité sexuelle variée n'était d'ailleurs pas obligatoirement méprisées, voir en Grèce, mais exclues par le droit de la filiation légitime . Le rôle des femmes légitimes était donc pensé comme politiquement fonctionnel .

Sur la monogamie unidimensionnelle de notre âge dans une perspective fonctionnelle :

L'exclusivité patriarcale de l'homme sur sa femme ne se justifie plus aujourd'hui en terme de filiation, et n'est plus même pensée ; et pourtant cette exclusivité, aggravée par une symétrie réciproque typiquement moderne est plus vivace que jamais . La symétrie réciproque de l'exclusivité n'est pas fonctionnelle au mariage ancien, mais l'est au contrat symétrique pensé par l'idéologie racine, ou un gain est nommé "droit", et où les "droits" des parties contractantes doivent être "égaux". Ainsi la clause d'exclusivité ne peut plus s'interpréter comme auparavant, et son prolongement doit par hypothèse être fonctionnel au Système . Si on examine une forme de sexualité caractéristique du Système, l'échangisme, on verra que son principe s'appuie justement sur cette exclusivité, et la levée de cette exclusivité qui fait l'objet d'un troc symétrique . En clair, l'échangisme n'est pas un argument sur la structure normative monogame de la sexualité moderne fonctionnelle au Système .

En gros, la majorité des couples est faite de tels contrat, doublés d'un logement commun, et du projet d'avoir et d'élever un ou plusieurs enfants . Ceux qui sont en dehors d'un tel cadre sont plus ou moins étranges, c'est à dire étrangers au modèle dominant . Pour prendre un exemple caractéristique, les homosexuels, qui ont longtemps considéré l'obligation sociale de se marier et d'avoir des enfants comme un esclavage, se mettent à militer pour un droit au mariage et à l'adoption qui les alignerait sur le modèle hétérosexuels le plus basique . Les associations fonctionnelles au Système de la "communauté" homosexuelle ne veulent rien d'autre que la normalisation, et l'appellent libération, selon le renversement caractéristique de l'idéologie racine, magnifiquement décrit par Jarry dans Ubu Enchaîné : "Cornegidouille! nous n'aurons point tout démoli que nous n'aurons démoli même les ruines ! Or je ne vois d'autre moyen que d'en équilibrer de beaux édifices bien ordonnés" . Autant dire que la pression sociale est très forte, qui fait passer la diversité réelle dans un crible aussi brutal . Bien sûr, les célibataires sont nombreux, mais ils sont mesurés par le principe du couple standard ; à savoir qu'un célibataire est un partenaire en puissance-voyez Bridget Jones (il est "libre") là où un non-célibataire ne l'est pas (il est "pris") . Ou encore, que nombre de "célibataires" se considèrent comme "en attente" de couple .

Je ne reprend pas, sinon par ces phrases brutales qui suivent, l'argumentation de textes antérieurs . Je pose que le modèle heuristique que je retiens des rapports des sexes est la compétition des mâles autour du stock de femelles disponibles ; compétition qui se traduit par la polygamie des puissants, et l'exhibition par le chef de la meute, celui qui chez Freud fut assassiné par ses fils, de sa puissance de jouissance, et d'une ou plusieurs femme(s) particulièrement désirable(s) et parée(s), la "femme libérée" des magazines féminins, comme insigne de puissance . A ce titre un personnage masculin qui aspire à la célébrité spectaculaire a le plus souvent besoin d'exhiber une femme de ce type . Je laisse au lecteur le soin de trouver d'évidents exemples . Là est l'origine du sentiment de puissance sacrée que peut dégager une femme particulièrement belle : elle détient une puissance de vie qu'aucun homme ne peut posséder totalement, et qu'elle perdra avec le temps . La mode et la parade ne sont pas vains, et ont pour enjeu la domination sociale symbolique .

Le jeu des femmes, de leur côté, est une recherche de puissance personnelle entrelacée à la recherche de puissance des hommes, jeu qui a la capacité de devenir dominant- ce qui est à l'évidence le cas moderne . Cette domination du jeu des femmes sur les hommes n'est possible que par l'interdit de la violence . Une société qui ne prohibe pas totalement la violence ne permet pas la domination des femmes ; c'est pour cela que les femmes "adoucissent" la civilisation . Sous l'occupation, les femmes françaises parurent dominantes parce que les vainqueurs confisquèrent le monopole de la domination physique ; et la libération fut à la fois une réaffirmation masculine et une reconnaissance de la nouvelle puissance des femmes par le droit de vote .

Là où les hommes sont en nations et en compétition guerrière, le danger de la domination des femmes est tout simplement la perte du groupe par le recul des capacités guerrières . A ce titre, les femmes dans de telles sociétés sont désarmées, non par mépris, mais par crainte informée de leur puissance . Ainsi en Grèce, on leur refuse l'éducation, on les marie très jeunes, on les voile, pour les priver de leur armes principales, invincibles par l'homme noble qui se refuse à l'ascèse . Ainsi Dalila triompha de Samson . Le physique féminin est avant tout une arme ; et l'homme qui jouit de la femme éprouve l'ivresse du dompteur, tandis que la femme montre des signes de soumission . Le caractère agonistique de l'acte sexuel n'est pas une simple apparence . Il est aussi le reflet d'un déchirement authentique, et toujours présent . La guerre est là, toujours déjà présente, dans l'entrechoc violent des désirs, désirs indéfinis et âpres des regards qui se croisent . Le combat suppose accord et symétrie, et de même l'amour suppose le combat jugulé, dompté mais présent . Il ne s'agit pas à proprement parler d'un refoulement, suivi d'un déplacement comme chez Freud, mais bien de l'application d'une forme ascendante à une matière .

Dans ce contexte de peur de la puissance d'ensauvagement féminine, la virginité imposée est l'affirmation de la propriété, ou domination, du père sur la fille, et de l'homme sur la femme ; la femme est restée possédée, elle n'a pas échappé à l'ordre dominant . Et le désir de rester vierge est la volonté de ne pas participer aux liens entre les hommes qu'intermédient les échanges de femmes, de refuser de se soumettre - un désir de liberté . On voit que le même fait, la virginité, peut selon le système où il s'insère ici et maintenant être oppression ou affirmation de liberté de la femme vierge . Dans les deux cas cependant, le caractère effrayant du sexe est la facette dominante de son appréhension . La sauvagerie de l'attraction sexuelle menace l'ordre social, ou la sauvagerie masculine enfouie risque de resurgir, et menace la femme isolée . De toutes les manières, la puissance ténébreuse de l'Éros assiège la rationalité de l'ordre social fonctionnel au Système .

Ce qui effraye dans le sexe, c'est son caractère politique occulté, c'est son lien évident à la domination . Ce qui donne à l'érotique une puissance de dévoilement de la réalité à l'œuvre derrière le spectacle . Dans King Kong théorie, Virginie Despentes note avec raison que ce qui empêche tant de femmes de se masturber, c'est le risque de savoir ce qui les excite . Le sexe, la violence et la domination sont des termes séparés, mais un continuum par essence . Un amour est l'éclair qui passe entre des personnes animées d'un violent désir, une forme de la violence atavique qui les pousse à vivre . Un amour est un lien et, encore une fois, une forme sophistiquée de lutte . L'image symbolique de l'amour la plus exacte que je connaisse est le ballet de deux funambules, image à la fois terriblement sensuelle et concrète, et faite d'un équilibre aérien à peine pensable par la raison de la vie ordinaire . L'effort et la concentration musculaire du sexe brut réunis sur des figures cérébrales et complexes, tel est le caractère fascinant de tels spectacles .

La prohibition de la violence, et sa condamnation morale dans le cadre du Système, condition de la féminisation de la société, ne sont pas une condamnation légitime, puisque la violence de la domination, parfaitement réelle et parfaitement déniée, reste dans l'ombre . "Et pain ne voient qu'aux fenêtres", écrivit Villon . L'exhibition de la satisfaction sexuelle par l'oligarchie, l'hypersexualisation défendue comme une libération, ne sont jouissance et puissance que parce qu'elles humilient les exclus du jeu de la jouissance et de la puissance . La prohibition de la prostitution est un durcissement de la domination sur ces exclus, réduits aux misères de la pornographie . L'exhibition fait des privilégiés la mesure des autres comme l'exhibition de la faveur dans la société de cour réaffirme et réactualise la hiérarchie des courtisans, et indique les modes, modes d'être, modes de parole, mode du vêtement qui font appartenir à l'élite . La société de cour, grâce aux médias de masse, diffuse son fonctionnement dans les masses, par l'admiration, le modèle et l'identification au people . N'oublions pas que la société de cour fut un sous système de domination, de domestication de la noblesse, et que la société moderne est ainsi l'élargissement d'un système de domestication, ce que Unabomber comme Konrad Lorenz ont pointé avec raison .

En passant, notons que la féminisation de la société et l'acharnement au politiquement corrects sont beaucoup plus avancés dans l'oligarchie, où l'interdit de la violence est puissamment intériorisé, que dans les milieux populaires, où la puissance et la violence physique restent des critères déterminants de domination . Dans ces milieux, ce sont plutôt les femmes qui s'exercent à la violence, mais si cela montre bien une liquéfaction de la différence homme-femme, le processus est inversé, car le modèle et la mesure est la violence de l'homme puissant . Dans l'oligarchie, le modèle et la mesure sont plutôt la puissance de séduction de la femme, et on voit des vieux chefs cheveux teints, retendus et botoxés jusqu'au ridicule .

De même que l'économie est évidemment politique, ou que la production et le partage des richesses ne sont pas réellement séparés des relations de domination qui font la politique, la sexologie ne peut être sans être politique . Les grecs le savaient parfaitement . La sexologie politique est devenue une évidence gênante dans le Système . Dans le Système en effet, les relations de domination sont camouflées en "libre volonté", comme dans le contrat de travail de l'ouvrier chinois ou de l'ouvrière mexicaine des maquiladoras de Ciudad Juarez, dont on retrouve les os dans le désert comme ceux des vaches perdues, ou comme tout particulièrement dans les liens entre les sexes .

La sexologie de l'Âge de fer est l'extension du domaine de la lutte . Plus exactement, la seule lutte légitime restante étant la lutte de tous contre tous qui découle du droit de tous sur tout, les principes de la répartition libérale du stock de richesse s'appliquent à la répartition du stock de femmes dans une concurrence libre et non faussée, aboutissant à une surenchère d'exhibition des signes de séduction de base, qui sont les signes de domination sociale essentiellement par l'argent (la culture bling-bling des hommes), de même symétriquement que la répartition du stock d'hommes disponibles suit cette même concurrence, aboutissant à une surenchère de sexualisation des femmes visible dans l'évolution du vêtement . Exhibition destinée à hausser la valeur des femmes sur le marché, soit en quête d'homme, soit pour valoriser ensuite leur homme, comme insigne de puissance, rôle pouvant devenir un travail à temps plein . Regarder une journée MTV et la presse dite people suffira à mesurer la valeur heuristique du modèle .

Là dedans, dans les relations entre les sexes vu par le Système n'entre aucun amour . Que l'inclination individuelle soit le langage du Système est un fait, tout comme la liberté individuelle du consommateur ou de l'électeur ; et la liberté de la femme dans le sous système des relations entre les sexes est analogue à la liberté de la marchandise et de la concurrence libre et non faussée . Le mariage arrangé dérange comme une forme dangereuse de monopole . Le voile est un déni des droits du marché insupportable, au contraire de l'exhibition hypersexualisée . Mais l'essence du sous Système est la répartition au profit des dominants promus par le Système, puisque la concurrence libre et non faussée les favorise évidemment .

L'homme puissant du Système, analogué à toutes les échelles, de la capitale à la bourgade de province, celui qui possède la domination par la force chez les ouvriers ou par l'argent, celui qui contrôle les accès aux lieux de pouvoirs- le propriétaire de magasins, le directeur d'usine, le notaire, le médecin en province, l'homme politique en vue, le propriétaire de médias, de journaux, de marques de mode, l'éditeur, le mandarin universitaire, à son échelle le physionomiste d'une boîte prestigieuse, aujourd'hui présenté avec celle-ci dans la presse, ces réplications indéfinies et hiérarchisées du modèle dominant sont évidemment les premiers à se servir dans le stock de jolies jeunes femmes disponibles à leur échelle de puissance . Par ailleurs, une fille pauvre au physique exceptionnel peut être importée dans la grande ville, ou même dans un pays plus puissant . L'homme pauvre et la femme laide sont les grands perdants du sous système sexuel . L'homme laid mais très riche, la femme très belle et pauvre ne le sont pas . Là n'est pas le sujet .

Mais il n'entre là, dans ce marché, aucun amour, et aucun art d'aimer . L'échangisme qui se construit sur ce marché est résolument conforme au manifeste du Parti communiste : "« Partout où elle (la bourgeoisie) a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. »-
dans le cadre de l'échangisme, d'échange .

La prostitution et ses formes euphémisées, du cinéma porno au mannequinat, sont la suite logique de cette structuration des relations entre les sexes par le marché . Il n'entre là aucun amour . L'amour devient un médium de communication, une forme préétablie de comportement et de langage qui devient un spectacle calculé que l'on donne, et n'est plus l'expression d'une intériorité . Le retour à l'intériorité est alors une forme de subversion .

De même que l'art d'aimer des temps anciens, d'Ovide au fin'amor ne conserve ni la population ni la société, objectifs vitaux du modèle de mariage de leur temps et se montre subversif pour la Cité, en affublant le Roi d'oreilles de cheval, de même l'art d'aimer moderne ne conserve pas la structuration par le marché du rapport des sexes mais se place dans les interstices, les fissures, les anfractuosités ténébreuses . L'art d'aimer est la partie philosophique et sophiologique de l'amour humain, et a été complètement perdu à l'époque moderne . Retrouver et fonder l'art d'aimer sur une pensée ne peut que permettre de sortir de l'idéologie racine, et de son ontologie du lien comme contrat entre des pôles prédéfinis .

Par l'art d'aimer, les amants ne sont plus les mêmes, se transforment ; les liens les définissent davantage que le Droit objectif du Système . Analogue au lien entre l'homme de génie et la mélancolie qui l'amène à enfreindre les limites bornées du monde ordinaire des hommes, cette expérience de débordement est la clef de la plupart des histoires d'amour que véhicule notre culture : les grands amants sont maudits, les grands amours sont des subversion de la Loi . Les grands poètes de l'amour se distancient de la loi du temps, de Chrétien de Troyes à Boulgakov qui moque acerbement l'ordre de l'URSS . Le symbole de l'amour est la foudre, c'est à dire la hache, qui frappe, brise et sépare du monde ordinaire . Aussi la passion est-elle par excellence l'arme d'une philosophie à coup de marteau dirigée contre l'abjecte idéologie de notre âge . Pour rester au présent cycle, quelle est l'entéléchie, l'esprit de la loi moderne sur les liens entre les sexes ?

Je le répète, la morale sexuelle traditionnelle depuis l'antiquité est principiée par la nécessité de maintenir la population de la Cité, et donc le corps politique lui-même ; et la virginité est donc un refus de la loi d'airain de la Cité, qui demande son lot de chair humaine . Voir P . Brown, Le renoncement de la chair. Virginité, célibat et continence dans le christianisme primitif, Gallimard, 1995.

Dans ce contexte la virginité, l'abstention sexuelle, est une forme de rébellion, de subversion ; et c'est une des principales raisons pour lesquelles les chrétiens sont d'abord pensés comme un danger pour l'Empire . Quand la virginité devient une règle sociale, l'inverse se produit, et c'est le libertinage spirituel qui redevint subversif, comme le montre le personnage d'Oscar Wilde . Mais les temps ont changé, tant depuis la tentation de St Antoine que depuis le procès d'Oscar Wilde .

Si nous examinons la situation présente, virginité comme libertinage n'ont guère plus de charge subversive . Il ne s'ensuit pas que la sexualité ne soit plus un en jeu social ou politique . Mais ce n'est plus la jouissance du sexe ou son refus qui sont l'enjeu, mais le modèle du couple, qui trace des fractures très différentes de celles du discours idéologique officiel . Les homosexuels qui militent pour le mariage et l'adoption sont dans cette optique des conservateurs . Sous l'apparence de la révolution, les mouvements d'alignement des "diversités" sur un modèle unique sont une normalisation générale favorable à l'entéléchie du Système, qui au fond s'efforce de rendre "le sexe"isolé de la vie de l'esprit, comparable à une consommation, et secondaire par rapport à la production, selon le puritanisme de l'exclusion des relations sentimentales au travail ; et qui dans le même mouvement, selon une double contrainte caractéristique, le glorifie comme loisir selon que ce loisir favorise une consommation immodérée de produits de mode et d'exhibition de la richesse, ou "luxe"selon le gout moderne, très éloigné du raffinement aristocratique .

En clair, le Système ne garde des relations entre les sexes que ce dont il profite, à la fois la répression puritaine (sous le voile de la justice envers les plus faibles) qui profite à la mobilisation totale de la force de travail pour la production, et l'hédonisme consommateur unidimensionnel pour la mobilisation totale vers la destruction . Cela permet de donner une illusion de "diversité de la morale sexuelle" . Mais toujours est occultée l'essence spirituelle de l'amour, telle que la tradition n'a cessé de la formuler, cette force de tissage de liens et d'héroïsme capable d'attacher à la réalisation des formes les plus hautes de l'humanité, capable de faire accepter son propre sacrifice .

Pour que la sexualité soit un marché, c'est à dire un appariement d'une offre et d'une demande, il convient d'imposer la monogamie . La polygamie risque d'asphyxier le marché ; et de fluides amours risquent de casser les prix, d'empêcher la constitution d'un marché, comme la libre disposition de l'air, en n'obligeant pas à former une paire exclusive . La monogamie moderne réplique à deux l'isolement souverain de l'individu ; et la réalité de sa nécessité systémique est illustrée par l'interdiction de la polygynie et de la polyandrie, qui en termes de consentement libre entre adultes devraient, dans le discours du Système, être parfaitement légaux . Le Système doit morceler au maximum et au fond favorise les familles mono-parentales, pourtant plus pathologiques pour les enfants que les familles multiples traditionnelles, typiques par exemple des Indiens Mohaves, où l'enfant se reconnait plusieurs pères et plusieurs mères selon le réseau d'échanges existants entre les sexes . L'enquête génétique, qui réduit la filiation au pur matériel, est typique de cette dilection du Système . Que le sang soit important dans la filiation ne doit pas faire oublier l'adoption romaine, et la filiation spirituelle du Maître, comme exemple de filiations d'autres ordres . Le couple moderne uni par contrat est un ménage, une unité isolée de consommation, analoguée à l'individu isolé, y compris de consommation de filiation quand on revendique l'adoption comme un "droit" ; et il serait sans doute nécessaire de constater à quel point le choix du partenaire est soumis à d'évidents déterminismes géographiques et sociaux, pour sortir de la représentation sociale de la libre inclination . Comme le dit Oscar Wilde, « un mariage réussi repose sur une longue incompréhension » . Tout observateur lucide de la société peut constater que c'est souvent vrai .

Ce couple petit et borné que l'on rencontre usuellement, ce "ménage" dont on scrute la consommation, "la consommation des ménages" est pourtant le modèle de tous ; et ceux qui souffrent de son caractère étriqué, qui ne dépend pas de la qualité du partenaire, mais est étriqué dans son principe, pensent, en général, que si cela ne marche pas, c'est qu'ils n'ont pas trouvé le bon partenaire . En vérité, ce n'est tout simplement pas la question . Le désir humain excède par nature toutes les limites, et ne peut se satisfaire du cadre "sécurisant" de la loi du Système, pas plus que l'enfant ne peut grandir sans quitter son père et sa mère . Le dépassement de l'homme est l'homme . L'homme par essence ne peut être défini . Du moins l'homme qui aspire encore à être, et non à ressembler . « Mais pour les autres, pour nous, chaque geste, chaque désir, chaque affect rencontre à quelque distance la nécessité d'anéantir l'Empire et ses citoyens . Affaire de respiration et d'amplitude des passions » THJF, p 9

La culpabilité et la peur sont alors utilisées comme arme pour maintenir l'ordre de fer du monde la production . Si je ne suis pas heureux, nous souffle-t-on, c'est de notre faute ; si je ne respecte pas l'ordre, je risque d'être rejeté par mon partenaire, je risque la honte sociale de l'être dévalué sur le marché des partenaires . Cette culpabilité et cette peur ne sont pas constitutives de l'amour, et ne sont pas constitutives du respect personnel, mais sont par contre fonctionnelles au Système .

Je risque aussi la maladie, la mort ; la prévention des MST joue un rôle considérable dans le puritanisme global . Il faut ajouter, de manière devenue évidente, que l'hygiène et la santé sont des dispositifs de domination du Système, le biopouvoir de Foucault . Cela ne signifie pas qu'il faut promouvoir laideur, saleté et maladie . Cela signifie que ces domaines sont instrumentalisés pour rendre les hommes syntones au Système, comme la pharmacologie et l'appareil de la santé mentale . Il y a des malades, mais la prise en charge n'exonère pas les corps sociaux qui la pratiquent de mise ne perspective systémique de leur discours général .

Le corps de l'autre nous est présenté comme un danger mortel, à voir à travers masques et préservatifs . C'est vrai, si je vis, je risque de mourir ; si je suis mort, je ne risque rien de pire . Et beaucoup préfèrent la mort sans risques de l'existence des multiples ménages, ceux où l'on hurle, ceux où l'on s'humilie, ceux où l'on s'ignore, ceux où tout ce qui se passe passe à la télévision, mais où on a des mutuelles, des assurances et des rites sociaux cycliques pour se rappeler qu'on existe, et ressasser la même bonne humeur de merde et les mêmes historiettes merdiques . C'est mourir, c'est douleur amère pire que la mort pour le fidèle d'amour que de refermer cette trappe que le Système veut fermer sur ses épaules .

La monogamie est présenté comme un idéal moral à tenir d'une manière qui pourtant devrait être suspecte . Mon honneur est ma fidélité, on sait quelle inversion ces mots ont connu, pour couvrir l'assassinat d'hommes, de femmes et d'enfants par une organisation administrative et industrielle doté d'une affirmation d'elle même moderniste . Cette vertu qu'est la fidélité lie à la spirale qui descend vers les ténèbres l'imprudent qui a laissé le serpent lui nouer les mains de ses spires puissantes . La psychologie de base de l'homme du présent cycle, cette toute puissance avide et aveugle, le rend terriblement dépendant et incapable de s'accepter comme partie, comme inachevé ; la violente angoisse de l'infidélité ne relève plus du soin du lignage mais du désir narcissique naïf, et irresponsable le plus souvent, de satisfaire totalement l'autre par sa personne, ce qui est par soi une absurde prétention . La monogamie traditionnelle n'avait pas pour ambition cette satisfaction totale inaccessible, mais bien la retenue et le lignage, la survie de la famille et du sang ; en dehors de cet objectif, les mariages aristocratiques permettaient une grande distance . Il n'est pas certain et systématique que tous les désirs et tous les besoins sociaux d'une personne puissent se renfermer sur de semblables mares . L'échec de la monogamie moderne n'est pas l'échec de la monogamie, elle est l'échec de l'idéologie racine, de son incapacité à considérer des types de liens ordonnés par la culture humaine, et hiérarchisés, ce que la pensée traditionnelle fut à même de faire . (Comme illustration, voir mon article sur les types de liens dans le Yi-King . )

Dans l'idéologie moderne, non seulement on prétend satisfaire totalement l'autre, mais on refuse tout effort pour le satisfaire : il doit nous aimer pour ce que l'on est, même si l'on s'abstient de tout effort . Le simple désir du conjoint vers un autre creuse alors un abîme dans la faille narcissique, et fait risquer un effondrement . En réalité cela montre une grande immaturité, comparable au désir du petit enfant d'avoir l'exclusivité de l'amour de sa mère . Ainsi le déni et la répression, la répression par le déni de la répression, sont-ils associés à la monogamie moderne . On peut sans hésiter, face aux doubles contraintes qui la structurent, la qualifier d'analogon pathologique de la pathologie globale de l'idéologie racine . C'est une structure de plus d'étouffement de l'ardent désir du haut tant désiré : il s'agit de confiner au matériel la puissance et la fin du désir .

Incapable d'être lucide sur soi-même comme créature, être partiel et indéfini, l'homme moderne ne peut être lucide sur ses liens comme pluralité enrichissante, mais déterminée par la Loi . Si les attentes des mortels sur le couple monogame de filiation étaient réalistes, ces liens pourraient être indissolubles, car légers . Le lien véritable doit être comme le papillon, ne pas peser, ne pas dépendre, apporter sans chercher de paiement, être une figure de la générosité, car la vérité est que donner est une figure de la grandeur et une joie pour l'homme noble .

Sur le fin'amor dans l'horizon existentiel de l'occident, comme lien et comme arme :

L'incroyable ennui et le vide des sociétés modernes est le résultat direct de cette répression par le déni de la répression, et de la mentalité du contrat qui a envahi l'ensemble des liens humains, et en particulier de l'amour . Aimer l'amour ne peut se distinguer d'être bestialement lubrique, et aimer l'amour est l'objet d'une méfiance perverse . Tout se négocie, et cela impose une permanente méfiance, car en réalité on s'attend toujours à se faire enculer par un pervers, c'est à dire à calculer des pertes pires que les gains . Une femme craindra en se donnant de « donner une mauvaise image », de ne plus pouvoir retenir l'exclusivité de l'homme et donc ne pouvoir « être en couple » ; elle craindra de donner trop sans recevoir de l'homme, le sentiment d'humiliation, etc . Un homme craindra d'être trop engagé, d'être « collé », etc . La nécessité de se donner une valeur et d'accorder une valeur marchande à l'union s'impose à tous ; à ce titre il est pensé qu'elle doit avoir une suite matérielle ou filiale, elle ne peut être gratuite . La gratuité n'est pas pensée comme extériorité légitime au marché, mais comme escroquerie, comme fait "de faire miroiter la promesse d'un mariage pour obtenir des relations sexuelles" . L'échangisme n'exorcise cet engagement qu'en se donnant le figure déculpabilisante du troc ; mais là encore la logique de la marchandise reste principielle . L'ensemble des liens humains réduits à la froideur du calcul, ce qui fait la richesse même de la vie humaine recule comme la mer avec la marée, laissant un désert vaseux et fétide : notre monde, justement .




Qu'une aventure sans création d'un couple familial et de la totalité de sa pesanteur matérielle, la présentation aux amis, le logement commun, la fréquentation réciproque, etc, etc soit une ek-stase réciproque et un lien durable et puissant, une découverte et une tendresse inconnue, une petite sphère cosmique dans un grand ciel noir, cela est vécue par tous ceux qui ont eu cette chance, et reste pourtant dénié ou voilé dans la culture européenne moderne . En dehors bien sûr de la littérature qui est pleine de cette clandestinité, comme Tristan et Iseult, comme le Docteur Jivago, comme Le Maître et Marguerite, où le caractère clandestin des amours et de la vie est pourtant un évident facteur dramatique, cette totalité clandestine qui se présente éphémère, en des lieux perdus, ombrés, et où se réunissent et se récapitulent les grands évènements du monde, l'histoire du Christ et du Diable, l'histoire de l'immense Russie . C'est aussi le fin'amor de loin de Jaufre Rudel, prince de Blaye :

« Je me souviens d’un amour de loin
De désir je vais morne et courbé
Si bien que chant et fleur d’aubépine
Ne me plaisent pas plus que l’hiver gelé
[…]
Quand l’amant de loin sera si proche
Qu’avec l’esprit courtois il pourra jouir du plaisir
Triste et malheureux je m’en éloignerai
Si je ne vois cet amour de loin
Mais je ne sais quand je la reverrai
Car nos pays sont trop lointains
Il y a tant de passages et de chemins
Et pour cela je ne puis rien deviner
Mais que tout soit comme à Dieu plaît ».



Ces liens dont parle la tradition des hommes nobles sont à distinguer radicalement de l'hédonisme moderne, qui est dissolution sauvage des limites dans des étreinte anonymes et purement physiques . Ces étreintes excluent tout commerce spirituel, sont des trocs d'excitation sexuelle sans point de lendemain, selon le bel exemple du livret de Vivant Denon . Il ne s'agit pas ici de juger et de condamner mais de distinguer . Un lien de fin'amor n'est pas un mariage, il n'en est pas moins inconditionnel dans son ordre ; il est limité dans les cycles du temps et dans l'espace, mais pas dans la mémoire et dans le culte ; expérience spirituelle, charnelle en acte ou en puissance, il est aussi un lien ordonné par la Loi, un lien d'exception . Le fin'amor médiéval est un code sur le modèle du code féodal . Cela a un sens technique précis : le droit humain souffre des exceptions dans le cycle du temps-l'esprit du carnaval-et dans l'espace, comme l'asile des églises ; le droit humain n'est humain que par l'exception, qui est une fenêtre dans l'ordre que l'humanité doit établir et maintenir pour survivre, mais dont il est la manifestation et la reconnaissance du caractère provisoire et déterminé, donc humain, trop humain qui ne peut être idolâtré sans faute . L'exception n'est pas la négation de l'ordre normal, mais bien sa confirmation ; elle est la manifestation de la reconnaissance collective de la transcendance, dont le lien humain inconditionnel est aussi une manifestation, à titre d'analogon de l'ordre premier .

Cela explique qu'un René d'Anjou ait pu écrire à la fois « le livre des cœurs d'amours épris » et « le mortifiement de Vaine Plaisance » : il n'y a là aucune contradiction dans l'esprit des fidèles d'amour traditionnels . Le culte de la Vierge, et en particulier des vierges noires, ne montre que cela : la Vierge, mère de Dieu, est l'analogon féminin du Fils, et sa virginité montre qu'elle unifie en elle le masculin et le féminin, qu'elle répare la blessure de la séparation et, à ce titre, est aussi porte du Ciel . La Vierge n'est un personnage puritain que pour ceux qui s'interdisent la réflexion symbolique, les fils de la terre, comme Onan n'est pas seulement la figure de la masturbation, mais celle de tout acte sexuel qui ne porte pas de fruit, et ces fruits sont de divers ordres hiérarchiques, selon la parole : « tu reconnaitras l'arbre à ses fruits » .

Par ailleurs, dans le fin'amor, l'union sexuelle elle-même est hautement ritualisée et symbolisée, comme analogon d'une hiérogamie ; et cela rapproche nettement le fin'amor du Tantrisme . Ce point complexe devra être examiné à part .

Le fin'amor est un ordre de travail sur l'homme comme matière, une sagesse opérative sacrée . De ce fait, dans l'ombre qui ne cesse de s'étendre de l'Âge de fer, ces amours apparaissent comme des résistances de l'antique, immémoriale humanité, avide de l'ardent désir du haut tant désiré, et leur organisation relève de la construction d'une contre société parallèle, comparable à la légendaire Fede Santa et aux fidèles d'Amour . Historiquement, ces amours résonnent aussi du souvenir du Libre Esprit, mouvement complètement incompris des modernes, qui en font une préfiguration de l'idéologie racine par une inversion crépusculaire . Cela est tristement banal, et le polyamour qui retournera au fin'amor n'a non plus rien de commun avec l'échangisme ou le libertinage, qui sont des attitudes de consommation fonctionnelles au Système . Le fin'amor ne nécessite pas de relations charnelles, même s'il est réellement charnel .

Il y a analogie entre la puissance qui pousse à créer des TAZ, en refusant activement les cercueils où s'enferme la pensée de l'idéologie racine, et la puissance qui pousse à refuser les cadres géométriques de la monogamie officielle, et sa perversité intime . Et l'énergie qui s'y rapporte nourrit les TAZ bien au delà de ce que le fanatisme anarchiste le plus sévère peu apporter . L'amour est une force de transformation au delà de l'individu, une force collective, comme la figure des couples littéraires dépasse leur conditionnement individuel .

Je pose donc de la force législatrice et régnante de la vérité que la civilisation moderne a perdu toute notion de l'âme, de l'amour, et de la mort dans la diversité ordonnée des liens d'amour . Le polyamour, comme restauration du fin'amor peut être un réservoir indéfini de puissance de la contre révolution culturelle . Il est sœur de la guerre métaphysique . Il mérite d'être célébré par les mots, par les cœurs et par les âmes . Il est aussi un espace de reprise du destin individuel par la sagesse et par la décision, alors que l'histoire est confisquée par le Système . Mais il n'est une voie que pour « un homme sur mille », selon la parole même du Roi Salomon . Qu'importe, s'il est une divine porte du ciel, qu'elle soit étroite . L'Obscur dit : « S'il n'espère pas, il n'atteindra pas l'inespéré, car il est hors de quête et sans accès »

Discriminations VII : lutte contre les discriminations versus lutte des classes .

( Bunuel, le charme discret de la bourgeoisie...)



X : Lutte contre les discriminations versus lutte des classes :


Dans l'optique de la lutte des classes, l'idéologie de la lutte contre les discriminations est la lutte pour l'imposition des discriminations fonctionnelles déterminées par la bourgeoisie, contre les distinctions sociales issues de la subculture des humains employés-salariés, cette masse atteinte de déprivation culturelle et de déracinement . Chez les humains socialisés hors la puissance bourgeoise et ses réseaux, l'appartenance culturelle-communautaire, dans l'état ou elle reste, est décisive au quotidien . En effet, parmi des groupes humains socialement homogènes dans la pauvreté et l'aliénation, la vie humaine dépend de solidarités étroites qui créent la distinction entre "nous" et les autres, ce que le bourgeois traduit par « xénophobie » .

La distinction entre « nous » et « eux »crée pourtant une sociabilité de base indispensable à la survie, pour éviter l'isolement individuel trop dangereux dans une grande ville ou dans un quartier parcouru de rapports de force . Cette situation est crée par les conditions humaines réelles de ces quartiers produits par la technocratie, et le solide mépris des règles humaines de dignité et d'appartenance qui a présidé à leur conception . La déprivation politique des masses pauvres engendre le communautarisme . Par ailleurs la situation de concurrence réelle des communautés sur le marché du travail, selon le même principe de mise en conflit ou en concurrence des dominés au profit des dominants pour confirmer la domination aggrave cette structuration sociale dégénérée dans les masses du Système . Maurice G. Dantec a parlé d'"Europe des Dhimmis", mais c'est très injuste : ce modèle social est d'abord issu du laboratoire du Système qu'est l'Amérique du Nord, et ce modèle est tout le contraire des Dhimmis de l'Empire Ottoman .

Très clairement, le Système se sert de ce qu'il induit chez les dominés comme d'un critère de distinction sociale . Cela est parfaitement banal ; le bronzage des paysans s'opposait à la pâleur des bourgeoises et des aristocrates, comme aujourd'hui le bronzage d'hiver humilie la pâleur du magasinier de Picard . Eh bien la "xénophobie"qui constitue un "ordre" infime dans des groupes sans culture, ni racines qui s'amassent en périphéries des grandes villes, est un stigmate aussi efficace que la pauvreté du langage, la brutalité des manières, ou l'inculture . Cela permet de se sentir supérieur à peu de frais .

Pourquoi les critères technocratiques de sélection de l'idéologie de la lutte contre la discrimination, (par exemple la discrimination des personnes refusant de pratiquer ces critères, et prétendant en avoir d'autres, remarque qui montre le caractère nécessairement discriminant, inégalitaire, de toute définition de critères) seraient-ils les « bons » critères ? Comment la HALDE peut elle asséner cette prétention exorbitante d'avoir le monopole des « bons » critères de la sélection et de la hiérarchie humaine ? Comment peut-on élever une telle prétention sans référence expresse à la Nation, sans possibilité de les rejeter, ou de les révoquer dans l'avenir ? N'est ce pas illégitime dans les critères mêmes de la démocratie ? Comment une haute autorité technocratique peut-elle prétendre posséder les clefs de pyramide sociale, sans provoquer la moindre réaction ?

« La lutte contre les discriminations » est la lutte pour la domination dans les critères de sélection des hommes, car la sélection est à l'œuvre dans les entreprises géantes comme dans les quartiers, la première dans l'optique du Système, la deuxième dans la logique sociale des regroupements identitaires, que l'on retrouve spontanément en prison . De même, dans les établissements éducatifs, la lutte a lieu entre les critères des hordes adolescentes, la domination physique, le défi aux autorités adultes, l'argent, le sexe, et les critères scolaires portés par le sous système éducatif, le mérite, la motivation à « apprendre », à acquérir des « compétences », à obéir au système et à mener sa vie publique d'élève selon ces critères .

La thématique de la discrimination positive confirme l'hypothèse qui pose la lutte contre les discriminations comme dispositif de domination fonctionnel à l'usage des maîtres . Le principe d'Égalité issu de la Déclaration des Droits de l'Homme a été largement déjà utilisé, avec le dispositif des agrégats statistiques, pour augmenter la capacité de choix des dominants dans le vivier des personnes espérant être choisies pour des "emplois" ; toute augmentation de la capacité de choix du dominant, augmentation de sa puissance, se traduisant par une baisse des salaires ou des conditions de travail dans les emplois de masse, ou par une aggravation symbolique de la domination et de ses avantages afférents, au sommet de l'État .

C'est exactement la fonction du "marché du travail libre et non faussé" au niveau de l'Union Européenne . Le principe d'Égalité et la légitimation scolaire a fini par devenir une limite au pouvoir dominant, qui voyait ses serviteurs risquer de prendre une l'assurance excessive . La "discrimination positive" permet de s'assoir sur le principe d'égalité ; elle permet encore plus d'arbitraire . Il existe désormais des critères de classification illégitimes, négatifs, comme le sexe, ou la "race", qui deviennent légitimes, positifs, si le dominant le décide . Soyons clair, cela repose sur un déni de réalité digne des totalitarismes antérieurs : car si je peux embaucher quelqu'un parce que c'est une femme (discrimination positive), cela signifie nécessairement que je peux refuser un autre candidat parce que c'est un homme, donc à cause son sexe, de sa race, etc ; ce qui correspond très exactement à la définition juridique actuelle de la discrimination . En bref, le dominant n'a d'autre règle que le bien, et le bien c'est lui qui le décide : c'est le "c'est moi qui décide qui est juif " de Goering, théorisé dans l'univers libéral . Curieusement ces problèmes ne se posent pas du tout pour féminiser à 50% de force les emplois de routier, écrasés par l'ouverture européenne : ces statistiques ne sont pas intéressantes .

Notons que la constitution de discriminations positives, mécaniquement, accentue la constitution communautaire et bornée des masses déracinées ; et la "lutte contre les discriminations" induit pour finir la société contre laquelle elle prétend lutter, une société constituée de groupes hostiles déterminés par des critères de race, ou de sexe, la fameuse "société multicolore" des libéraux . Elle existe réellement aux États Unis, pays du racisme et de la discrimination positive omniprésents...le premier parmi les pauvres, et la deuxième à l'usage de la bourgeoisie .

L'objectif global serait d'avoir une caste dirigeante composée statistiquement des mêmes agrégats que la population générale, et dans des proportions identiques . Par contre ce modèle ne préconise aucune limite à l'écart de revenus entre la caste dirigeante et les autres, au nom du "mérite", "mérite" dont l'absence de certains groupes dans la caste dirigeante manifeste un peu trop nettement le caractère idéologique . Y parvenir est tellement artificiel que la "discrimination positive" s'impose, on le voit dans le cas de la "parité", qui est déjà un dispositif de discrimination positive . Croire qu'une telle société serait un modèle de justice repose sur des illusions assez grotesque ; la justice sociale repose aussi sur le lien entre la caste dominante et la population dominée, et ce fait est "oublié".

XI : Conclusion : La lutte contre les discriminations dans la perspective de l'existence humaine .

Vivre, c'est choisir, éliminer et privilégier, pour construire une vie orientée, et non un chaos d'impulsions . La volonté n'est autre que la poursuite de son plus haut désir, de son principe directeur au prix de ses désirs . La seule question des valeurs qui vaille est celle des critères d'ordre : l'homme fonde un ordre, une hiérarchie, à travers ses critères . Il pense ce qui est essentiel, vital d'obtenir et d'accomplir dans une vie humaine, et ce qui est secondaire, indifférent, ou contraire à ses fins . Et aussi ce qui est à interdire . Cette capacité de choix est le fondement de la liberté humaine de la personne . Elle est le fondement de la culture et de la civilisation .

Or la "lutte contre les discriminations" prétend déterminer l'ordre juste, légitime et bon, et l'imposer à tout homme : autant dire, confisquer la liberté de l'homme . Et cela, au profit de l'entéléchie du Système, en vue de la production matérielle,hors de toute perspective de perfection humaine ou de culture . Plus même : la logique de la lutte contre les discriminations est la culpabilisation, voire l'interdiction, de toute recherche de supériorité qui ne passerait pas par une place d'encadrement, l'éducation officielle ou l'argent .

La création littéraire, artistique, la philosophie même, doivent être accessibles à tous . C'est une honte sociale de ne pas être accessible à tous . Il faut simplifier l'orthographe parce que ceux qui la manient mal risquent d'être discriminés. Il faut simplifier l'oral parce que ceux qui parlent mal risquent d'être discriminés . Il ne faut pas parler devant un muet, cela l'humilie . Il faut changer les mots péjoratifs comme nain ou connard, personne de petite taille ou à capacités différentes . Dans cette parole politiquement correcte, le locuteur non formé risque aussi d'être exclu...et le locuteur formé manifeste par son charabia politiquement correct le mépris caché dans la condescendance . Asservi par les mirages du salariat, l'homme voit sa puissance de fonder des univers asservie à son tour par un verbiage moralisateur, c'est à dire culpabilisant . Tous se sentent coupables et sont prêt à croire à leur culpabilité, leur "xénophobie" intime . Combien sont prêts à renier leurs appartenances condamnées?

Disons le en passant, aucun argument ne peut justifier que l'on demande à un dominant de renoncer à sa domination au profit d'un autre, sinon en sapant la confiance qu'il a en son droit . La domination est d'abord un fait, non une vérité ou une justice : la domination des femmes par les hommes, ou des hommes par les femmes ne sont pas plus éthiques l'un ou l'autre, la société féodale ne peut être jugée meilleure ou pire que la société libérale qu'à partir des critères de hiérarchisation de chaque société . La dissolution de ce qui reste des structures sociales passe par une culpabilisation frénétique, générale, de toute domination, au profit non d'une société sans domination, mais au profit de la domination fonctionnelle de l'oligarchie . La réaction à cette campagne passe par la diffusion d'une mentalité de combat .

Miodrag Bulatovic, frère corbeau, frère entre tous .

Dédié à Eros,qui de son souffle fait onduler les cheveux de corbeau de l'aimé comme des algues.


Qui est Miodrag Bulatovic ? Un serbe de Bosnie, cet homme aux cheveux de corbeau et au regard intense, l'auteur né en 1930 de romans écrits entre les années 50 et les années 80 . « Traduit en 29 langues » . Cas examiné, et rejeté par le jury du prix Nobel de littérature . Et l'auteur de Gullo Gullo, publié en 1983, et en 1985 traduit par Jean Descat chez Belfond .

« Synthèse de toutes ses oeuvres antérieures, et son dernier écrit ».

On rencontre parfois un livre comme on rencontre un amour, une balle perdue . Je ne saurais me lasser de l'amour, me lasser de le chercher de par les rues . En juin 1990, je cherchais cet ouvrage étrange, intensité, extase et folie . Cette œuvre inconnue dont mon âme avait soif comme j'avais soif de chair, de la chair blanche d'une jeune femme brune, si éthérée alors, qui s'appelait Sonia, que j'avais aimé, follement, et que j'avais perdue .

Le livre était sous plastique . Gullo Gullo est le nom du glouton,être polaire, animal d'enfance préféré, féroce, rusé, sans peur . Le récit semblait vide : « l'animal féroce sert d'emblème à un groupe de terroristes . Leur victime d'élection, un richissime industriel autrichien, Kurt Bodo Nossak, colosse inquiétant, se laisse convertir à leur nihilisme exterminateur et revient prêcher leur doctrine dans l'univers concentrationnaire des multinationales .(…) Le diable, présent dans tous les livres de B., devient ici le maître d'œuvre (…) ». Suivait l'avis d'un membre du jury Nobel : « Gullo Gullo est un livre très particulier, scandaleux, d'une effroyable cruauté . L'imagination de Bulatovic passe toutes les limites concevables ».

C'est le diable qui m'a décidé . J'ai acheté ce livre .

J'ai ouvert Gullo Gullo et je ne l'ai jamais oublié, portant le soleil noir de son baiser partout dans mes chemins . Je l'ai récité à Naples, dans le quartier de la Gare, fief de la Camorra ; je l'ai récité sur un navire déglingué dans l'Adriatique, en me lavant les dents avec du Whisky tiède, au lever du soleil . Je l'ai lu dans les trains turcs, sur des terrasses, en même temps que des classiques élégiaques grecs, sur les ruines de Smyrne . Je ne l'ai jamais fini . Je l'ai lu entièrement, par bribes, mais sans en comprendre l'ensemble . Et à la relecture, hier, j'ai compris . Ce texte c'est nous, ici et maintenant . Ce Gullo, être polaire et féroce, condensé de toutes les injustices et de toutes les tueries, est le blason du monde moderne . Ce monde était voilé en 1983, encore en 1990 . Notre monde est bien très particulier, scandaleux, d'une effroyable cruauté . Chacun a accès au savoir de ce scandale : Ce temps est en lui-même un crime: voilà le premier sujet de Gullo Gullo . « Que les hommes de ce temps participent également au crime qu'il constitue sans retour (…) il(le Système) refuse de le reconnaître comme un fait métaphysique (...) ». Tiqqun . Nous avons « de l'explosif dans chaque vaisseau sanguin » dit Bulatovic . Ce livre n'est pas une imagination qui passe les limites, il est la prémonition de notre guerre civile .

L'ouverture est une description du monde moderne à partir d'un journal, entre fureur, destruction et nostalgie .

« Le proche Orient recommence ses tours de cochon avec son pétrole (…) les cheiks noirs et blancs des clichés ont l'air menaçant et les Européens qui s'inclinent autour d'eux ressemblent à des putes du siècle dernier (…) les prix du plomb, de l'aluminium du cuivre montent à une vitesse vertigineuse (…) Grèves, ô snobisme ! Dans la corne de l'Afrique, on continue de s'égorger, de se tailler en pièces (…) Les hauts plateaux d'Abyssinie et d'Érythrée baignent littéralement dans le sang, l'urine et les excréments, et les vents venus du Soudan et du Kenya emportent les sanglots des noirs vers la mer rouge et les rives de l'océan Indien .(...)

La confusion règne : « A Lund, en Suède, le professeur portugais Lima de Faria était parvenu à croiser une cellule humaine et une cellule végétale, et on s'attendait à voir apparaître un monstre humain . (…) L'hybride humano-végétal était crée, reste à voir si c'est du sang ou de la lymphe qui coulera dans ses veines .(...) « Quelle terreur va inspirer cette sorte d'homme ? Ce ne sera plus le temps de la terreur politique et pathologique que nous connaissons aujourd'hui, ce sera le temps de la terreur générale, et , ce qui est pire, naturelle . Aux caresses du clair de la une, de la femme s'ajouteront celles de la pierre, de la ronce, du serpent . (…) les propos humains prendront un autre sens, si toutefois ils ont encore un sens .(...) Tout le monde baisera, mais sans y trouver de plaisir (…) Les cheiks des pages du Kurier et leurs clients blancs iront ensemble brouter de l'herbe, siroter du sable, manger de la merde et vomir du pétrole . On parlera du péché, du remords, du repentir, comme de sentiments appartenant à un lointain passé . Il n'y aura ni égoïsme, ni haine, ni jalousie... » Caractère typique de Gullo Gullo, l'alliance d'un avant gardisme littéraire frénétique et d'un imaginaire abyssal .

Hommes avides de parfum et de cruauté, Nossack comme les terroristes de Gullo Gullo sont des esthètes des formes naturelles, de l'odeur mêlée du sang et des roses : « Pour ne pas penser à l'écroulement de l'économie mondiale (...) Nossack porta son regard vers (...) la roseraie . Il aimait (…) la rose Lido de Rome, dont les pétales étaient parfumés, tendres et charnus comme les lèvres de Brunhild l'année où ils s'étaient connus à Salzburg (...).Mais (…) Nossack préférait les roses violettes, Blue Parfum, Mainzer Fastnacht (…) couleur de la mort et de la décomposition... »

Les Gullo Gullo, groupe terroriste et nihiliste de l'âge sombre, comme Nossack, juif rescapé des camps, milliardaire nihiliste de l'âge sombre s'observent et se comprennent, vont expérimenter l'amitié avant même de se parler :

« Dans la lunette de son fusil, le kidnappeur numéro un regardait Nossack fouiller dans le jardin alpin de ses bras longs comme ceux d'un singe . Tout comme il savait que son vrai nom n'était pas Luther, le kidnappeur numéro un savait que ce qui tourmentait Kurt Bodo Nossack, c'étaient, plus que tout, les mensonges, la falsification, la conscience que tout ce qui, hier encore, était naturel et unique était maintenant devenu hybride (...) Le kidnappeur numéro deux, l'Italien, visait . (…) Il ne faisait qu'un avec son fusil, qui établissait comme un pont entre lui et sa victime . (…) lui-même, l'Italien, le fusil et Nossack n'étaient plus qu'un seul corps, qu'une seule âme, et nulle pensée n'aurait pu les séparer .(...) »

Livre visionnaire s'il en fut, Gullo Gullo ignore la guerre froide, mais prédit l'orgie exterminatrice de la purification ethnique . Le groupe Gullo Gullo lit les tracts de groupes terroristes :

Grec : « Si tu es un vrai fils d'Hellas(...) tue tous les Grecs qui répondent au salut d'un Turc... »
Basque, Breton, Palestinien : « Au nom de la fraternité musulmane (…) renverser tous les rois (…) leur trancher la tête devant le peuple assemblé(...) brûler toutes les ambassades, toutes les légations , toutes les compagnies aériennes où un juif ou un chrétien on put mettre le pieds, toutes les institutions (...) »Allemand, Italien : « nous rendrons à la couleur noire son éclat et sa gloire ou nous périrons jusqu'au dernier »Espagnol, Arméniens : « Nous tuerons des turcs partout où nous pouvons, (…) pendant les mille ans à venir » Juif dissident : « Nous sommes prêt à inonder Tel Aviv de sang, sans l'aide des (…) Arabes . Nous ferons un massacre inouï . (…) Serbe : « Nous, les Serbes, (…) nous combattons avec acharnement le communisme, l'Islam, le catholicisme(...) Croate : « Le loup est l'animal mythologique croate . Le temps de son retour est venu . Le temps est venu du loup croate qui défendra sa tanière croate . Le temps est venu du bond du loup , pour qui il n'y a ni pitié, ni hésitation, ni discussion. »

Le temps de la danse macabre est venu, de l'orgie démoniaque de la mort et de la destruction : telle est l'évidence du monde, et tel est le miroir du livre . Mais ce temps est toujours déjà présent, involué dans le temps de l'histoire comme le serpent est lové au centre de l'homme, comme l'explosif dans chaque vaisseau sanguin . Il est l'essence du monde capitaliste, que Bulatovic ne distingue absolument pas du nazisme . Absolument pas distincts sont les cercles de l'Enfer, c'est à dire issu de la même racine de mandragore au plan de l'absolu, et non pas dans leur phénoménalité propre, mais dans leur finalité ordonnée au règne du Diable, le Prince de ce monde, l'Ancien des jours de Blake, sur le monde des hommes . Dans ce monde l'homme et l'animal sont des émigrés, qui assistent, fascinés et subjugués comme par une vague scélérate, à de telles horreurs que l'accès à leur parole, à leur âme est tranché dans une blessure inguérissable .

Gullo Gullo s'est adjoint les services d'un émigré des Sudètes, le Dr Ott . Cet homme étrange livre des clefs de ces temps étranges et difficiles :
« Ott avait déclaré n'avoir jamais trouvé de représentation satisfaisante des mondes parallèles, et surtout du Démon . Hanaff et Luther (du Groupe Gullo Gullo) avaient demandé quel aspect de Satan n'était pas suffisamment mis en évidence : « Le côté politique, Herren ! » Avait-il répondu, en précisant que seule l'émigration (…) de l'Est pourrait dessiner et expliquer le Démon . (…) disant qu'il était content, dans le désert de ce monde suspendu au dessus de l'Abîme, rencontré des âmes soeurs (…) . A ce mot (…) Hanaff avait rougi, ce qui avait plu au docteur . »

Hanaff lui demande de parler des oiseaux : «Les oiseaux sont des émigrés et l'homme, le pauvre, se prépare le même sort . Les oiseaux sont des malheureux, sur une terre qui est toujours à quelqu'un d'autre . Les oiseaux, mes jeunes amis, sont comme nous qui sommes loin de notre foyer . (...) On pourchasse les oiseaux, on les persécute, on les maudit, et ils piaillent, gémissent, sanglotent . Les oiseaux pleurent, et les hommes, ceux qui n'ont pas émigrés, pensent qu'ils chantent, quelle erreur, quelle horreur, saints du paradis ! (…) personne ne concrétise simultanément comme les oiseaux la mort et la liberté, le mysticisme et la beauté, l'Ange et le Diable, l'agonie et le désert au dessus de l'abîme..."

Le thème de l'étranger errant sur le monde est un thème gnostique qui est l'involution de la nostalgie, celle-ci étant explication de l'étrangeté, arrachement aux mondes angéliques, enveloppés dans un voile de neige et d'étincelles d'or . Dieu a élu un peuple pour être me être le peuple errant, mais cette errance est bénédiction, car elle est vérité du Royaume, et négation de la fausseté du monde, du monde de la puissance et de la domination de la Terre . Mais tant les hommes "qui n'ont pas émigré", que finalement les errants eux-même ont perdu le céleste pays et la grande amitié . Pour leur malheur, ils ont pris cette bénédiction secrète pour une malédiction, et ont aspiré à la terre, en payant le prix du sang : sang de leurs ennemis, sang de leur peuple, sang de leur crimes, de leur âme . Un chef de guerre gît, silencieux, sans parole et sans voix, le sang versé par lui a rejoint le sang versé en lui .

Au delà du peuple, tant d'hommes furent des oiseaux à l'Orient .

"-La liberté qui vous tient à cœur, Herr Ott!
-Ah oui, elle me tient à cœur, cette liberté qui a y regarder de plus prêt, diminue de jour en jour...(...) ce que nous nommons le ciel , les hauteurs, la seule chose qui nous appartienne après tout... ».

Bulatovic, comme Ott, identifie avec justice la liberté avec le Ciel et l'Enfer, car Adam a gagné sa liberté en s'écartant du Ciel, et donc en y trouvant un accès . Que signifie de chercher une porte, un accès, pour celui qui est dans le Jardin? Seul celui qui s'éloigne peut envisager le retour . L'adieu est le miroir du retour, et c'est le désir du retour qui empreint l'adieu de son voile de nostalgie . Et à travers chaque adieu et chaque embrassement, et chaque enlacement imprégné à chaque instant du souvenir et de la mémoire, l'homme revit cet essentiel adieu d'Adam . Le parfum, les splendeurs du parfum sont de retrouver l'évocation des amours perdues, de les retrouver dans les plis d'une écharpe, d'un drap . Adam et Ève quittent leur père et leur mère, les faces féminines et masculines de Celui qui Est, pour ne faire qu'une seule chair . L'unité perdue par le déchirement est retrouvée dans la chair . L'acte de chair est une image du retour .

Et par la suite des temps, c'est l'adieu qui permet de retrouver l'âpre saveur du retour . Le Sacrifice et la foi sont aussi cette certitude que mon sacrifice est agrée, que Caïn est pardonné . A la foi Tristan, qui cherche l'éveil dans l'œuvre d'amour, en abandonnant les noms et les formes pour faire retour à l'unité de l'unité, et Don Juan, qui cherche à revivre à chaque instant la puissance du départ et du retour toujours déjà présents . Mais comprendre cela est sortir "du désert de ce monde suspendu au dessus de l'abîme" .













Nossack, le milliardaire, est donc un ancien déporté, tatoué, devenu impitoyable, devenu un homme féroce, collectionneur de serpents, mêlé d'une enfance émerveillé et d'une ardente aspiration à la pureté, figurée par sa fascination pour les roses et les Alpes . La cruauté lui a fait perdre l'accès non seulement au ciel, mais même à l'humain, à l'enfer . Il vend tout, il vend son âme . Avec ses amis et invités Turcs et Indiens il vend des armes, des explosifs, des infirmes pour leurs organes . Ainsi lors d'une bacchanales dont nous avons des exemples contemporains, un commerçant Indien retrouve la mémoire .

« Ce jour là Tataroglu avait livré (…) des infirmes européens . A pleins camions ! Des enfants (…) certains étaient dans les petites voitures dans lesquelles on les avait emmenés à la pension paneuropéenne au bord de la mer du Nord où on les avait laissés avec des poupées des baisers des jouets dans les bras, avec des prières la forêt la mer et les vagues (…) . Radjah Pantt avait l'impression que les enfants savaient pourquoi on les avait emmenés là . (…) ils versaient des larmes humaines(...). Il faut croire que Radjah Pantt s'est soudain rappelé la mer rouge, les horribles commerçants, les fous, les épileptiques, les vautours aux ailes puantes qui survolaient la marchandise, les enfants qui en bredouillant gémissant pleurant faisaient leurs adieux aux falaises rocheuses et à la vie, il faut croire que Radjah Pantt a revu tout cela, car à la surprise de ses amis, il a caché ses parties sexuelles avec ses mains . Il faut croire qu'il a eu honte de vivre une époque sans justice et sans tribunaux, sur une terre d'où les hommes, les pluies et les vents n'ont pas encore chassé la crasse, la maladie et le mal .

Il faut croire que Radjah Pantt s'est souvenu de son père et de sa mère qui alors qu'ils mendiaient dans les rues de Bombay, lui disaient que l'homme ne s'élève que lorsqu'il pense aux malheureux, à ceux qui ont faim et soif... »

La violence et la cruauté de l'âge moderne ne peuvent être dit qu'avec des métaphores, car même l'homme devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit ne peut l'affronter entièrement, sans masques . C'est l'ordre et la sécurité de la vie ordinaire qui se révèlent construits sur du sable . C'est le vertige de l'abîme qui vient se poser entre le canapé et la porte, entre le lit et les tapis, dans la bibliothèque, derrière les touches du téléphone ou du PC .

Nossack n'a plus accès à son âme, et rapporte ainsi sa conversation avec Gullo Gullo venu l'enlever, et auquel il a temporairement échappé : « Les choses se sont gâtées entre eux et moi lorsque j'ai déclaré, brutalement il est vrai, que je ne croyais pas à la psychologie, à l'âme, à toutes ces conneries de professeurs et de curés . Il n'y a que l'homme, le physique de l'homme, (…) et le comportement de ce physique . Et ce comportement ne dépend pas de ce qu'ils appellent l'âme, ou le cœur, il dépend du nombre de cylindres, pour ne pas dire du nombre de chevaux, du physique de l'homme . Ils ont dû se vexer, car ils établissent un rapport entre les mots âme, cœur, et souffrance(...) »

La souffrance de la nostalgie comme élection, face à la fermeture des portes des mondes qui s'accomplit dans l'Âge de fer . Fermeture sur le physique et l'expansion de la puissance . L'expansion de la puissance est l'intensification du déchirement sans prudence ni douceur ; c'est la figure de la mort, ni plus ni moins .

Ce monde de ténèbres assimile la poésie au terrorisme . La description de Bulatovic est proche, si proche de tout ce qui peut être construit comme position de la révolte . Trois points de convergence :

La guerre est là, et déclarée depuis longtemps . La rupture avec le monde est existentielle avant d'être matérielle .


Dialogue de Gullo Gullo avec Nossack :
« Mettez vous dans la tête que la guerre n'a pas été déclarée, mais qu'elle est commencée depuis longtemps et qu'il faudra bien qu'elle finisse .(...) Il y a bien dans ce pays de l'ordre, une morale et enfin une police . Nous vous exterminerons comme des chiens enragés ! Il ne restera rien de vous, rien qu'une fiche de police (…)
-Herr Nossack, calmez vous . En réponse à ce que vous dites de (…) la traque dont nous sommes l'objet, écoutez les vers du Danois Vagn Steen :
« Tu as beau attraper l'oiseau, tu n'attrapera pas son vol,
Tu peux bien dessiner la rose, tu ne peindra pas son parfum .
En bref le danois dit que quelque soit votre nombre, vous ne pouvez rien contre nous . (...)vous tous qui pensez ainsi, vous serez vaincus par la philosophie et la poésie, vaincus par la martre...
-Vermine communiste, comment osez vous faire un rapprochement entre la poésie et l'histoire, entre la vie et des vers de ce genre ! »

Plus tard, Nossack s'est rallié .

« -Herr Nossack (...) Nous n'avons aucun lien concret avec le peuple, à moins d'entendre par ce mot la pire espèce de bétail, celle qui n'a pas de queue (…) Notre orientation est différente, peut être est-elle même théologique . Les terroristes rouges sont l'expression d'un moment de révolte (...)fait pour les indigents de corps et d'esprit(...)nous, nous procédons d'une insatisfaction qui est aussi vieille que l'humanité .
-Alors, on entendra parler de nous... »

Nossack, le déporté, a des cauchemars issus de la schoah, et en parle longuement à un psychiatre chargé de l'examiner . Celui ci le soulage avec des médicaments, mais Nossack a rencontré le groupe Gullo Gullo :

« -Professeur, qu'avez vous fait de moi? Je ne veux pas parler de la pilule que je viens de prendre, je veux dire en général. Il m'est arrivé quelque chose. Tout ce qui m'entoure est calme, indifférent, vide de sens. La vie n'est tout de même pas ainsi ?
-La véritable vie est paix, Herr Nossack. La vie du citoyen devrait être entièrement dépourvue de rêves. Il ne devrait pas y avoir place en elle pour des souvenirs de tatouage, de chair humaine, d'os humains carbonisés, de savon fait avec de la substance humaine. Un vrai citoyen du monde doit être un bébé sans mémoire politique...
-Je refuse une telle vie, professeur . »

Le puissant désir du Gnostique qui le mène à sa rédemption est parfaitement ressenti par l'homme qui a pu écrire :

« Je me dois à beaucoup et beaucoup se doivent à moi. Combien de mes vies passées parlent par ma bouche (…) je souffre de ne pouvoir vivre en même temps toutes les vies, toutes les réalités . La vie de l'oiseau, du serpent, de la pierre, de l'étoile (...) Ce n'est pas la mort qui me fait peur, mais mon incapacité à vivre la vie de tous . Sur mon lit de mort, je ne regretterais pas tant de n'avoir pas possédé toutes les femmes actuellement vivantes que de n'avoir pas eu celle qui ont vécu autrefois et celles qui ne sont pas encore nées .Ce qui me tourmente, ce sont les limites du temps et de l'espace... (...) le possible est la source de toute souffrance(...) »

Le combat terroriste est existentiel et poétique avant d'être militaire . Les terroristes de Gullo Gullo sont des cathares, des purs .

« Nous ne sommes pas une école (...) La force de notre mouvement, c'est qu'il a des tâches à remplir, mais que personne ne les impose, elles vont de soi . Vous leur montrerez (...) que seuls les lâches, les cons, les désespérés se mêlent de pendre, d'égorger et en général de tuer : ce n'est pas là notre affaire, nous sommes des moralistes, des visionnaires, des interprètes (...)il doivent comprendre que les vrais révoltés, les terroristes de l'avenir sont arrivés... »


Les tâches vont de soi parce qu'elles reposent sur l'être même, qu'elles sont liés à l'essence de l'existence humaine, qui est d'exister ; les tâches sont nécessitées par une situation existentielle .
« Hanaff, reste toujours jeune, pure et astrale dans ce monde souillé et injuste... »

« Tous les maux de la terre ne résultent pas d'une injuste répartition des biens, des produits, comme l'affirme Marx, dont vous me prêtez les idées, mais d'une injuste répartition de l'amour...La poétisation ! La restauration des des significations primitives, la réalisation des mythes interdits, la rationalisation des mondes parallèles !
-Herr Nossack, combien cela coûtera-t-il?
Tout ne se mesure pas en marks...(...) je refuse d'admettre que c'est le travail, et lui seul, qui a fait l'homme . Car alors où sont les principes? Où est la justice? »

« Macha, il y a toujours un roi, vivant ou mort, peu importe . L'important, c'est qu'il y ait un roi quelque part . Sans roi, il n'y a ni royaume ni philosophie . Ni poésie . Ni hiérarchie!
-Alors, qui est le Roi ?
-L'homme (...) dont la tristesse est immense . (…) Le roi est un être véritable, un état d'âme, le seul être, qui a notre époque, s'exprime par une métaphore . Le roi est la dialectique ! ».

Là encore, la formidable puissance métaphysique de Bulatovic est éclatante, quand il déclare un état d'âme être véritable et roi . Car l'eschaton fait de ce qui est faible et exténué dans ce monde injuste ce qui est appelé à la puissance .

La logique même du Système est exterminatrice, et il s'anéantira de lui-même .

« Les hommes par leur injustice et leur égoïsme, se sont crées un mal concret, le terrorisme, qui menace d'engloutir le monde . On aurait pu éviter ça, Herr Nossack ! L'homme a trahi les principes fondamentaux, ceux qui l'ont crée . Maintenant il paie ! »

« Herr Nossack...comment...en quoi...en quels termes saluez vous les millions de téléspectateurs...cette humanité de consommateurs, comme vous avez joliment dit dans un entretien radiodiffusé...demandait (...) le reporter d'Eurovision .
-Mon jeune ami..je salue seulement la partie de l'humanité qui ne consomme pas...celle qui pourra changer...en voyant quelles fautes ont commises les délégués de cette humanité de consommateurs...au cours de l'histoire, depuis des temps immémoriaux jusqu'à l'époque actuelle...aux autres, pourquoi le taire...je souhaite de se réformer, de se corriger ou d'être anéantis...
-Anéantis comment, Herr Nossack ?
-Anéantis par eux-mêmes, mon cher jeune homme...

« Vous, culs et cons de l'Ouest, du Sud et du Nord citoyens dont les fichiers théologico-policiers, les zoologies et autres saloperies de manuels sont pleins de contre-vérités (…) grâce à notre violence et à notre terrorisme une erreur historique va être réparée et la poésie satisfaite (...) Citoyens et petits bourgeois du monde, gens de gauche et de droite, liquidateurs de tout ce qui est honnête, juste et substantiel, vous qui nous étouffez avec l'idéologie des pâtes, du fromage et du chocolat, avec la religion de vos propres excréments, rappelez vous ceci : Gullo Gullo aura votre tête et vos tripes...(...) vous (l') avez porté disparu pour en faire l'être le plus sanguinaire, le plus impitoyable, le plus vengeur d l'histoire (...) »

Ce dernier texte montre aussi, omniprésent dans tout le livre, l'aspect moqueur, et même bouffon de Bulatovic : il ne respecte rien de ce monde, et ne cesse de pratiquer un humour surréaliste qui accentue le sentiment d'étrange monolithe que procure ce livre . Un exemple caractéristique est le récit complet de l'histoire du monde fait par Gullo Gullo, qui crée des expressions comme « le camarade pharaon Khéphren » .

Résumer le récit ne peut se faire dans un article destiné à faire découvrir un livre . Pour ceux qui savent, le récit est structurellement situé sur une structure gnostique de dévoilement . il pointe la source d'énonciation du discours moral comme origine même du mal . Et ce non pas comme dénonciation de la pureté, mais dans le mouvement même de l'exigence de la pureté . Gullo Gullo est un livre que les temps rendent progressivement compréhensible : un classique du XXIème siècle .

Le livre se termine sur un jet de sang juif, le sang le plus pur qui fut au monde . Il rejoint là une dernière idée de ténèbres, et pourtant réaliste : ce monde ne peut être réformé par le terrorisme, ce monde n'a pas en lui les puissances qui lui permettraient d'être, sinon par l'inversion des puissances du mal . C'est aussi un grand livre sur l'amitié et sur l'amour, et sur toutes les formes de folie : une forme littéraire de la Nef des fous .

Être fol en ce monde est signe de santé, être malade en ce monde est signe de raison . Ce monde est une affaire sérieuse, et il importe de le traiter avec légèreté . Regarde et je regarde aussi : tel est le labyrinthe des mondes .

Viva la muerte!

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova