La disparition du réel dans le moral-libéral. Politiquement correct


(Exactitude : la diversité réelle du Système. http://lucileee.blog.lemonde.fr/2006/11/)



Un manifeste pour l'égalité réelle apparaît en France après l'élection américaine et se trouve soutenu par de célèbres signataires non signataires de gauche. On trouve parmi les signataires Jean-François Copé et Patrick Devedjian (UMP), Dominique Voynet (Verts), Christiane Taubira (PRG), Arnaud Montebourg et Christian Paul (PS). François Hollande a déclaré, hier sur BFM, être prêt à signer ce manifeste. Et le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, s'est félicité de l'initiative lors du « Grand Jury RTL-«Le Figaro»-LCI ».

Les revendications de ce manifeste sont d'utiliser la puissance publique pour instaurer enfin l'égalité réelle.

Des économistes de haut niveau apparent se demandent quand l'économie réelle va être atteinte par la crise, laissant entendre que l'économie financière n'est pas réelle ; sans répondre à la question de l'action du non réel sur le réel.

Un éditeur sort une édition des œuvres complètes de Platon en un volume. Le nouvel observateur en sort une série de critiques. On y trouve que Platon a travesti ses mélancolies réelles en idées imaginaires.

De même, un auteur dont le nom a peu d'importance écrit, d'après le Nouvel Obs et un auteur dont le nom a aussi peu d'importance si on n'a pas besoin de lui, mais beaucoup dans d'autres cas, écrit une prétentieuse psychanalyse de quelques grands penseurs. Le résumé somptueux qu'en donne la fiche est que ces abominables penseurs refusaient le réel ; sinon ils n'auraient pas essayé de le changer. Et en effet, quoi de plus simple pour un jeune homme à la mode que de l'accepter, ce réel, et de faire passer le spectacle pour de la rébellion? Le fait que l'homme d'action ou l'artiste soient à l'évidence en négatifs du réel ne semble pas effleurer ces amis de la satisfaction béate.

Nos plumitifs sont des maîtres du réel, et le réel est l'enjeu idéologique qui porte aujourd'hui les plus lourds investissements. De ce fait ce mot de réel porte les mensonges spectaculaire les plus lourds, est affligé de la plus grande déréalisation. Plus on parle du réel, et plus celui-ci s'éloigne comme un serpent sous la pierre.

De la même manière, les ruminants qui n'ont que le mot science à la bouche, et ne cessent de nous dire "la Science dit que...", "la Science nous apprend que" là aussi sont très loin de la démarche scientifique, qui ne peut oublier que la "Science", personne ne l'a jamais rencontrée, ni entendu dire quelque chose, et que ces ruminants sont très certainement des menteurs, et leurs propos des bulles qui relèvent de l'analyse idéologique.

Un penseur ne doit pas répondre à l'actualité. L'actualité est faite des thèmes imposés par la puissance médiatique. L'actualité, c'est ce qui reçoit le privilège d'être réel par le fait de passer dans le spectacle. Ne plus être sur la photo est ne plus être tout court. L'Être est réduit à l'être qui passe par les médias de masse. Ce qui est le plus essentiel dans l'analyse du système est son ombre ; le système dans le spectacle affirme, mais est avant tout un voile, une formidable puissance de négation ; mais cette puissance est justement l'absente du spectacle. Le mensonge n'est jamais mis en avant, et le spectacle produit des spectacles de dénonciation du mensonge spectaculaire ; mais ces spectacles ne sont là que pour faire oublier que ce qui est, et n'est pas éclairé, et est donc renvoyé dans le néant. A ce titre les médias sont fonctionnellement identiques à l'idéologie moderne, tout en étant structurellement différents. C'est pour cela que le Voyageur privilégie l'ombre.

Ce qui est éclairé doit correspondre aux critères du spectacle ; et ainsi les révoltés médiatiques finissent-ils comme les ex-leaders écologistes, sénateurs et signataires de pétitions avec ceux qui jouent le rôle d'"adversaires". Car ce qui est montré est nécessairement complice. La duplicité est possible pour l'expert, mais elle est rare. Et l'homme issu du spectacle qui en refuse les règles finira sous les huées, puis dans l'ombre. Je ne donne pas de nom!

Cependant, il est inévitable de se saisir de certaines de ces questions pour démonter l'idéologie métaphysique racine de ces discours ; et pour vous armer, chers amis, contre ces redoutables virus de l'âme que sont ces discours idéologiques.

Quel est le point commun du réel proclamé dans l'égalité réelle, l'économie réelle, et le réel qui est opposé à Platon ou à Kant comme une infamie? Voyons par thèmes, en commençant par l'égalité réelle.

L'égalité réelle dont il est question est basée sur la "diversité" qui serait réelle. Les citoyens sont donc classés selon leurs communautés : blancs (avec variétés) méditerranéens (avec variétés) noirs (avec variétés) homosexuels (avec variétés?), femmes (avec variétés?)... La réalité des types est pour le moins incertaine, à moins d'accorder la réalité des races humaines. Ce qui ne peut être accordé.

Cette diversité réelle étant posée, on pose que par justice démocratique, l'oligarchie dominante doit contenir un pourcentage de représentants de chaque communauté égal au pourcentage des communautés réelles dans la population générale, et que si ce n'est pas le cas, il y a une odieuse injustice, qu'il convient de compenser par "la discrimination positive".




La première question qui se pose est le choix des critères valides de diversité réelle. Si le fait d'avoir un ancêtre d'origine étrangère est un critère d'oppression, alors de puissants hommeus et femmeus politiques français sont des opprimés. Si le fait d'être blanc et homme est un critère pour définir un oppresseur, alors ceux qui vident mes poubelles-si, si!- sont de redoutables oppresseurs. Dans le spectacle, être "opprimé" est extrêmement positif, puisque cela permet de revendiquer des privilèges et d'avoir une supériorité morale inattaquable, quasiment autant que si l'on est mort.

Cette instrumentalisation de la morale et de l'histoire pour accéder aux places convoitées de l'oligarchie spectaculaire est parfaitement immorale. Et l'oligarchie dominante peut accentuer la pression sur tout ceux qui dessous veulent arriver, en définissant les critères sur l'être de manière arbitraire, ce qui est bel et bien une pratique légitimée et "morale" de la discrimination.

Car la richesse et la puissance comme critère d'égalité réelle sont mis dans l'ombre. Sortant d'un banquet chez une créature horriblement opprimée, comme femme d'origine étrangère, certains convives se sont réjouis d'avoir "bu deux ou trois smic". Mais cela n'est pas un critère? J'affirme que l'égalité réelle passe par l'égalité des richesses. Commençons par là! Aussitôt bien des sourires et des féroces rebelles médiatiques s'effaceront.

" Schopenhauer, l'art d'avoir toujours raison" XXXV.

Les intérêts sont plus forts que la raison.

Dès que ce stratagème peut être utilisé, tous les autres perdent leur utilité : au lieu de tenter d’argumenter avec l’intellect de l’adversaire, nous pouvons appeler à ses intentions et ses motifs, et si lui et l’auditoire ont les mêmes intérêts, ils se rallieront à notre opinion, quand bien même elle fut empruntée à un asile d’aliénés, car de manière générale, un poids d’intention pèse plus que cent de raison et d’intelligence. Ceci n’est bien entendu vrai que dans certaines circonstances. Si on arrive à faire sentir à l’adversaire que son opinion si elle s’avérait vraie porterait un préjudice notable à ses intérêts, il la laisserait tomber comme une barre de fer chauffée prise par inadvertance. Par exemple, un prêtre défend un certain dogme philosophique. Si on lui signifie que celui-ci est en contradiction avec une des doctrines fondamentales de son église, il l’abandonnera.
Un propriétaire terrien soutient l’utilisation de machinerie agricole telle qu’elle est pratiquée en Angleterre, car une seule machine à vapeur accomplit le travail de nombreux hommes. Si quelqu’un lui fait remarquer que bientôt les transports seront également assurés par des machines à vapeur et qu’en conséquence le prix de ses étalons chutera de manière dramatique, voyons voir ce qu’il va dire."

Si l'on veut dépasser l'égalité en droit et imposer l'égalité réelle, alors il faut construire un puissant pouvoir capable de l'imposer. Et les membres de ce puissant pouvoir ne seront pas
les égaux des autres, mais leurs tyrans. En réalité, si la puissance publique soutient ce genre d'égalité réelle, en oubliant l'égalité des biens, alors que l'argent est certainement le premier critère de réalité pour ces hommes de pouvoir, c'est que "nous pouvons appeler à ses intentions et ses motifs, et si lui et l’auditoire ont les mêmes intérêts, ils se rallieront à notre opinion, quand bien même elle fut empruntée à un asile d’aliénés, car de manière générale, un poids d’intention pèse plus que cent de raison et d’intelligence. "

Si l'oligarchie soutient l'égalité réelle malgré des arguments d'asile d'aliénés, alors nous pouvons poser que l'oligarchie a des intérêts importants dans la lutte "contre les discriminations". Reste à savoir lesquels. Ils sont nombreux, et nous n'en verrons qu'une partie. Comme J.C Michéa, nous pouvons donc poser que l'extrême gauche libérale est tout autant vectrice de l'idéologie du Système que la droite bushiste que la gauche enterre aujourd'hui avec des cris d'orfraie, après l'avoir tant soutenue idéologiquement, comme Charlie, Tony blair, mais pas eux seulement.

La discrimination positive comprend nécessairement la discrimination négative ; cela n'est qu'une question de perspective. Je t'embauche parce que tu est aryen (positive) et je te tue parce que tu est juif (négatif) ; je t'embauche parce que tu es femme et noire ; obligatoirement pour le même poste je ne t'embauche pas parce que tu est homme et blanc. La discrimination ne peut être que d'une espèce ; elle est positive si on en bénéficie et négative si on en est victime. Si l'on pose des critères légitimes sur la nature des personnes, il n'y a aucune raison de ne pas restaurer l'apartheid. L'apartheid libéral politiquement correct n'excite pas de sympathie.

La diversité pensée est celle des castings de publicité, de séries télé ou de gouvernement ; les critères retenus sont tous ceux qui ne changent rien à l'entéléchie de la société de production maximale.

C'est pour cela que l'oligarchie signe d'une main.

Il faut citer ici l'avenir de la société industrielle,39 :

"Voici une illustration qui montre combien les « gauchistes » sur-socialisés sont attachés aux attitudes conventionnelles de notre société tout en prétendant se rebeller contre elle. Beaucoup de « gauchistes » se remue pour l’affirmative action, pour promouvoir les noirs à des métiers gratifiants, pour améliorer le niveau dans les écoles noires, ainsi qu’une augmentation du budget pour ces écoles ; pour eux la « sous-vie » des noirs est une tare sociale. Ils veulent intégrer les noirs dans le système, en faire des hommes d’affaire, des juristes, des scientifiques, comme c’est le cas des blancs des classes aisées. Les « gauchistes » répondront que la dernière chose qu’ils veulent est de faire d’un noir une copie d’un blanc ; En fait, ils veulent préserver la culture afro-américaine. Mais en quoi consiste cette préservation ? Cela se résume à manger de la cuisine noire, écouter de la musique noire, se vêtir de vêtements pour noirs, et aller dans des églises noires ou dans des mosquées. Sur le fond, il ne s’agit que de quelque chose de totalement superficiel. Sur L’ESSENTIEL, les « gauchistes » sur-socialisés veulent rendre le noir conforme aux idéaux blancs de la classe moyenne. Ils veulent que ce dernier étudie des matières scientifiques, devienne un cadre ou un scientifique, passe sa vie à grimper les échelons pour prouver que les noirs valent les blancs. Ils veulent que les pères noirs soient « responsables », que les gangs deviennent non-violents, etc. Mais ce sont exactement les valeurs du système techno-industriel. Le système se moque de savoir ce que vous écoutez comme musique, ce avec quoi vous vous habillez, la religion en laquelle vous croyez, tant que vous étudiez à l’école, dégottiez un travail respectable, soyez un parent « responsable », un individu non-violent, et ainsi de suite. En effet, quoi que puissent être ses dénégations, le « gauchiste » sur-socialisé veut intégrer le noir dans le système et lui en faire adopter les valeurs.


L'oligarchie signe d'une main, parce que la diversité réelle est depuis longtemps l'argumentaire progressiste de ceux qui veulent avant tout garder les richesses d'un tout petit nombre, ce qui est vrai des partis politiques. Le féminisme, l'antiracisme, sont repris par la droite libérale justement parce qu'ils permettent à l'oligarchie du Système de prendre la pose du rebelle en sauvant l'essentiel, l'allocation des ressources.


Mais pourquoi signe-t-elle des deux mains
, alors que cette proposition de discrimination positive est contraire aux principes mêmes de la République?


La déclaration des droits de l'homme de 1789 est en effet incompatible avec les principes de ce manifeste.

"Article premier - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune."
Selon cet article, il est clair que des différences de droit ne sont pas acceptables sous aucun prétexte.

"Article 3 - Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément."

Là encore, le texte est très clair. Le fait d'être membre d'une espèce logique, d'une minorité ou communauté quelconque, ne rend pas représentant d'une espèce logique ou d'une communauté. Pour être représentant, il faut émanation expresse, ou vote. L'exemplaire médiatique du franco-africain n'est pas un représentant légitime des franco-africains.
En confondant volontairement ces deux niveaux, l'oligarchie médiocratique voudrait prendre le droit, qu'elle prend aussi par les sondages, de désigner les représentants légitimes des communautés. Ceci est une usurpation manifeste.

"Article 6 - La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ces yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents."

"Sans autre distinction que celle de leurs vertus ou de leurs talents". Là encore, cet article est contraire au principe même de parité, sans parler de la discrimination positive.

Les partisans du Système, après avoir bafoué le programme du CNR, bafouent maintenant la Déclaration placée en tête de la constitution. Ceci ne doit pas étonner, et illustre l'entéléchie du Système. Le Système comme tout système totalitaire, fonctionne par dérive et surenchère. Il est inévitable qu'il ne cesse de dépasser sa propre loi, et même qu'il aboutisse au mépris et à la manipulation de la Loi, qui n'est plus arbitre entre les hommes mais frein au processus inflationniste de déchainement de la puissance, qui est appelé progrès. Dans cette optique la Loi doit toujours être piétinée et menée plus loin. L'inflation des lois et la non-application des lois dépendent du processus.

En quoi cette diversité réelle sert-elle la puissance? C'est très simple, elle met les critères de sélection dans l'arbitraire des maîtres, et non dans la transparence de la Loi ; elle ouvre l'arbitraire. A celui qui lui disait qu'un de ces collaborateurs était juif, Goering put répondre : "c'est moi qui décide qui est juif". La loi qu'on nous vend à grand renfort de moraline, c'est la volonté de puissance illimitée de l'oligarchie du Système qui se la joue volonté du peuple s'affirmant dans le réel médiatique, l'émotion spectaculaire, le sondage. Des fantômes idéologiques. Ce fantôme qui, réellement interrogé, en refusant la constitution européenne par exemple, déçoit si souvent l'oligarchie. Si réellement!

Il nous est alors indispensable alors de dire ce qui nous apparait légitime dans le mot de diversité. Cela fera l'objet d'un prochain article, vers une diversité a-libérale.

Le spectacle comme essence de l'homme. Dans le regard de la mort.


Le politiquement correct, comme la société du spectacle, ne sont pas des propriétés de la civilisation de l'Âge de fer, mais des éléments de l'essence de l'homme, liés à la structure de la condition humaine. Ces éléments ne sont pleinement développés pourtant que dans les spécificités de l'époque.

Qui regarde le regard de l'agonisant se voit en reflet. Je vois la putréfaction lente du corps que je préfère oublier. Les chairs bouffies, les paroles égarées. Et je vois tous les autres autour silencieux, car il faut faire bonne contenance. Il ne faut pas dire la lassitude des mots sans suite, le dégoût de la mort, la tristesse du compagnon perdu, le tragique des enfants abandonnés. Aussi face à ce qui approfondit la vie humaine, le croisement du regard du mourant, l'embrassement avant le départ, faut-il être absolument superficiel, et mentir sur ce qu'on vit au plus profond.

Il en est face à la mort ce qu'il en est face à tout ce qui dans l'existence est cruel, révoltant, immonde ; et plus généralement face à tout ce qui contredit à l'évidence le politiquement correct : il faut faire comme si ce n'était pas, prendre un air dégagé et tourner le regard. Face à un comportement manifestement dément, face à l'écœurement inévitable que suscite la difformité, face à la tyrannie et face à la sottise.

Moi je veux dire et parler de ce que je trouve révoltant, cruel, immonde. Si la vie apparait cruelle, l'authenticité est de scruter au fond de la cruauté, tandis que la cruauté, énigme cachée dans le mystère, scrute au fond de moi. "Quand tu regardes l'abîme, l'abîme regarde au fond de toi". Le penseur ne peux pas par principe adhérer au mensonge. Ou alors il doit se renier.

Qui, face à la mort, peut aujourd'hui exprimer sa colère, non de la mort, mais des regards vides autour du mort? Et quand le langage et le jeu du mensonge sont en place, la violence de la vérité devient comme un arc toujours plus tendu, comme une masse de pierres toujours plus lourde. Le mensonge empoisonne l'âme, et il devient impossible de vivre, de parler ou de respirer sans mensonge. Le soleil disparait derrière la fumée de l'enfer.

Le ressentiment, ce poison secret des prêtres chez Nietzsche, est le fruit du spectacle que l'homme se fait à lui même. Le faible, le mourant, la victime, ne peut vivre la vérité et se construit une fiction ou il est vainqueur, vivant, triomphant. L'arrière monde n'est rien d'autre que le grand spectacle du politiquement correct, où personne n'est laid, dégénéré, insupportable, idiot. Mais où ne peut subsister nulle beauté, nulle supériorité, nulle grandeur. Car cette subsistance est la lumière de la vérité qui s'insinue dans la moindre anfractuosité du spectacle, dans la nuit et le brouillard. Cette subsistance est insupportable.

Le spectacle empoisonné du politiquement correct n'est pas structurellement différent des novlangues totalitaires qui régnaient jusque dans l'horreur des camps. Dans ces novlangues, l'inhumain, le meurtre, étaient lavés dans les mots ; les échecs des tyrans étaient vu comme des victoires. La vérité était un crime. Faire de la vérité une inconvenance, puis un crime : un fruit de l'Âge de fer.

Comme l'a bien décrit Boulgakov en racontant les réactions des critiques à la publication du roman du Maître, racontant la vie de Jésus, les critiques sont d'autant plus haineuses, venimeuses, qu'elles se répliquent mécaniquement et que leurs auteurs, au fond d'eux mêmes, savent qu'il mentent. Il se jouent le spectacle de la Statue du commandeur mais ne peuvent approfondir absolument le mensonge. Le ressentiment est cette haine de soi, ce soi qui se protège de la cruauté du monde par le mensonge, la haine de la duplicité et de la faiblesse qui sont essentielles à l'homme. Cette haine est également essentielle à l'homme, qui est un être fait d'ambivalences.

Le monde du politiquement correct est un spectacle venimeux sous des dehors d'ensoleillement ; et il est l'allié de la technique et de l'artificiel, car il ne peut vivre la réalité, supporter la réalité ; il ne peut aimer la haine, le vieillissement et la mort. Alors il ne peut connaître l'amour du destin.

Viva la muerte!

L'époque glaciaire de la pensée. La Glace de Neuromancien.


(crâne de cristal. British museum. Équivalent au quai Branly)


Il se trouve que l'on fait aisément confusion entre la non-dualité et le solipsime, ou symétriquement la thèse de l'inexistence d'un mental. Cette confusion est identique avec l'affirmation selon laquelle la non dualité n'est pas vérifiée par le constat de l'impuissance de la volonté, qui ne peut changer le monde à sa guise.

En effet dans l'horizon de l'ontologie de la substance individuelle comme mesure de l'être, l'idée que le « sujet » et le monde, ou l'identité pour soi d'un sujet et sa mondéité propre se forment à partir d'une étoffe unique, donne lieu à plusieurs objections qui naissent d'une incompréhension. Fondamentalement, cette incompréhension consiste à prendre pour l'Un l'un des pôles de la division émanative ; ainsi se retrouve tout réductionnisme, toute volonté d'étendre au tout les déterminations d'un pôle, d'annuler l'abîme de la scansion. Cela évite la difficulté de rejoindre les opposés aux centre des corolles éparses parmi les mousses des forêts.

Ce n'est pas le moi qui se divise pour former le non moi ; c'est cela qui se divise pour former et le moi et le non moi. Ça pense, et je dis que c'est moi qui pense. De ce fait je ne choisis pas mon monde, et de ce que le je, cela qui pense, détermine une limite du monde, il ne s'ensuit pas du tout que je détermine souverainement par mon acte de volonté ses limites. La volonté de puissance qui porte le monde n'est pas ma volonté ; les volontés individuelles sont comme les indéfinies ruisseaux d'images de la lune dans une herbe mouillée de rosée. Il en est de même du désir et de la mélancolie ; Kierkegaard avait déjà noté que toute femme portait à la fois parties et totalité d'une puissance érotique. Le monde étant opposé à moi, il échappe à ma puissance ; et je ne peux y agir qu'en le niant, en étant une force négative relativement à lui ; et donc en creusant ce qui me sépare de lui. Aussi je m'éloigne de ce que je veux rapprocher, à mesure de ce désir d'approche. Et je désire réellement parce qu'en tant que forme, je porte le négatif, donc l'image, de l'objet de ma recherche-l'image et la ressemblance. C'est pourquoi il est écrit tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé sur le mémorial de Pascal. Et pourquoi les sages recommandent de ne pas chercher ce que l'on cherche.

La volonté de transformation du monde qui réussit diminue la polarité, et en m'affirmant dans le monde je perds de ma consistance, comme le monde s'exténue à se plier à ma volonté. C'est la désolation, le désert de celui qui a atteint un but déterminé tant et tant désiré ; l'amertume qui suit la possession chez Don Juan. L'état de toute puissance narcissique illusoire, comme une eau qui flue sur du sable. Cette exténuation réciproque est l'inverse analogique de l'illumination.

Il y a là un état instable, une communication systémique inextinguible dans la polarité.

Le monde produit par la technique, monde de la toute puissance individuelle portée par le collectif, idéal collectif, est pauvre, comme est pauvre l'homme qui vit dans ce monde.

Dans l'horizon de la non dualité essentielle, il n'y a aucune thèse d'un moi illusoire, mais d'un spectacle, d'une manifestation réciproque du moi et du monde-toute conscience est conscience de quelque chose, et il n'y a quelque chose que pour une conscience-à partir d'une puissance non manifestée, sinon par cette manifestation même qui voile son identité propre. C'est à ce titre qu'il y a illusion, illusion d'un contenu substantiel et définitif de ce qui n'est que manifestation. En clair, ce qui est manifeste, la conscience et ses mondes, n'est pas ce qui se manifeste, le Feu unique. L'Un est devenu deux forces qui s'affrontent. L'essence de la manifestation et la manifestation sont distincts : c'est la notion de jeu comme symbole du monde, ou encore le fondement de l'art tragique et comique comme modèle cosmique du monde, microcosme fondé par l'art.

Cet écart, entre le manifesté et la manifestation est familier aux sciences de la nature. Les régularités, les symétries mathématiques ne se manifestent pas dans le concret manifesté. Il n'y aurait pas de science, de theoria, mais juste une description si cet écart n'existait pas. La nature aime à se cacher.

L'impossibilité de l'induction, le caractère purement négatif de l'expérience pour la science en est la marque la plus franche. On ne peut pas prouver une théorie par une ou une indéfinité d'observations ; on ne peut logiquement que la tester. A moins que l'individu ne soit la manifestation nécessaire d'une règle.

La manifestation réciproque de soi et du monde porte en elle l'idée du miroir fondamental entre l'homme et le monde. Non pas par la poésie seulement, avec les cheveux, racines des arbres, et plumes du corbeau ; mais aussi le fait, aussi aveuglant qu'inexplicable dans un horizon nominaliste, de la correspondance étroite des lois mathématiques issues de la sphère du moi, et les phénomènes physiques issus de la sphère du monde. Mais la projection réciproque n'est pas simple et lisible dans l'évidence, sinon il n'y aurait pas polarité, écart. L'exactitude de la science mathématique du réel passe par cet écart, ce calcul qui réplique dans la sphère du moi le déploiement de puissance qui se produit dans la sphère du monde, répliques réagissant l'une sur l'autre à travers cela qui les réunit et les co-détermine simultanément.

Le constructivisme trop simple doit aussi être distingué. Le sujet construit son monde, mais est aussi construit par lui, ad infinitum.

Enfin, la figure concrète totale de la polarisation est le triangle, moi, non moi commun qui me constitue comme espèce pourvue d'une patrie (autrui), monde qui me constitue comme étranger à lui (non moi étranger). Je passe de l'un à l'autre, je donne un sens au monde, autrui me donne un sens. Le sens, c'est le lien. Comprendre, c'est relier. Il y a réplication ici entre miroir et opposition, qui deviennent l'un dans l'autre. Le triangle porte un centre non relié et relié d'où il rayonne, comme une pyramide.

Dans l'analogie, il y réplication à l'indéfini des structures fondamentales. L'universalité des mondes est une réalité, une objectivité ; l'Univers est le bien commun des hommes. Le monde propre porte la perspective de son sujet, ses appréciations, ses désirs, ses efforts, son histoire ; mais ce monde propre ne déroge pas aux règles de l'Univers, et c'est cela qui permet la communication des mondes mêmes les plus éloignés, et malgré leur éloignement réel et extrême. Que cela le permette ne le rend pas nécessaire ; encore faut-il que la différence des mondes ne produisent pas le désir de destruction des porteurs de monde étranger, et celui ci la guerre qui efface l'écoute. A l'intérieur d'un monde les appréciations morales définissent comme bien l'idéal de celui ci, le reste comme mal ; il est inévitable que d'un monde autre un monde humain soit condamné, et qu'une volonté de destruction naisse. Si cependant la communication des mondes s'établit, alors les mondes ne peuvent subsister tels quels, et un Univers plus vaste peut naître. Ce processus ne doit pas aveugler ; aujourd'hui, c'est la volonté d'extermination culturelle qui domine, la volonté d'imposer un monde commun à tous, en l'appelant Univers. C'est le pseudo-unanimisme de l'arme médiatique de masse-voyez ces jours derniers.

L'Univers authentique, porteur de l'étoile de l'alliance, cet ensemble de mondes répliqués issus d'un seul n'est pas arbitraire mais plutôt comparable à un cristal ; transparent, laissant voir au delà ; invisible ou peu visible en ses structures ; et extrêmement dur, solide, fermé, labyrinthique.

Nous nous heurtons aux murs partout et nous entrevoyons dans le translucide abyssal des rayons de ce qui pourrait être, de ce qui aurait pu être, avec des réfractions et des mirages. Le citron d'or de l'idéal amer est visible et inatteignable. La philosophie est le chatoiement indéfini des écailles du Serpent. Dans ce monde d'images, d'ambivalences, de paroles et de paradoxes comme fondement réel de la pensée humaine, construire une pensée ayant prise sur le monde passe par l'abandon de l'idéologie binaire et de son ontologie de la substance individuelle. Lutter contre le désordre peut aggraver le désordre. Aggraver le désordre accélère le retour. La lutteur qui use de la force de son adversaire est aussi habile que celui qui s'y oppose-et surtout, il se peut qu'il n'ait pas le choix.

La philosophie qui peut changer la vie humaine est celle qui ôte (Dogen) ou qui pose (Epictète) des déterminations de la vie individuelle ; celle qui change la vie collective est celle qui pose des entéléchies ou des lois, des stratégies ou des tactiques. Les buts poursuivis par les individus ne peuvent être les buts atteints par un système que pour celui qui ajuste le système à son but, et donc paraît faire mille détours. Ces philosophies qui changent la vie sont art, poiésis.

Le théatre est une expression d'une philosophie du détour. Je pense bien sûr à Shakespeare. La philosophie qui changera la vie humaine sera art, poiésis, manifestation de la volonté de puissance, car c'est cela même qui agit dans le labyrinthe des mondes. Elle sera la pensée d'un dieu qui saurait danser. Car la pensée est enfermée dans la glace, elle doit aspirer à retrouver la fluidité, la confluence des Eaux. Cette glaciation du monde de l'Esprit est un fait de l'Âge de fer.

La pensée de l'homme s'est fait roche cristalline, murs de prisons fermées sur eux mêmes, décorés de trompe l'oeil symboliques. La pensée a pris comme a pris le béton liquide. Les systèmes sont des bunkers où l'on ratiocine et l'on étouffe. Je l'espère, une ligne Maginot tournée vers l'Ange à la fenêtre d'Orient.

La philosophie doit se faire à coup de canons, et par des détours, tonnerre et éclair, pour progresser encore. Le temps du marteau fait sourire au temps obscur des armes de feu.

Le soleil noir philosophal, serpent souterrain.



Devant la femme piquée par un serpent de Clesinger, à Orsay.

Un corps offert, sublime, dans un orgasme cathartique de mort.

Trois personnages entrelacés par l'Eros des mondes dans une hiérogamie crépusculaire : la mort, la chair, le diable sous la forme du Serpent.

Cette forme est solaire, magnétique. J'ai croisé le regard des hommes et des femmes qui le contemplaient. J'ai médité sur l'eau de ces fontaines de regards, de désirs. J'ai pensé aussi sur le dandy Lee Miller.

Dans la Logique de Hegel, le vrai est totalité, cercle de cercles, Stonehenge conceptuel. Quiconque observe pourtant la pensée depuis bien longtemps contemple un désert du verbe. Ce désert est la marque d'un soleil noir de la pensée, celui de la puissance d'Eros. Où est ce cercle noir dans le cercle de cercles?

Il est deux figures d'Eros : le tisseur de liens, tissu du monde, et celui qui brise les liens tissés, comparable à Dionysos. Comme Diane, accompagné de ménades nues et du dieu. Sa place est de n'en pas avoir, comme le Voyageur de l'âme.
Ô dieux qui errent parmi la voute céleste et les forêts obscures de la vie, objet du culte nocturne du Tantrika sans liens. Sauvages, qui portent leur propre sol et leurs propres chemins. Sauvages, car les Maîtres se dissimulent dans l'ombre, là où seul l'éclairé perce.

Au milieu du chemin de la vie vous vous dressez aux carrefours, priapes moqueurs, menteurs, gardiens des fontaines enchantées parmi les hurlements des insectes en lutte, qui emportent la raison du voyageur de l'âme.

Votre place est de perdre les places et les pas du Voyageur. D'emmêler les voies, comme des entrelacs, et d'être l'épée qui tranche les nœuds des mondes ; d'être la vague mystique qui entraîne bien au delà de l'estran, au delà des varechs d'échouages globuleux comme la peau du serpent. Vous fendez le rocher, et la source s'insinue sous le sol.

Mes amis, jouons de la flûte autour du bûcher de la philosophie.

Le serpent de flammes qui s'élance verticalement dans la percée de l'os, et le serpent de ténèbres qui s'enroule vers les souterrains de l'âme, vers le chaos, un et même. Qui voudra sauver sa vie la perdra, et qui perdra sa vie la sauvera. Tel est de la bouche du Maître l'éloge du labyrinthe des ténèbres. Et nous autres modernes, vivons véritablement dans un monde qui ne veut que cela, sauver sa vie, et qui l'a perdue. A l'aide de braises, nous ne cherchons plus un homme, mais un homme vivant.

Le misérable est notre frère, en ce que le misérable est celui qui ne veut plus que cela, sauver sa vie. Et c'est en cela qu'il est notre frère, non dans l'humanité.

Ténèbres, ténèbres, infinies spirales des goémons de ténèbres. Eaux nocturnes, creusant dans les cavités des yeux morts, comme le torrent dans les profondeurs du karst. Et les grands corps blancs des amoureuses demeurent dans les volutes voluptueux des courants, et tournoient dans la luminosité pâle des abîmes de la mer. L'amour est enroulé par les courants. Il s'en va, et demeure, jamais le même, et jamais autre, comme les eaux.

L'amour, amor et mort, Thot et Todt, l'amer de la vie dégustée dans la volupté, mort parmi les tourbillons des mers des mondes, la volupté comme instant crucial allié à l'éternité, eau que les mains ne peuvent saisir, joie et douleur mêlées dans le principe.

Ô frères de ma pensée, ils sont partis nombreux, las de ces mondes anciens, au fond de l'inconnu. Verront il le passage des grandes ténèbres,
Boiront-il l'eau et le sang du Suprême
Respireront-ils la Rose mystique au creux du ventre de l'aîmée,
Parcoureront-ils de leurs visage les charmes de ses paysages,
Caressant les champs en fleurs sans se déchirer sur les ossements enfouis
Tant et tant et tant de morts pour naître de rien.

Pas de cercle de cercle mais labyrinthe, chant et leçons de ténèbres. Nous, hommes nobles, nous n'avons rien à perdre, à sauver et à défendre qui appartiennent à l'Âge de fer.

A celui qui attends méditatif, dans le silence du sang et des tripes, sur la jetée des mondes, la tempête, l'ouragan est bénédiction. L'embrun est fontaine pour la soif. Le hurlement du vent est l'ombre portée des hurlements égarés des hommes.

A nous, colère des dieux, vin capiteux et ivresse sublime, à nous ménades, dans le déchirement et la consommation de la chair des mondes!

Ce qui est capital IV : Métacritique des spires du Serpent.


(femme d'Oô)

L'ontologie et l'axiomatique d'un discours a-libéral

Depuis Aristote au moins, et même Platon, l'ontologie occidentale construit sur les mêmes racines. Ces racines sont-elles celles de l'ontologie implicite des langues européennes, syntaxe, sémantique et pragmatique comprises, ou celles de l'idéologie implicite de l'Occident, là n'est pas la question.

La quasi totalité des perspectives de pensée sont informées par ces structures fondamentales. Or, comme l'a montré Quine sans en tirer aucunement les conséquences, ces structures sont des positions sur l'être, ou encore des décisions de l'être humain. Ces positions informent la totalité des constructions sémantiques qui se construisent sur leurs bases. Une telle affirmation pose le problème de l'analogie au sens grec, nous y reviendrons. La connaissance objective se construit comme un cristal, par réplication à l'indéfini de structures, issues de matrices combinatoires déterminées. Et ce qui ne rentre pas dans les cases d'une ontologie est nié par celle-ci.

Il faut cesser de croire à la vérité de la description de l'être donnée par une telle matrice pour en voir le côté mécanique. A titre d'exemple, les partisans de la théorie de l'évolution qui répondent aux créationnistes en disant que "l'évolution n'est pas une opinion, mais la vérité vraie", ne sont pas moins dogmatiques que leurs adversaires, et aboutissent au dialogue d'imbéciles dogmatiques. Car une telle théorie est extrêmement élaborée, pas du tout évidente. Sinon, l'avoir élaborée n'aurait rien de glorieux, et il faudrait expliquer pour quoi tant d'observateurs avertis sont passés à côté de l'évidence, de celle que comprend un collégien.

A partir de l'unicité du système des premières positions ontologiques, on peut développer toute sorte de perspectives contradictoires à l'intérieur d'un monde logique ; et donc donner la réalité d'un pluralisme dans ce monde, mais cette pluralité intramondaine (au sens dans un monde logique) est illusoire dans la pluralité des mondes possibles, qui est une pluralité réelle.
En clair, le pluralisme intramondain respecte implicitement l'unicité des positions de base. Et plus les couches sédimentaires s'accumulent sur ces positions de base, et plus celle-ci deviennent la tache aveugle de la pensée, l'accord implicite fondant toutes les oppositions sémantiques possibles, car l'opposition ne peut naître que d'un accord préalable, d'un terrain partagé d'opposition, qui est d'autant plus hors de la perception que l'opposition est puissante, et que sa puissance aveugle sur l'identité avec l'ennemi. Voyez nos deux crétins de toute à l'heure.

Parvenu à la conscience de l'arbitraire de ces structures, l'arbitraire étant l'effet d'une puissance légitime et inévitable, nous parvenons aussi à la conscience d'une puissance nouvelle, qui est de refonder l'axiomatique des législations humaines, le langage étant la première législation de toutes. Refonder parce que nous constatons le caractère destructeur des idéologies et de l'entéléchie qui gouverne l'actuel déploiement des mondes humains. Refonder pour retrouver de la liberté humaine, tout simplement, parce que le poids du passé devient écrasant. Cette refondation permettra aux penseurs de l'avenir de penser hors des structures du monde moderne, et donc de créer du nouveau réel.

Sinon, pensant à travers les catégories anciennes, on n'aboutira qu'a renforcer le système, à nourrir sa puissance. Le travail métaphysique est le premier travail révolutionnaire. C'est le non agir préalable.

I

L'ontologie implicite des langages occidentaux est le langage de la substance.
Il est possible de penser qu'il existe une indéfinité d'ontologies axiomatiques possibles ; cependant, dans notre langage ce nombre est peut être limité.
Il est aussi très probable, certain même, que l'ontologie que je propose soit commune, sur un tronc fondamental qui me reste implicite, avec l'ontologie que je propose de remplacer.
Cela est un cas flagrant pour les querelles entre platoniciens et aristotéliciens, et pour l'ensemble de la querelle des universaux.
Toutes ces œuvres sont du domaine de l'avenir. Ma préoccupation n'est pas fondamentale ici, mais critique ; il s'agit de poser les bases suffisantes d'une critique fondamentale de l'axiomatique ontologique de l'idéologie-racine (car cette idéologie se diffuse ensuite en branches contradictoires sur des aspects insuffisamment essentiels) du Système. Je ne l'appele pas idéologie libérale parce que comme l'a déjà noté Michéa entre mille, de nombreux adversaires explicites du libéralisme sont en fait des répétiteurs de cette idéologie racine, et sont donc bien en peine de la combattre.

L'ontologie de la substance est résumable, et ses conséquences logiques, ses ramifications, sont en nombre quasiment indéfini. j'essaye d'en présenter certaines par la suite, pour faire apprécier l'importance d'une telle critique.
Ses principes sont les suivants :

L'Être est composé de substances séparées, ayant une identité ou essence, des limites stables et durables, et sont composées de matière et de forme. La substance a des accidents, des caractéristiques qui n'ajoutent rien à l'essence, peuvent être ajoutées ou enlevées sans la changer.

Les substances séparées individuelles sont les étants les plus sûrs, les plus concrets, les plus assurés. De ce fait leur type d'être est la mesure de toute autre être ; toute autre être est irréel, plus ou moins, entaché d'irréalité. Par exemple, on parle d'économie réelle pour l'économie des marchandises, comme si la sphère financière était virtuelle, ou carrément irréelle.

La mesure, c'est ce à quoi on mesure, non ce qui est mesuré. Ainsi, la mesure de l'être est la chose.

« Ces ontologies décrivent généralement :
Individus : les objets de base,
Classes : ensembles, collections, ou types d'objets,
Attributs : propriétés, fonctionnalités, caractéristiques ou paramètres que les objets peuvent posséder et partager,
Relations : les liens que les objets peuvent avoir entre eux,
Événements : changements subis par des attributs ou des relations. » (Wikipedia -ontologie informatique)

Les substances sont individuées, sont des individus ; de ce fait les termes généraux sont des classes, d'où la question de l'être de ces classes-la classe des chiens n'est pas un chien. En général on pose aujourd'hui que ces classes sont inférieures en être aux substances individuelles : ce sont des êtres mentaux, qui ne peuvent subsister que dans le mental, comme les rêves. C'est la position nominaliste.

Les attributs peuvent être essentiels (vivant, pour un homme) ou accidentels (être assis).

La relation est posée comme postérieure aux substances, ou objets ; il y a d'abord les objets, puis la relation qu'ils peuvent avoir. Par exemple, cette structure de pensée se réplique dans la vision libérale de la société : il y a d'abord des hommes séparés, puis une rencontre qui produit la relation, le contrat social.

Dans une première ramification ontologique, on décrit une proposition sur le monde comme contenant des signes d'objet (X ou Y en logique) et des signes de relation ; ou encore, une langue comme lexique de noms, signes d'objets, et syntaxe, ou signes de relations. Il y a analogie structurelle entre la proposition et l'état du monde. Mais définir de quoi il s'agit-l'analogie structurelle- est une aporie de l'ontologie-racine. En effet des objets et des signes sont de nature différente, et ils ne peuvent entretenir la même relation ; bien sûr, il ne s'agit que d'analogie, mais il doit y avoir du même quelque part. Pourtant ce même est contraire aux principes de base.

On l' a dit, le réel est pensé à l'image de la res, de la chose concrète pourvue d'identité, sensible. Le reste est inférieur en réalité, relativement à la mesure de la réalité choisie. De ce fait il existe une stricte séparation entre la proposition qui le dénote, et l'état du monde qui est l'étalon réel. Analogie, comparaison, supposent séparation. En conséquence, on est conduit à poser que l'être n'est pas vrai, car le vrai n'est qu'une propriété de la proposition. Mais alors il n'existe plus aucun autre critère du vrai que la consistance logique, interne à la proposition. De ce fait l'épistémologie qui s'élabore à partir de l'ontologie racine tend à dénier toute consistance au concept de vérité comme lié au réel substantiel. Deuxième aporie, car si cette thèse est l'élaboration d'une recherche, il reste possible d'argumenter pour décider si elle est vraie ou fausse. (Rorty, Feyerabend)

Le signe, posé comme triadique, signe (linguistique par exemple), dénotation, signifiant, comporte des parties, antérieures et extérieures à lui qu'il met en relation de manière idéelle, au niveau de la représentation, non réellement. La notion d'arbitraire du signe illustre ce non réellement. La manière dont on signifie un objet n'affecte pas cet objet dans son essence ; une dénomination est accidentelle par nature. L'ontologie de la substance conduit à la séparation entre le réel et le signifiant. Le déroulement logique est de poser le signifiant comme non réel, donc l'insignifiance du monde.

Les trois pôles du signe sont alors nécessaires : le signe (linguistique), arbitraire, humain, au fond étranger au réel ; le dénoté, objet du monde, substance, réel; le signifié, non arbitraire, essence ou définition de l'objet, et pour une part dépendant de l'objet, du percept qu'il produit, pour une part représentation, soit sémantique dans les catégories de la langue, soit à partir des catégories à priori de la pensée humaine. Et donc la synthèse de l'humain et du réel, ou représentation. mais de plus en plus tiré vers l'objet mental, donc dépourvu de réalité, en vertu de l'aporie de la relation entre des objets d'essence différente.

Enfin, le changement est pensé soit comme substantiel-trans-formation- soit comme accidentel, dans la relation. Car il n'est rien d'autre que des substances ou des relations de substances dans notre ontologie culturelle.

Les impasses de l'ontologie de la substance sont nombreuses. Les plus métaphysiques sont : la vérité n'est rien de réel (Rorty) ; l'être n'a en soi aucun sens (ce qui est vrai, car rien en soi ne peut signifier, puisque la signification est une relation.)

Poser le sémiotique comme non réellement réel, est au fond l'origine de la séparation entre l'être en soi et la représentation chez Kant. L'ontologie de la substance ne peut penser l'ontologie de la représentation, du signe, que négativement. La « théorie de l'information » ne pense qu'en terme de quantité d'information, et ne peut distinguer une matrice combinatoire puissante d'un simple fatras de lettres prises au hasard.

A titre de contre exemple, pour montrer les possibilités d'une autre ontologie, si par une construction culturelle se déterminent un sujet et un monde propre, dans le cadre d'une communion d'opposés consubstantiels, alors la détermination du sujet est aussi une détermination réelle du monde. Ce qui explique la puissance de réel, concrète de la poiésis. Mais si on reste dans ses propres déterminations culturelles, cette poiésis réelle reste inatteignable. Un homme isolé est dépourvu de cette puissance, car c'est dans le tissage social, producteur d'Univers à partir de communications de mondes propres que peut se confirmer cette production culturelle de réalité concrète. C'est la société humaine qui peut créer réellement, non un homme seul. La poiésis individuelle ne devient concrète que confirmée par autrui ; un artiste, une œuvre, ne sont œuvres que respectées comme telle par une communauté.

En épistémologie, l'ontologie de la substance rend inintelligible par exemple la réussite de la théorie de la relativité, et l'histoire réelle de la physique, où le travail mathématique précède la théorie physique.(Riemann avant Einstein). Si la vérité d'une théorie n'est rien de plus qu'une opinion, pourquoi certaines opinions permettent-elles de faire naître le soleil artificiel d'Hiroshima?

Par ailleurs, le véritable problème de l'interprétation de la Mécanique quantique est son évidente incompatibilité avec l'ontologie de la substance, et le principe de non contradiction qui lui est partiellement lié, en ce qu'il concerne une substance, localisée dans le temps et l'espace, contrairement à une puissance, qui n'est qu'un espace de probabilité. L'interprétation de la Mécanique quantique avec l'ontologie moderne est équivalente à la recherche du fils de Noé, ou de la tribu d'Israël ascendant des Indiens d'Amérique au XVIème Siècle : l'incompréhension du fait que c'est le cadre qui pose problème, non la réalité vécue.

Dans le domaine social, cette ontologie empêche de concevoir le rôle de l'argent comme entéléchie organique d'un système codé de communication humaine, à cause de la propension invincible de vouloir partir de « l'individualisme méthodologique » et d'une théorie simpliste de la motivation humaine individuelle. Alors qu'obéir à des règles de communication n'engage pas la totalité de la volonté humaine, ni des possibilités humaines : on peut le constater par le jeu. Par ailleurs cette ontologie empêche de comprendre réellement toute relation complémentaire, comme celle des classes ou celle des sexes, en privilégiant la relation symétrique. A titre d'exemple, penser en terme d'essence permet de penser à une dictature du prolétariat, alors que le prolétaire n'existe que comme exploité, et change donc nécessairement d'identité en exerçant la dictature. Et donc que la dictature du prolétariat est un paradoxe dont le résultat réel est la dictature réelle. Autre exemple, il ressort que la libération de la femme ne peut être que simultanément celle de l'homme.(V. Despentes)

Dans le domaine politique, la théorie du contrat social sous toute ses formes est liée à cette idéologie racine et contient les mêmes apories. Pour se rencontrer et négocier un contrat aussi complexe, des hommes doivent parler la même langue ; et pour parler la même langue, il doivent former une communauté. Plus, il doivent se faire confiance entre eux préalablement. Le contrat social n'est qu'un homonyme de contrat, puisque il est le cadre général des contrats possibles, d'un type logique différent. Les théories du contrat sont des fables idéologiques.

Dans le domaine moral, l'idéologie-racine pose les opposés comme séparés par nature, et inconciliables. Elle pose le bien et le mal comme des substances séparées et les pense dans ce cadre. En conséquence, on rencontre chez les puritains moraux l'idée d'utiliser la puissance technique pour éliminer le mal de la surface de la terre, et ces gens sont forts surpris d'aggraver le problème en déployant de si puissants moyens de destruction. Même résultat comique chez les écologistes qui immanquablement, voudront utiliser la puissance technique et politique pour diminuer l'utilisation de la puissance technique et politique.

Dans les sciences cognitives, l'ontologie de la substance s'épuise dans des complexités vaines, fonctionnellement comparables à la théorie des épicycles dans l'astronomie de la renaissance, des hypothèses ad hoc. Ainsi en cherchant à définir des qualités premières des substances, qui seraient indépendantes de l'observateur, et des qualités secondes qui seraient au fond des illusions de perspective. Pourtant les sciences cognitives travaillent au fond sur des représentations de représentations, et au delà encore, et rares sont ceux qui en comprennent le caractère abyssal de régression à l'infini dans l'ontologie moderne. Régression à l'infini que les sciences cognitives idéologiques voudraient stopper par ce qui est le plus réel, le cerveau, cette substance concrète, que l'on explore, observe, pèse. Sans percevoir que le logiciel, fait de relations indéfinies et sans cesse renouvelées produit la substance comme une forme. Voyez cette pauvre P Churchland. Varela est une exception avec le concept d'énaction, qui marque une volonté marquée de sortir de l'idéologie-racine.

Par exemple dans la Mécanique quantique le photon comme objet « simple» n'est constitué que par l'observateur, qui joue le rôle de déterminant d'une puissance, énergie et espace de probabilités. Mais l'observateur(humain ou non) n'est déterminé observateur, ou récepteur, que par le photon, sinon il ne l'est pas. Berkeley a déjà très justement posé la question : « quel bruit fait un arbre qui tombe dans la forêt quand personne ne l'entends? »


II




(Franz von Stuck, la sensualité)



Si nous voulons partir d'une ontologie différente dans ses prémisses et ses conséquences et refonder notre abord du monde, nous pouvons poser sciemment des principes différents, souterrains mais toujours présents dans le monde occidental, ainsi chez Héraclite, Eckhart, Nicolas de Cues, Hegel, Whitehead...et qui est représenté par la figure du Serpent.

L'Être est une substance unique qui se compose en elle même, composée d'abord, cette première composition étant plus conceptuelle que réelle, de matière, d'étoffe, et d'énergie, autopoiésis, capacité à produire des déterminations. Ces déterminations sont nécessairement apparitions duelles, apparitions de polarités, qui déterminent entre elles des relations d'opposition. Tous les attributs sont des aspects de communications de polarités, et c'est le flux des communications dans l'Un qui produit les essences, la somme des attributs d'une polarité. Aucune de ces polarités n'est durable, et donc l'essence est en définitive illusion dans ce monde qui s'écoule ; mais non illusion absolue, illusion partielle due à l'abstraction du temps.

L'acte est issu de la détermination d'une puissance ; il est moins que celle ci. L'acte est le vestige visible d'une puissance.Par nature la puissance n'appartient pas au domaine du perceptible, de l'individualisable, du conceptualisable. Elle est une hypothèse nécessaire, et un fait général, visible dans la transformation des choses. La volonté de puissance, est ce qui veut la volonté et son déploiement moiré, indéfini. Le temps est la dimension de l'actualisation de la puissance par polarisations indéfinies, fluides. Le sommet du réel est le sommet de la puissance qui produit les polarités. Le monde des substances finies est un monde de cendres du feu unique. La finitude des règles d' actualisation provoque l'homogénéité des formes ; et ainsi les classes sont pour une part arbitraires, puisqu'elles rassemblent des choses séparées, et réelles, puisque ces choses se forment selon des règles homogènes. Mais la classe ne véhicule que le produit, et est aveugle au processus, qui échappe, comme une boîte noire.Si idées il y a, il ne faut pas les penser comme des substances, ou des formes, mais comme des processus immanents. Ainsi les cratères, les stalagmites, les poissons et les mammifères marins, ont-ils divers supports, mais des analogies de processus et de forme.

Il s'ensuit que le visible ne vaut que comme signe de l'invisible.

Une polarité quelconque doit être pensée comme formée d'un jeu de déterminations réciproques dans un ensemble unique, l'unicité étant préalable à la division. Penser une substance individuelle séparée est contradictoire, puisque l'individuation est un aspect d'un ensemble dans une perspective. Toutes les qualités qui déterminent un individu et une identité sont des réalités relationnelles par définition.
Un ensemble de polarités dans une substance unique détermine un processus, car une polarité est un état instable et un déploiement de puissance. Formée par la puissance, la polarité est puissance, et donc va de soi vers d'autres états de polarisations. Ce processus a une finalité immanente, une nécessité interne, quand il est fini. Par exemple, si je met le feu dans une masse de paille sèche dans l'air, l'entéléchie sera le déploiement complet de la combustion. En l'absence d'une opposition, tout sera brûlé.

Ce processus et cette entéléchie sont intelligibles ; dans les faits humains, cette intelligibilité permet entre autres les expériences de pensée des sciences sociales comme l'économie, ou comme la théorie des jeux, qui permet de prévoir l'évolution d'un groupe qui s'impose certaines règles d'interaction. Ainsi l'entéléchie de la guerre industrielle totale est -elle le déploiement maximal de la puissance de destruction, avec des phénomènes comme la course aux armements, etc.
Ceci est profondément schématique, comme le montre le refus d'emploi de la guerre chimique lors de la seconde guerre mondiale. Cependant, cette notion d'entéléchie immanente permet de comprendre l'évolution de la société libérale et de ses règle particulières. Les ramifications indéfinies du système ne servent pas moins l'entéléchie globale. Ainsi, le travail des femmes pendant les guerres totales sert-il l'entéléchie de déploiement maximal de la destruction.

La mesure de l'existant, du réel est la puissance, non le caractère substantiel. La puissance est la capacité d'assimilation de l'entéléchie d'un processus. A l'échelle humaine, l'entéléchie du Système est particulièrement forte. Tous les hommes, tout le réel est appelé à y participer. Du point de vue extérieur au système, l'assimilation est appelée destruction. On peut penser au concept de trou noir.

Cette ontologie qui privilégie la relation doit permettre une nouvelle interprétation de la logique et me semble beaucoup plus compatible avec la réussite de la mathématisation du réel dans les sciences. Les mathématiques donnent des règles de relations, des symétries ; le principe de base est la réplication d'une relation, non de substances séparées non indiscernables. De ce fait une description mathématique peut être très largement identique au monde d'être qu'elle modélise, et donc avoir l'efficacité des modèles d'Einstein. Déjà la gravitation universelle avait paru à juste titre très étrange aux nominalistes, avec ses relations à distance sans support substantiel. Autant dire que la Mécanique quantique s'interprète plus aisément aussi. Cette ontologie sera plutôt une axiomatique, car le lien logique est relation, et que la substance est ce qui mène à l'élaboration d'une ontologie.

Le sémiotique qui détermine une polarité, par exemple une parole humaine qui transforme une vie humaine, transforme aussi les autres polarités dans lesquelles ce pôle est engagé. En clair, et dans une mesure infime, le monde est changé. Si ce phénomène devient global dans une civilisation, le changement est profond est global. Pan était, le grand Pan est mort. Le sémiotique, qui est mise en relation, et mise en œuvre des relations, est parfaitement réel. Il est absurde de dire que le monde n'a pas de sens, il a en puissance tous les sens que l'on peut trouver, il est la matrice de tous les sens. Le réel a plus de sens que tu n'en peut penser, homme noble. La poiésis humaine n'est pas création d'un sens arbitraire, mais co-élaboration de sens. Le sens du monde est produit autant par le monde que par la poiésis de l'homme ; séparés, il sont vides de sens. C'est l'idéologie-racine qui produit le vide, l'absurde.

L'homme se prive de monde et d'univers quand il ne comprend pas que le sémiotique vit dans une communauté, et que l'homme seul, qui se croit tout puissant, se détermine, s'emprisonne davantage à chacun de ses actes. La communauté humaine est la base des contrats possibles et des lois. Il ne peut y avoir de communauté sans accepter de co-détermination, de contrainte.

Dans le domaine moral, la co-détermination des pôles conduit à comprendre le rôle du non-agir. Parfois il ne faut pas vouloir exterminer le mal sous peine de commettre le mal. Parfois le mal sert le bien, et parfois le bien, ou plutôt l'idée spectaculaire du bien est le masque de plus grands maux. Très souvent, la santé, la solidarité, et toutes les nobles causes modernes servent à faire avancer la tyrannie floue du Système. Parfois il ne faut pas vouloir que du bien à tes proches, parce que la liberté ne se donne pas. La liberté donnée comporte une dette. Rendre libre peut être de montrer un mal à quoi l'autre peut s'opposer, une contrainte. La tyrannie qui prétend libérer ne donne que des choix illusoires, sur un horizon déjà déterminé par des décisions implicites, essentielles.

Il n'est pas possible de voir le bien et le mal comme des substances, les biens spécifiques et les maux spécifiques comme des substances qu'on peut isoler, et conserver ou détruire par une intervention technique. On ne peut pas choisir les aspects d'un système total qui nous plaisent et travailler à éradiquer ceux qui déplaisent sans paradoxes qui défient la raison.

On pourra abandonner la libération des femmes, des prolétaires, des enfants, des animaux, des minorités. "La libération des minorités" n'est pas moralement supérieure à la libération de l'Irak. Qu'on ne se méprenne pas, lecteur ; je ne dis pas qu'il faut opprimer les minorités ni que personne n'est opprimé dans une dictature sanglante. Je dis seulement que ce qui prend prétexte de cette oppression, des minorités, des peuples, pour faire avancer sa cause, n'est pas la cause des minorités ou des peuples, mais l'entéléchie du Système. Et cette entéléchie est intimement oppressive. A titre d'exemple, entendre un dirigeant d'extrême gauche demander la libre circulation des personnes ne doit pas être interprété autrement que l'adhésion idéologique à l'idéologie-racine, qui prend la communauté comme un agrégat de personnes souveraines, qui ne peuvent donc partager que les règles minimales permettant la vie commune, et la neutralité totale sur tout. Être neutre, n'avoir ni saveur ni couleur. Le mécontentement des minorités privées de reconnaissance est instrumentalisé pour briser les solidarités communautaires qui limitent le déploiement maximal de l'entéléchie. Ces solidarités sont défendues par des persona médiatiques caricaturaux et caricaturés. Aucune civilisation ne peut vivre de cet horizon.

On pourra abandonner le libéralisme en affirmant cela : l'homme libre prend sa liberté, ne la demande pas. Et la Cité libre ne défend pas la liberté de ses citoyens, elle leur laisse sans agir, et elle construit la liberté de la cité. La Cité libre est l'Art de sa propre liberté. C'est le modèle d'Athènes.

On pourra abandonner le libéralisme avant d'étouffer. L'entéléchie de cette ontologie de la substance est la maximisation de son réel, et donc de la puissance substantielle, au prix de la destruction des signes, de l'esprit, de l'art, au prix de l'esprit humain.

On a bien abandonné la monarchie absolue. Nous avons besoin de nouvelles Lumières.

On pourra abandonner le libéralisme avec luxe. Sans devenir puritains :

"Là tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté."

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova