Le guerrier et le poète dans le Codex Borbonicus.


" (...) nous rentrons ici dans le Sud sous le signe de la Fleur, puisqu'entre l'Ouest et le Sud se trouve un printemps illusoire, mais subordonné à l'esprit du lieu, et que du Sud à l'Est, se déploie un été symbolique, dont on ne saurait trouver une exactitude de durée (...) Inextli, "l'aveugle au yeux de cendres" engendre les forces irréelles, puisque nous y trouvons Huehuecoyotl, ce dieu des arts du chant et de la musique qui fait sortir des sons enchanteurs de son instrument revêtu écaille de tortue, se rapprochant par là des rhapsodes de l'Hellade antique, auquels l'écaille de tortue servait de blason . "

Ce texte s'appuie sur l'édition et traduction du Codex par Léonard André Bonnet (1950, Paris) .

Le Codex Borbonicus est un ancien document Maya, plus exactement l'oeuvre d'un pictographe nahuatl . Le support est un épais papier-carton d'agave ; il est composé de vingt feuillets de trente neuf centimètres carrés pliés en accordéon . S'y ajoutent des pages sur les cycles : "Celui qui compte les jours", calendrier rituel des fêtes, et enfin deux pages sur les cycles cosmiques . L'europe possède plusieurs documents analogues qui le recoupent, et des témoignages espagnols de son usage . Maurice le Tellier, frère de Louvois, ministre du Roi Louis XIV, a donné son nom au Codex le Tellier .

Le détenteur anonyme du Codex le vendit en 1826, pour 1300 francs-or, au conservateur de la bibliothèque de l'Assemblée nationale, le dominicain Pierre-Paul Druon .

L'usage rituel voulait que le "parrain" de l'enfant l'amènent à un prêtre qui établissait son "extrait de naissance", suivant les augures qui avaient présidé à sa venue sur la terre, et à l'aide de ces "cartes" . Ainsi il recevait son nom, sa détermination animale, végétale ou minérale, "l'enduit de ses métaux". On lui réalisait un compagnon, un double, qui restait le témoin muet de ses actes .

Les parents étaient instruits de son destin jusqu'au moment où, devenu adulte, ils l'en initiaient . Il dirigeait alors lui-même sa destinée, car toute destinée doit être comprise, et la fortune de mauvaise changée en bonne . Il était instruit sur ses penchants : guerrier ou poète, artisan ou marchand, paysan ou serf . Fatalité n'est pas destinée . Ainsi les teintures de la fatalité convergaient en l'être humain, qui pouvait développer les puissances qui gisent en lui, par la gravité cosmique de ses actes, dont témoignait son double hiératique .

Voyons maintenant ce qu'est être un guerrier pour la pensée nahuatl . Le premier possesseur du codex a noté en Espagnol sur la carte correspondante : "Los que nacian en este signo son valientes hombres" .

"Les êtres nés dans les premiers jours de la treizaine (...) auront des tendances de chasseurs et de guerriers . Ils seront agiles, forts, mais capricieux, pour une part ; d'autres, issus pendant que le miroir magique les impregnera de ses rayons, auront de la clairvoyance et seront aptes à commander . Mais si Vénus y perd de son rayonnement, Quetzacoatl devra faire son choix pour de futurs sacrifices . C'est une gloire que d'être désigné comme guerrier, parce que mourir pour que le monde renaisse est le plus noble sacrifice . Les êtres qui naîtront sous ce signe seront riches comme les guerriers, qui, quoique n'ayant que peu d'années à vire, jouissent de la considération des hommes ."

La carte suivante est Ce Xochitl, la Fleur .

"Sortant des régions de l'Ouest où Quetzacoatl est allé chercher l'homme valeureux pour le sacrifier, afin qu'il renaisse dans les "régions des femmes vaillantes", nous rentrons ici dans le Sud sous le signe de la Fleur, puisqu'entre l'Ouest et le Sud se trouve un printemps illusoire, mais subordonné à l'esprit du lieu, et que du Sud à l'Est, se déploie un été symbolique, dont on ne saurait trouver une exactitude de durée (...) Inextli, "l'aveugle au yeux de cendres" engendre les forces irréelles, puisque nous y trouvons Huehuecoyotl, ce dieu des arts du chant et de la musique qui fait sortir des sons enchanteurs de son instrument revêtu écaille de tortue, se rapprochant par là des rhapsodes de l'Hellade antique, auquels l'écaille de tortue servait de blason .

Macuilxochitl, sur le Codex Borgia, est un dieu du sud . Son nom veut dire "Cinq Fleurs". Il incarne l'éveil de la nature au printemps,(...). Il est le dieu de la jeunesse, des chants, de la danse, des fleurs . "Du lieu où sont les fleurs, je viens, Moi, le prêtre, le Seigneur rouge de l'Aurore."

Son compagnon Huehuecoyotl n'a comme parure sur son corps dénudé que le cordon sacré ; il lance la "Fleur du Verbe". Il est l'art sans artifice ; qui veut l'habiller est un vil imposteur .

Ceux qui naîtront sous ce signe seront marqués de la fragilité matérielle de la fleur . Ils auront l'exubérance des printemps et l'élan de l'âme vers la beauté et la poésie . Les arts étaient assimilés à la deuxième condition de l'homme . Les artistes étaient des prêtres instructeurs . En dehors de leur production (...) ils possédaient une langue dont les mots formaient des "essaims d'images".

"Sur le terrain de jeu chante le Quetzalcoxcoxtli
Et le Centeotl lui répond .
(...)
Je suis arrivé au carrefour des chemins,
Moi, Centeotl, où dois-je aller maintenant?
Quel chemin dois-je suivre?
(...)
La nature, les dieux et les hommes s'interrogent entre eux . (...) au guerrier valeureux succède le poète qui chantera ses exploits en attendant, comme il est prédit, son retour sur la terre sous la forme d'un papillon multicolore se nourissant de fleurs . Musique et poésie sont des formes de l'âme, qui vient enchanter le Verbe . sans elles, il ne servirait qu'aux banalités matérielles .

On retrouve ici toute la pensée de l'harmonie de l'Empire, lié au sentiment tragique de la vie . Les printemps sont illusoires, et la durée de l'Eté ne peut être assignée avec exactitude . Le guerrier et le poète ne sont pas des castes de droit, mais des polarités dans un dialogue spiralé au rythme du temps, et chaque homme noble possède en lui les puissances des guerriers, des poètes et des dieux ; quant au lien qui unifie les pôles, il est évidemment le Verbe, musique, science et pratique de l'harmonie, parole, chant miroir aux rayons célestes .

Les autres hommes, les dix-sept autres conditions, sont liées au terrestre et à la production, mais peuvent accéder aux mondes des dieux dans leur oeuvre, et aussi en sortir par don de voyance . Nous avons là une pensée traditionnelle des liens et une pensée traditionnelle de l'ordre social, qui privilégie l'homme noble . Là est l'universel qui surplombe le droit ; voilà ce qui a été, ce qui aurait pu être.


Je termine par un chant "des femmes de Chalco pour célébrer le roi Visage d'Eau" dans "El Dorado, poèmes et chants des indiens précolombiens", Seuil, points, 1999:


"Levez vous, levez vous petites soeurs!
Aye!
Allons, allons chercher des fleurs,
Les fleurs qui durent et qui perdurent,
Fleurs de bûcher, fleurs de bouclier,
Celles qui font frémir et offrent l'excellence-
Les fleurs de la guerre!
Ohuyia!"

Lettre ouverte à J.C Michéa V. Le sort éternel de Kant dévoilé.



Abstact : Michéa accomplit une archéologie puissante du Système libéral et de son déraillement actuel en totalitarisme flou . Mais cette archéologie reste dans l'horizon métaphysique qui a rendu possible l'idéologie racine dont il dénonce les fruits : cela se révèle particulièrement dans sa conception "universaliste" du Droit, du temps et de l'espace, pensés comme homogènes . La solution proposée est celle d'une ontologie permettant une universalité transcendentale, non unidimensionnelle : une règle peut n'être pas respectée, mais il doit exister des règles de niveau supérieur pour sortir d'un nomos, et des règles permettant le retour . L'universel n'est pas dans le droit, il surplombe le droit . Il n'est pas un principe juridique, mais une puissance de poser dans l'être la loi nouvelle .

"La souveraineté est ce qui décide dans le cas d'exception" : la souveraineté est ce droit de sortir du droit par le haut, d'établir des mondes nouveaux produits par l'imagination active dans le monde ici et maintenant : nous devons reconquérir la souveraineté humaine, la souveraineté de l'imagination .

Alors le bonheur sera à nouveau une idée neuve en Europe .


La question des liens pose dans la foulée la question du droit et de la morale . La morale moderne dévoilée comme mort et morbidité ! Je partirais d'un texte de Michéa explicite à ce sujet, là encore proche, et là encore si limité. Viendra ensuite le texte fondamental, issu de Théologie Politique de Carl Schmitt, qui est un discours de la méthode pour notre oeuvre .

Alors que l'exténuation des mondes commence au moins avec le nominalisme, dans la conscience moderne le nom de Kant l'exprime le plus exactement . Examiner les linéaments de l'oeuvre de Kant est certes faire face à une difficulté majeure, qui est son extension et sa construction systématique, qui en font un cycle métaphysique complet . On trouvera sur l'Encyclopédie et ici des textes qui le qualifient sans rire de pornographe métaphysique ; sur la morale, Nietzsche, pour faire court, parle de tartufferie raide et vertueuse ; et on retrouve chez Michéa cette raideur vertueuse qui à mon avis empêche de penser la transformation des mondes humains . La raideur de la vertu voudrait que l'on prenne un air compassé pour en parler, en pinçant la bouche et en écarquillant les yeux, tout en rapprochant les talons ; ou encore que l'on murmure avec les épaules légèrement voutées, pour monter sa douceur d'agneau ami des hommes . A l'âge du Spectacle, la vertu est un masque , et tous les masques finissent en comédie . Comme... Alors j'aurais la cruauté d'invoquer le rire : au fond, Kant a aussi un côté tragique, et un côté comique . De plus je suis avec scrupules la recommandation d'un livre archaïque et féodal :

« L'un des préceptes laissés par le seigneur Naoshige dans ses écrits sur le mur demande que les questions de grande importance soient traités de manière légère . »
Hagakure, premier volume .

Tout ces propos sur l' « éthique » doivent être justifiés au plus prêt . Je ne crois pas à l'argumentation en général, car on ne se justifie pas de vivre, mais dans une lettre ouverte, c'est une question de correction . Ce n'est pas une provocation de dire que ce que l'on affirme n'a pas, en général, à être argumenté ou justifié . La force d'une parole, c'est sa vérité, qui se dégage de sa saveur, sapere, sagesse ; la parole vraie peut être aussi ce qui pose dans le monde, ce qui fonde, une poiésis et non un constat ; et les raisons qu'on en donne ne font pas sa vérité . Au mieux ces raisons manifestent la vérité dans la perspective de l'auditeur, non en soi ; la justification ne se justifie elle même que dans le dialogue .

Pour situer le ton de la conversation, je cite une source sûre sur la situation actuelle de Kant :

« A ce moment, Biezdomny essaya de mettre fin au hoquet qui le tourmentait (...) Au même instant Berlioz interrompait son discours, parce que l'étranger s'était levé soudain et s'approchait d'eux . Les deux écrivians se regardèrent avec surprise .

Excusez moi je vous prie, dit l'homme avec un accent étranger mais sans écorcher les mots . Je vous suis inconnu, et je me permet de...mais le sujet de votre savante conversation m'intéresse tellement que...
(...)
Me permettez vous de m'assoir ? (...) si je ne me suis pas mépris, vous avez jugé bon d'affirmer, n'est ce pas que Jésus n'avait jamais existé? Demanda-t-il en fixant son oeil vert sur Berlioz .
Vous ne vous êtes nullement mépris, répondit courtoisement Berlioz . C'est précisément ce que j'ai dit .
(...)
Etonnant ! (s'écria à nouveau l'indiscret personnage . Puis, sans qu'on sache pourquoi, il regarda autour de lui comme un voleur, et étouffant sa voix de basse, il reprit :) Pardonnez moi de vous importuner, mais si j'ai bien compris, et tout le reste mis à part, vous ne...croyez pas en Dieu?
Il leur jeta un regard effrayé et ajouta vivement :
Je ne le répèterai à personne, je vous le jure !
Effectivement nous ne croyons pas en Dieu, répondit Berlioz en se retenant de rire de l'effroi du touriste, mais c'est une chose dont nous pouvons parler tout à fait librement .
L'étranger se renversa sur le dossier du banc et lança, d'une voix que la curiosité rendait presque glapissante :
Vous êtes athées?
Mais oui, nous sommes athées, répondit Berlioz en souriant .
(...)
Mais cela est merveilleux ! S'exclama l'étranger stupéfait, et il se mit à tourner la tête en tout sens pour regarder tour à tour les deux hommes de lettres .
Dans notre pays, l'athéisme n'étonne personne, fit remarquer Berlioz avec une politesse toute diplomatique . Depuis longtemps et en toute conscience, la majorité de la population a cessé de croire en ces fables.
(...)
Mais permettez moi, reprit le visiteur après un instant de méditation inquiète, permettez moi de vous demander ce que vous faites, alors, des preuves de l'existence de Dieu, qui , comme chacun sait, sont exactement au nombre de cinq ?
Hélas, répondit Berlioz avec compassion . Ces preuves ne valent rien du tout, et l'humanité les a depuis longtemps reléguées aux archives . Vous admettrez que sur le plan rationnel, aucune preuve de l'existence de Dieu n'est concevable .
Bravo ! S'exclama l'étranger . Vous venez de répéter exactement l'argument de ce vieil agité d'Emmanuel . Il a détruit de fond en comble les cinq preuves, c'est certain, mais par la même occasion, et comme pour se moquer de lui même, il a forgé de ses propres mains une sixième preuve . C'est amusant non ?
La preuve de Kant, répliqua l'érudit rédacteur en chef en souriant finement, n'est pas plus convaincante que les autres . Schiller n'a-t-il pas dit, à juste titre, que les raisonnements de Kant à ce sujet ne pouvaient satisfaire que des esclaves ? Quant à David Strauss, il n'a fait que rire de cette prétendue preuve .
(...)
Votre Kant, avec ses preuves, je l'enverrais bien pour trois ans aux îles Solovki, moi ! Lança soudain Ivan Nikolaïevitch, tout à fait hors de propos .
Mais l'idée d'envoyer Kant aux îles Solovski, loin de choquer l'étranger, le plongea au contraire dans le ravissement .
Parfait, parfait!(...) c'est exactement ce qui lui faudrait ! Du reste, je lui ait dit un jour, en déjeunant avec lui : « voyez vous professeur-excusez moi-mais vos idées sont un peu incohérentes . Très intelligentes, sans doute, mais terriblement incompréhensibles . On rira de vous »
Berlioz ouvrit des yeux ronds : « en déjeunant...avec Kant ? Qu'est ce qu'il me chante là ? Pensa-t-il.
Malheureusement, continua le visiteur étranger en se tournant, nullement déconcerté par l'étonnement de Berlioz, vers le poète, il est impossible d'expédier Kant à Solovki, pour la simple raison que depuis cent et quelque années, il séjourne dans un lieu sensiblement plus éloigné que Solovki, et dont on ne peut le tirer en aucune manière, je vous l'affirme .
Je le regrette ! Répliqua le bouillant poète .
Je le regrette aussi, croyez moi ! Approuva l'inconnu et son oeil étincela. »

Boulgakov, le Maître et Marguerite, premier chapitre .

Je vais donc illustrer le sens de la déperdition ontologique sur la liberté humaine, et donc sur l'éthique, ou morale (je ne vois guère là que des différences de connotation, non de dénotation, n'en déplaise aux éthiciens, qui ne sont peut être rien d'autre que des Pangloss, ou des médecins de Molière) à l'aide du Maître et Marguerite de Boulgakov .

Boulgakov a vécu et écrit sous le règne de Staline, Soleil Trompeur du père Noël d'été (Mikhailkov) . Dans cet ouvrage que j'avoue entrelacé à ma vie même, un homme, un écrivain, écrit et cherche à faire publier un livre sur Jésus . Et l'affirmation de l'existence de Dieu, de Jésus, du Diable, de la Sorcellerie sont des emblèmes de la liberté, comme l'affirmation de l'amour tristanien, dans le monde étouffant et carcéral de la police secrète, des asiles de fou, et du langage convenu . N'est ce pas assez drôle, que ce « nous pouvons en parler tout à fait librement »? Car ce dont le Système nous laisse vraiment parler librement, c'est tout ce qui ne contrarie pas son entéléchie, soit par indifférence, comme nos préférences de couleurs ou de matière sur un vêtement, nos orientations sexuelles, etc, soit par service, comme la « lutte contre les discriminations », le féminisme, etc . Ceci pour replacer le « tout à fait librement » de notre monde, analogue au Moscou de la Iejovchtchina .



L'amour tristanien, pour utiliser un terme peu musical, ou caniculaire pour en marquer l'influence astrale et la référence au Grand Midi, est liberté contre la « liberté » du Système, puisque les amants ne respectent aucune règle de la société humaine ; parole donnée à son seigneur, au père, au mari ; usage de philtres et sorcellerie ; adultère ; assassinat de témoins ; parjure des plus puissants serments ; fuite dans la forêt, dans un espace extra-légal . Ainsi est l'amour du Maître et de Marguerite . Eux brûlent le restaurant de la maison des écrivains . Pourtant, cette transgression n'est pas condamnée, et même est Grâce, et recoit la protection particulière de Jésus, et même de Satan lui-même, c'est à dire est reconnue comme transcendante à l'ordre objectif de la Loi et de la morale humaine, exactement comme la force du pardon dans le thème de la femme adultère .

Dans le roman de Tristan et Iseult, dont je ne doute pas de la valeur traditionnelle, c'est un saint ermite qui reçoit et réconcilie les amants avec la société humaine . En effet, la transgression des amants est celle de l'Ermite, retiré dans la forêt sauvage, refusant les liens du travail et du mariage . Le sannyasin, le renonçant, est un révolté contre le Siècle dont la figure permet de comprendre la source fondatrice de la légitimité traditionnelle de Tristan et Iseult et de Boulgakov : la règle de la société n'est pas universelle, elle ne s'applique pas à tous, en tous lieux, à tous moments . A tous : celui qui est porté par une force divine, qui déchire les liens simplement humain, est souverain sur ceux-ci ; à tous moments : lors des fêtes calendaires dont le Carnaval n'est qu'une survivance, la société humaine revenait au chaos pour se regenérer ; alors les liens n'étaient temporairement, dans l'indistinction nocturne, plus respectés . L'ordre porté par la Souveraineté est fragile, et doit sans cesse, étant soumis au temps, se regénerer, par le retour des années, des grandes années, des rois, des dynasties...Et ce ordre est imparfait, et doit donc avoir des règles, et des règles de règles régulant ses propres transgressions, avec des règles de sortie et des règles de retour, qui sont des rites de purification .

C'est là un point massif de désaccord avec l'ethique moderne, qui construit la loi comme la loi naturelle, visible dans les cycles nécessaires du Ciel étoilé, comme un universel dans le temps, dans l'espace, et pour ses sujets, justifiant un impératif catégorique . L'universel de la Loi n'est pas la Loi positive, celle du peuple comme celle inscrite au fond de mon coeur ; l'universel de la Loi est l'archétype de la puissance qui la fonde, sa racine, source souterraine en analogie inverse, c'est à dire Céleste .

On remarque que là encore, notre ontologie surévalue le « positif ». Pourtant si seul j'édicte un code de loi positif, aucun spécialiste du droit positif ne l'étudiera comme loi . Pourquoi ? Parce que la légitimité lui manque, c'est à dire l'essentiel, qui est extérieur à la loi positive . Et ce , quand bien même la loi positive contiendrait ses règles de légitimité ; je pourrais en faire autant dans les miennes, ce qui prouve que la validité de ces règles n'est pas leur caractère « positif ». Qui hors de l'érudit compulsera une loi morte ou fictive?

La Loi positive est une application déterminée, et son champ d'application dépend de la légitimité verticale qui analogiquement au Premier la fonde . « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Les lois impériales valent pour ce qui est sous la juridiction de César .

L'ordre supérieur de l'antérieur est aussi l'acte de ce qui n'est qu'en puissance dans l'ordre postérieur . Ainsi le savoir du supérieur est ce qui ouvre parfaitement l'intelligibilité du postérieur . Par exemple la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 est ce qui permet de rendre intelligible des points isoléments obscurs de la Constitution, en en faisant comprendre la finalité . L'oubli de cette finalité est la nette conséquence d'une dégénerescence avancée de la Démocratie . Voir en particulier l'oubli de la notion d' « égalité en droit » intangible et sacrée , oubli positivement illustré par le seul fait qu'on discute de discrimination positive, ou que l'on accorde l'immunité à un citoyen titulaire d'une fonction . Et si on discute d'un droit inaliénable et sacré, quelle validité donne-t-on aux autres?

Cette relation de l'archétype fondateur, de la Loi, et des domaines dont elle n'a pas la souveraineté est un archétype de lien analogué dans plusieurs domaines . Ainsi les sens de l'écriture. Ces différents sens ne sont pas des parties autonomes et séparées, mais bien des analogons :

« Toujours en effet, le terme postérieur contient en puissance le terme antérieur, qu'il s'agisse de figures ou d'êtres animés... »Aristote, Traité de l'âme, à partir de 414b29.

Le terme le plus élévé est l'achèvement ultime de tous les autres ; le sens spirituel contient en puissance tous les autres sens. De là j'en déduis que le sens littéral n'est pleinement ouvert qu'à celui qui accède au sens spirituel, et que le sens littéral apparent, obvie, ne peut prétendre sans inversion nihiliste ordonner le sens spirituel . Cet emboitement vertical se retrouve dans la relation de la métaphysique à l'idéologie politique, de l'homme à la femme, et bien d'autres .

La pluralité des mondes est aussi la pluralité du droit . Car le droit est la science des relations intermédiées par le Signe . Et le Signe, comme la Loi, n'est pas arbitraire comme le définit la sémiotique moderne, mais souverain en tant que posé par une souveraineté, laquelle est une volonté qui se pose comme souveraine en posant la Loi, en articulant et garantissant l'ordre du monde . Cette souveraineté n'est pas arbitraire, elle ne peut prendre n'importe quelle forme, car elle est l'image, l'analogué tant par proportionnalité que par attribution à un premier, de la souveraineté du Suprême .

La Souveraineté du roi traditionnel n'est pas une propriété personnelle, et l'oblige à une impersonnalité, à une humilité personnelle, très éloignée du narcissisme de la décadence . Ce qui caractérise le Suprême dans la catégorie de l'action, c'est le non agir, le laisser être dans les limites de la conservation de l'ordre . La guerre n'est légitime que comme réaction à un désordre . Une souveraineté assurée est une souveraineté discrète, essentiellement symbolique . Une souveraineté arbitraire, ou tyrannie, n'étant pas analoguée, n'est rien, et ne peut durer sans une course à l'abîme, à la puissance toujours plus grande, à une violence destructrice qui signe l'usurpation . C'est un enseignement constant des récits traditionnels que la démesure signe l'usurpation ; et l'âge moderne est justement un âge de démesure .

Cette position de la Loi est très éloignée de la position moderne, qui est l'affirmation universelle de la Loi, universelle dans le temps (la dernière survivance des cycles temporels, l'amnistie présidentielle- et c'est une amnistie royale qui évita, dit-on, la corde à Villon-ayant été supprimée car « incompréhensible »), dans l'espace, avec la recherche de lois internationales, et enfin universelle quant au juge (l'idée que le juge possède une légitimité par sagesse, ou une illégitimité par sagesse, indépendante de la bonne application technique du Droit, est absente de la réflexion sur l'affaire d'Outreau qu'elle pourrait pourtant éclaircir) et quant aux parties : c'est cela, l'égalité en droit .

La position moderne du Droit est directement issue de la crise de la pensée moderne . L'universalité de la Loi comme procédure et comme règle ainsi conçue amène une application lourde, technocratique et paradoxale de la Loi, sans aucune hiérarchisation des fautes ; et cette lourdeur amène à une application lente et partielle de la Loi qui scandalise à juste titre les victimes . Un autre paradoxe de cette situation est la faiblesse des peines affectés à certains crimes de sang, sans parler de l'extrême faiblesse des peines concernant les oligarques pris la main dans le sac . Le résultat politique est la possibilité de condamner pratiquement n'importe qui, chacun ayant ses accomodements avec la Loi, en fonction de son métier et de sa catégorie sociale, que seul un obsessionnel compulsif peut intégralement respecter . L'universel éthique devient l'arbitraire tyrannique, dans le même mouvement que la volonté d'une imposition concrète, technique de l'universel .(Voyez les infractions au code de la route, au code des impôts, hygiène et sécurité, commerce, etc). Le résultat démocratique est une double demande sociale : de durcissement des peines pour autrui, chacun ayant conscience du peu de civilité...des autres, aboutissant à l'emprisonnement massif de parties de la population ; et d'allègement des règles pour soi, nourrissant le discours libéral ; sans que la Loi ne soit plus respectée .

Ainsi la rigueur de la Loi traditionnelle était-elle alliée à la subtilité du discernement pour son application . Un exemple que j'aime à citer est celui de la Loi de Manou : elle interdit explicitement le divorce, puis en donne les conditions : l'interprétation positiviste est évidemment que la Loi est une compilation contradictoire, et ainsi on nomme plusieurs « traditions » dans le texte global ; mais la vérité est que la Loi laisse au discernement les exceptions à la règle . Il en est de même pour la femme adultère de l'Évangile selon St Jean . "Va et ne pèche plus". La loi n'est pas abolie, mais elle est accomplie par le refus même de son application . La Loi originaire doit s'inscrire sur la terre, dans la matière ; et la légitimité de son application dépend de la légitimité du juge . Une telle conception traditionnelle du droit, limité dans son objet, son espace, son juge, son temps, est incompatible avec la bureaucratisation quantitative qui fonde l'application universelle, mécanique du droit et de la morale, et justifie l'existence de fonctionnaires du droit qui sont des techniciens sans épaisseur humaine, les exemples en abondent . Or le juge doit être sage, chercher l'esprit avant la lettre, plutôt que d'être savant, dans une société normale .

Or c'est bien cette conception de la Loi, et l'hypocrisie globale du Système, que montre Boulgakov dans son livre . Le diable donne à chacun des occasions de ne pas respecter la loi et chacun s'en empare aussitôt...voilà la Vertu dévoilée ! La moraline moderne est une perte de légitimité des règles, car elle est inapplicable . Ainsi dans le système pullulation parasitaire des lois et destruction de la Loi vont-ils de pair .

Là encore on, retouve une notion tout à fait comparable mais je trouve très superficielle chez Jean Claude Michéa, l'enseignement de l'ignorance, dernières pages :

« Notons qu'en ces matières, où l'on touche au fondement même de l'ordre humain, il convient de manier la hache du Droit et de la Raison avec la plus extrême précaution . Kant lui-même, pourtant assez peu sensible aux séductions du particulier, écrivait que « le bois dont l'homme est fait est si noueux qu'on ne peut y tailler des poutres bien droites » (l'Idée d'une histoire universelle, 6ème proposition). Dans la mesure où les esprits modernes n'ont déjà que trop tendance à s'incliner devant la tyrannie de l'angle droit, on peut penser qu'un solide sens de la coutume et des jeux subtils qu'elle permet de former à tous les niveaux représente une des forces psychologiques majeures dont chaque individu dispose encore...
Et en note : « une fois n'est pas coutume » dit la sagesse des peuples . C'est cette plasticité constitutive qui différencie ce que veut la coutume (par exemple fêter un anniversaire) et ce qu'exige le droit (par exemple respecter le code de la route) . Naturellement, et Latouche le montre très bien, cette plasticité de la coutume risque toujours de conduire à des arrangements avec le droit qui peuvent ouvrir la voie à la corruption . Mais si, pour ces raisons, les exigences variées de la coutume doivent en principe être subordonnées aux impératifs égalitaires du droit, celui-ci doit seulement être conçu comme, d'une part, le cadre général des relations humaines concrètes, et d'autre part, comme l'ultime instance à laquelle on doit se référer lorsque les différents et les conflits ne peuvent être réglés aux niveaux primaires de l'existence sociale . Quand, par conséquent, le droit en vient à fonctionner d'emblée comme un recours normal, voire préalable- quand en d'autres termes, la menace de procès réciproques devient la forme normale de civilité-on entre alors dans le règne des individus procéduriers et dans la tyrannie du droit . (...)le système capitaliste tend progressivement à ne laisser aux individus, pour régler leurs différents litiges, que deux modalités majeures : la violence et le recours systématique au tribunal . »


L'homme qui a une vie spirituelle, intérieure -mon Royaume n'est pas de ce monde- ne peut être entièrement courbé par aucune tyrannie . La crucifixion est est le signe, par lequel le dernier triomphe . Quand bien même cette puissante espérance serait illusoire, et c'est ainsi que les militants communistes ont fait preuve d'héroïsme pendant les différentes guerres qu'ils ont affrontés . Quant aux catholiques, ceux qui récitaient avec capacité méditative « car c'est à Toi qu'appartiennent le Règne, la Puissance et la Gloire pour les siècles des siècles », ceux là ne pouvaient s'incliner devant aucune menace terrestre, aucun Etat s'appuyant sur la terreur et la torture, comme le montre assez l'histoire du martyre . C'est pourquoi le monde imaginal est le garant de la liberté humaine . Il est le lieu de l'idéal du moi collectif, le contraire du narcissisme et de l'arbitraire, car il repose sur lui même et ne dépend d'aucun homme . Aucune puissance humaine ne peut y porter atteinte . Il est l'Autre lointain définitivement constitué, sur lequel je me détermine et que je perpétue dans la fidélité des générations . C'est lui qui porte le refus de l'indignité porté jusqu'à la mort, ou à l'isolement de ses proches . Les hommes qui ont su empêcher les plus féroces tyrannies de l'histoire de s'enraciner définitivement, furent tous des hommes de vie intérieure . C'est pour les autres mondes, espérés ou vécus, qu'ils ont pu risquer leur vie, et réussir à survivre dans des conditions matérielles de dénuement proche de la mort . Dans les camps nazis, dans les cachettes, c'est la musique, la poésie, le Livre, qui ont soutenu l'humanité de ceux que l'on voulait rabaisser à l'animal et à la chose .

Le plus puissant Etat de l'histoire, son énorme organisation, sa capacité immense de surveillance, de vision nocturne, ses alliés et ses espions, et ses bombes géantes, perforantes, au phospore, ses drones et ses millions d'hommes en armes, ses assassinats ciblés, ses prisons secrètes et sa pratique de la torture, son extraordinaire et omniprésent martèlement symbolique, ne peut faire plier celui qui s'appuie sur d'autres mondes, dans lesquels cet Etat n'est rien, sinon Babylone . Car c'est à Toi qu'appartiennent... « En vain nous passons près des rois tous le temps de nos vies, à souffrir les mépris et plier le genoux : ce qu'ils peuvent n'est rien " Michel de Malherbe.

La résistance au Sytème ne peut vivre sans ouverture du Ciel et de l'Enfer . Je ne crois pas que Michéa ait médité William Blake : mais j'affirme que le rationalisme et la vertu ne peuvent tenir face au déchainement prévisible du Système . Il faut une percée métaphysique à la révolution !

Michéa, V. Kant, pornographe métaphysique, II. Toute relation qui passe par l'image est abîme. De la fascination puritaine.



Abstract : Français-Allemand (De). Je remercie Ludmilla de son exceptionnelle attention, et je ne saurais en dire plus, sinon qu'elle est une merveille de l'histoire de l'Europe.


Il existe une analogie hiérarchique de l'espace et du temps au Droit, et le droit est donc une analogie valable de l'espace et du temps ; le droit est l'image et la ressemblance du temps et de l'espace. En clair, la Critique de la Raison pure peut être interprétée comme une théologie politique. Ce texte aborde dans cette optique l'Esthétique Transcendantale.

Man kann eine hierarchische Analogie zwischen Raum und Zeit einerseits, und Recht andererseits feststellen – das Recht gilt also als Analogie für Raum und Zeit. Recht ist das Bild und Gleichnis von Zeit und Raum. So kann die Kritik der reinen Vernunft als eine politische Theologie verstanden werden. Dieser Text nähert sich der Transzendentalen Ästhetik unter dieser Perspektive.

L'espace et le temps ne sont pas les conditions à priori de la possibilité de l'expérience, les conditions transcendantales à priori de la phénoménalité, mais bien l'axiomatique de la position kantienne du problème de la connaissance. Le problème de la connaissance est analogue à celui du droit, puisqu'il est celui du lien à l'altérité concrète.

Raum und Zeit sind keine Bedingungen a priori der Möglichkeit von Erfahrung und keine transzendentalen Bedingungen a priori der Phänomenalität, sondern die Axiomatik der kantischen Stellungnahme zum Erkenntnisproblem. Das Problem der Erkenntnis ist analog zum Problem des Rechtes, das es die Verbindung zur konkreten Alterität erforscht.

L'espace est une intuition à priori du sujet sentant ; il est une forme de sa sensibilité, il dépend de lui dans la relation à la mondéité, et pourtant il est la condition de la perception de l'extériorité. En clair, il se présente comme l'extériorité même, homogène par nature, tout en étant entièrement dépendant du pôle du sujet pensant.

Der Raum ist eine Anschauung a priori des fühlenden Subjektes; er ist eine Form seiner Sensibilität, er hängt von ihm ab in der Beziehung zur Weltlichkeit - und dennoch ist er die Bedingung für die Wahrnehmung der Äußerlichkeit. Kurz gesagt, stellt er sich als Äußerlichkeit selbst dar: homogen per se und dabei vollständig abhängig vom Pol des denkenden Subjekten.

Cette position est celle même de la souveraineté constituante de l'individu, qui constitue le monde. Appuyée sur la technique, elle est l'essence intime du totalitarisme moderne. Car la toute puissance constituante ne peut affronter que le néant, aucun être autre n'étant reconnaissable par elle. Sinon tout au plus une matière obscure, homogène, tout à fait évanescente. La toute puissance de l'homme est sa condamnation à la solitude absolue, au vide et au silence des espaces infinis.

Dies ist genau die Position der konstituierenden Souveränität des Individuums – das die Welt konstituiert. An der Technik angelehnt wird sie zur intimen Essenz des modernen Totalitarismus. Denn die konstituierende Allmächtigkeit kann nur das Nichts bekämpfen, da sie keine andere Seinsform als sich selbst erkennt. Höchstens eine dunkle, homogene und komplett schwindende Materie. Die Allmächtigkeit des Menschen ist seine Verurteilung zur absoluten Einsamkeit, zur Leere und Stille der unendlichen Räume.

Le lien authentique me détermine dans une identité temporaire, comme pôle d'un lien à une altérité. Ainsi pour toi je suis cet homme, mais pour un autre je suis encore un autre, et encore autre pour l'Ange qui me scrute dans l’Abîme. A chaque relation nouvelle je cherche à me perdre dans notre entrelacement, et à saisir quelque chose de tangible et de clair en moi, en vain. Je me contemple en toi, dans le miroir de ton regard, et l'image que j'en reçois est encore différente de ce que je vis en toi. Toute relation qui est sur le mode de l'image est une cascade indéfinie de miroirs et de reflets, un abîme et une chute.

Die Authentische Bindung bestimmt mich innerhalb einer zeitlichen Identität, als Pol der Bindung an einer Alterität. So bin ich für dich dieser Mann aber für einen anderen bin ich noch jemand anders, und nochmal jemand anders für den Engel, der mich im Abgrund mustert. Bei jeder neuen Beziehung versuche ich, mich in unserer Verflechtung zu verlieren und etwas Tastbares und Klares in mir selbst zu greifen – vergeblich. Ich betrachte mich in dir, im Spiegel deines Blickes, und das Bild, was ich von ihm bekomme ist noch etwas anderes als, das, was ich in dir erlebe. Jede Beziehung, die dem Bildmodus verfolgt ist eine undefinierbare Lawine von Spiegeln und Spiegelungen, ein Abgrund und ein Fall.


Texte de l'article :

Ce texte est certes un peu déconstruit, dans l'urgence ; il est aussi d'abord difficile . Autant commencer par une récompense . Par contre, il s'approche lentement d'enjeux fondamentaux de la destruction de l'idéologie racine ; il est le cheminement d'une métaphysique à coup de marteau, voire de révolver...


« En effet l'ontologie moderne pose le lien comme résultant postérieur, déterminé, des choses liées et de leur essence . « Dès que tous les objets sont donnés, tous les états de choses possibles sont également donnés » Wittgenstein . Ainsi, les liens entre deux êtres humains, des choses-essences, sont déterminés par cette essence . Cela paraît anodin, mais appliqué à la société humaine, cela signifie qu'un groupe d'être humains, défini par un nombre d'éléments, n'a qu'un nombre déterminé de possibilités de se structurer, de se socialiser ; que rien là ne peut apparaître, émerger, d'imprévisible, par l'information du lien par l'indéfinie puissance de position du symbolique . De là à poser que l'ordre social est inexorable, il n'y a qu'un pas souvent franchi . »

On remarque que dans cette position structurale, l'anthropologie générale, le discours qui définit l'homme, son essence et donc ses liens possibles, occupe une place stratégique, sous la forme de la psychologie, de l'anthropologie économique du libéralisme, etc ; j'ajoute pernicieusement dans le système nazi des sciences, une place résolument analogue était celle de la « raciologie ». Dans la note B de l'enseignement de l'ignorance je constate là encore une convergence entre ces remarques et Michéa :

« (...) un des premiers effets de cette axiomatique (libérale de l'intérêt comme seul moteur par essence de l'action humaine) est d'interdire la constitution de toute anthropologie ou psychologie digne de ce nom . Du point de vue d'un libéral conséquent, on ne peut concevoir, en effet, que deux manières possibles d'étudier l'homme, en dehors de la science économique . Soit il s'agit simplement de dresser le catalogue des conduites pathologiques ou des survivances curieuses qui empêchent les individus d'agir normalement, c'est à dire conformément à leur intérêt bien compris (...) soit au contraire on tient l'axiomatique de l'intérêt pour la structure générale effective de toutes les conduites humaines, et il reste plus alors qu'a mettre, chaque fois, en évidence la vérité économique cachée des activités, en apparence non économiques (...) »

Je notais : « On remarquera, pour ceux qui suivent, que l'on retrouve le thème de l'illusion ; par exemple, le lien symbolique complexe du mariage traditionnel est le fruit d'une relation réelle d'intérêt, etc . Je me répète horriblement . Mais sortir de l'illusion de transparence que t'offre la matrice, ami, signifie multiplier les exemples, pour que ce qui est règle, et non exception, apparaisse comme tel . »

A ce titre, dans l'ontologie moderne il n'existe que deux possibilités de type de liens entre deux êtres humains : soit un lien inégal, d'exploitation (A donne plus à B que B à A, en quantité ou ramené à la quantité, bien sûr); soit un lien de symétrie, d'égalité, de justice (A donne autant à B que B donne à A) . Ainsi le seul lien juridiquement recevable entre êtres humains, puisque juste est-il celui d'égalité, en acte ou en puissance dans le cas du lien adulte-enfant . (Mais le droit nazi, justifiant l'inégalité juridique sur l'inégalité biologique, n'est qu'une variante de cette matrice juridique, le lien d'exploitation étant simplement posé comme juste car naturel entre deux êtres inégaux par nature, sur le modèle existant du lien entre l'homme et l'animal dans la matrice libérale .) Notons que cette surévaluation du lien d'égalité et l'incapacité à penser un lien hiérarchique mais harmonieux et respectueux de ses pôles amène certains à demander l'égalité entre l'homme et l'animal, avec des chances d'être un jour entendus, mais dans un sens que le Reich a déjà bien démontré . Par ailleurs, les êtres humains étant souverains par nature, le modèle du lien libéral est le lien contractuel, engageant temporairement et librement la volonté souveraine de chaque individu, après évaluation par chacun de la justice du lien : on dit bien « chacun doit y trouver son compte ».

Pour approcher davantage la circularité interne de l'idéologie -racine appliquée au Droit, je fait donc l'hypothèse que son modèle est la constitution contemporaine à sa formation du modèle du temps et de l'espace homogènes, et que l'analyse du temps et de l'espace par la Critique de la Raison pure de Kant fournit un archétype de cette problématique . Qu'on me passe les hypothèses, et qu'on discute leur pertinence à la mesure de leur puissance poliorcétique .

L'espace et le temps sont les conditions transcendantales de la phénoménalité du multiple, phénoménalité nécessairement ordonnée selon l'ordre du temps et de l'espace, selon le principe de non contradiction, qui fait qu'un seule substance solide peut être au même point de l'espace au même moment . On ne dit pas par hasard être à sa place, être de son temps pour désigner une justice naturelle . Le Droit naturel est la condition transcendantale de la coexistence harmonieuse du divers, de toute sorte de divers . Il existe une analogie hiérarchique de l'espace et du temps au Droit, et le droit est donc une analogie valable de l'espace et du temps ; le droit est l'image et la ressemblance du temps et de l'espace . En clair, la Critique de la Raison pure peut être interprétée comme une théologie politique . Pour ceux qui savent, je rappellerai deux éléments qui vont dans ce sens : parallèlement à l'égalité en droit, la Révolution française a eu le projet de réorganiser l'espace selon un quadrillage homogène (modèle actuel des États Unis) ; et le temps, selon le calendrier révolutionnaire, de manière également homogène . La métaphysique essentielle du projet des Lumières, de l'idéologie racine, se trouve bel et bien dans la Critique de la Raison Pure .

Kant en effet a ceci d'étrange : il emmène très loin du monde ordinaire, du réel inexorable, tel qu'il est pensé par l'homme ordinaire ; mais par un effet de cycle, sa pensée finit par légitimer un monde finalement très ordinaire, et inexorable, le seul que nous puissions maîtriser . Simplement, pour légitimer au regard de la raison la consistance de ce monde étrange, Kant nous emmène dans des coulisses où ce monde apparaît sous la nature d'un spectacle, d'un phénoménal, et rien de plus . Son œuvre est sans doute le confluent le plus déterminant de l'Âge de fer .

Posons l'enjeu fondamental, pour une pensée des liens, par une citation .

« Première section de l'Esthétique Transcendantale .

§2 : exposition métaphysique de ce concept (l'espace)
(...) c'est en lui (l'espace) que leur (les objets) figure, leur grandeur et leurs relations réciproques sont déterminées et déterminables (...)

En clair tous les liens sont déterminables par l'espace . Il n'est pas de relations non spatiales . Une pensée des liens humains a toutes les chances de se faire par analogie avec les liens spatiaux . L'espace est condition universelle . Mais l'espace n'existe pas réellement, mais idéalement, . Dans le cadre ontologique de Kant, l'espace n'est pas un objet, son être est une idéalité ; et donc ne peut être objet réel du cosmos . L'ontologie de la chose travaille déjà l'ontologie kantienne : puisque l'espace et le temps sont les conditions d'existence de la chose, il ne sont pas des choses ; les choses sont déterminables et mesurables par l'espace et le temps . Et puisqu'ils ne sont pas des choses, il ne sont pas réellement . Seules les choses sont vraiment, réellement, tangiblement . Ils sont, puisqu'il est difficile de les nier absolument ; mais il ont cette forme très ténue d'existence qu'est l'idéalité . Trop indéterminés, il ne peuvent être vraiment, comme des substances, des choses au sens moderne .

On trouve chez Héraclite l'expérience contradictoire, résumée par K. Axelos, Héraclite, p 50 : « la Réalité n'est pas un des domaines de la totalité . »

Il est indispensable de distinguer deux sens de « réalité » dont la confusion est typique de l'idéologie racine . Soit en effet la réalité, au sens vulgaire, comme dans l'expression, « ce qui existe réellement », désigne bien la totalité de ce qui est digne de faire partie de l'étant, qui le compose : si Claude A. dit « la licorne existe réellement », il dit qu'il existe des êtres vivants tels que la définition de licorne leur convienne, et on peut les photographier, les classer, les chasser ou les protéger, les acheter ou les vendre, etc . Ce qui n'est pas réel est imaginaire, fictif ; comme les hommes dans l'Hadès, ou les Zeks ; ces domaines de « pure fiction » vivent une existence diminuée et maudite, qui soulève le mépris et le soupçon . Une phrase péjorative dans la bouche de Claude A est « ce n'est qu'une idée », « un mythe », autant dire une connerie . Le Pape, combien de divisions ? Dans cet ordre de discours, la réalité est un domaine de la totalité, à côté de toute sortes d'imaginations que croient les hommes . La superstition reçoit un statut quasi-ontologique . La science est là pour détruire la superstition et garder la réalité .

Soit en langage technique, la réalité désigne cette partie de l'étant, de la totalité, qui existe comme chose, qui a le caractère de « res », de chose sensible déterminée, les êtres crées non créateurs, par opposition à d'autres ensembles ontologiques, comme les êtres incréés créateurs, ou les crées créateurs, qui sont sans avoir essentiellement le caractère de res . Dans ce sens technique, la phrase « les licornes existent réellement » à le même sens que dans le sens vulgaire, mais si je dis avec vérité « les licornes n'existent pas réellement », je ne dis pas, comme dans le sens vulgaire, qu'il n'y a pas de licorne en aucune manière . Je dis que les licornes sont, mais ne sont pas des choses . Et si je dis « les Anges n'existent pas réellement », « les amours n'existent pas réellement », l'âme n'existe pas réellement » je définis négativement leur essence, en soulignant que tout ce qui est n'est pas une chose et n'a pas les caractères de la chose . Mais comme réalité a fini par signifier pour nous non pas le caractère de chose, mais l'appartenance à l'être, je peux dire avec Axelos « la réalité... » en disant : tout fragment de la totalité appartient à l'être (dans son mode d'être propre ) ; chaque mode d'être est un monde . Il existe un monde, voire plusieurs, des entités mathématiques ; un monde imaginal ; un monde des res, des choses, etc...en soulignant que ces mondes sont imbriqués, analogues, et non autonomes absolument, mais partiellement : il est des règles universelles (l'Univers est l'ensemble hiérarchiquement ordonné des mondes) et des règles mondaines . Un tel modèle d'Univers, je l'accorde, est fort complexe : mais peut-on, amis, croire que l'Univers est simple ? La simplicité n'est-elle pas une illusion d'enfant ? « C'étaient des hommes d'expérience, et leurs paroles se teintaient de mélancolie... »

La phrase d'Axelos cherchant à exprimer Héraclite doit être entendue en ce sens : cela signifie que l'on ne doit pas exclure de l'existant concret le Logos, la logique, les signes, les opposés, les dieux ; il n'y a pas de domaine réel séparé du Logos, qui aurait ses lois immanentes propres . Il n'y a pas fermeture entre un ontologique et un logique . Penser la nature, au sens érigénien comme héraclitéen, est penser la totalité de l'étant, où la séparation entre le Logos et les choses, entre le poiétique et le physique est tout sauf évidente au voyant . Autant dire que l'histoire de la science moderne, loin d'être la défaite de Platon, est bien la confirmation que le travail mathématique peut se transformer insensiblement en science de la nature .

Voyons ce cadre de la pensée de l'espace et du temps, et donc le cadre général des liens possibles tel qu'il se pose d'emblée dans la Critique de la Raison Pure :

Première partie, ET .

« De quelque façon et par quelque moyen qu'une quelconque connaissance puisse se rapporter à des objets, la manière dont elle se rapporte immédiatement à ceux-ci et dont toute pensée vise à se servir comme d'un moyen est en tout état de cause l'intuition . »

En tant que production idéologique la C.R.P pose d'emblée son cadre ontologique ; et ainsi l'œuvre ne pourra être autre chose que le développement des conséquences du cadre, et rien de plus . Ce cadre est dit scotiste et occamien par André de Muralt . On trouve donc l'ontologie suivante, posée par ces lignes . Il existe une connaissance qui se rapporte, donc est séparée, d'objets de connaissance, et le lien entre les deux est l'intuition . Mais cette ontologie présuppose la séparation, donc l'espace et le temps . Car l'espace et le temps ne sont rien d'autre que la possibilité de la séparation du Principe .

(Pôle du sujet-subjectif) : Le sujet a en lui une connaissance d'objet, structure intentionnelle composée d'intuition extérieure, immédiate d'un phénomène, ou plutôt même d'une phénoménalité, et de cognition intérieure, médiate, construite par les formes à priori de la raison, qui par synthèse de ces éléments hétérogènes produit une représentation .

(Pôle de l'objet) : « l'effet produit par un objet sur la capacité de représentation (...) s'appelle sensation » (ET, §1) . Même si la causalité est une catégorie à priori et non une propriété des choses en soi, il n'en demeure pas moins que l'objet est pensé en terme de cause de la sensation, puisqu'il y a effet, sensation . Ce caractère circulaire de la Critique ne cesse de se présenter, en large boucles de récursivité .

Une telle structuration du problème du connaître se produit dans les conditions suivantes : le monde et le sujet pensant sont donnés comme des points différents d'un espace ; de ce fait la re-présentation, qui est dans le sujet pensant, ne peut être, n'occupant pas le même espace, n'ayant pas les mêmes coordonnées, ne pouvant être cause de sensations, etc, ne peut être (identique à) l'objet représenté ; il y a donc deux points du connu, l'objet réel, la chose en soi, donnée ; et la représentation, pensée comme image du premier, par exemple dans l'image optique dans l'étude de la vision, ou encore comme signe, comme mot . Et enfin il y a le sujet pensant, le « dont toute pensée vise à se servir comme moyen » qui contemple tout cela, mais bien plus l'instrumentalise au profit de sa puissance . Si l'espace n'était pas implicite dans cette structure, la séparation irrémédiable de la chose en soi et de la représentation ne serait pas pensable avec la même rigueur .

En bref l'espace et le temps ne sont pas les conditions à priori de la possibilité de l'expérience, les conditions transcendantales à priori de la phénoménalité, mais bien l'axiomatique de la position kantienne du problème de la connaissance, qui pose la séparation absolue et définitive du sujet et de l'objet, et donc doit penser l'analogie d'une angéologie, une cascade d'intermédiaires dans un jeu à priori sans fin malgré le processus de synthèse, si ce n'est l'hypothèse ad hoc de l'ego-sujet- transcendantal . Car enfin l'objectif ne se constitue que dans sa relation au subjectif ; et si le subjectif est fragile, incertain, trouble, alors sa polarité complémentaire, l'objectif, ne peut prétendre à une consistance plus intense . Subjectivité et objectivité se constituent dans l'horizon d'un principe unique où une division se forme, et les frontières de l'un sont les frontières de l'autre .

Le même point nodal, la même polarité (ce que Kant nomme phénomène, objet) pourrait entrer dans plusieurs liens fonctionnels simultanés, ce qui est sujet dans un lien étant objet dans un autre ; le pôle pourrait être à lui même son propre signe, dans le lien auquel il participe, et dont il ne signifie qu'à la mesure des autres polarités qui constituent le lien . L'unité d'un pôle n'est garantie que par le temps et l'espace unique d'un monde auquel il participe . Il peut être pensé comme une indéfinité d'états dans une indéfinité de mondes, comme une droite sécante à une série de plan est pour chaque plan un point, et pour une autre perspective une série de points, ou encore une droite .

Ainsi pour toi je suis cet homme, mais pour un autre je suis encore un autre, et encore autre pour l'Ange qui me scrute dans l'Abîme . A chaque relation nouvelle je cherche à me perdre dans notre entrelacement, et à saisir quelque chose de tangible et de clair en moi, en vain . Je me contemple en toi, dans le miroir de ton regard, et l'image que j'en reçois est encore différente de ce que je vis en toi . Cette image peut être profondément clivée, et basculer en un instant du désir immense à la haine ou au mépris, d'une manière au fond obscure, même si un récit à postériori la pare d'une intelligibilité factice . Toute relation qui est sur le mode de l'image est une cascade indéfinie de miroirs et de reflets, un abîme et une chute . L'homme profond est celui dont le regard s'enfonce résolument dans cette spirale de lumières, d'images et d'illusions, sans se perdre . Qui se reconnaît totalement sur une photo ou un film ? L'âge de fer rend cela parfaitement tangible au lecteur lucide . Croire qu'il est un principe unique, le moi, derrière la somme indéfinie de ces masques, est encore illusion .

Dans cette image il convient de discerner deux possibilités : un renforcement de la division entre la chose en soi, conçue comme la somme absolue des manifestations possibles d'un pôle, et le phénomène qui se réduit à la perspective et à l'être du pôle pour qui il apparaît une phénoménalité . C'est la thèse de Shakespeare, « la beauté est dans l'œil de celui qui regarde » . Le phénomène est alors le miroir de l'être pour qui il est de la phénoménalité . L'artiste dé-montre sa grandeur dans ses œuvres en étant un voyant . Il reconnaît dans les phénomènes sa grandeur étrangère à lui-même comme nom et prénom, comme Shakespeare William de Stratford-upon -Avon, né dans le foutre et le sang, et la rend sensible aux aveugles . Ainsi ce qui pour l'homme noble est un signe certain n'est rien pour l'aveugle . « Que celui qui a des oreilles, entende ! ». Cela est vrai en un sens .

Mais si l'espace est une condition à priori de la re-présentation, c'est parce que l'identité du sujet pensant, de la chose en soi et du phénomène ne peut être représentée qu'en dehors d'une triangulation géométrique implicite . En clair, ces distinctions correspondent à un schéma implicite, un triangle qui se dessine dans l'esprit . Cette conception idéologique n'a rien de nécessaire .

Aristote définit, dans de l'âme, la sensation comme l'acte commun du sentant et du senti ; c'est ainsi qu'il pense l'unité en acte de la puissance du sujet sentant et de l'objet senti dans l'acte de sensation . Je vous prie, lecteur, de savourer, sapere, avec sagesse, l'abîme existant entre cette conception dynamique, organique, non spatiale, et celle de Kant . A vrai dire de l'âme est si éloigné de nos prérequis ontologiques que ce petit livre nous est quasiment incompréhensible au premier abord . Ainsi la sensation et la saveur, comme la connaissance, sont la voie d'unités supérieure, où se détermine la puissance obscure des sujets, par le lien qui les relie . (Cela va dans la direction de l'enaction, de F. Varela .)

Dans l'Esthétique Transcendantale, la connaissance est posée comme implicitement spatiale ; il ne sera pas difficile ensuite de monter que l'espace est la condition de toute représentation ; c'était déjà fait . Première circularité, non dernière, montrant le caractère carcéral des systèmes .

La condition universelle est niée comme être, elle est forme à priori de la subjectivité ; nécessaire et nécessairement évanescente, insaisissable comme être . L'espace est une intuition à priori du sujet sentant ; il est une forme de sa sensibilité, il dépend de lui dans la relation à la mondéité, et pourtant il est la condition de la perception de l'extériorité . En clair, il se présente comme l'extériorité même,homogène par nature, tout en étant entièrement dépendant du pôle du sujet pensant .

Cette position est celle même de la souveraineté constituante de l'individu, qui constitue le monde . Appuyée sur la technique, elle est l'essence intime du totalitarisme moderne, qui détruit toute politique de l'être . Car la toute puissance constituante ne peut affronter que le néant, aucun être n'étant reconnaissable par elle . Sinon tout au plus une matière obscure, homogène, tout à fait évanescente . La toute puissance de l'homme est sa condamnation à la solitude absolue, au vide et au silence des espaces infinis . Mais cet enfermement définitif est sa propre œuvre, aspect parfaitement manifesté par William Blake .

Car le monde de l'esthétique transcendantale, comme le monde quadrillé de l'utopie, est homogène par principe, homogène parce que inclus dans un espace et un temps uniques, homogènes parce que synthétisés par un sujet unique . Ce monde exclut l'hétérogène, la pluralité des temps et des espaces . Le monde n'est autre, et les objets du monde ne sont autres que parce qu'ils sont extérieurs, et parce qu'ils ont des différences unidimensionnelles admises, homogènes par nature au monde, et rien de plus.
Le monde de Kant est le monde du Bloom .



Ce monde humain du vide est celui de la fermeture sur soi, de l'horreur de l'autre, de l'horreur de l'altér-ation dans le vieillissement et la mort, et particulièrement aussi de l'autre en ce qu'il a de plus envahissant, sa chair et son odeur massive . Ce monde est l'époque où la majorité des détenus sont enfermé pour motifs de mœurs, où on enquête sur le consentement dans des tripotages adolescents terriblement ambivalents, l'époque de l'hygiénisme et des corps désodorisés, lisses, épilés, aussi abstraits, proche de l'image que possible . « La jeune fille ressemble à sa photo » . L'horreur du sexe est aussi celle de la fascination corrélative pour son image, car l'horreur est le clivage de la fascination, est aussi celle de la profonde solitude et de l'absence de la finalité dans la vie . Notre époque « libérée » est un summum de puritanisme .

Voilà pourquoi « du sang, de la volupté et de la mort » est à la fois fascinant et subversif .

Un slogan de la dernière ex-gay pride a été « ce soir tu suceras la syphilis », sur des milliers d'autocollants .

Parallèlement le droit libéral, création juridique de l'idéologie libérale, posant la nécessité de liens homogènes, création humaine contingente et perverse, est condition universelle des liens dans la société libérale . Pourtant pour que ces liens apparaissent comme nature, incontournables, pour que toute déconstruction de ces liens soit impensable, cette condition contingente doit toujours être niée . Voilà la raison du traitement par le soupçon d'illusion de tous les liens raffinés construits par les civilisations, au profit du contrat calculé sur l'intérêt . Les liens contractuels n'apparaissent pas intermédiés, négociations de puissance à puissance et d'intérêt bien compris dans la théorie des jeux . Ils ne doivent pas apparaître comme intermédiés par le Droit, or il le sont évidemment . Ce qui fait de la société libérale une société basée sur une ontologie mensongère, un spectacle dans sa structure symbolique de base même .

En tout la réalité de l'Âge de fer est l'inverse de ce qu'il vend . Il n'est ni liberté des liens ni liberté du bonheur .

La souveraineté du moi et la désillusion libérale sont l'illusion suprême de l'Âge de fer .

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova