La Lutte contre les discriminations comme dispositif de domination, IV. Principes de base de la classification appliquée à la hiérarchisation sociale.


(Faute de couleuvres, on avale des crapauds idéologiques...)


Une multitude de hiérarchies existe bel et bien, mais multitude déterminée par une hiérarchie principale . Une multitude de critères de hiérarchie non hiérarchisés serait fort incommode, et de toute façon incapable de réguler la société de manière suffisante pour assurer la paix et l'ordre-la sacro-sainte "sécurité" indispensables au fonctionnement correct d'un Système social moderne . "Réguler" ici n'est pas une référence à Keynes, et cette régulation n'empêche pas l'organisation sociale de parvenir à une singularité chaotique, mais fait référence aux mécanismes sociaux qui reproduisent la hiérarchie sociale existante, selon le principe "que tout change pour que tout reste pareil", c'est à dire que s'accentue le déploiement de la puissance du Système. C'est pourquoi la "liberté de choix"des critères de réussite, invoquée par les modernes appartient au spectacle, et non à la réalité .

Personne de censé, hors du discours politiquement correct, ne tiendrait pour important dans la société le champion du monde de pétanque, la pétanque étant un critère de classement des hommes ; mais concernant le champion du monde de golf, c'est un autre statut . La distinction se fait aisément sur le critère des revenus apportés par le titre de champion du monde de la spécialité . La liberté de choix entre pétanque et golf n'empêche pas que la hiérarchie principale place le golf dans un autre monde que la pétanque . La hiérarchie principale du Système est basée sur la domination des choses, la propriété, qui donne la domination des hommes, et largement mesurée par le revenu disponible . Et tout le monde le sait, faute de l'avouer .

La domination dans la société moderne comme dans la plupart des sociétés humaines s'accompagne de toute sortes de bénéfices primaires ou secondaires dont je me passerais ici de faire la liste . Il importe seulement de remarquer que l'enjeu de la domination est absolument crucial dans la vie de la plupart des hommes, puisque tant d'hommes de valeur ont pu et peuvent risquer leur vie et tuer pour l'exercer . Par ailleurs la masse porte quotidiennement des insignes de domination ou du service de la domination, que ce soit des marques symboles de richesse, ou des insignes de type "staff", "sécurité", ou "FBI". Le comportement de la plupart des hommes montre que pour eux la domination est hautement désirable . Qui doit l'exercer ? Déjà Pascal répondait dans les pensées : « évidemment le plus capable – mais qui est le plus capable? »La question classificatoire par excellence est donc de définir les critères qui légitiment la domination .

Comme toute classification sur une échelle hiérarchique se fait sur une sélection arbitraire de critères, toute classification est partiale, comme les classements scolaires ou sportifs, qui classent sur un type d'épreuve . On est premier relativement à un critère, premier en maths, dans l'épreuve du 100m, etc jamais dans l'absolu . Si les critères se multiplient, c'est la pondération des critères qui fait la victoire, que cette pondération soit égalitaire (addition d'épreuves égales) ou non(voir les coefficients du bac) . Les critères sont posés, soyons clair, souverainement, par la puissance qui peut poser ce qui doit être, le groupe dominant . Arbitraire signifie ici arbitré par la puissance souveraine, les dominants de la société, et non "sans raison" et encore moins injuste, car si la question peut être posée, elle ne l'est pas dans cette étude .

L'arbitraire appartient aux jugements modaux dits contingents : est arbitraire ce qui peut être, ou ne pas être, donc est contingent, et posé comme nécessaire par une volonté puissante . Je le répète, dans une domination bien établie, cet arbitraire est nommé "nature" et "juste". La volonté puissante qui les a posés est oubliée dans sa nature contingente et passe en nature, car la position est devenue la pierre sur laquelle a été bâtie une Église ; et tout le poids de cet Église rend désormais l'arbitraire de la fondation imperceptible, car l'effondrement du fondement serait la perte de tous les repères idéologiques de la société et des hommes individuels, dont la psyché est structurée défensivement autour de ces fondations . Pour un Grec de l'antiquité, adhérer à notre vision de l'esclavage ou des relations entre les sexes est la destruction de sa Cité, de sa vie, et du sens qu'il lui donne ; et ce n'est pas par malignité qu'il ne rejoindrait pas avec enthousiasme un prêcheur humanitaire moderne, mais par nécessité vitale . La naissance des changements idéologiques aux marges des sociétés est liée au caractère marginal des hommes qui peuvent abandonner l'idéologie de leur groupe, penser-simplement penser- un « renversement de toutes les valeurs ».

Les fondements idéologiques d'une société ont été posés et sont désormais « nature » . Leur nature réelle, leur contingence ne peut être reconnue par la société que par connaissance et comparaison avec des dominations étrangères, ou avec des idéologies précédentes que l'actuelle a repoussées et caricaturées, dominations étrangères ou passées utilisant d'autres critères . L'âge moderne est celui de la découverte de l'étranger, et donc de l'arbitraire des critères de classement social de la société européenne, si net chez Pascal . "Vérité au delà des Pyrénées, erreur en deçà"ou chez le Persan de Montesquieu .

Un exemple très simple consiste à rappeler que dans l'antiquité esclavagiste, l'esclavage était naturel et juste, et que dans la déclaration des droits de l'homme, l'égalité et la liberté sont naturels et justes . La science qui retrouve le caractère contingent des fondations idéologiques d'une société a reçu plusieurs noms : phénoménologie chez Heidegger, dans certains textes comme « problèmes fondamentaux de la phénoménologie » ; archéologie, science des principes, chez Foucault . Il reste que l'analyse historique des structures de pensée donne les clefs de ce lent développement, et permet de retrouver la liberté et la puissance qui ont présidé à la fondation .

Il est à prévoir que les critères posés dans la classification hiérarchique le soient dans l'intérêt des groupes dominants . Et que des changements de paradigmes accompagnent des changements de la structure sociale, sans qu'il y ait de causalité déterminante : les Lumières ont construit la victoire de la bourgeoisie, et réciproquement .

La société, une fois refondée dans le paradigme moderne, est revenue de cette relativité culturelle des critères de classification, de ce moment regrettable de lucidité, de cette prise de conscience de l'arbitraire des classifications et des axiologies, grâce au progressisme idéologique . Les différents critères sont classés dans un grand récit orienté vers le Bien . Notre classification hiérarchique est présentée comme le nec plus ultra de l'intelligence humaine, et nous donne toute latitude pour mépriser les autres, les pas-nous, nos barbares, ces êtres entachés d'archaïsmes et de sauvagerie, exactement comme toutes les civilisations de l'histoire . Cette représentation temporelle naïve est comparable à la représentation spatiale des anciens chinois, qui se plaçaient au Centre-Bon, et méprisaient d'autant plus les peuples barbares qu'ils se différenciaient des chinois, plaçant la Chine comme mesure universelle du Bien .

Les Occidentaux rient bien sûr de ces naïves prétentions archaïques des Chinois, comme les chinois riaient de la barbarie des occidentaux . Ces occidentaux de la fin de l'histoire savent qu'ils sont réellement supérieurs aux peuples arriérés, et n'ont pas la morgue des colonisateurs du XIXème siècle quand ils font de l'ingérence humanitaire . Évidemment ! La puérilité des imbéciles est déjà notée par le roi Salomon . Le sentiment de supériorité ethnique qui rend incapable de même s'intéresser aux autres peuples est un des indices les plus convaincants de bêtise .

Pour donner des exemples de la variabilité historique des critères de hiérarchisation, je noterais que dans une société coloniale par exemple l'ethnie est un critère hiérarchique décisif ; le groupe dominant impose son ethnie comme critère décisif . Dans une société d'ordres, les ordres dominants définissent l'appartenance comme premier critère, et dans chaque ordre établissent une hiérarchie d'honneur fort complexe . Dans une société libérale, dominés par les propriétaires, le critère dominant est l'argent . Voilà pour des exemples caricaturaux .

Il est possible de poser la question de la justice absolue de ces critères ; mais dans une société comme la nôtre, viciée au dernier degré, cette question ne mérite pas d'être posée à ce stade . Pas dans cette étude . On fait que le fort soit juste, pour répéter Pascal . La puissance et la domination effective sont la mesure de ce que le Système appelle "équité", équité qui se résume à l'enrichissement indéfini et "équitable" d'un tout petit nombre . Toutes les sociétés "posent comme justes" leurs critères, et mesurent la justice à leur mesure . Et la mesure, c'est ce qui mesure, non ce qui est mesuré . Notre Système vaut bien tous les "barbares primitifs" dont on se moque en société sans rien en savoir, les "deschiens", qui ne sont que des images grotesques de nous mêmes, leurs créateurs à force d'imagination . La seule question de la justice des critères se résume à la question : qui a la puissance de poser sa force comme justice? Et qui est trop faible pour poser sa violence comme légitime, et est forcé de l'assumer comme crime ?

Le poèteVillon, au XVème siècle, résumait l'essence de la justice dans notre cycle historique : (texte modernisé)
"Au temps qu'Alexandre regna Un homme nommé Diomedès Devant lui on amena Engrilloné pouces et dès (menotté) Comme un larron (un lascar) Car il fut de ces écumeurs(pirate, voleur)que nous voyons courir. Il fut porté devant ce juge pour être jugé à mourir . Pourquoi est-tu pirate en mer? l'arraisonna l'Empereur. Pourquoi m'appelles-tu pirate? Parce qu'on me voit piller sur un petit navire? Si comme toi je pouvais m'armer, comme toi je serais Empereur"
Un homme a dit en substance la même chose au XXIème siècle, quand il a déclaré après avoir été accusé de terrorisme en utilisant des voitures piégées : que les États Unis me donnent des bombardiers, et je renoncerais volontiers à mes voitures piégées . Le sentiment exprimé est exactement analogue .

La classification sociale que réalise une société se doit donc d'être "juste" selon la conception de la justice que se fait cette société ; non pas en réalité, mais dans la représentation, dans l'idéologie, ou encore spectacle que la société se joue à elle même . Ce spectacle peut s'éloigner à l'indéfini de la réalité pratique vécue, comme aujourd'hui, où l'argent est tout et prétend parfois n'être rien . Déjà dans l'Ancien Régime, l'argent était devenu dominant, mais le bourgeois devait jouer au gentilhomme pour faire accepter la domination qu'il devait à sa fortune, jusqu'à ce que ce respect des convenances paraisse parfaitement gratuit, et que les nobles et le clergé pauvres puissent être éliminés, et les riches membres des ordres privilégiés intégrés, ou éliminés selon leur acceptation ou leur refus, à l'ordre bourgeois .

Particularités de l'idéologie classificatoire moderne : la nécessité chronique du mensonge, ou spectacle .

Notre société, concernant les critères de hiérarchisation, est paradoxale dans son idéologie : elle pose que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits", et que "les différences sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune" tout en plaçant les inégalités, selon son critère dominant qui est l'argent, à un niveau jamais atteint dans l'histoire...Il faut convaincre les pauvres que les montagnes de fortune des riches leur sont utiles, et sont utiles au public . Plus précisément la Déclaration des droits de l'homme et du Citoyen de 1789 ne reconnait que quelques critères légitimes : "places et emploi publics, sans autre distinction que leurs vertus ou de leurs talents"...et la propriété, héritable par nature, et donc essentiellement étrangère à la vertu et au talent individuels selon l'idéologie libérale elle même .

L'idéologie de la "lutte contre les discriminations" tourne autour de ce paradoxe fondateur ; la bourgeoisie n'a pas osé justifier sa domination sur la glace de la fortune, et a cherché le sucre de la vertu et le talent, histoire d'avoir plus de soutiens et moins de culpabilité en faisant couler tant de sang . Cette idéologie a connu il est vrai une prospérité et une durée que l'URSS pourrait légitimement lui envier, si cette dernière n'avait disparu sous elle d'un seul coup .

Car évidemment l'essentiel de la hiérarchisation réelle de la société bourgeoise repose sur la propriété . Prendre la propriété, la richesse matérielle, comme principe hiérarchique est syntone à un Système qui a pour entéléchie le déploiement maximal de la puissance matérielle . Et cette propriété est la propriété capitaliste, c'est à dire celle qui est justement le moyen le plus puissant du déploiement de la puissance . Ceux qui se vouent à cette propriété du capital et à sa mise en œuvre, les financiers, sont bien les hommes les plus puissants de la hiérarchie sociale, avant ceux qui donnent la mort, les militaires, et ceux qui préservent la vie, les médecins, et ceux qui régulent le déploiement matériel maximal, dans l'industrie . Il est de l'intérêt individuel du propriétaire de capital de maximiser la rente de son capital, et donc de maximiser le déploiement de la puissance matérielle, ou d'inciter ceux à qui il loue son capital de le faire pour lui . Mais cette propriété toute puissante, ce "pouvoir le plus absolu" selon les mots du code civil de Napoléon ("les actionnaires ont tout les droits", voir plus loin) doit-idéologiquement du moins, et pas juridiquement- être justifiée par la vertu et le talent, alors que vertu et talents ne s'héritent pas comme des biens selon l'idéologie libérale elle-même .

La propriété est pour nous cette supériorité indiscutable, analogue à l'expression de la domination physique ou militaire dans la rue . On peut toujours discuter à l'infini la vertu et le talent, mais pas l'argent, pas la force . Ajoutons que le triomphe et le règne de la propriété doit s'accompagner d'une délégitimation sociale de la violence comme moyen de domination . Ainsi le criminel enrichi qui veut parvenir, et devenir honorable, doit devenir un "homme d'affaire", c'est à dire un homme dominant par la propriété et pas par les armes : le blanchiment n'est rien d'autre . Et voir un chef d'État se battre les armes à la main comme les anciens rois stupéfierait plus, et le déconsidérerait plus que de le voir la bite à l'air dans un jardin luxueux . De même, les hommes politiques doivent nier publiquement tout penchant à la colère ; pourtant, dans l'Iliade, la colère d'Achille est la marque sûre de sa noblesse native . La richesse matérielle et la "raison", ou contention puritaine des passions vont de pair .

L'héritier ne peut plus être libertin ; la société bourgeoise est puritaine, parce que le pouvoir est un enjeu fondamental de sa vertu, plus exactement du spectacle de la vertu : le dominant se doit de donner un tel spectacle, et seul cet implicite explique l'affaire Lewinski ou les tartufferies de Bush ou d'Aubry . Cette société est vertueuse par goût de la domination, goût en soi fort éloigné de la vertu ; voilà un deuxième paradoxe issu du premier . Cette société puritaine, où l'on est vertueux par intérêt, perd tout sens de la vertu véritable, de la sincérité et de la probité ; tout hommeu(femmeu) politique(e) moderne(e) se vantera de sa capacité à communiquer, c'est à dire à exprimer ce qu'il pense utile à sa puissance, indépendamment de toute référence à la vérité et à la sincérité, sinon parce qu'il doit être capable d'en donner froidement le spectacle . Notre société sécrète la corruption et le mensonge comme la canne le sucre, et chaque mensonge oblige à en formuler indéfiniment d'autres depuis quelques siècles, ce qui en fait une société aussi superstitieuse et névrosée que possible . Voilà le résultat du paradoxe fondateur de la destruction des sociétés d'ordres, et du principe inavouable de la hiérarchisation par la propriété, alors si choquant et inhumain qu'il ne pouvait être "décomplexé", comme il l'est ( et en partie seulement) dans notre riante époque de progrès .
La société de la propriété décomplexée sera le sujet du prochain billet.

Plaidoyer de Lancelot mourant pour Caïn . Dédié à W. Blake, voyant et sage du lignage de Caïn .


(Double suicide à Amijima-Masahiro Shinoda)


Emporté par l'amour de la Reine, Lancelot fut rejoint et tué par le Roi dans une forêt écartée . Alors enfantelet, je recueillis son dernier souffle et ses derniers mots .

"Au milieu du chemin de notre vie,
Je me retrouvais dans une forêt obscure,
Car la voie droite était perdue .
Ah dire ce qu'elle était est chose dure,
cette forêt féroce et âpre et forte..."

Dante, Enfer, I.

Dire ce qu'est cette forêt, ce qu'elle était, ce qu'elle aurait pu être, faite d'horizon indéfini, azuré, et de colonnes de lumières caressant les feuilles en nuages de leurs longs doigts de musicienne . Une musique mélancolique, très ancienne, qui s'assoupit avec moi sur la mousse . Le corps nu, et la vie qui s'écoule par le sang dans une source claire .

"J'ai trouvé la mort par mon seigneur, Roi et maître qui a percé l'enveloppe corporelle, et c'est une bénédiction . Dit Lancelot .

Le chant des oiseaux, et les couleurs des fleurs sur l'entrelacs des vivants et des morts . O mon âme, reste dans le corps, pour chanter encore la lumière et les ténèbres . Âme, tel un reptile, je te sens glisser hors de mon crâne blessé, par l'orbite ; reste encore un peu lovée dans mon corps qui se refroidit . Sang, comme la lamproie, cesse de tracer ces arabesques dans l'eau . Pour vivre, je vais rester immobile comme un corps mort . Ainsi ne se rouvrira point l'ancienne blessure, celle qui fut la fin délicieuse de mon innocence .

Ténèbres, ténèbres abattues sur moi, envahissant jusqu'à l'intime des rayons du soleil . Dans le sépulcre, je ne vis que d'obliques rayons . Et des crânes grimaçants, et des êtres écorchés, morts, étendus sur des toiles peintes .

Je suis de la race de Caïn . Caïn fut coupable de meurtre, du meurtre de son frère . Pour cela, l'enfer lui fut promis . Mais comment Caïn tua-t-il son frère ? Homme de la race de Caïn, il ne me reste que ma parole pour m'élever contre le destin qui m'accable . Nous, fils de Caïn, conservons les dernière paroles du fratricide en qui s'origine notre sang . Dit Lancelot .

Caïn déclara en mourant : "Homme, je ne puis, comme Atlas, porter le Ciel ; je peux à peine me porter moi-même . Je puis brandir des armes dérisoires, de grands morceaux de fer, et faire récolte macabre de paille d'hommes . Mais c'est le verbe qui seul, image du Père farouche, peut me défendre, puisqu'aucun sacrifice ne peut être agrée pour mon salut . Aucune hécatombe, aucun sang répandu, ne peut remplacer le Verbe pour mon sacrifice . Aucune parole n'a jailli pour arrêter mon bras, comme Tu le fis pour sauver Abraham . Car le père qui tue son fils tue son âme . Si je perds le Verbe, je me perds, je perds toute ma génération . Aussi le culte du Verbe, ainsi que les poètes qui me chanteront seront-il la marque la plus sûre de mon crime, répandu sur leur propre sang .

Le poète produira son verbe à douleur, recouvert d'une sueur de mort, pendant que ses cheveux se dresseront sur sa tête et que les chiens hurleront dans la campagne, campagne de ronces et de barbelés, dont les contours ne se détacheront qu'à l'œil mélancolique d'Aldébaran, comme une larme de sang des premiers mondes . "Dit Caïn .

Lancelot reprend son souffle, des bulles forment des roses sanglantes sur les commissures de ses lèvres . Il souffle plutôt qu'il dit, il souffre plutôt qu'il vit .

"Le poème est comme la mer s'enroulant dans le ciel noir par l'effet des grands vents, il n'est pas le lieu des répits . Ainsi le poème peut-il dessiner celui qui fut, l'homme qui fut le père de mon lignage .

Aucun mot ne peut pourtant peindre le désespoir qui lui fit commettre ce meurtre, qui de Caïn fit le meurtrier de son frère . Caïn cultivait un sol vierge, qui ne pouvait produire ni de vigne ni d'ivresse . Amer labeur, sur la terre sèche et rouge des premiers temps .

Il avait senti le parfum du Jardin sur le sein d'Ève, l'Eden, et avait bu à la source des grands fleuves, mais se retrouvait seul, d'une solitude infinie . Caïn par l'ardeur et l'immensité de son travail voulut restaurer les Temps anciens, attendrir le Chérubin hiératique, gardien des portes . Alors qu'il retournait lourdement les fonds boueux des vallées, c'est son frère, son insouciant frère Abel, qui courait les moutons et les chèvres sur les collines ensoleillées, qui fut agrée .

Nul n'est besoin, ô Seigneur, de dire un mot pour condamner quelqu'un qui veut désespérément être, et qui à chaque fois qu'il se tourne vers lui même, ne rencontre que du vide . Caïn souffrait d'être invisible à lui même, de n'être qu'énergie, force qui va, puissance de transformation, travail, en tout négation d'être . Pour atteindre à l'être, Caïn subit la malédiction de l'homme, car tout ce qu'il produit est étranger à lui même, n'est qu'un indice fulgurant d'une existence qui s'insinue aussitôt sous le sol, comme l'eau bue par le sable . Le péché, tapi à sa porte, le désirait ; oui, il était l'objet d'un ardent désir . Il pouvait être quelque chose par le mal . Dit Lancelot .

"Je ne reconnais pas mon âme" (...) écrivit en son nom le roi Salomon . Oui, Salomon lui même, qui traina sa chair dans le vin et posséda plus de danseuses qu'étoiles dans le ciel, Salomon se perdit face à la Sulamite . Le feu du désir le forgea . Souverain homme de guerre, empli de la grâce de la sagesse, homme riche et puissant régnant sur son peuple, il pleura face à l'absence . Immense puissance de la matière, qui désire la forme et la mène à sa naissance . Sans l'appui du Seigneur, Caïn, homme de puissance, fut faible face à la femme .

Caïn voulait contempler en Toi son image, s'assurer de son être au miroir de tes yeux . Mais Tu détourna ton regard de Caïn et de son offrande . Aussi Caïn Te renia, fidèle féal du Diable . Comme l'Aimée qui détourne le regard, souriante, innocente comme une orchidée, tu peux faire le geste des Césars, retourner ton pouce vers le sol, renvoyer à la poussière l'être né de la poussière, dont les rêves sont poussières de poussière .

Ne pouvant t'atteindre, il tua l'objet de ton amour, son frère . Son frère ne l'aurait pas préféré à Toi, Seigneur, pas plus que Tu ne l'as préféré à lui . Il quêta dès lors d'autres miroirs, et quêta celle qui le préfèrerait à Dieu même, et qu'il préfèrerait à Dieu même . Comme Toi, Seigneur, il fut jaloux en voulant être à part de toi .

Caïn le meurtrier fut séparé des hommes, et marqué d'un signe . Caïn ne devait pas être puni de ses crimes, telle fut la justice de Dieu . Il fut le père des errants, des forgerons, forgés comme lui par la haine ténébreuse, et des bardes, qui chantent les exploits des forts et les musiques de l'âme . Il fut le père de toutes les créatures de la nuit .

Fermé à Ta puissance, il en but le reflet sur les molles ondes de la Lune . Telle la chevelure dénouée de la Reine, ainsi lui apparu la voie lactée . Tel le royaume, lui apparurent les paysages de son corps enneigé .

Il s'enroula dans les chevelures comme il s'involua dans les mondes .



(Le remords de Caïn)

"Qui est celle qui toise comme l'aurore, belle comme la lune, brillante comme le soleil, terrible comme ces choses insignes ?"(...) Salomon, comme Caïn n'eut plus d'autre souveraine . Ainsi la lente poussière d'étoiles se mêle indissociablement à la glèbe . Ainsi la race de Caïn enchâsse-t-elle dans l'or des mots les étincelles des grands désirs passés . Dit Lancelot .

Toi, l'héritier porteur de la nostalgie qui sacre, comme une eau lustrale conservée par les rayons de la lune dans l'aisselle d'un chêne, il ne te reste qu'a pleurer au dessus des eaux, cherchant dans leur miroir le reflet des poussières célestes qui ensemencent les rêves de la race humaine . C'est sur terre que tu quêta ce pur miroir, multipliant les hauts faits, envié des mortels, figure du soleil invaincu, mais habitant des ténèbres . En toi s'appesantit le soleil noir de la mélancolie, en toi se creuse l'abîme pendant que tu bâtis des montagnes, que tu bâtis des Babels rayonnantes d'aurores jamais rêvées . Car ce qui apparait comme une bénédiction aux hommes gardiens des anciens songes, est pour toi une malédiction .

Tu es la fureur mélancolique, à la fois Tristan et Don Juan . Car il est faux que la nostalgie de la lune s'alimente à l'unité terrestre d'une personne, car toute figure du désir est par toi désirée, indéfiniment, comme la Rose occultée dans la lumière de la roseraie . Et celle que tu aimes, tu l'aimes comme une statue puissante, une figure visible de la puissance, et pas seulement pour elle-même, ce elle même qu'elle même ignore, que tu ignores et que tu devrais lui manifester, selon la naïve attente des jeunes gens .

Ce qu'elle est n'est pas elle, c'est la seule vérité que tu portes . Ce que tu es n'es pas toi . Son essence est au dessus d'elle et elle l'atteint dans l'amour, comme ton essence te dépasse, être vivant dans l'obscurité des réprouvés . Elle te fait être plus intensément dans le miroir de son regard, dans l'évocation assourdie de sa voix . Tu la fait être plus intensément par le brasier de ton désir, et tu peux rendre son souvenir immortel par le chant . Souvent l'agent pâtit en agissant, et souvent le patient agit sur son agent . C'est la clef de cet amour de notre lignage .

Et c'est pour cela qu'elle doit être fille de la race de Caïn, elle aussi, pour aimer ton amour essentiel sans se rechercher sans cesse en lui . Cherchant l'unité . Mais votre foi est pourtant adressée à la personne .

C'est le fin'amor, l'aurore des temps posés par ton crime, ô Caïn . Tu partis à gauche, à l'Orient d'Eden, à la vue des chérubins, et Dieu étendit sa main gauche sur toi . "Qu'il n'y ai pas de querelle entre moi et toi .(...) Nous sommes frères . Tout le pays n'est-il pas devant toi ? Sépare-toi donc de moi . Si tu prends le nord, j'irais au sud ; si c'est le sud, j'irais au nord ." Telle est la figure de la croix, appelée aussi rose .

Ces paroles de paix furent connues de toi, mais non de la foule qui partit vers la main droite, sous le règne de la Loi . La Loi aussi fut forteresse sans fenêtre . Édifiée par la crainte, elle fit de ces hommes des machines, des adorateurs de l'or .

La morale est la forteresse de la banalité . La banalité est la voie du vide . Ces hommes furent des tueurs haineux, habités de la terreur de ce qu'ils désiraient, à jamais fermés à eux mêmes, a jamais fermés à leur intériorité, condamnés à l'hypocrisie, orientés entièrement vers le siècle, pour ne pas découvrir leur voie funeste d'orgueil . Ils firent des franges à leurs manteaux, à leur livres, à leurs âmes . Ils devinrent des nains, comme le nain qui dénonça Tristan, et Iseult la blonde . Ils furent gris, gris de ténèbres et de charbon, tout foyer étant éteint pour eux . Ils furent fourmis, mécaniques . Ils s'éloignèrent de Dieu, et Dieu s'éloigna d'eux, immobile dans les cieux, de plus en plus loin, si loin qu'ils l'oublièrent, et en portèrent le deuil avec satisfaction, en clignant leurs petits yeux de connivence .

Caïn par sa révolte devint le gardien du souvenir de Dieu . Les filles de ton peuple savent réciter des histoires et savent toutes les danses, et savent tous les plaisirs . Aussi est-ce cette secrète alliance qui fut rapportée, des anges virent que des filles d'homme étaient belles et prirent pour femmes celles de leur choix . C'est ainsi que l'Esprit s'éloigna de la chair, mais l'éternité de l'homme fut, elle, amoureuse de la chair, de cette beauté qui fit venir des anges dans des mondes inférieurs . Ainsi la chair reçut-elle le parfum et l'ombre de l'éternité . Ainsi l'instant d'amour fut-il extase, lumière, et mort .

Ainsi l'homme caïnite prolongea-t-il sa race de ténèbres malgré la haine et le ressentiment de son cœur, implacablement . Ainsi l'homme et la femme eurent-ils l'immense joie d'enfanter et d'élever des enfants, contraints à cette joie, car bien des fois il eurent envie d'y renoncer, si chaque instant avait été un choix .

Dans la race des fourmis, la race de Caïn fut le seigneur et maître, car elle était déliée des entraves indéfinies que secrétait la moraline, multipliant les obstacles comme des ronces à l'homme bon de la main droite, morale du vide le sortant de la vie et de la chair par l'universalité, universalité vide réduite à l'identité des allumettes dans leur boîte . Ces hommes furent boîtes, des boîtes qui se déplacent .

Mais ce qui apparait comme une bénédiction, une bénédiction de liberté aux hommes gardiens des anciens songes, en chaînés par une loi produite par l'homme et donc étrangère à lui, et donc inhumaine, est pour toi une malédiction . Malédiction, car c'est souffrance et douleur qui entourent ton seuil et t'amènent à plaider pour Caïn . Caïn, qui envierait son sort ? N'est-il pas comme un criminel en fuite, ne porte-t-il pas le sceau et le poids de la main gauche ?

Immense joie de voir sourire la rose, et vide absolu de la direction de l'Eden . Ô fleur d'argent et d'émeraude, tu es la porte de l'Orient mystique, mais scellée . La source est scellée . Il sait et ne voit pas, pas assez . Il meurt de soif auprès de la fontaine .

"L'Éternel a crée le monde tel qu'il est : il montrerait beaucoup de sagesse si, pendant le temps strictement nécessaire pour briser d'un coup de marteau la tête d'une femme, il oubliait sa majesté sidérale, afin de nous révéler les mystères au milieu desquels notre existence étouffe, comme un poisson au fond d'une barque . "



(Araki)

Seule la couche, seul les combats nu à nu parmi l'écume des draps parfumés de nos corps te permettent de saisir, en un instant infime, la pâle lueur de l'étoile, la divine porte du ciel . Car partout tu vois et tu ne vois pas ; tu regarde, mais Ton regard, Seigneur, ne regarde pas . Homme de puissance, tu ne reçut pas la puissance de renoncer . Si seulement tu pouvais renoncer à voir, ne serait-ce qu'une heure, alors Dieu verrait par tes yeux . Mais si tu avais eu ce pouvoir, tu n'aurais pas tué ton frère .

Homme du haut désir tant désiré, ayant perdu Tes secours par sa gloire, son désespoir et sa rébellion, il doit beaucoup aimer pour obtenir le Pardon . Telle fut la sentence du Maître .

Le Maître fut doux à Caïn, en condamnant l'hypocrisie des pharisiens, en déjeunant plutôt avec le prostituées qu'avec les prêtres . Il étendit largement les deux bras . Cela ne peut être nié . Et son Père porta le crime de Caïn par le sacrifice du Verbe, faisant ce que même Abraham n'avait point fait . Par la Croix le Père plaça en Lui, en son Sein de ténèbres, les ténèbres nées de lui . Il rendit justice . En mourant je l'affirme . Telle fut la forêt obscure que mon âme a parcourue .

Dire ce qu'est cette forêt, ce qu'elle était, ce qu'elle aurait pu être, faite d'horizon enivré d'azur et d'or, et de colonnes de lumières caressant les feuilles en nuages de leurs longs doigts de musicienne . Une musique mélancolique, très ancienne, qui s'assoupit avec moi sur la mousse . Le corps nu, et la vie qui s'écoule par le sang dans une source claire .

Tel est le loup, issu de la race de Caïn, frère glacé des ténèbres, qui cherche en lui ce qui lui reste d'humain . Le chant des oiseaux, et les couleurs des fleurs sur l'entrelacs des vivants et des morts . O mon âme, reste encore dans mon corps, pour chanter encore la lumière et les ténèbres .

Que le flux et le reflux des marées emportent la douleur des hommes, et que reste le Chant . Que les vastes transitions des astres fassent entendre leur chant à l'oreille de l'homme subtil, lové au cœur des ténèbres, pendant que les grands vents dispersent les vains espoirs des hommes mortels . Que passent les printemps et que la mort ricanante fasse sa récolte, et que reste le Chant, la musique très ancienne des fils de Caïn, qui féconda la terre des larmes d'un Ange, et qui fit pardonner et reine Marie Madeleine .

Car le Chant impalpable est plus fort que l'amer béton, que l'or qui porta aux vastes horizons et fut cause de tant de crimes, crimes abominables contre des frères humains, qui plus endurcirent les cœurs que le remord de Caïn . On crut pouvoir au nom de la Loi et de la morale vendre des hommes enchaînés, on cru pouvoir au nom de la loi et de la morale tuer des hommes comme des vermines, on crut pouvoir au nom de la loi et de la morale utiliser des engins pour déplacer et enfouir des masses de corps humains, hommes, femmes et enfants, comme si la terre qui boit le sang allait enfouir le crime .

En mon nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier, avec une volonté indomptable et une ténacité de fer, le passé hideux de cette humanité pleurarde .

Les crimes de la main droite dépassèrent sept fois ceux de la main gauche, et il est vain de vouloir trancher un côté sans trancher l'autre . Les hommes de la main droite le crurent, et se blessèrent sans cesse plus profondément . Ils devinrent d'eux même une race maudite, vivant de vide sur un tas de richesses vaines . Caïn par sa révolte devint le gardien du souvenir de Dieu . Telle fut la vie de William Blake .

Le chant est plus que la vie de l'homme, même de cet homme noble, sillage sur la mer agitée .
Car le chant est le reflet et l'image du Verbe, image et reflet de l'éternité, labyrinthe de l'éternité pour la race de Caïn . Et le chant naît du foyer de l'amour .

Et je t'aime, ô éternité!

Tel fut le plaidoyer de Lancelot pour Caïn, exilé sur la rive sablonneuse et grise des mondes . Telle fut la parole de l'homme qui avait trahi son seigneur par amour, pour le frère humain qui avait tué son propre frère .

Telle je la répète à toi, mortel, pour que tu sois son héritier, tout comme moi .

La lutte contre les discriminations comme dispositif de domination III. L'étude des classifications culturelles, ou étude du "jugement de valeur".

(Hieronymus Bosch, St Jean Baptiste au désert . "Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage ")


Les deux premiers textes peuvent être trouvés à discriminations I et II dans l'encyclopédie du Souterrain .


Les propriétés idéologiques des classifications sont les suivantes : produire la "réalité" pertinente pour le Système, et produire l'axiologie (les "valeurs") qui est nécessitée par son fonctionnement...

Toute hiérarchie sociale est, d'un point de vue conceptuel, c'est à dire dans la pensée réflexive que toute société fait sur elle même, une classification, et toute classification d'objets définit souverainement ( ces critères sont à la fois contingents, non nécessaires, et volontaires, issus d'une décision qui peut cependant se masquer, se présenter comme "naturelle") des critères de classification .


La question fondamentale est donc celle des critères de classification .

Pour donner un exemple simple, la Bible classe les animaux en vivant dans l'eau, dans l'air et sur terre ; et pour ceux qui vivent dans l'eau, elle distingue par exemple ceux qui sont avec des écailles, et ceux qui sont sans écailles . Le premier critère est le milieu de vie, le deuxième l'aspect de surface . Vivant dans l'eau, le Léviathan, sans doute une baleine, est "le grand poisson pour avaler Jonas". Pour un moderne, c'est une "erreur de classification", car la baleine est un "mammifère" et pas un "poisson" . Mais ce n'est pas une erreur, car il n'existe pas de classification "vraie" au sens humain du terme . Il n'y a d'erreur que dans un système classificatoire partagé . Un de nos enfant qui dit qu'une baleine est un poisson fait une erreur . Un Hébreu d'époque biblique disant la même chose n'en fait pas, il applique sa matrice classificatoire de manière exacte . Les critères des modernes ne sont pas les critères antiques, le milieu de vie par exemple, mais la physiologie de l'appareil reproducteur et les phases de cette reproduction .

Une dernière remarque s'impose : les critères retenus sont déterminés par la visée que la société humaine qui classe pose sur les étants classés . Ainsi un peuple qui vit de chasse et de pêche usera de la classification pragmatique des anciens hébreux ; et la classification moderne, d'ordre anatomique et systématique, montre à la fois une visée d'inventaire optimal des "richesses de la Nature", et une visée d'élaboration "rationnelle" d'une arborescence, qui peu se transformer en récit évolutionniste . Une histoire naturelle dans les deux sens d'"enquête" et de "déroulement" . Il n'y a pas de classification vraie, ni meilleure en soi, mais des classifications adaptées à une visée sociale globale .

Pour fonder une classification hiérarchique -plus précisément dans la réalité logique, un seul critère déterminant doit être fixé, le principe hiérarchique . Par exemple, pour un ensemble d'objets, je peux les classer selon leur matière, leur utilité, leur poids...le choix de ces critères dépend de la perspective que j'ai sur eux . Si je suis transporteur, volume et masse sont des critères ; sculpteur, leur matière ; artisan, leur fonction, etc . Mais si je veux les classer du n°1 au n°X par « ordre d'importance », je dois fixer (au moins implicitement) un critère déterminant de l'ordre que j'établis . Une des classifications hiérarchiques les plus anciennes de l'Occident est la division du monde en Minéral, Végétal, ou Animal . Le critère déterminant est ici le degré de la possession de l'âme, ou vie (cet exemple est choisi volontairement pour son caractère dépaysant pour nous) . Après avoir défini les genres par la détermination des critères primordiaux, la classification peut définir la descente indéfinie des espèces, à l'aide d'autres critères, comme le milieu de vie ou la morphologie ; mais le principe hiérarchique reste unique .

Dans la classification sociale, ce principe hiérarchique est le critère qui légitime la domination exercée sur la société par une personne ou un groupe . Un critère déterminant, car une classification hiérarchique ne peut multiplier les critères pour être une hiérarchie .

Classer un être est conçu comme l'expression de sa nature, car la classification s'exprime par la copule "est", "c'est" . Si je dis "cet objet X est un arbre" avec un minimum d'autorité, par exemple comme botaniste, aucun homme européen ne pensera spontanément que ce qui est dit équivaut à "l'objet X est classé par ce botaniste, et probablement par les autres hommes, sous le concept d'arbre, dont je peux trouver la définition dans un dictionnaire". Un homme normal pensera que l'être de X est d'être un arbre, que cette qualité appartient à X . Il ne pensera pas que X, qu'il voit, touche, sent, est beaucoup plus intensément dans son monde que le concept "arbre", que personne n'a jamais vu ni senti . Il pensera, en se leurrant, qu'il touche "l'arbre", qu'il sait "ce que c'est qu'un arbre" . Cette perte de la profondeur de l'abîme métaphysique entre le singulier vécu et la classification conceptuelle est indispensable à la vie (à la communication quotidienne, et à la manipulation quotidienne du monde par le travail de transformation d'étant en objets utiles à l'homme), mais elle rend l'idéologie absolument aveuglante à la plupart des hommes : dans le bain de l'idéologie, l'idéologie est vécue comme nature, comme expression de l'être même, et réduit à l'impuissance le sens critique et la créativité humaine .

Pour celui qui est dans l'idéologie, il n'est rien d'autre que ce qui est donné comme étant par l'idéologie, et sa propre nature n'est que celle définie dans l'idéologie . En tant que pratique sociale l'idéologie crée la réalité, et la réalité ainsi construite confirme à chaque fois l'idéologie, car les informations reçues du milieu ne seront intelligibles que si elles s'intègrent à la classification posée à priori . Par exemple, il était impossible de penser sous le IIIème Reich que les juifs étaient exactement comme les autres hommes, tout simplement parce que toute la pratique sociale montrait le contraire . (Remarque de Arendt) . Le changement de la classification, événement qui se produit parfois dans l'histoire des sciences, est beaucoup plus lourd et coûteux que le déni de la réalité contrariante . Pour que cela se produise, la réalité contrariante doit être têtue et gênante . C'est pourquoi de tels changements sont rares et de grandes conséquences .

Et cette "nature" des choses définie par la classification idéologique possède une autre propriété cruciale : elle définit dans le même mouvement un droit implicite, une axiologie (ou classification de valeur), et des matrices de comportement socialement adaptées à l'objet . Selon la "nature", c'est à dire la classe attribuée à l'objet X dans la classification, X sera traité . Un "arbre", un "végétal" dépourvu d'âme sensitive, de sensation ne peut pas être maltraité, un "animal" si . "L'arbre ne peut pas souffrir"n'est pas d'abord une vérité expérimentale . Nous n'avons besoin d'aucune expérience pour le croire ; c'est une vérité "de nature", une vérité classificatoire . Pascal avait parfaitement raison de dire : "la coutume est une seconde nature", au sens où la coutume finit par être vécue comme nature, et particulièrement la coutume idéologique qui baigne l'exercice quotidien de la parole et de la langue dans les cultures humaines . Pour les Hébreux, le homard et la langouste sont des nourritures impures, répugnantes ; la sauterelle, au contraire, une nourriture pure et digne d'un homme noble comme Jean Baptiste . Si la sauterelle nous répugne et pas le homard, c'est l'effet sur nous de nos coutumes culinaires et pas un fait de nature humaine . Cela pour illustrer la puissance de la coutume, qui peut créer la nausée ou le désir "instinctifs" face aux mêmes aliments .

Nous savons très bien ce que signifie "être traité comme un chien", "comme un porc" . Ce qui nous choque dans le "traité comme un porc", c'est qu'un être humain soit ainsi traité, et pas qu'un porc le soit . Je parle de la règle moyenne de la civilisation . Même si la théorie moderne du droit tend à rejeter le droit de nature (ou droit naturel, le droit comme essentiellement attaché à la nature de son objet) au profit du droit positif (le droit tel qu'il est positivement posé dans les sociétés), il n'en reste pas moins que toutes nos classifications sont imprégnées de jugements de valeur, sont des axiologies . Ainsi ces classes, et donc le statut coutumier, et le droit, sont différents entre le porc et l'homme .

Un exemple caractéristique de cette axiologie implicite est que les parties des mammifères ne sont pas nommées comme les parties analogues des hommes, ou sont utilisées dans des registres de langage violents : ainsi le mufle, ou gueule, les mamelles, etc . Les trafiquants d'esclaves parlaient d'ailleurs de mâles et de femelles, non d'hommes et de femmes . L'achat, la vente, le commerce, la propriété, les chaînes, le marquage, sont des registres sémantiques et des matrices d'action socialement adaptés pour des animaux, du bétail ; c'est pourquoi les esclaves étaient jugés inférieurs de nature et traités comme tels .

Les nazis n'agissaient pas différemment, en utilisant, en transposant sur des hommes des registres de langage utilisés pour les insectes, ou le bétail, avant de transposer les techniques analogues . Le nazisme n'a pas inventé son langage et ses actions, il a transposé sur l'homme la puissance technique de destruction et d'assimilation que l'âge industriel avait développé d'abord pour les "nuisibles" . L'opération centrale qui rend possible les crimes nazis est la suppression idéologique des limites axiologiques entre "homme" et "animal", et entre "animal" et "ressource minérale assimilable par l'industrie" . Les techniques employées pour la Schoah ont été fournies par l'industrie soit agro-alimentaire (les fourgons à bestiaux), soit chimique . Le discours nazis sur les juifs pendant l'extermination est le décalque sémantique de textes issus de cadres de l'industrie chimique pour la destruction des parasites de l'industrie forestière, ou agricole, et les hommes sont souvent les mêmes avant 1933 et après, par exemple à l'IG-Farben . Si on fait l'effort de voir que les déportés sont traités "comme du bétail", comme de la "vermine", on comprendra que l'utilisation sur l'homme de techniques industrielles correspond à une extension de la puissance d'arraisonnement et d'assimilation à son entéléchie du Système vers un domaine ontologique, l'homme et son corps, (os, cuir, chair, cheveux, graisse), domaine autrefois interdit par un "tabou" .

Il semble hors de doute que la puissance lâchée sur "les juifs" aurait détruit une part bien plus grande des populations du Reich, le Système assimilant les être humains comme une matière première . Prenez garde au fait que le fonctionnement actuel du Système, sans assimiler les corps avec cette violence extrême, assimile les liens sociaux et la culture avec une force de destruction si intense que la compréhension de ce fait dans la culture est rendu chaotique et difficile .

On comprendra aussi que le courant politiquement correct qui veut actuellement donner aux animaux un statut semblable à celui des hommes ne manque pas d'arguments, mais annonce plutôt une reprise de l'extension du Système vers les hommes, par dissolution de la séparation axiologique entre l"homme" et l'"animal". Dernière remarque : rappelez vous de mes propos quand on vous dira qu'il faut examiner "sans tabou" une situation économique ou technique comme le "don" d'organe...Ce qui est nommé péjorativement "tabou"dans l'idéologie fonctionnelle n'est qu'une limite au Système .

En résumé, toute classification culturelle, implicitement, est une axiologie et ne définit pas
que des classes conceptuelles, mais simultanément des classes d'action légitimes .

Dans la culture du marché souverain, tout objet tend soit à devenir "marchandise", donc objet commercialisable, échangeable et vendable, soit à voir son existence exténuée ou niée . Toute limite axiologique qui empêche un objet de devenir "marchandise"est soumise à une pression continue, afin que le recul des limites axiologiques soit continu . Ainsi le visible tend à devenir marchandise dans sa totalité, avec le "droit à l'image" ; l'eau est déjà devenue une marchandise, malgré l'antique notion juridique d'eau "libre" ; enfin le corps humain et la mort le deviennent insensiblement, avec la vente d'organes et l'euthanasie, mort technicisée et facturée comme service . Le corps mort par contre, sans valeur, est de plus en plus soumis à crémation, annihilé, pour ne pas occuper trop de terrain urbain, qui lui est "marchandise", là encore dans la logique du Système .

L'idéologie fonctionnelle classe les étants, aveugle sur le caractère arbitraire de la classification, et naturalise la domination existante . Elle permet de faire croire que notre Système, qui court au désastre, est le nec plus ultra de l'intelligence ; que notre morale, bête comme une huître, est le résultat de la sagesse de l'histoire humaine, et toutes sortes de fantaisies et de préjugés dont s'enorgueillissent les modernes, et les rabaissent au rang des trafiquants d'esclaves dont ils feignent d'avoir grand'honte, et dont ils sont les fils .


La lutte contre les discriminations résulte d'une volonté d'établir une souveraineté sur la définition des critères légitimes de classification sociale . Les propriétés particulières des classifications sociales seront vues dans le prochain post .


Le reflet de la main gauche, la nuit.II.




Puis il a essayé d'être absolument comme les autres, mettant en toutes ses paroles et ses vêtements le sentiment du déguisement . En vain . Car déguisé pour être ressemblant, il ne faisait que creuser l'abîme . En vain les sourires, en vain les discussions sur des sujets qui ne pouvaient l'émouvoir, en vain l'égarement et l'exil incompréhensibles . En vain être conciliant et serviable avec des maîtres, pour faire avancer son dossier . Toujours un mot, un fait échappait, infime mais abyssal, fracassant tous les efforts . Ce qu'il est permis de dire à l'Université ne comprend pas l'Univers, à peine le monde de couloirs de linoléum indéfini, de couloirs sans début ni fin, de recoins inconnus, sous sols, combles-les plus intéressants avec les livres les plus abandonnés des bibliothèques- qui est le monde propre de l'Université .

J'ai connu un musulman qui voulait faire une thèse sur Avicenne dans telle faculté de philosophie ; on lui a recommandé de faire sa thèse en histoire . L'Orient ne pense pas, mais rêve . Évidemment ! L'occident est désorienté . C'est ainsi . Je n'ai rien choisi : le monde a choisi pour moi . Un monde m'a vomi, comme le Léviathan a vomi Jonas . Il ne me reste que le défi . Comme Tristan devenu Tantris, j'ai trouvé refuge dans les grands bois sombres des chevelures, dans l'over-monde . J'ai trouvé le refuge des forêts, des amitiés, des amours . "J'ai cru que tu était mon ami et je t'ai adressé la parole...". De cela veuille me pardonner, ô Suprême .

"Il n'est rien de l'ordre du mal à ce qui peut être enduré"


Hagakure.

"Il y a des moments où il faut choisir entre vivre sa propre vie pleinement, entièrement, complètement, ou traîner l'existence dégradante, creuse et fausse que le monde, dans son hypocrisie, nous impose (...)Le monde pris en masse est un monstre bourré de préjugés, rempli de préventions, rongé par ce qu'il appelle les vertus, un puritain, un poseur . Or l'art de la vie est l'art du défi . Le défi, voilà ce pourquoi nous devrions vivre, au lieu de vivre comme nous faisons, en acquiesçant . Qu'un homme cultivé puisse accepter les normes de cette époque me semble la pire des immoralités"
Oscar Wilde .

"Couronnée de lierre, et chantant le vent des forêts, telle est mon âme errante d'être porteur de malédictions et de bénédictions mêlées ; là sur le roc, je regarde les feuilles qui couvrent les larges pierres plates, sur lesquelles sont sculptés les seins des femmes . Les seins, comme des pierres, sont fascination ancienne au regard ; l'abondance passe par eux, comme le sommeil ténébreux des roches figure le sommeil ténébreux des morts, l'éternel rêve des enchanteurs séduits, et vaincus, par les fées . Seuls les rêves de l'arbre tissent les liens avec les mondes, et mes rêves et ses rêves de la végétative âme se tissent ensemble dans le secret des roches . Ainsi je suis aussi cela, créature du souterrain, amant vaincu ayant désiré le sommeil, tronc érigé comme une idole tatouée, branches gracieuses comme tes bras, feuilles avides de soleil, éternel soleil invaincu des mondes . Tu es l'arbre et je suis le lierre, je suis l'arbre et le lierre tu deviens . Un jour nous mourrons, un jour le lierre sera sec et l'arbre déraciné . Un jour ce tombeau sera le mien, un jour peut être il sera nôtre . Si je meurt le premier, je veux que tu mettes sur ma tombe des roses, des roses noires .

C'est ce savoir qui fait mon désespoir, qui me pousse à toutes les folies de l'euphorie . Au dernier jour, genoux à terre face au dragon, je regarderais la mort avec honneur, pour avoir vécu comme un être humain, un arbre, un dieu quant tu m'ouvrais les bras de tes yeux assoiffés . Oui, j'ai été un dieu car tu m'a rendu tel, et je t'ai fait déesse . Ni toi, ni moi ne furent plus là ; seulement rien de ce qui peut être compté, la totalité de ce qui compte .

Le jeu que je joue, et que tu joues, ce jeu n'est vie que par son enjeu le plus élevé, qui est mort . Amor fati est amour du destin, et le destin éternel des mortels est l'ivresse de la noire liqueur de la volupté, l'ivresse de la mort . Sans enjeu, le jeu est ténèbres, perles données aux pourceaux . Que Dieu nous conduise à une bonne mort ! Que je voie ta chair dénudée contre l'abîme grimaçant d'un crâne, que je vois les reflets des flammes d'un brasier sur tes flancs offerts . Que les entrelacs d'un tapis et les fumées de l'encens se mêlent à tes entrelacs, que le monde devienne entrelacs, Un indistinct dans l'amour .

Ton amour est fort comme le lierre qui s'enlace sur l'arbre : dans mes bras avides je saisi ta peau odorante, et je crois gagner le soleil en montant en toi . Vampire, je veux la dominer et voir par ses yeux, et goûter le goût de ta bouche et de ton âme, m'endormir en ton aisselle, parcourir tes paysages, tant en ce monde que dans les sphères de l'âme .

Et en elle par ses yeux pourtant je me vois auprès d'elle, et je suis à genoux . Ainsi, dans ma domination suis je réduit à mendier . Ainsi dans ma puissance suis-je réduit à pleurer ; ainsi dans mes pleurs je me reconnais . Les larmes sont goût du rire divin .

Vie et mort sont un : le jeu divin .

Je récitais ce poème :

"Au Bateau Ivre, "les ayant cloués nus sur les poteaux de couleur".

Polarités, non voies qui ne se croiseraient qu'au centre.
Le tantrika, comme le papillon de nuit tourne autour de la splendeur du Guru, Ange de la face. En lui il tourne, tissé de l'étoffe de ses songes, larmes rêvées de ses larmes, roues tournées de l'Hadès. Les racines des mondes plongent dans le sépulcre.

Millions et millions de roues tournées. L'imagination évoque et roule comme les varechs des fleuves les chevelures des temps perdus. L'Image crée le monde qui contient le poète. Le Songe contient l'œil qui le regarde. La poésie l'évoque. Évoquer, invoquer, introduire le Verbe dans les ténèbres. Le Verbe n'est pas compris par les ténèbres. Le Verbe en lui comprend les Ténèbres. De l'image coule la source qui noie la soif du poète.

Par le poème, celui qui invoque s'étrange à lui même, l'homme, par haut désir, élection irrévocable et par haut mal, «soleil noir de la mélancolie.» A lui même il doit revenir comme étranger, énigme en face de son propre regard. Il désire et ne désire pas ce désir qui le brise. Bien en puis mais!

Il doit désirer cette déchirure qui se creuse en son âme. Cela , le Serpent qui s'involue et s'explique à travers ses membres. Il doit désirer le destin qui le roule vers les mers hurlantes, lactescentes, éperdues. La mer n'est pas le lieu des répits.

Pèlerin sur les routes étrangères de son âme, son cœur est un hollandais volant, aux creux emplis de ténèbres, parcourues d'astres errants qui l'entraînent sur leurs orbes impénétrables. Des mondes comme des archipels, et le tournoiement blanc des corps morts, à la Lumière des lumières ruisselante et fluante par les interstices des abîmes. Stalactites de lumière, sources de lumière s'insinuant sous le socle de l'abysse.

Oh souvent, j'ai cherché les ténèbres et suivi les étoiles souterraines. La sirène est entourée de miroirs, faite d'énigmes. En compagnie du Serpent, j'embrasse la voie que j'ai suivie et je bois la source de la mer. Fait mon chemin plus rude, fermé d'entrelacs d'algues et de dragon, gueule d'enfer ; et parcouru de rocs, d'argiles, de pointes, de siphons, de vortex, d'abîmes.

Accorde moi les eaux obscures où je dépose la certitude et le doute, le oui et le non ; accorde moi la Nuit, toi qui est Lumière des ténèbres, et Ténèbres de lumière. « Je me retrouvais dans une forêt obscure, car la voie droite était perdue.» Comprendre l'étoffe des ténèbres, s'enrouler en elle comme dans une couche de fleurs et de chairs sauvages. Faire des Ténèbres l'abri du pèlerin et du sage.

Regarde et je regarde aussi, si ma vue est celle d'un mort. Je cherche et c'est ce qui importe. Car il n'y a rien à trouver. A la mort ouvre moi tes bras. A ma soif verse ton eau et ton sang, à ma faim livre ton corps, chair des mondes. A mes paroles répond par le silence qui fait taire l'ordre des mots.

« J'ai cru que tu était un ami et je t'ai adressé la parole »".

A peine a-t-elle entendu mes paroles qu'elle me regarde, intriguée . Les paroles font apparaître d'étranges visions, et une nostalgie ardente de principautés perdues . Mais vivre avec la folie et les ténèbres, avec les bras brûlants de la déesse du soleil, avec Dionysos et le Crucifié, avec cet éparpillement du monde en éclats épars sur fond du ciel avide de lumière, qui la dévore en flots d'eaux nocturnes, comment vivre ? Quel être peut sortir d'un tel enfantement ? Le délice le dispute au vertige, l'effroi à l'abandon, à l'ivresse satyrique des nymphes .

Ô déesse ! Permet l'ascension du Serpent ailé au travers du déchirement de mes yeux, de mon corps qui s'arcboute pour te porter comme la voûte étoilée, de ma folie qui se répand en moi, en pleurs et rires d'enfant, en avidité de loup, en fascination et folie de la sagesse du monde . Que la mort soit ton suprême plaisir . Que je meurs si j'ai des regrets ; que je brûle si je n'ai pas aimé l'amour .


"Bien souvent l'agent pâtit en agissant et bien souvent le patient agit sur son agent .

Ces deux choses ont une même origine et reçoivent des noms différents. On les appelle toutes deux profondes. Elles sont profondes, doublement profondes. C'est la porte de toutes les choses spirituelles."

La plus haute science de l'Âge de fer est là . Pas de blâme .

Le reflet de la Main gauche, la nuit .


La parole est comme un fin serpent qui avance sa tête, lentement, par les chemins de l'âme . Nombreux sont les entrelacs de mots, nombreux sont les serpents...Le nœud de serpents comme matière revêt la forme de corps nus . Sa tête est rouge et souillée de sang et de plumes, car il se nourrit d'anges, et d'oiseaux du ciel . Son corps est ténèbres, et fils issu des ténèbres ; il est couvert d'humus, fière corporalité des morts, et de sève, car il a tranché des racines, les racines de l'arbre du Bien et du Mal . Les arbres les plus grands meurent de la mort de leur racines .

Nul ne se lie à toi qui ne te connaisse, car il faut te re-connaître, s'impliquer vers notre origine commune . De ce qui est double je retrouve l'unité . En toi je me retrouve par ma négation, je m'affirme par ma disparition, je m'approche pour te fuir . Ton désir m'éloigne et m'exacerbe, et mon désir cruel te répugne et te fascine . Comme la lune est ton profil dans l'emmêlement parfumé de tes cheveux, comme des lunes effervescentes sont tes boucles sous ma main assouplie, et prête à enserrer . Comme le corbeau sont tes boucles où s'inscrivent des étoiles . L'épée meurtrière ne fut jamais plus rouge que ta bouche peinte . Tes seins sont lourds comme chenilles de chars . Laisse moi m'approcher au creux de ton cou, laisse moi fuir, laisse moi te serrer dans mes bras, te regarder partir, les tripes convulsées comme la murène, la face mouillée, laisse moi avaler mes larmes salées comme la mer, vivre encore l'adieu de mon amour . Laisse moi poser une fleur sur ta route comme un signe . Laisse moi voir ta peau et ton sourire qui prononce des paroles d'interdit en te dévêtant . Laisse moi prendre le lierre sous ta fenêtre, ouvre moi les mondes de ta couche . Laisse moi bafouiller des serments, et laisse moi regretter ma folie ; laisse moi te saisir et laisse moi te haïr . Laisse moi chercher sur l'estran les traces de notre passage, chercher dans l'air les images lumineuses de nos embrassements passés . Laisses moi .

Ne m'abandonne pas, pas à moi-même . Je suis à moi-même mon propre enfer et j'ai cherché mon chemin dans la forêt obscure. Je suis à moi-même mon propre enfer et je me suis cherché moi même en toi, dans les linéaments de ta peau . Je suis à moi même mon propre enfer et j'ai cherché en toi la réconciliation, et j'ai cherché en toi la rédemption des fidèles d'amour .

Et quand je ne te regarderais pas, tu dansera dans les flammes, et quant tu ne me regardera pas, je me maquillerais avec mon sang pour te faire revenir . Car c'est la ménade que j'invoquerai . Dionysos est puissance et terreur, printemps éternel et soleil invaincu des fruits d'automne, que mes dents éclatent pour en extraire les nectars . Larges narines pour saisir les parfums des mondes, et suivre les pistes, en prédateur de la nuit de l'âme . Regard découpant à l'infini les entrelacs de la forêt du monde, la forêt obscure où se perd la voie droite . Oreille tournée vers la rumeur de l'horizon et l'infime musique de la rotation indéfinie des étoiles . Oreille captant les inflexions les plus infimes de la voix avec le frisson inconditionnel de l'amour . Peau assimilant avec délices la douceur infinie de la peau des femmes . Dionysos, être cynique et cruel, et être de désir, de foi et de compassion . Dionysos, être crucifié en lui-même, à lui-même son propre enfer, tout comme moi .

Tu prononceras des noms comme un bouclier, mais ce bouclier ne te serviras point . Tu prononceras des noms comme des piliers mais il deviendront barreaux et chaînes . Le monde que tu as construit est le seul monde de la vie ordinaire, et la vie ordinaire est une prison . La prison la plus sûre est celle que tu as construit toi-même, en ton âme, sur les conseils de tes maîtres . Le monde que tu as construit n'est pas l'Univers, l'indéfinité des mondes où s'enroule ton âme . De ton âme, fantôme gracile, il te convient de l'invoquer ; de ton âme, fumée infime, il te faut faire un brasier . Cela, c'est cela même qui doit advenir réel dans la réalité .

Le monde que tu as construit repose sur les eaux ; et par cycles les eaux enserrent ton seuil, amènent en toi l'humidité des ténèbres . Pour amener dans ton monde l'écho des grands vaisseaux et des grandes aurores, le rayon des soleils des mondes entrevus, tu devras renoncer à la sécurité de ton habitation . Pour suivre ton plus haut désir, tu devras renoncer à la sécurité des flammes dans le foyer, à ces braises qui couvent sous la cendre, à ces cendres enfin qui sont la couleur du deuil . A toi-même étrangère tu rendras le devoir d'hospitalité . A toi même étrangère tu te regarderas sans faillir . Sans horreur tu contempleras ces êtres étranges qui se déroulent de ton âme .

Alors tu dois désirer sortir, piétiner les ténèbres, en porteuse de lumière et de feu . Tu ne prononceras pas de noms . Tu ne prononceras pas de mots. Je ne suis pas celui qui est cette personne, là, cet être échoué d'un désastre obscur en ce monde, tu n'est pas cette personne là, la fille de ta mère et de ton père, mais la Rose qui indique le parfum de l'Orient . La Rose qui chante par sa peau . Image nous fûmes de ce monde, image nous sommes de l'au delà de l'horizon, image des lourds vaisseaux d'encens, image du désespoir total et de l'espoir du printemps, kaléidoscope de toute vie, folie des merveilles . A nous mêmes perdus pour nous retrouver .

Ô labyrinthes de l'âme, j'ai aimé vos ténèbres, où j'ai grincé des dents . Serré, serré les mâchoires à fissurer mon regard, créature des ténèbres, de la race de Caïn, maudit et condamné à l'obscurité avec un atroce et lucide souvenir des collines ensoleillés, où mes pas me menaient, avant . Collines parfaites et hiératiques de l'âge d'or, calme, luxe et volupté des roches, des myriades d'insectes en lutte, des dryades s'offrant en sueur près des fontaines d'immortalité, qui reflétaient les images de mon âme . Perfection indicible, lumineuse, entrevue toujours et jamais saisie...j'entendais prononcer mon nom par la pluie s'écoulant sur les bras comme des cols de cygnes des forêts, mais jamais le Maître ne daigna se montrer pour une telle créature d'enfer, réduite à regarder le paradis par les yeux du Serpent . Au Serpent plus rien n'est vrai, et au serpent tout est permis, car le mangeur de poussière veut s'élever dans l'arbre, car le mangeur de poussière est frère de la femme . Comme Judas, le Serpent porte la malédiction qui fait l'être, porte la bénédiction et l'extase qui font l'être . Ainsi l'extase est-elle ensemble et joie et mort . Habitant des pierres, le serpent est frère du loup et de l'aigle .

Horrible souffrance que d'être séparé, tranché, et inguérissable blessure ; et gloire d'être en soi, d'être érigé, glorieux, vainqueur, couvert du sang de son ennemi, de son frère . Gloire de sacrifier et de boire le sang du Seigneur .

Caïn est le sort de l'homme . Plus il s'avance, plus le désert des eaux de ténèbres l'enserre . Alors Caïn recherche le lien avec l'Ennemi de son ennemi, alors Caïn cherche à atteindre le Silence éternel par la blessure de la trahison . Abandonné, il porte la morgue d'abandonner, lui . Il est le rebelle, le docteur Faust qui érige son rire et sa puissance sur un fond de désespoir . Mais ses descendants frappés d'idiotie oublierons la marque de leur origine et deviendront des bêtes de somme, vivant dans un monde de bête de somme, fait de clôtures, d'élevage, de reproduction contrôlée, de castration générale pour maintenir l'ordre de la production, pour ne pas perdre de lait et de viande avec des animaux qui hurlent à la lune . Les chiens oublieront le collier qu'il portent à leur cou, le porteront comme trophée et bijou . Les bêtes de somme rient de celui qui regarde au delà de la clôture : cela ne rapporte pas de foin . Elles rient, mais elle craignent le loup et le serpent, qui n'ont pas voulu porter le joug .

Folie que de naître à demi loup, à demi serpent, en ce monde de clôtures, de clôtures qui montent jusque sur les montagnes et descendent jusqu'aux rivages de la mer . Jeune garçon, d'une solitude infinie, âpre et amère, porté à la fugue dans les bois, incapable de se perdre même dans l'obscurité, et capable d'égarer ses poursuivants ; porté à tuer les animaux avec des armes de bois, pour voir leur sang couler et les manger, porté à se glisser dans les fougères du Nord et les maquis du Sud, ressentant le désir de vaincre un sanglier à mains nues . Porté à disparaître en forêt, en montagne, la nuit sur les lacs . Vivant dans un monde de feu, d'indiens et de boucaniers, ne trouvant de frères que dans la lecture, pleurant des heures sur la mort du Loup des mers . Récitant le nom des oiseaux du ciel, et aspirant à leur fraternité d'exilés . Enfant au totem Gullo-Gullo, animal sauvage et cruel des solitudes arctiques . Enfant remplissant des cahiers de poésies bucoliques, récitant Vigny, Leconte de Lisle, Mallarmé et Baudelaire . Tel je fus .

Puis fils d'un démon et d'une mortel , porteur d'enchantement et de l'âpre désir d'amour . La forêt obscure des labyrinthes de l'âme sera sa demeure, et il sera Loup psychopompe, et poète des fleurs sauvages, se vivant de vent auprès de la fontaine .

La nuit insensiblement deviendra une nouvelle figure du labyrinthe, et alors il connaîtra le monde, la ville . Après deux fois sept années de sauvagerie enfantine, il s'enivrera deux fois sept années, méthodiquement, parcourant des mondes étranges avec un curiosité que ne vint borner aucune limite . Cela, les merveilles de la Nuit, les figures fantomatiques du désir, quand les hommes à la face maigre et pâle révèlent les abîmes qui se creusent à l'indéfini derrière leurs masques de sérieux . Les hommes, les spirales indéfinies de leurs désirs . Les femmes, les fleuves sombres se convulsant derrière leur vertu, leur retenue . Les liens souterrains entre l'égoïsme, la cruauté, l'abandon, l'amour .

Et ces magnifiques crépuscules entrevus sur les flaques du bitume, à l'aurore aux doigts de rose . Et ces étoiles, qui surplombent nos scènes de ténèbres .

Sur ces lieux poussent les fleurs du mal : telle est la voie de la main gauche, la voie de bitume mouillé qui résonne au petit matin sous la Lune .

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova