Art et expression dans l'âge moderne, II . L'Ange paon .

(l'Ange Paon)


Le destin de l'art moderne est d'annoncer la mort du Léviathan, et de désigner les expériences qui peuvent nous mener au delà du miroir .

L'évènement palpable et perpétuel de l'inconnu, cette vie de funambule qui décrit la quête est hyper-concrète en pratique, qu'elle soit théurgie, baisers, folie, sorcellerie, goétie, donjuanisme, fornication, mystique, poésie et j'en passe. Ce n'est pas le contenu qui compte, mais sa puissance à atteindre la transgression qui accomplit
.

La question des pratiques concrètes de sortie du Système est essentielle . Il n'est pas possible de parler, et de ne pas vivre . La sagesse qui n'est pas est vécue est comme la littérature ou le musée, un dispositif de neutralisation de l'arraisonnement immédiat qu'impose la sagesse . Le caractère de la décision de construire sa vie est immédiat, même s'il est muri, et il n'est pas facilité par une longue attente . La puissance de décision doit être entraînée tous les jours, mais la décision elle-même doit se faire en sept ou neuf respirations . Le moment présent pourrait être l'instant crucial, l'instant crucial pourrait être le moment présent . La pensée peut haleter et en être meilleure . C'est le temps de survenue de la mort . Un exemple se trouve dans la vie de Jésus, quand passant au bord d'un lac, il dit à des pêcheurs : laissez là vos filets et suivez moi .

La puissance de décision et de transformation de l'art est neutralisée dans la plus grande part des dispositifs « culturels » modernes, même si pour exercer sa fonction de ressourcement dans la puissance originaire, l'art doit être placé en limite de puissance, mais à distance, comme une vipère mortelle derrière une vitre . Le musée moderne, cette accumulation d'objets sans lien organiques – ne touchez pas !- dans un espace neutralisé, est ainsi le manifeste implicite d'une conception de l'art qui le met à part de la vie, comme le zoo met l'animal sauvage à part de la vie humaine . Cette conception de l'art se montre aussi dans l'architecture avec la séparation de l'aménagement de l'espace par une logique d'ingénieur, et la présence séparée d'œuvres d'art, ainsi en France le 1% culturel, dans un concept et un budget pensés à part . Que cette manière de voir soit une profonde rupture avec des millénaires d'architecture doit être une évidence, et une métaphore de la pratique effective de l'art dans le monde moderne .

De manière analogue, le « grand roman » confit dans la naphtaline des « professeurs de littérature » est mise à distance comme fiction de la vie et des principes de vie qui s'y déploient ; l'oeuvre elle-même n'a pour ainsi dire jamais été écrite pour être enseignée ainsi . Tolstoï, par exemple, a transformé sa vie même avec son art . D'ailleurs le véritable grand roman n'est pas neutralisé, mais est une puissance effective de transformation, ou le mémorial d'une telle puissance, dans l'histoire de sa production elle même .

L'autonomie du signe, l'étude linguistique, la critique interne sont des fictions qui semblent défendre la liberté de l'artiste, mais dont le caractère fonctionnel à l'université comme sous-système ne peut être mis en doute . Le signe est triple, entre le signifiant sémantique, le signe iconique, et ce qu'il vise dans l'être, le signifié . Le processus de parole est sans cesse puissance renouvelée de transgressions des limites purement linguistiques du langage . Le signe est un processus d'ordonnancement de l'être dans le verbe, et l'exclusion de l'être de l'étude du verbe, qui semble aux grammairiens une libération de l'art des lourdes contingences du monde, est une annihilation de toute puissance d'être de la parole, en dehors de la valeur sur le marché de l'oeuvre écrite . L'exclusion de l'être est exclusion du verbe de la cité, à l'exclusion du verbe « scientifique et technique », posé comme vide de théorie ou d'idéologie – autre illusion défensive – souverain du « réel », du « concret » . La séparation de l'art et de la Cité est une mutilation décisive du processus du nihilisme .

Le nihilisme n'est pas, en effet, un processus de dévoilement du monde, une manifestation de la vérité « scientifique » nue à la fin de l'histoire, vérité triste et prosaïque, désenchantée, mais un processus d'enfermement de l'interprétation et de la vie du monde dans les fonctions de service idéologique du Système, à savoir la maximisation du déploiement de la puissance matérielle . Dit autrement, le nihilisme européen est la manifestation dans l'ordre symbolique du règne absolu du Capital sur le monde .

Le signifiant est le lien entre la voix et l'être, et ainsi la loi devient l'ordre du monde, ou la parole du sage la voie de la réalisation, et le signifiant ordonnant la vie est précisément l'art . Dans cet ordonnancement, il n'entre ni fausseté ni vérité conçues comme constats des faits . La civilisation grecque est une construction, une paiedia de l'homme, au même titre que les autres civilisations . Elle est la manifestation de la production symbolique de l'homme par lui-même .

Il n'est pas de discipline plus évidente de production symbolique par soi-même, de sculpture de sa propre statue, au sens de discipline dans la vie, que la philosophie dans sa forme originaire . Mais la philosophie universitaire le plus souvent, et par principe de fonctionnement, est la négation pratique des principes posés ou étudiés, tout simplement parce qu'ils sont toujours ou presque soit négligés, soit abordés à la fin, comme accessoires . Comme si expliquer les figures d'une danse par la parole était équivalent à savoir danser .

Le cadre de l'enseignement et le contenu sont aussi parfaitement contradictoires, très souvent . Un enseignement de masse de Nietzsche comme « hédonisme solaire » compatible avec la société de consommation est une instrumentalisation de Nietzsche comme logo culturel,comme marque de distinction pour le dernier homme . Un cours magistral de Deleuze est la négation pratique de la théorie de la pluralité égale des expressions possibles non hiérarchisées de Deleuze, par exemple . Il n'est pas acceptable que les contradictions entre la forme de l'enseignement, y compris la vie même du maître, ne soient pas éclaircies explicitement dans le processus d'enseignement lui-même, sous peine de remettre en cause la sincérité même de l'enseignement .

Cette nécessaire mise à l'épreuve de la parole par l'acte – qu'importe la puissance qui n'a pas la loyauté de passer à l'acte ? - est soigneusement esquivée dans le Système, puisque l'ensemble du Spectacle ne fonctionne que par la mise en scène de faux courages, par le spectacle des ego donné à eux même . Combien d'auteurs n'écrivent plus, combien de serviteurs font commerce et apologie de la résistance, combien d'idéologues complices font profession de dissidence salariée de grandes écoles, ou d'entreprises ? La mise en scène de la pensée dans l'univers anesthésié et placé en apesanteur idéologique du Système n'est vivable que par dans la fuite devant l'immédiateté de l'être ici et maintenant – de ce moment présent qui éternellement, est puissance d'être l'instant crucial . Cela a pour conséquence la plus lourde peine qui puisse advenir à une pensée : la pensée moderne privilégie la fiction, en particulier la fiction morale,et évite la vie - l'âpre saveur de la vie .

Dans l'art retourné à sa puissance originaire de puissance de monde, la loi en tant qu'évocation des obligations collectives est une voie de mise en réalité de la fin, la voie de réalisation de l'homme . Il s'ensuit à l'évidence que les voies de transformation ne peuvent être purement individuelles .

Ce n'est pas par simple commodités que la philosophie antique était organisée, au moins depuis les pythagoriciens, comme des communautés effectives . La philosophie antique, comme la prophétie, était en soi un projet pour la Cité humaine, et pour la vie proprement humaine qui s'y déroule . Plus précisément, seul le cynisme, en tant que philosophie des chiens, pouvait permettre la solitude . La généralisation moderne d'un cynisme implicite est le fruit de la dissolution de la Cité dans le marché libre et non faussé des hommes . Le cynisme et le mensonge sont les seules formes parfaitement fonctionnelles de pensée au présent cycle . Ils sont les formes effectives de pensée de l'oligarchie .

Mais nous ne sommes pas cyniques : nous sommes des êtres humains, qui ne peuvent vivre que de pain et de jeux .


***


Par mes propos antérieurs je crois pouvoir expliquer et justifier cette formule : l'art nécessaire de l'âge moderne est une pratique, une pratique effective, et une pratique collective . Son caractère anonyme est aussi parfaitement défendable . Je vais aborder maintenant une deuxième caractérisation : il est une transgression qui accomplit – et dans ce monde, il est la transgression du nihilisme qui en accomplit la sortie .

D'un point de vue historique, un très grand nombre de pratiques effectives d'auteurs sont des sorties de l'idéologie du Système . Dans le monde anglo-saxon, la fondation d'ordres ésotériques, si répandue, est à l'évidence une réaction au morcellement et au « désenchantement » du Système . Que l'Hermetic Brotherhood of Luxor ou la Golden Dawn soient contemporaines de la domination idéologique du matérialisme darwiniste est normal, non au plan logique, comme s'en désolent naïvement les rationalistes, mais au plan de l'humanité, ou les excès se compensent à un moment ou à un autre, parfois, dans un monde déséquilibré, par un excès inverse . Il en est de même du Spiritisme français, magistralement décrit par Guénon dans l'erreur spirite . Sans rentrer dans les détails des erreurs des spirites, il est essentiel de comprendre – par exemple dans l'optique du bon William James – que la rencontre vécue d'une vision de voyant, d'un esprit, ou d'un fantôme, au delà de tout doute raisonnable pour reprendre une formule anglo-saxonne, peut être une sortie décisive des catégories ontologiques du Système, la compréhension concrète que l'ontologie de la chose est une idéologie, une réduction de la richesse du verbe et du monde asservie à une domination effective .

Le développement des écoles de sorcellerie, comme la magick, découlent des ces œuvres . Qu'ensuite dans la magick on veuille considérer que les esprits invoqués sont des créations de l'invocateur, et non des êtres séparés, afin d'éviter de penser une angéologie et paraître plus compatible avec le Système, en renforçant le mythe moderne de la toute puissance de l'ego, ce n'est pas nécessairement essentiel . Si l'ego peut évoquer des puissances qui se manifestent comme étrangères et accomplissent des œuvres que l'ego ne peut accomplir, il n'en reste pas moins que l'ego n'est qu'une petite chose à la surface de nous-même – et que nous pouvons nous transformer, c'est à dire intégrer en nous des puissances supérieures et étrangères, accomplir une théurgie . L'homme est par essence un processus d'étrangement à lui-même . Il n' pas à souffrir d'être étranger, ou à la trouver l'étrangeté inquiétante, mais au contraire il devient à lui-même sa propre étrangeté par la force du désir qui s'écoule à travers lui .

L'apparente exaltation du narcissisme de la Magick est pure apparence et ne résiste pas à l'analyse . Dit autrement, la magie du Chaos, ou celle d'Aleisteir Crowley, ou celle d'un chamane sibérien, peuvent être présentées comme détachées de toute croyance ou de toute théologie, au contraire par exemple de la magie d'Abramelin par laquelle Crowley a initié la sienne . Mais dans le domaine de la pratique effective, l'ordre du monde des puissances n'est pas changé . Les signes et les catégories qui rendent compte de l'expérience ne sont pas l'expérience – ce que Guénon montre essentiellement dans l'erreur spirite, en précisant qu'il ne nie pas les phénomènes dans l'ensemble, mais leur interprétation par les spirites .

Les courants spirites, magiques ou wiccans, si puissants dans les milieux littéraires ou artistiques depuis le XVIIIème siècle ne sont nécessairement des actes de résistance consciente à la montée en puissance du nihilisme – au contraire, par exemple, des pratiques de Victor Hugo, consciemment hostile au règne du matérialisme – mais ils le sont de fait . Il en est de même des courants plus mystiques et contemplatifs, liés ou non à la prise de stupéfiants, comme chez Henri Michaux ou Aldous Huxley . Il est possible d'y ajouter le puissant courant ufologique, qui offre l'avantage d'être au fond compatible avec l'idéologie racine .

Toutes ces pratiques, et ces enquêtes, sont des manières de remettre en cause l'extrême régularité des actes et des faits que produit le Système, le fait de pointer des états de l'homme, ou des étants qui ne peuvent entrer dans les jolies petites cases vides que le Système propose au monde .

L'ontologie du Système n'est pas une sphère de cristal lisse, sans prise, et impossible à percer . Elle est entourée de nuit et d'abîme, et la nuit et l'abîme se manifestent dans les interstices . Telle est la première transgression .


***


La deuxième transgression est celle de la formation et de la défense de liens incompatibles avec le Système . Pourquoi, alors que les fichiers se multiplient, les hommes sont-ils en masse les uns aux autres inconnus ou hostiles ? Sinon parce que savoir de l'autre et lien sont un, parce que chez l'homme connaitre quelqu'un est être lié à lui . Parce que le Système s'assure le monopole des liens, comme il s'assure le monopole de la violence légitime, face aux individus atomisés, séparés les uns des autres .

Pour prendre un exemple frappant, la langue maternelle est traditionnellement un facteur d'union et de vie des communautés humaines . C'est pourquoi dans le Système, elle est à détruire, pourquoi tant de langues dites « régionales », ou « allogènes » ont été consciemment détruites, pourquoi les cadres du Système non anglophones sont incités à ne pas faire de sentiment avec leur langue et d'adopter cette langue neutre et fonctionnelle qu'est « l'anglais international » . Le mépris sensible porté aux arts de l'écriture, l'ignorance de la langue comme chair et comme poésie, participent de la direction fonctionnelle de neutralisation du langage comme puissance de lien . C'est pourquoi plus que jamais les poètes doivent se souvenir de leur langue, et faire les invocations aux mânes et aux dieux des communautés .

Il n'est pas possible d'être seul sur une voie telle que celle du Hagakure, car une telle voie est une voie du serviteur du seigneur . Sans seigneur, tôt ou tard, celui qui aspire à la noblesse du vassal ne peut que désirer la mort . Mishima a désiré rétablir la seigneurerie de l'Empereur, puis s'est suicidé suivant le suicide rituel, et cela est inévitable dans cette voie . Il n'est pas possible de désirer la noblesse du vassal sans seigneur digne de ce nom, et de manière analogue, il n'est pas possible d'être fidèle d'amour sans Dame digne de ce nom, sans évidente princesse .

Dans le monde moderne il n'est aucun seigneur digne de ce nom en principe, puisque que le lien pensé comme calcul économique à base individuel, modèle du lien posé comme symétrique et conditionnel dans le Système, est la négation du lien asymétrique et inconditionnel archétype lui-même du lien traditionnel . C'est pourtant seulement le caractère inconditionnel du lien qui permet la transgression de l'humanité qui accomplit, qui fait du lien une puissance de transformation . L'amour est une puissance de dépassement y compris pour la guerre – que ce soit homosexuel dans le bataillon sacré de Thèbes, ou hétérosexuel dans la courtoisie du Moyen Âge . Et la réalisation de l'homme est le dépassement de l'homme, car l'essence de l'homme n'est pas acte, mais puissance .

Le lien inconditionnel seul permet le dépassement de la limite du don . Ce lien est essentiellement le lien au Dieu personnel dans l'adoration des amants de Dieu, adoration qui fait leurs délices, avant de devenir eux même Dieu comme ils le sont en puissance . Aimer est une reconnaissance, c'est à dire la reconnaissance dans l'être de ce qui, dans l'intime de l'âme, est en puissance .

Au contraire l'ego présent est fait de chaînes . Cet ego se met en scène envers lui même comme identité, et est assuré de son identité par le Système, qui a développé à un point jamais vu dans l'histoire les processus d'identification, c'est à dire d'asservissement à une reconnaissance définitivement fixée comme fonctionnelle .

Aimer est une transgression des frontières de l'ego, ego fonctionnel et assuré comme sous-système du Système général . Aimer est ainsi explication de soi comme étant constitué d'implications, une connaissance de soi comparable à la gnose . Tu me donnes les délices les plus puissants de la vie, et tu transporte mon être vers des mondes qu'il n'avaient qu'en puissance – tu me fais amant par le cercle de tes bras m'appuyant contre tes seins, homme par la puissance de ton souffle et par ton plaisir, poète par la puissance de ton regard . Et ainsi ma gratitude est comme la mer, et ne peut recevoir de fin . Il n'est rien que je puisse refuser, et tout soin que je puisse apporter à ton corps, ou à ton âme, n'est jamais humiliation, mais immense plaisir de donner comme on a reçu des grâces – et ton plaisir est mon plaisir .

Le processus de fin'amor est un processus de constant débordement, une figure originaire du Graal comme corne d'abondance, transgression sacrale de l'ordre borné du monde, une voie de régénération cyclique accomplie dans la réalité nue .

L'homme est quelque chose qui doit être dépassé . L'ego est quelque chose qui doit être dépassé . Les mécanismes de défense de l'ego sont des mécanismes de défense d'un sous-système fonctionnel, donc de fait sont des mécanismes qui participent de l'asservissement . Il ne s'agit pas de défendre l'angoisse et la psychose, mais de dire que l'angoisse est la brûlure originaire de toute révolte, comme la souffrance est la marque de la séparation d'Adam . La limitation psychique ou chimique de l'angoisse n'est pas seulement un confort individuel, mais la confortation de l'ego tel qu'il est, la réduction de sa puissance de transformation . De même, l'inflation de l'image de l'ego dans la psychologie du bloom est un mécanisme de défense, car se la jouer libre et tout puissant permet aussi de se la jouer heureux, même si une certaine misère de cette joie ne cesse de suinter le long des murs, comme la joie un peu forcée des pauvres dans un parc d'attraction, joie voilée et dévoilée dans la figure du clown triste .

Le traitement médical massif de l'angoisse est ainsi strictement parallèle aux renforcements du Système, et de ses rigidités . Plutôt que de prêcher la paix, nous prêchons la guerre intérieure, l'intensification des contradictions qui est comme le souffle de la forge des aciers nouveaux de l'âme, au crépuscule du Système . Les hommes fragiles peuvent en souffrir, mais on ne fait pas une telle charge de cavalerie avec des nuances, on la fait comme Nietzsche, avec un marteau – le marteau d'Hadès . Et si certains se font prendre par le martèlement des sabots, tant pis pour eux .


***


La compréhension de l'articulation entre la structuration psychique individuelle du bloom et le contrôle psychique de masse au sein du Système néo-totalitaire me permet de finir ce texte, dédié aux voies de la transgression qui accomplit, par la puissance érotique de transgression .

La fascination moderne pour l'érotisme mérite une attention toute particulière, d'autant qu'il est évident que le point de cristallisation le plus puissant de l'érotique est dans le Système la notion du consentement érotique . Il est très rare que l'on remette en cause le consentement de la caissière, alors que le consentement de la prostituée ne cesse de revenir en discussion, c'est à dire en formulation idéologique . Le salarié n'est pas plus consentant à son exploitation, le plus souvent, que la prostituée . Si le salarié gagnait sa vie sans travailler et n'avait pas la contrainte de la faim, il est peu probable qu'il remplirait bénévolement sa fonction de rouage de la production .

La contrainte du salariat s'appelle contrat de travail ; la contrainte de la prostituée esclavage et exploitation quelle que soit sa forme . Pourtant la logique libérale elle-même ne semble pas justifier une telle aversion, et de si sévères prohibitions, puisque dans un cadre de travail social la prostitution, ou travail des « assistants sexuels », pourrait par contre être autorisée, voire remboursée par les mutuelles .

Virginie Despentes par expérience reconnaît un plaisir sexuel dans ses œuvres de prostitution, et Marcela Iacub fait remarquer que l'on use du terme de sidération pour expliquer que des êtres humains puissent, sans contrainte, accomplir une série d'actes finalisés aboutissant à des relations sexuelles qui seront considérées comme un viol . Il existe des femmes fascinées par la prostitution, parce que le cadre de la prostitution leur permet de se plier sans se diviser et se culpabiliser à tous les actes sexuels sur lesquels elles fantasment inlassablement . Ainsi, elle en viennent à penser que la prostitution leur permettra d'accomplir l'expérience sexuelle dont elles ressentent le besoin sans engager de clarification de leur désir ou de leur volonté . Elles pourront se plier au désirs d'hommes sans perdre leur estime d'elles-même dans le cadre du Système .

Il y a un risque de perdre son estime de soi dans le Système, en effet . L'angoisse du bloom devant la violence du désir n'est pas seulement la peur de la violence, mais peut être aussi l'angoisse puritaine de se découvrir jouissant d'être objet de désir, jouissant d'être un être sexué dépassé par son désir, et de ressentir une humiliation de sa certitude de liberté par la puissance du désir, car l'homme au mieux veut ce qu'il désire, mais ne désire pas ce qu'il veut . Si le pauvre désirait ce qu'il veut, serait-il humilié par le luxe des riches ? Et les riches aimeraient-ils le luxe s'il n'humiliait personne ?

Cette jouissance effective, irrépressible, peut lever les inhibitions un temps, et permettre un comportement incompréhensible à postériori à soi-même – telle cette femme fermant les yeux en souriant, ou cette femme timide, ivre, suçant publiquement un homme en riant à gorge déployée à chaque interruption - et la vérité du consentement peut être niée, transformée en sidération, et en folie passagère pour être intégrable à sa personnalité « normale » .

Marcela Iacub note la possibilité indéfinie d'élargir cette notion de sidération, et la volonté de répression que l'on peut y introduire . Il importe de comprendre que d'avoir vécu l'irruption obscure d'un désir perçant les défenses de l'ego ne permet que très difficilement un retour à l'équilibre, au contrôle du désir . Dans les bas-fonds de l'antiquité, Catherine Salles note ainsi l'expression intense du désir de certaines hétaïres, et leurs absences de limites, telle celle-ci offrant son corps à tous ses invités pour son anniversaire . Et il me paraît hors de doute que dans certains cas, cette déstabilisation est la part la plus puissante de certains traumatismes, survenant après un feu du désir . Le trauma résultant de la contradiction impossible à intégrer entre l'ego conscient et le comportement découvert, comme au spectacle de soi-même . Les structurations puritaines de la personnalité, typiques du « féminisme répressif » (Iacub) n'y résistent pas .

Cette angoisse du savoir de son désir se transforme en angoisse du « viol », angoisse qui ne peut se comprendre rationnellement, même si elle peut être très rationalisée, très présentée « sciences humaines » . Cette angoisse irrationnelle se montre par exemple avec des « statistiques » d'agression sexuelle complètement manipulées, comme le montre Marcela Iacub . Car il est des personnalités puritaines que tout désir agresse . Cette angoisse sociale est très comparable à la haine des sorcières nues chez les hommes membres du clergé pratiquant l'inquisition, et à leur obsession signalée de la luxure . J'ai été personnellement témoin de manifestations de haine puritaine de la femme de la part d'un homme très introverti et vertueux, en état d'ivresse, envers une jeune femme timide possédant tous les appas de son genre, et accusée sans aucune raison d'avoir une avidité sexuelle excessive . La peur de la puissance déstabilisante du désir se traduit souvent en haine ou en rage – en définitive, en projection de haine sur l'objet de son désir .

Dans l'anthropologie du Système, on désire ce que l'on veut, et on veut ce que l'on désire . L'ego du bloom est un, et souverain, du moins le bloom veut le croire . Son ego n'est pas le nœud, le lieu de croisement et d'équilibre fragile de forces contradictoires qui peuvent le balayer en un instant – cette vérité est abîme à l'homme moderne . Selon cette idéologie de la volonté, il n'est pas possible de désirer de manière brûlante ce que l'on ne veut pas, ni de vouloir ce que l'on ne désire pas . Pourtant, il est banal de désirer ce que l'on ne veut pas désirer, d'être par exemple entrainé contre sa volonté vers l'homosexualité ; il se produit alors une transformation qui va faire de la division intérieure de celui qui se découvre en désir homosexuel une unification, et faire de lui « un homosexuel », par exemple .

Il est banal de désirer de l'autre un désir violent, et une contrainte de son désir . Virginie Despentes note que beaucoup d'hommes modernes ne veulent pas savoir ce qui les excite, et souvent il s'agit de transgression du consentement, que ce soit par un lien ritualisé, ou par la transe, c'est à dire par des formes de possessions . Il faut une décision puissante de détachement, d'abandon, pour pouvoir se laisser prendre ainsi – et pour cette raison, Catherine Millet ne doit pas être trop sévèrement jugée .

La transgression du consentement est la transgression de l'ego, et ainsi la mise en scène de l'asservissement de l'ego peut être une libération . Libération, transgression qui accomplit, que la pratique traditionnelle du lien, que le désir d'être lié et livré sans défense au désir d'autres hommes ou femmes . Gardner, dans le livre des ombres, lie la wicca à la sorcellerie érotique liée ; et le sexe collectif des rencontres de pleine lune est aussi, de manière analogue, une levée des limites de l'ego . Ces considérations, je le crois, expliquent la présence souterraine mais permanente du complexe sadomasochiste tant dans l'érotique que dans l'esthétique modernes .

Quelque part, cette voie de transgression ne peut être accomplie que par ceux qui décident, qui veulent pour le désir même contre leur volonté – qui préfèrent le débordement à la tenue . Mais celui qui possède cette puissance est par excellence un serpent noir, un être qui confronte les autres à leur propre désir, une liaison dangereuse – le frère de l'Ange Paon .

Il est clair que ces quelques mots ne sont que peu de choses sur un sujet aussi large, sur lequel beaucoup est dévoilé, et sur lequel il reste tant à chanter . Mais moi, je m'arrête ici . Car il ne peut être dit trop de mots sur tous les sujets, afin qu'il reste des fleurs au voyageur, le long des chemins .

Vive la mort !

Expression, art et expérience du monde .

(Miroslav Tichý.)


L'homme repose toujours en d'autres mains que les siennes . La plupart des hommes l'ignorent – mais celui qui aime lui, le sait . L'homme pense toujours par des structures qui le produisent comme sujet et qui se voilent, ou plutôt que le sujet voile pour s'auto-apparaître comme sans ombilic, comme originaire, comme libre et sans cause . Et pourtant toujours sa vie repose sur d'autres mains, voire sur des mouvements qui lui échappent . Toute la machinerie de son corps accumule lentement les erreurs, accumule comme la mer les galets sur la plage la rumeur de la mort . Il l'ignore, dans un monde qui ne cesse de masquer les solidarités et les dépendances, qui ne cesse de déposer les noms des frères dans l'anonymat – qu'importe qui me transporte, me donne à manger, me donne chaleur et lumière - mais il ne pourrait pas vivre un instant sans le travail des autres qui maintiennent la totalité de sa vie .

Le Système masque les dépendances entre les hommes, parce que les dépendances vitales ont toujours été les sources de liens . Je suis lié à mon père et à ma mère, je suis lié dans un clan à celui qui forge mon épée – homme dont je connais le nom, les ancêtres, qui me connaît et qui fait une arme qui porte elle aussi un nom . Je suis lié à mon chat parce qu'il chauffe mon coeur et ma couche . Le Système est une puissante machine à trancher les liens, à trancher la mémoire et la tradition . Il l'est par soif de pouvoir : les hommes de pouvoir dans le Système veulent le monopole de la dette, veulent le monopole du lien, non par justice ou réciprocité, mais pour que tous soient esclaves sans recours, sans solidarité ni entraide entre eux . Le Système veut que l'homme asservi soit loup pour l'autre homme .

Et dans le Système, on prêche la non-violence, non par esprit de justice, mais parce que les hommes du Système ne peuvent garantir le monopole de la dette, le monopole du lien qui fait l'humain – l'endettement auprès d'un frère, la dette d'honneur, de souffle et de sang, la dette d'amour et de désir des amants – que par le monopole plus visible de la violence légitime . Le Système aime les gardes sur-armés et les citoyens désarmés, non-violents et pacifiques . Les hommes sans dette d'honneur, des hommes qui ne se rendent pas justice . « Ne vous rendez pas justice vous-même », tel est le langage de l'homme résigné, domestiqué .

L'homme qui appelle à la fondation d'un clan en ce monde n'est pas nécessairement un homme assoiffé de puissance, un homme cruel . Un clan n'est pas une tyrannie . La forme la plus sacrée, la plus élitiste, la plus hiérarchique de toutes les formes d'une société humaine est celle des douze preux de la table ronde, pairs, c'est à dire égaux, libres absolument, si ce n'est de dettes d'honneur et d'amour entre eux, et celle qui a entendu ces paroles : que celui qui veut être le plus grand soit le serviteur de tous . Arthur, croisant Lancelot et Guenièvre nus, endormis dans la forêts, ne commit pas de meurtre, mais fut pris d'une tristesse qui fit la tristesse de Lancelot . L'hommage rendu au roi n'est pas rendu au corps de l'homme qui est Roi, mais au Chakra-Vartin de l'Inde, à Mog Ruiz chez les Celtes : au serviteur de la Roue .

En vérité, il n'est pas de plus haut titre que cela : le Serviteur de la Roue . Et la Roue est la table ronde, les cycles des temps et des saisons et leurs centres, c'est à dire l'alliance indissoluble des couleurs, des parfums et des musiques des mondes autour de la rotation, du tourbillon, de l'aspiration unique au plus Haut désir . La Table ronde dans son essence même de cercle cosmique est l'union des opposés vers le Haut désir . Elle est par essence le oui donné au don du monde, et le signe essentiel de reconnaissance de l'Ange rebelle, le signe de sa filiation et de sa dette . Elle n'est ni la réduction simpliste à la discipline démocratique, ni l'autorité despotique d'un homme .

Être serviteur de la Roue est savoir que les cercles n'auront jamais de fin, qu'aucun mortel ne peut espérer d'autre victoire qu'une bonne mort, et un souvenir dans les chants des bardes, auprès des feux d'hiver et des feux d'été . Le Roi est serviteur de la Roue, et le Barde est serviteur de la Roue, gardien du sang et du souffle des temps passés, qui sans lui disparaîtraient des pensées des mortels . Goethe écrit :


Infini.


Tu ne saurais finir, et c’est ce qui fait ta grandeur ; tu ne commences jamais, c’est ton sort. Ton chant tourne sur lui-même comme la voûte étoilée ; le commencement et la fin sont toujours même chose, et ce que le milieu amène est manifestement ce qui est encore à la fin et qui était au commencement.
Tu es la vraie source poétique des plaisirs, et flot sur flot émanent de toi sans nombre ; une bouche toujours prête aux baisers, un chant cordial qui coule doucement, un gosier que la soif irrite sans cesse, un bon cœur qui s’épanche.
Je consens que le monde entier s’abîme ! Hafiz, c’est avec toi, avec toi seul, que je veux rivaliser. Que plaisirs et peines nous soient communs, à nous, frères jumeaux ! Aimer et boire comme toi sera mon orgueil, sera ma vie.
Et maintenant, animée de ta propre flamme, résonne ô chanson, car tu es plus ancienne, tu es plus nouvelle
!

Les anciens vikings pensaient que toute guerre de l'homme était une fuite devant les crocs d'un loup, était perdue d'avance, et que la seule grandeur était de combattre en son temps, sans s'appuyer sur un espoir faux et menteur, l'espoir d'une fin, d'une lutte finale . Ce genre de discipline ascétique de la pensée est de règle dans les civilisations traditionnelles . Le mépris des normands pour l'espoir se retrouve tant chez Epictète, avec sa clarté sur les choses qui ne dépendent pas de nous, que dans le Hagakure : la mort est l'essence du bushido .

La liberté n'est pas donnée, et au cœur du plus dur esclavage, savoir que l'on combat est le baiser du vent que nul ne peut saisir, de cette liberté qu'aucune main ne peut contraindre, comme aucune main ne peut contraindre le cœur de la jeune femme ou l'écume de la mer .

La vérité du monde moderne est l'esclavage et l'illusion . L'homme de l'illusion se la joue libre à chaque pas titubant . L'homme est un producteur d'illusion, il est dans le monde moderne la forme individuelle du Spectacle . L'ego est complice du Spectacle, et non victime ; car ce que la propagande martèle, c'est ce que chacun veut croire . Croire être libre, croire prendre des décisions, est la règle des rouages du Système, même quand on est un chômeur inscrit au pôle emploi, même quand on est un bureaucrate en retraite après 40 ans au même poste, à crever dans une maison de retraite rurale parfaitement fonctionnelle à cet usage, avec petites marches, ascenseurs, insonorisation, personnels médicaux, télévisions en boucle indéfinie, portes doubles-battants aisées à bloquer pour les brancards et les chaises, chambre froide en sous-sol . Tout est écrit dans l'ordre même du sous-système, et pourtant les rouages veulent croire en leur liberté, veulent croire que celui qui rentre dans une maison de retraite a une autre perspective que le traitement administratif de son agonie puis de son corps, et l'ensemble des industries que ces fonctions standardisées représentent .

Et même par la loi, nul n'est libre d'y échapper . Nul ne peut être assuré de mourir tranquille, loin des standards de mort du Système, en soins palliatifs, où la douleur est théoriquement annihilée . Mais je souffre, je suis souffrance, et il faudrait me tuer l'âme pour me le faire oublier . De plus, nul ne peut choisir d'être enseveli en dehors des lieux réservés, ou si peu . Nul ne peut être brûlé sur un bûcher public, afin que les amis y dansent et s'y embrassent, et les bardes chantent . L'ordre du Système, insensiblement, a enseveli la vie humaine dans le silence d'une chute de neige, d'une glaciation anesthésiée . La liberté qui n'est pas un combat, une souffrance, est illusoire en cet âge . La savoir qui libère est connaissance des liens invisibles qui se multiplient ; il est aussi creusement de l'angoisse d'enfermement . L'homme fuit la douleur ; et l'Ecclésiaste énonce, fatal : qui augmente le savoir augmente la douleur . C'était vrai alors, et c'est plus que jamais la vérité nue .

Pourtant il est bon d'augmenter le savoir, car il est bon d'augmenter la douleur . Le Hagakure dit : il n'est rien de l'ordre du mal à ce qui peut être enduré . La douleur de la compréhension du monde est la source la plus puissante et la plus profonde la révolte . Cela fait tant de mal d'abord, et cela fait ensuite tant de bien ! Dans la respiration il y a deux grâces, aspirer l’air et s’en délivrer ; l’un oppresse, l’autre soulage : telle est la vie et son merveilleux mélange . Remercie Dieu quand il te presse dans les serres de l'angoisse, et remercie-le quand il te délivre . Il te délivre des mensonges du monde, des ondes de la faveur du siècle . Car c'est du temps perdu que celui qui n'est pas passé à t'embrasser, à parcourir tes paysages .

Il est meilleur d'être le pauvre Roméo, en grand péril de mort, dans les bras de Juliette, que le plus puissant des Capulet, enfermé dans la solitude et l'or . Car le lien des amants est comme le lien de l'homme sacrifiant et du dieu morcelé, un lien du donner et du recevoir, de recevoir grâce sur grâce . L'amant et l'aimée peuvent se donner inépuisablement des mondes, par l'ouverture de leurs mains . Il est heureux celui qui pourrait mourir pour quelqu'un, c'est aussi la voie la plus claire du vassal . Il n'est pas plus haute grandeur pour le mortel que de donner et recevoir la vie, recevoir la vie que donnent tes yeux noirs et ton souffle embué de rosées éternelles, et donner ma vie au culte que je veux te rendre au plus profond de mon cœur, malgré toute la dispersion des mondes et des désirs . Goethe écrit à ce sujet :


Bienheureuse ardeur .


Ne le dites qu’aux sages, parce que le vulgaire est disposé à la moquerie : je veux chanter le vivant qui cherche la mort dans la flamme.
Dans la fraîcheur des nuits d’amour, où tu reçus la vie, où tu la donnas, une étrange impression te saisit, à la clarté du flambeau tranquille.
Tu ne restes plus enfermé dans l’ombre, et un nouveau désir t’entraîne vers un plus haut hyménée.
Nulle distance ne t’arrête, tu viens, tu voles, enchanté ; enfin, amoureux de la lumière, papillon, tu es consumé.
Et tant que tu n’as pas obtenu de mourir pour renaître, tu n’es qu’un hôte obscur de la terre ténébreuse
.

Ces paroles sont à ruminer, comme la mer rumine au pied des falaises sur les siècles des hommes . Mourir à l'illusion moderne est une bonne mort . Certains royaumes de ce monde de mort ne sont visibles qu'à celui qui est déjà mort, et qui habite le monde comme un spectre . Hamlet en est une figure, mort au spectacle de la bonté des hommes par la découverte du meurtre de son père . Les viandes du repas d'obsèques ont été servies froides au banquet du mariage...Hamlet a vu le miroir du Spectacle des convenances se briser devant ses yeux, et ainsi il sait : il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark...comme il y a quelque chose de pourri au Royaume de la Démocratie, de la Science et du Progrès . Il y a dans ce monde de Liberté une odeur de rance, une odeur de vieux, étouffante – une odeur douceâtre de cadavre .

Être ou ne pas être...C'est d'endurer le mal qui ouvre à Hamlet le chemin de la métaphysique et lui rend les morts visibles . Le narcissisme est à l'être ce que l'aveuglement est au visible, il rend inapte à effleurer l'être infime, pour ne pas dire à aller résolument au fond de l'inconnu . Une telle voie est une voie du désespoir, mais ce désespoir n'est pas une tristesse ou une mélancolie, il est juste l'abandon des illusions du Spectacle issu du monde des hommes . Ce dés-espoir est l'ouverture de la source de puissance de l'être au fond de l'homme, une source qui frappe comme la foudre . Ce dés-espoir est le tigre que l'homme noble doit chevaucher .

L'expérience existentielle de l'homme moderne né pour les plus hautes puissances de félicité, et réduit à la fonction d'un monde à la fois écrasant et vide, c'est l'expérience du bloom . Le bloom est l'homme a l'ego spectaculaire, qui vit le vide du monde moderne comme s'il était plein, et comme si le Spectacle était une métaphysique . Il est le monde du comme si, du ou bien ou bien unidimensionnel comme figure de la liberté, il est l'apparence de vie heureuse d'un monde de mort . L'expérience du bloom est l'expérience d'Hamlet, celle de la rupture du miroir .

Le pantin qui a regardé derrière le miroir une fois ne peut plus jouer le jeu sans le souvenir de l'abîme, sans le creusement de l'angoisse . Le fond du désespoir est le fond de l'inconnu, où se trouve les puissances des mondes nouveaux, l'or des printemps . Nous parlons d'être, non de mythe ou de rêve . Toute évocation, toute parole n'est pas une pure question de mots . Le signifiant est le lien entre la voix et l'être, et ainsi la loi devient l'ordre du monde, ou la parole du sage la voie de la réalisation . La poésie est la métaphysique en érection, et la métaphysique et la révolution sont un, sont la négation de la négation, la négation du nihilisme . Si seul un dieu peut encore nous sauver, nous devons périr, ou être des dieux . Le dieu parle, et le signifiant ordonnant la vie est précisément l'art .

S'il peut y avoir aujourd'hui l'avènement d'une esthétique, c'est la recherche de l'expression de ce dicible de l'indicible du Système . Il va falloir trancher entre deux orientations de l'art, une qui est une intensification du Spectacle, et une qui s'en détache et brûle ce qu'il a adoré . Ainsi Hamlet fait jouer une pièce pour faire affleurer la connaissance du crime, et ainsi l'art peut manifester le crime général, impersonnel, qu'est le Système . Shakespeare use du théâtre comme d'un dévoilement, et les voiles de l'art peuvent devenir les voiles noires qui annonceront la mort du Système, mort qui de toutes façons aura lieu, avec ou sans les hommes . Le destin de l'art moderne est d'annoncer la mort du Léviathan, et de désigner les expériences qui peuvent nous mener au delà du miroir .

L'évènement palpable et perpétuel de l'inconnu, cette vie de funambule qui décrit la quête est hyper-concrète en pratique, qu'elle soit théurgie, baisers, folie, sorcellerie, goétie, donjuanisme, fornication, mystique, poésie et j'en passe. Ce n'est pas le contenu qui compte, mais sa puissance à atteindre la transgression qui accomplit .

Comme dit Nietzsche : frères, nous avons l'arc – la corde – la flèche – et peut être : le but .

Vive la mort !

Pont oriental – occidental, comme cercle de l'origine et de la fin . Collage sémantique, à Hafez .

(FB boobs)



Ces textes ne sont pas revendiqués par un nom ou un prénom ; sont tissage de fils au gré de la Lune. La parole des sages produit de l'Être. Puissent-ils, en un collage, et orientés vers la seule unité qui vaille, être une gifle aux impuissants qui prétendent à une rente au nom du « droit d'auteur », auteurs qu'ils piétinent et aspirent comme des vampires .

À Hafiz . A Goethe . A Guillaume d'Aquitaine . A Shakespeare . A Bulatovic . A toi .

Ce que veulent tous les hommes, tu le sais et tu l’as bien compris, car, de la poussière jusqu’au trône, le désir nous tient tous dans sa rigoureuse chaîne .

Les hommes croient vouloir ce qu'ils veulent, mais le sage sait que le désir veut, et non l'homme qui se rêve fondateur .
L'homme est poussière, et son ego est poussière de poussières .
Le sage contemple la vacuité comme une mer au soleil du grand midi .
Un autre sage, ô rose des délices, désire le désir, et ne veut ce que veut le désir .
Il veut le désir, même quand le désir est vin de tristesse et de mort, car ce vin de tristesse est comme le soleil qui fit brunir la Sulamite .
C'est là ta sagesse, ô Hafez ! Elle t'a choisie . Quel mortel peut prétendre la partager ?

Cela fait tant de mal, tant de bien ensuite ! Et le bien ne saurait être mesuré au mal .
L'homme n'a pas plus de pouvoir sur lui-même que sur les faces mouvantes de la lune dans la brume des tempêtes d'hiver . Il naît tel, vidé de sève, de sang et de souffle, déjà mort, ou avide de vent comme le loup, être de tempête, de la race des bardes et des sages . Empédocle mit son cœur dans la haine insensée . Qui pourrait s’en défendre ?

La vie doit-elle être sacrifiée à la crainte du mal ? Le feu peut-il vivre de craindre la cendre ? C'est là le vœu secret des âmes pas assez hardies, ou de ces ailes puissantes, luisantes d'étoiles, que le feu terrestre ne dévore pas d'une douloureuse jouissance . Que l’un s’y rompe le col, l’autre persiste hardiment . Telle est la race des hommes, telle est la race des saints, telle est la race des poètes, ô Hafez .

Maître, pardonne-moi ! La sainteté ne m'a pas choisie, mais le sang qui s'écoule vers la terre . Tu sais que souvent je m'aventure, quand elle entraîne les regards après elle, marchant près du Cyprès .
Son pied rase la terre comme des racines menues, et caresse le sol sans s'y fixer ; son pied est frère des refuges des déserts .
Ô nulle part sur terre je ne pourrais trouver la paix, si mes pas ne se placent dans les signes de tes pas .
Aujourd'hui je suis triste jusqu'à la mort, car je regarde les étoiles sans toi . C'est cette tristesse éblouissante qui est la face cachée du Soleil, ô Hafez !

Maître, pardonne-moi ! La sainteté ne m'a pas choisie, mais le sang qui s'écoule vers la terre . Pourtant je suis fils de la Terre et du Ciel étoilé, et je meurs de soif et je défaille au souvenir de tes baisers .
Qu'importe d'avoir un ciel que l'Ange et le Dragon ne parcourent pas, comme les mains brûlantes parcourent la peau caramélisée .
Qu'importe d'avoir une terre, si ton souffle n'y est pas la brise parfumée s'écoulant des montagnes de l'horizon sur nos corps emmêlés !
Qu'importe la Splendeur visible, si le soleil intérieur ne me fait pas fermer les yeux .
C'est ce que tu enseignes, ô Hafez .

Son salut nous effleure comme un léger nuage, son haleine, comme une caresse de la brise orientale.
Nous sommes pressés d’une vague de brume et de désir, lorsque, anneau par anneau, sa brune chevelure déploie sa richesse et qu’elle enfle ses ondes et frémit au souffle du vent .
Elle est l'aile du corbeau de l'Orient, le reflet de l'Ange paon . Elle est celle qui veille au delà de la mer .

Puis le front blanc brillant, et ses épaules frémissantes comme le saumon sautant les chutes se découvrent, pour enlever toute aspérité de ton cœur ; elle dit les mots, et une chanson joyeuse, sans naissance, arrive à ton oreille pour bercer ton esprit .

Et qu’ensuite la rose de ses lèvres s’anime avec une grâce infinie, elle te laisse libre aussitôt de te mettre dans les chaînes des délices .
La peau qui enserre le corps se renverse en élytres de plumes indéfinies,
Le souffle est suspendu, l’âme vers l’âme s’envole ; des parfums circulent à travers la volupté, et passent, invisibles nuages .

Mais, quand l’ardeur est au comble, ta main saisit la coupe, le vert échanson accourt, le vert échanson vient et verse et verse encore .

Son œil étincelle, son cœur palpite, il espère sentir la voix des leçons de feu issues des laves et du souffre des volcans ;
Il espère, quand le vin coulera, comme une pluie de printemps, et exaltera ton génie hors des bornes des hommes,
Entendre encore les plus sublimes pensées, comme s'épanouit la rose du sexe sous l'afflux du sang, ou encore comme un écho du souffle originaire .

À lui homme par la pensée s’ouvre l’espace des mondes ; dans le cœur, ordre et salut ; la poitrine se gonfle, le duvet brunit : il est devenu un jeune homme .
Le vert échanson est éternellement jeune, poisson dans l'eau vive de la fontaine, au confluent des deux mers .
Il est devenu homme, c'est à dire plus qu'homme, une force qui va comme la rivière s'écoule .
Tel est le fruit de la fleur des paroles, éternellement dite comme la rumeur des eaux .

La rivière s'écoule...Les seules fleurs que j'aime à humer sont celles tressées dans tes cheveux .
Tes paysages, images des paroles des sages, sont les seuls fruits dont la sève sucrée doit couler dans ma gorge . Je n'ai pas voulu la guerre .

Réclame le vin, répands les fleurs, qu'attends tu du siècle ? C'est ce qu'à l'aube dit la rose . La rose est le miroir du Témoin .

Hiératique, Il est le témoin de la Splendeur ; et la beauté est son témoin . Ainsi tu ne rends pas témoignage à toi-même, comme la flamme du Sacrifice est le témoignage du Soleil Invaincu . Ainsi ce qui est en bas est comme ce qui est en haut . Ainsi se noue la boucle du Serpent dans les racines de ton cou parfumé . Ainsi l'intensité du feu de tes bras est celle de la déesse du soleil .

Et quand tu n’ignores plus aucun des mystères que le cœur et les mondes renferment, gracieux et fidèle, tu fais un appel au sage, pour qu’il en explique le sens . Que votre lien soit la chaîne d'Or de l'être . Le sage est comme le sabre, il est le tranchant infime des illusions et le miroir pour ta lumière . Expliquer est dérouler l'implication éternelle de ta propre vie, n'est rien d'autre qu'une des manières infinies de prononcer son Nom qui est le tien depuis l'origine .

Et pour que la protection du trône nous soit maintenue, et que le jardin nous reste ouvert comme aux vents de la rose - tu adresses au schah, tu adresses au vizir, une bonne parole . Gracieux et fidèle vassal !

Mais nul Roi ne réponds, nul roi …nous sommes au crépuscule, et le roi se meurt...pleurez, pleurez, fleur de chevalerie ! Le nord et l’ouest et le sud volent en éclats, les trônes se brisent, les royaumes tremblent : sauve-toi, va dans le pur Orient respirer l’air des patriarches ; au milieu des amours, des festins et des chants, la source de Chiser te rajeunira . Mais la source est tarie, ô Hafez ! Je n'ai pas voulu la guerre – je ne suis né que pour la gracieuse rose de tes lèvres...
Toute la joie du monde aux pieds de la Dame si nous aimons (…)
Que Dieu me laisse vivre tant que j'ai les mains sous son manteau...

À Dieu est l’orient ! À Dieu est l’occident ! Les pays du nord et du midi reposent dans la paix de ses mains.
Lui, le seul juste, il veut pour chacun la Justice. Que, d’entre ses cent noms, celui-ci soit hautement loué !
L’erreur veut m’égarer, mais tu sais m’en dégager . Quand le monde s'effondre, que j’agisse, que je médite, trace-moi le droit chemin .

Tous les maux de la terre ne résultent pas d'une injuste répartition des biens, des produits, comme l'affirme Marx, dont vous me prêtez les idées, mais d'une injuste répartition de l'amour...La poétisation ! La restauration des des significations primitives, la réalisation des mythes interdits, la rationalisation des mondes parallèles !
- (…) Combien cela coûtera-t-il?
Tout ne se mesure pas en marks...(...) je refuse d'admettre que c'est le travail, et lui seul, qui a fait l'homme . Car alors où sont les principes? Où est la justice? Il y a toujours un roi, vivant ou mort, peu importe . L'important, c'est qu'il y ait un roi quelque part . Sans roi, il n'y a ni royaume ni philosophie . Ni poésie . Ni hiérarchie !
-Alors, qui est le Roi ?
-L'homme (...) dont la tristesse est immense . (…) Le roi est un être véritable, un état d'âme, le seul être, qui a notre époque, s'exprime par une métaphore . Le roi est la dialectique !

Ô Hafez, gracieux et fidèle vassal de l'amour, comment être vassal sans ce Roi triste...C'est la tristesse de la mort dans le cœur du Vassal qui garde le nid du grand Roi à venir, comme la tristesse dans le cœur de l'amant garde la puissance de l'amour, des milliers de cercles célestes après la vision de Bethsabée par David . C'est le désespoir qui devient ma sauvegarde et le bouclier de ma foi . C'est le vide et l'atrocité qui rendent témoignage à la lumière, c'est Lucifer levant sa lance pour son père à la fin des temps .

Je n'ai pas voulu la guerre, la rage, la raison, la dialectique . Mais je mourrais de te perdre, ô toi qui marche près du Cyprès, je mourrais de te perdre, ô Toi souffle et feu des mondes qui brûle mes tripes à travers moi...Comment vivre dans les cercles de fer de ce monde de mort ? Mais qu'importe un ciel que l'ange et le Dragon ne parcourent pas ! Je n'ai pas voulu la guerre, mais le marteau doit s'abattre sur les fers de ce monde, la rage doit parler, je ne sais être autrement . Quand le monde s'effondre, que j’agisse, que je médite, trace-moi le droit chemin .

Je ne sais quelle heure je suis né
Je ne suis ni joyeux ni triste
Je ne suis ni sauvage ni familier
Et je ne sais être autrement
Je fut doué la nuit par une fée
sur un mont haut

Gracieux vassal, amant de la rose ! Ces choses, tu les sais et les chantes aujourd’hui, et demain tu les chanteras encore. C’est ainsi que tu nous mènes, aimable guide, à travers les amertumes et les douceurs de la vie, au crépuscule des mondes, comme jadis tu aspirais la rose par le souffle de ton cœur, à l'Aube des jardins .

(Autoportrait de moi-même par un autre, Jean François Lecourt)

Lucifer, la transgression qui accomplit .

(Nicolas Samori : http://www.nicolasamori.com/)


Que peut-on dire des exigences de la liberté de base de la liberté humaine ?

Il est dit traditionnellement que les exigences de la liberté humaine sont posées par la justice . Cette question – comment poser, écrire les exigences fondamentales de la liberté, de la justice - ne peut avoir sans doute de réponse univoque . Elle est pourtant les racines de l'arbre de la vie libre que souhaitent les révoltés de ce temps . En effet, un mouvement, aussi décousu soit-il, ne peut exister sans de courts textes fédérateurs qui posent des bases, des fondements de leurs actions : Que ce texte soit les béatitudes, la Déclaration des Droits, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, le Manifeste du Parti Communiste, le programme du C.N.R, et j'en passe . Toujours, il s'agit de poser des limites au processus de pouvoir des puissants, en montrant à tous que ce processus menace des domaines vitaux des êtres humains qui, en définitive, se défendent d'un arraisonnement inacceptable .

Ce qui est juste, la justice, n'est pas le lieu de débats et de théories, mais d'une évidence partagée dans la revendication collective de justice . La chanson, la poésie populaire, qui peuvent être chantées sur les rues, sur les marchés, les chantiers, dans les champs, véhiculent plus de justice que toutes les théories de la Justice qui apparaissent souvent dans les périodes de troubles .

Que des hommes jouent plus d'argent que n'en peut gagner un homme qui passe dans la rue voisine, et dont l'enfant malade ne peut avoir de traitement, ce n'est pas bon . Qu'un homme mette tout l'argent de sa vie et de toutes ces journées de travail dans un logement laid et exigu pendant des dizaines d'années, et qu'il finisse par en être expulsé à vil prix pour faire un immeuble pour riches, ou parce qu'il est saisi, ce n'est pas bon . Qu'un homme narcissique et immature, incapable de la moindre empathie, soit cadre dirigeant protégé de son incompétence notoire par son origine sociale et ses diplômes, ce n'est pas bon . Qu'un capitaine de navire abandonne son bateau, et laisse mourir des passagers sans aide, ce n'est pas bon .

L'Ecclésiaste dit : « parmi les mauvaises choses que j'aie vu sous le soleil... ». Pascal dans ses pensées ne dit pas autre chose, quand il montre que l'homme passe beaucoup de temps à justifier beaucoup d'injustices, quand ce qui est juste, comme l'égalité des biens, est au fond connu de tous . Qu'un collectif d'êtres humains se révoltent et attestent de cette injustice manifeste à tout homme dans son cœur, cela suffit à la faire exister, et bien plus que toute théorie de la Justice . Dit autrement, la protestation de la Rose Blanche fut plus puissante contre les injustices du IIIème Reich que la lecture des œuvres morales de Kant . Ou encore, la vie même des troubadours et des parfaits Cathares était un dévoilement de l'injustice trônant sur le siège de Rome plus puissant, et donc plus dangereux, que n'importe quel traité de théologie ou de politique .

Il faut vivre selon l'ordre de la révolte avec l'exigence la plus haute . Il n'est de plus haut Gai Savoir que la vie du fidèle d'amour, ni de révolte qui puisse ne vivre que d'indignation .

Dans une tyrannie, l'oppression, l'injustice sont une règle quotidienne, une normalité qui se déroule sans heurts, sans rien qui ne puisse plus choquer une population désabusée . Souvent les actes les plus violents sont dissimulés, dissimulés par la nuit et le petit matin pour les arrestations en URSS, ou par la nuit et le brouillard . Nos prisons et nos centres de rétentions sont écartés des lieux publics, et les arrestations d'enfants de clandestins devant les écoles n'est pas recommandé par les autorités . Le spectacle qui provoque une forte émotion est une force pour toutes les révoltes, même chez les partisans du Système . Ainsi le spectacle de la violence des arrestations fit intervenir la femme de Baldur Von Schirach, chef des jeunesses hitlériennes et gauleiter de Vienne, auprès de Hitler . Par ailleurs, globalement, le spectacle de la régularité consentie, d'ailleurs résignée, visible dans toutes les grandes villes des « pays développés » est le signe de puissances de coercition, occultes, mais à l'oeuvre .

Le Système est fait de règles et de cycles qui se veulent au fond immuables et sans surprises . Les discours fonctionnels au Système correspondent à ces exigences . De manière analogue, une idéologie, une théorie se posent en paroles, dans une langue . La langue est un média de communication socialement généralisé, en gros la forme dont le monde des individus est matière . La pensée logique, ou la grammaire, sont des systèmes de sélection, de réduction de l'incertitude ou des possibles . Quand une phrase, un raisonnement sont initiés, leur suite est déterminée dans des cadres de plus en plus étroits, par la grammaire comme par la sémantique . Au delà des déterminations « purement linguistiques » si tant est que cette pureté soit réelle, s'ajoutent les déterminations plus étroites de la conformité idéologique . Ainsi fonctionne fonctionnellement l'idéologie racine, comme une matrice de répétition infinie de propositions fonctionnelles, sans surprises, qui ordonnent fonctionnellement l'interprétation du monde par les hommes dans le Système . Quand on entend ce qu'on entend, c'est normal que l'on pense ce que l'on pense .

Les médias eux-même sont ordonnés sur cette forme cyclique . Ainsi la radio, la télévision ne cessent de se répéter indéfiniment . Le journal quotidien, disait Marx, est la messe de l'homme moderne . Le journal moule, forme « l'actualité » sur sa structure de classification, soit par échelle spatiale, d'ici à plus loin, soit par « thèmes », informés par l'idéologie dans leur principes mêmes, comme par exemple la séparation complètement artificielle entre « politique intérieure », « économie », et « social », et encore « culture », séparation qui empêche fonctionnellement d'avoir une vue globale de la société comme sous-système local de domination et de répartition des richesses, dispositif dont font partie tant les impôts que le P.I.B, la bourse que les syndicats, les élections, et j'en passe .

Pour être précis, le travail de digestion des médias consiste à déstructurer les éléments du Système global en « évènements », à hiérarchiser et classer ces évènements selon la structure du grand récit de l'idéologie – par exemple : le récit du déficit de l'État comme « vie à crédit » sur le modèle d'un particulier doté d'une carte de crédit – et enfin à répéter indéfiniment ce récit pour en faire une grille partagée d'intelligibilité du monde . Il n'est absolument pas besoin d'inventer de faux évènements, il suffit d'ordonnancer des fragments isolés selon la grille d'intelligibilité de l'idéologie – Debord disait : le vrai est un moment du faux général .

Les images qui se multiplient indéfiniment dans le Spectacle sont des « photos d'illustration », elles ne sont rien de plus que les illustrations de la matrice du récit ou de l'idéologie . Quand on voit une photo d'hommes armés en tenue léopard à côté d'un pick-up, et que la légende indique « déserteurs de l'armée syrienne à Homs » vous savez que vous pouvez aussi bien voir des hommes de l'armée syrienne, des hommes vu en Lybie, et que cela n'a d'autre importance que de vous convaincre que la version que l'on vous sert de « l'insurrection syrienne » est la bonne, puisque c'est vu, «vu à la télé », hein, c'est tout vu .

Les médias fonctionnels sont une immense répétition cyclique, où « l'actualité »résulte du démembrement de tout ce qui permettrait d'avoir une vision globale et lucide de l'exploitation, pour le restructurer comme image du discours qui se veut « éternel » de l'idéologie racine . Par exemple, le discours progressiste se veut par essence au dessus des transformations affectées par le progrès, à moins de pouvoir penser son remplacement par un discours réactionnaire comme un « progrès », ce dont je doute . Le discours de la mode, ou la figure du créateur de mode se veulent à l'abri du temps, icônes immuables de la transformation générale, comme Karl Lagerfeld .

De ce fait, nous ne parlons pas, et aussi ne pensons pas les sauts, aléatoires ou non, les sorties de l'idéologie racine, avec aisance . Bien au contraire, ces sauts, ces sorties, apparaissent au plus grand nombre des jeux de l'esprit sans réalité, ou encore d'une complexité incompréhensible, comme une langue étrangère ; ou encore, quand les heureux "citoyens libres" commencent à comprendre, des facteurs d'angoisse, puisque le monde ordonnancé du Système est comme tous les mondes ordonnancés qui vous placent au centre du monde de l'intelligibilité et en mesure du monde : il est un puissant renfort du narcissisme et de l'ego les plus vils . Adhérer au Spectacle est en soi stupide, mais vous place illusoirement en être supérieur . Par cet asservissement consenti et dénié, vous voilà en puissance de juger tous les étrangers, musulmans, religieux, dissidents, militants d'ultra-gauche, « fascistes », comme des imbéciles, des malades ou des criminels ne méritant que caricature, ou justifiant l'usage de n'importe quelle violence, même illégale . Le narcissisme de l'idiot est le plus sûr garant de son asservissement à la weltanschuung du Système .

Il existe des théorie des catastrophes et des théorie du chaos, mais cela n'est pas du domaine de l'exercice quotidien de la pensée – elles sont des sciences de l'exception, de la singularité . Dans le quotidien, le langage, comme le lever du soleil et le coucher du soleil, les lieux, le travail, les heures sont comme le cadran de la montre, un sempiternel retour . Et dans une tyrannie, la revendication ou la pratique de la liberté est un état d'exception fondé sur une cause, une cause fondée sur rien de tangible dans le monde de la tyrannie .

Stirner dit justement : j'ai fondé ma cause sur rien .


***


Il est rare d'entendre une parole puissamment nouvelle en tous lieux, et plus encore en temps de tyrannie . La vérité du monde, et celle du monde moderne tout particulièrement, monde qui atteint une telle complexité qu'il exige un fonctionnement ordonné, est la répétition massive des cycles . Le chaos n'est pas la vérité du monde . Dans les systèmes humains, tout change pour que tout reste pareil . Les changements sont des adaptations ou des réparations .

Cela reste vrai dans le Système – nombre de penseurs, comme Marx, restent actuels dans la vision globale et les problématiques de la pensée du Capital . Le XIXème siècle a eu ses guerres coloniales et ses guerres de libération, dominées par les intérêts du Capital ; et nous avons nos guerres coloniales, dominées par les intérêts du Capital . Les guerres d'Orient sont des guerres coloniales, avec de légères variantes dans l'idéologie qui les légitime . Les manuels de guerre coloniale peuvent changer, mais ceux du XXème siècle restent en usage au XXIème . Toutes les générations qui ont cru, depuis 1789, établir une vie différente de leurs parents, ont reconduit finalement les structures familiales, et les rapports de production d'avant, avec ou sans e-phone . La faute de notre monde est de se vouloir un ordre capable de générer et de se nourrir de la différence, et donc capable d'absorber toute différence sans changer fondamentalement, sans se changer soi-même .

La pensée moderne est une pensée de neutralisation des différences, parce que le Système est globalement organisé pour neutraliser les différences, pour que tout change pour que tout reste pareil – ce qui est le résultat de toute ère de sécurité, d'ère où la sécurité devient une valeur de premier plan, comme la nôtre . Par principe, la liberté authentique est incertitude, aléa, donc risque aux yeux du Système . Faire du « surgissement de la différence »une règle de notre monde, c'est nier la réalité, qui est la rareté, l'extrême rareté de surgissement d'une différence significative, la rareté magique et violente de l'apparition de ce qui va changer l'ensemble de ce monde . Changer l'ordre du monde est une épreuve de force, un déchirement, une souffrance .

Une souffrance, parce que ce qui en général détermine un changement de grande amplitude chez un être humain, ce n'est pas simplement le désir ou la joie de changer, mais l'impossibilité où il se trouve de ne pas changer – le fait d'atteindre comme un fond impalpable du désespoir . Eli, Eli lama sabachthani...Seigneur, Seigneur, pourquoi m'as-tu abandonné ? Les situations extrêmes sont très révélatrices des tréfonds de l'homme . Sans nul doute, le danger, la peur, la terreur organique qui fait craindre la mort, sont des passions positives . Face à de telles situations, certains hommes s'effondrent jusqu'à la psychose, au déni de la réalité ; mais d'autres combattent comme le chat qui, acculé par le chien, se défend et le déchire de ses griffes . Il ne s'agit nullement pour autant de valoriser la tristesse : pour Boccace, l'épreuve de la Peste est un éclaircissement de la vie essentielle – et elle n'est nullement une ascèse . Et c'est un fait que les grandes présences de la mort – même si certains sont « machines partout » - conduisent d'aucuns à l'ascèse, mais d'autres à la puissance d'abandon des routines pour les passions de l'amour – à la voie des fidèles d'amour .

Il est définitivement absurde de détruire indéfiniment son présent dans le travail dur et forcé, pour construire un avenir radieux, le progrès de l'Homme, dont le caractère mythique apparaît de plus en plus en pleine lumière . Il est absurde pour le vivant de vivre pour l'avenir, puisque l'avenir du vivant est le plus assuré dans la mort . Il est absurde de courir après un avenir qui ne cesse de fuir devant les hommes . Et pourtant la masse des hommes continue cette course du déploiement maximal de la puissance matérielle, course que nul ne peut prétendre avoir la puissance d'arrêter .

L'impact est probable, très probable, mais imprévisible .

La première puissance à développer chez l'homme dissident, c'est la capacité à attendre indéfiniment, comme une baudroie au fond de la mer, et à veiller, à être prêt . A Sparte, lors d'une revue militaire, un jeune homme qui cachait un renard sous son manteau se fit mordre à mort dans les entrailles plutôt que de montrer ses désirs souterrains à la Cité . Comme par les crocs de l'animal sauvage, cette attente dans la vacuité du monde est une manière d'être dévoré de l'intérieur, une ténèbre et une mort . Car la vacuité du monde est un reflet de la vacuité de l'ego – un lieu d'angoisse et de ténèbres . La mort s'approche inéluctablement dans la répétition éternelle de l'exil, dans la reproduction d'un Système qui fait vivre le dissident dans une étrangeté radicale à lui-même .

« Que faire ? » est pour le dissident une question de tous les instants qui se prononce dans le silence et qui n'a pas de réponse, sinon que le foyer qui rend cette question urgente, brûlante, inavouable et insoluble doit être entretenu à son maximum d'intensité, quand bien même ce feu ne trouve pas de bel exutoire . Le dissident est ce démon qui brûle de l'intérieur de questions sans solutions, mais pour qui l'abandon des questions et du feu déchirant qui les élève vers le ciel comme des trainées d'incendies est la mort – la mort, et rien d'autre . Cette fascination pour la mort, la sienne, et la rage massacrante qui peut l'accompagner, est éclatante le plus souvent . Cela ne rend ni particulièrement lucide, ni intelligent en soi, voyez la rage délirante des pamphlets de Céline .

Mais cette nudité du désespoir et de la puissance enchaînés dans l'Enfer hallucinatoire de l'intérieur est la racine d'une puissance de lucidité et de désabusement, d'une libération des illusions idéologiques de ces temps chaotiques . Il est hors de doute que le Bulatovic de Gullo Gullo, ou le Céline du Voyage, ou encore Lautréamont sont des figures d'une dissidence radicale, et des hommes d'une lucidité supérieure sur l'esprit du temps et sa réalité crue, saignante . Mais il est ainsi fondée une étincelle de l'âme qu'aucune puissance du monde ne peut atteindre . Un homme destiné à la dissidence ne peut se soumettre que mort, parce que le feu de son désespoir dépasse tout désir sincère de devenir comme les autres – il sait par expérience que le souffle de la liberté est le souffle de la vie, et qu'il mourra étouffé comme un poisson au fond d'une barque en jouant le jeu . C'est cette puissance infinie d'infini, au delà des noms et des formes, qui fait le courage des martyrs, courage que l'humanité normale ne peut atteindre .

Les anciens bardes celtes valorisaient les chants de tristesse et de nostalgie, comme favorables à la manifestation de la puissance guerrière . Une chanson de Belgrade dit : la rivière charrie les grandes eaux, pourquoi ? Et ainsi je suis triste jusqu'à la mort, et nul ne le sait .


***


Dire que « le surgissement de la différence » est une règle, selon les formes communes de la pensée moderne, c'est dire que toute croissance et toute corruption est production de différence, ce qui est à la fois vrai au sens le plus simple de la différence, et faux dans un perspective systémique, où la différence n'existe que significative, comme puissance de transformation . Pour prendre un exemple dans le langage, la substitution d'un synonyme à un nom dans une proposition est une différence, mais cette différence peut n'être pas significative, si le contexte de la communication n'est pas modifié . Dans un système, divers sous-systèmes peuvent remplir des fonctions analogues, sans provoquer de transformations globales . De telles différences sont des spectacles de différences significatives .

La floraison d'un cerisier au printemps est une différence par rapport à l'hiver, une Splendeur, mais n'est pas une différence éternelle . Et seule l'éternité compte . L'apparition d'une pensée, d'un art complètement nouveaux – l'apparition d'un Éon, du commencement d'un nouveau cycle du monde, tel l'Empire Romain que chante Virgile ne relève pas de l'ordre de la différence entre un hétérosexuel et un homosexuel dans le Système, une différence indifférente à toute transformation effective – et l'exaltation indifférenciée de toutes les différences est identique à l'étouffement de tous les germes du monde par le laisser aller de toutes les ronces possibles .

Faire du « surgissement de la différence » un bien en soi, attitude progressiste idéologique typique, est également une neutralisation de toute réflexion sur ce surgissement . Pourtant, les progressistes ne vantent guère le surgissement du vieillissement ou le surgissement du cancer . Ce dernier est pourtant un surgissement de la différence dans les cellules, et le surgissement de la différence parmi les hommes exige que les vieux meurent et laissent la vie se réinventer .

Mais ce « surgissement de la différence » n'est pas chanté par les apôtres du Système, non . Le progressisme médical se trouve mis au service de la domination oligarchique des vieillards, propriétaires du monde . Voilà un autre trait de la forme moderne du Capital, sa tendance à l'oligarchisation, au vieillissement, à la retraite comme but de la vie, à la rente, à la monnaie forte, à la sécurité, à la surveillance, son effroi pour la mort en soi, et son mépris absolu de la vie humaine, ses guerres coloniales faisant des morts par milliers, ses trafics d'organes d'enfants pauvres pour des riches vieillards, toutes ces laideurs massives qui se passent dans l'oubli du Spectacle . Le Spectacle montre les laideurs qu'il veut montrer, celles qui sont par principe non significatives dans les formes de théorisation admises par le Système . Le monde du « surgissement de la différence » est envahi de signes d'un monde dominé par des vieillards égoïstes et stupides se la jouant le Spectacle de l'adulation de la jeunesse – et de la peur du jeune de classe populaire . C'est par exemple le fond inavoué de la « lutte contre le harcèlement chez les jeunes » . Et cela, ce n'est pas bon .

La liberté de la différence dans le Système est la liberté de la porte dans ses gonds . La porte peut avoir une infinité de positions dans ses gonds, et se croire libre, tant qu'elle ne peut imaginer sortir de ses gonds . La liberté fonctionnelle de l'acteur dans le Système est à l'image de celle de la porte . Un homme qui fait ses courses dans un supermarché peut choisir indéfiniment ses produits dans les gonds de son budget, lié à sa place dans le processus de production . Il est des produits plus ou moins adaptés à son rang, des produits de cadre et des produits d'ouvrier . Mais cet homme exerce sa liberté de consommateur . Il en est de même de l'automobiliste et de ses déplacements, de l'internaute et de son surf – de toute liberté fonctionnelle dans le Système . La liberté dans le Système est étroitement liée à l'abondance de marchandises, de services et de déclinaisons du Spectacle général - et cette abondance est étroitement liée au « surgissement de la différence » au sens deleuzien, parmi les marchandises . Le surgissement de la différence dans les marchandises et les services est d'ailleurs étroitement lié au surgissement de la différence dans la société des consommateurs . Par exemple, la communauté LGTB doit aussi sa reconnaissance officielle à la différence au fait qu'il s'agit d'un marché effectif plus porteur et plus prescripteur de tendances que CNPT . Il va de soi que le surgissement de la différence parmi les marchandises n'est pas significatif de surgissement de la différence affectant le cadre du troisième totalitarisme .

Dans l'ordre des faits ou des actes, comme pour les chemins de forêt, le simple acte d'être crée une mémoire qui va augmenter la possibilité qu'il se reproduise le même acte d'être . Si je passe à travers les ronces, je trace un passage, et un homme suivant aurait intérêt à le prendre, et ainsi se forme un passage qui peut ensuite être institué, marqué comme passage, tandis que les autres passages possibles sont envahis de végétaux de plus en plus épais . Il en est souvent de même de l'ensemble des actes humains : la répétition traditionnelle renforce la répétition traditionnelle . Il est évident, par la pratique de la vie humaine dans le Système, que sa règle est la régularité, et pas « le surgissement de la différence » . La tyrannie ne cesse de se perpétuer d'elle même, et de se poser comme normalité à chacun de nos pas dans les voies du Système .

La liberté effective, comme surgissement effectif de la différence significative, décisive, est rare, extrêmement rare . Dans la théorie du chaos, elle est nommée singularité . Une singularité est la pensée d'un moment extrêmement singulier . Elle est le moment où les déterminismes divers du temps s'annulent, et où la prévision devient impossible . Un modèle simple serait une aiguille en équilibre vertical sur un cadran horizontal, qui peut partir dans n'importe quelle direction du plan . Dans la plupart des cas, le mouvement de l'aiguille est déterminé par son mouvement antérieur, sauf si elle s'arrête absolument en équilibre . Ce modèle est unidimensionnel ; il faut penser à une singularité plus grande, plus puissante, qui détermine les directions de l'avenir pour des jours, des années, des milliers d'années . Une singularité de faible amplitude est une analogie des singularités plus puissantes .

Une singularité est un moment qui s'affranchit du passé ; un moment où tout est en puissance, sans aucun héritage d'acte . Un tel moment peut être nommé pardon, ou rédemption . Il est un moment de renouvellement des puissances, un moment puissant par excellence . Il a reçu le nom de kairos chez les grecs .

Une naissance, une rencontre, une grande bataille sont un kairos . Une révolution est un kairos . Après ce moment, les mondes se dérouleront à nouveau avec leur part épaisse et collante de déterminisme . Le kairos est comme la lune qui chevauche les lourds nuages indifférents, comme l'étoile qui brille à la surface de la boue des chemins indéfiniment repris . Le kairos est l'éclair de tes yeux noirs, uniques au milieu des plus grandes foules, et dans l'indéfini des temps de l'histoire des hommes .

David était promis à Bethsabée depuis le septième jour de la Genèse, dit Joseph Gikatila, reprenant le mystère du Gai Savoir .

Il n'est pas de kairos permanent ou de déterminisme permanent . Le surgissement de la différence significative n'est pas constant, n'est pas identique au flux du temps . Le temps passe infiniment, le renouvellement du temps n'a lieu qu'au terme de mondes ou d'empires, dans les saisons éternelles des Éons . Aussi le Hagakure ordonne-t-il au samouraï de se préparer indéfiniment à l'instant crucial . Le kairos est un instant, l'alliance du temps et de l'éternité . Il est probable que de nombreux instants de ce genre ne soient pas saisis, ni même entrevus . Ainsi, il n'est pas impensable qu'un homme et une femme se croisent dans un train, une rue, un navire, soient destinés l'un à l'autre et ne se retrouvent pas avant des vies indéfinies . Baudelaire le dit dans à une passante :
(...)
Un éclair...puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître
Ne te verrais-je plus tard que dans l'éternité ?

Ailleurs ! Trop loin d'ici ! Trop tard ! Jamais, peut être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais
!

Dans les périodes de boue, les hommes, le plus souvent, ne sont pas assurés dans l'être, ne sont guère plus que des ombres – les hommes sont à peine . Ils sont quelqu'un qui aurait pu être, ils cherchent leur homme de Destin ; celui qui va insuffler la vie dans l'argile informe et l'ennui à mourir . C'est Amadou Kourouma qui use de cette expression . L'homme de destin, celui qui va passer de la puissance à l'acte les puissances indéfinies dont la manifestation individuelle n'est que la partie émergée de l'iceberg . Alors dans un être misérable et mortel l'esprit se manifeste – à la grande colère, à l'amertume de ceux qui ne sont pas, qui désirent mortellement être . Que seraient devenus Napoléon Bonaparte ou Murat sans la Révolution ?

La liberté consiste en ce chaos qu'est l'homme, et en la répétition de singularités dans ce chaos . La liberté de l'homme n'est pas l'absence de pesanteur, l'absence de sève, de sang, de chair : La liberté de l'homme n'est permise que par l'équilibre de forces contraires, par la tendance à la dislocation qui torture la conscience . L'homme est comme la Neva à la fonte des glaces, un lieu où se creusent des fissures vers des profondeurs glacées . Mais l'homme n'est qu'être en puissance, et non pas être en acte – l'être en acte est ce qu'il doit conquérir .

Il existe en Cévennes une roche tremblante, comme il en existe d'ailleurs dans l'Himalaya, où elle a été entièrement recouverte d'or . La masse énorme de la roche est en équilibre, et peut être déplacée sur son axe par le doigt d'un homme . Les forces qui écraseraient la chair vivante comme un insecte sont domptées par leurs contradictions internes . Voilà l'ego, ce doigt entre des puissances qui peuvent surgir, l'écraser et l'étouffer . L'ego est un spectacle et un acteur, un masque est un voile sur les puissances déchirantes et terrifiantes de l'âme et de l'esprit .

La simple conscience de l'abîme indéfini des puissances de l'âme est une marque de l'homme appelé à veiller sur le kairos . L'homme qui a vu en un éclair les abîmes de l'homme ne désire plus être le maître de lui-même, ne joue plus le jeu de dupe de l'ego, cet être gonflé de vide qui ne cesse de proclamer sa toute puissance illusoire : il sait qu'il ne peut rien désirer de plus qu'être le suzerain de ses puissances après Dieu – car quand Dieu passe à travers lui, son ego est balayé comme une feuille morte au vent, comme l'écume sur la mer déchirée par l'ouragan – ou encore comme la fleur de pissenlit au souffle de l'enfant . Celui qui ne désire pas être le suzerain de ses puissances est le jouet de puissances sans nom – il est déjà un esclave .

Que la puissance se déchaîne, qu'une des puissances en équilibre dépasse l'autre, et l'ego s'absente dans le regard, et la mélancolie caniculaire laisse s'évaporer la raison au grand Midi . Comme Lear, l'homme frappé par cette foudre devient errant, et terrassé par une ivresse faite de larmes et de gémissements . L'homme frappé par cette foudre devient Hölderlin ou Nietzsche, ou encore un sage, selon le jugement et la Science . Le déchaînement de la puissance dans l'homme est aussi l'ouverture de l'abîme – enfer et paradis coexistent .

Le dépassement de l'homme qui s'accomplit dans le kairos, ce passage de la puissance d'acte à l'acte de la puissance, est normal pour l'homme, normal au sens de mesure légitime de tout homme – le sens authentique de la norme, qui est aussi la cime de l'humain . La norme, car tous sont appelés, même si peu sont élus . Le dépassement de l'homme est l'homme . La liberté authentique se moque de tout ce qui lui parait mort : elle parait spontanée, imprévisible, désinvolte et sauvage. Elle est la transgression qui accomplit ce qui doit être.

Déjà si peu d'hommes peuvent creuser en eux-même la discipline – une discipline de méditation sur la mort, de renoncement à l'ego – qui est comme l'eau pure et la rosée ruisselante, quand elles creusent les prisons obscures et immémoriales des roches, pour y tailler les chambres des palais . Si peu d'hommes peuvent être prêts, si peu d'hommes savent veiller . En vérité, celui qui est prêt passe à l'acte au jour du kairos – le demi sage le reconnaît et y échoue parce qu'il est un timoré, sans nier la douleur que doit surmonter le passage à l'acte au jour des destins . Et enfin, comme le jeune Perceval face au cortège du Graal, l'ignorant échoue à le reconnaître, par respect des règles originelles – dans le cas de Perceval, les règles de politesse qui enjoignent de ne pas poser de questions .

L'homme libre ne peut se fixer sur le respect d'aucune loi universelle, mais sur l'obligation d'être à la fois le Reflet et le Rebelle, d'être analogue à la figure de Lucifer, l'étoile du Berger . La liberté est comme un royaume, elle se conquiert sur l'horizon de règles et de déterminations qui enserrent la vie humaine, comme d'autres règles enserrent le trajet des étoiles fixes, hors l'étoile du berger, Vénus, et ses transgressions excentriques .

Le kairos est un instant d'exception, et donc de souveraineté – une théophanie à travers la chair . Il est l'essence même de l'État d'exception, de la transgression des lois humaines qui est la manifestation destinale de la Loi .

Telle est le mariage du Ciel et de l'Enfer . Car la liberté est ambivalente par essence, ce que manifeste la légende du Grand Inquisiteur .

L'instant crucial .



Bienheureuse ardeur.


Ne le dites qu’aux sages, parce que le vulgaire est disposé à la moquerie : je veux chanter le vivant qui cherche la mort dans la flamme.
Dans la fraîcheur des nuits d’amour, où tu reçus la vie, où tu la donnas, une étrange impression te saisit, à la clarté du flambeau tranquille.
Tu ne restes plus enfermé dans l’ombre, et un nouveau désir t’entraîne vers un plus haut hyménée.
Nulle distance ne t’arrête, tu viens, tu voles, enchanté ; enfin, amoureux de la lumière, papillon, tu es consumé.
Et tant que tu n’as pas obtenu de mourir pour renaître, tu n’es qu’un hôte obscur de la terre ténébreuse .

Livre de lecture..


Le livre des livres le plus étrange, c’est le livre de l’amour. Je l’ai lu attentivement : quelques feuillets de plaisirs, de longs chapitres de souffrances ; la séparation forme une section à part ; le revoir, un petit chapitre, un fragment ; des volumes de chagrin, allongés d’éclaircissements sans fin, sans mesure. Ô Nisami !… tu as enfin trouvé la bonne voie. L’insoluble, qui le résout ? Des amants qui se retrouvent.

Goethe, divan occidental-oriental.

***


L'instant présent pourrait être l'instant crucial . L'instant crucial pourrait être l'instant présent .

La pensée moderne est une pensée de neutralisation des différences, parce que le Système est globalement organisé pour neutraliser les différences, pour que tout change pour que tout reste pareil . Faire du « surgissement de la différence »une règle, c'est nier la réalité, qui est la rareté, l'extrême rareté de surgissement d'une différence significative, la rareté magique de l'apparition de ce qui va changer l'ensemble de ce monde . Changer l'ordre du monde est une épreuve de force, un déchirement, une souffrance de délices .

Une souffrance, parce que ce qui en général détermine un changement de grande amplitude chez un être humain, ce n'est pas simplement le désir ou la joie de changer, mais l'impossibilité où il se trouve de ne pas changer – le fait d'atteindre comme un fond impalpable du désespoir . Les situations extrêmes sont très révélatrices des tréfonds de l'homme . Sans nul doute, le danger, la peur, la terreur organique qui font craindre la mort, sont des passions positives . Face à de telles situations, certains hommes s'effondrent jusqu'à la psychose, au déni de la réalité ; mais d'autres combattent comme le chat qui, acculé par le chien, se défend et le déchire de ses griffes .

Il ne s'agit nullement pour autant de valoriser la tristesse : pour Boccace, l'épreuve de la Peste est un éclaircissement de la vie essentielle – et elle n'est nullement une ascèse . Et c'est un fait que les grandes présences de la mort – même si certains sont « machines partout » - conduisent d'aucuns à l'ascèse, mais d'autres à la puissance d'abandon des routines pour les passions de l'amour . Si la proximité de la mort développe la puissance de jouir, la peste serait une bénédiction dans notre monde.

Il est définitivement absurde de détruire indéfiniment son présent dans le travail dur et forcé, pour construire un avenir radieux, le progrès de l'Homme, dont le caractère mythique apparaît de plus en plus en pleine lumière . Il est absurde pour le vivant de vivre pour l'avenir, puisque l'avenir du vivant est le plus assuré dans la mort . Il est absurde de courir après un avenir qui ne cesse de fuir devant les hommes . C'est plutôt le souvenir de ta mort qui doit te donner la force de réaliser ce qui doit être, la réalisation du haut et du bas . Et tant que tu n’as pas obtenu de mourir pour renaître, tu n’es qu’un hôte obscur de la terre ténébreuse .

Dire que « le surgissement de la différence » est une règle, c'est dire que toute croissance et toute corruption est production de différence, ce qui est à la fois vrai au sens le plus simple de la différence, et faux dans un perspective systémique, où la différence n'existe que significative, comme puissance de transformation . Pour prendre un exemple dans le langage, la substitution d'un synonyme à un nom dans une proposition est une différence, mais cette différence peut n'être pas significative, si le contexte de la communication n'est pas modifié . Dans un système, divers sous-systèmes peuvent remplir des fonctions analogues, sans provoquer de transformations globales . De telles différences sont des spectacles de différences significatives, non des différences significatives .

La floraison d'un cerisier au printemps est une différence par rapport à l'hiver, une Splendeur, mais n'est pas une différence éternelle . Et seule l'éternité compte . L'apparition d'une pensée, d'un art complètement nouveaux – l'apparition d'un Éon, du commencement d'un nouveau cycle du monde, tel l'Empire Romain que chante Virgile, ne relève pas de l'ordre de la différence entre un hétérosexuel et un homosexuel dans le Système, une différence indifférente à toute transformation effective – et l'exaltation indifférenciée de toutes les différences est identique à l'étouffement de tous les germes du monde par le laisser aller de toutes les ronces possibles . La différence significative est l'oursin, l'oeuf de serpent, le germe d'un monde .

Nous savons dans l'orage intérieur ce qu'est un vent qui transporte, et qui emporte comme une lame dans les eaux des peaux emmêlées . Il n'est d'autre feu de joie que le feu qui consume . Il n'est d'autre science que l'abandon . Et tant que tu n’as pas obtenu de mourir pour renaître, tu n’es qu’un hôte obscur de la terre ténébreuse .

L'instant présent pourrait être l'instant crucial . L'instant crucial pourrait être l'instant présent . L’insoluble, qui le résout ? Des amants qui se retrouvent. Telle est l'aube de tous les étés impliquée dans les roues indéfinies des destins .

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova