Coetzee, père distant. Sur "Journal d'une année noire".


(J.M Coetzee...écrivain...)


Dans « journal d'une année noire » Coetzee montre à la fois un sens supérieur des devoirs envers l'être humain, de la fraternité humaine, parfaitement valable, et une culture anglo-saxonne qui l'acheminent au désespoir, mais aussi à la passivité. C'est cela même que nous ne pouvons pas admettre, d'attendre passivement la mort. Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre !


Tout homme de culture, je le crois, ne peut que regarder notre monde qu'avec un mélange de dégoût et de désespoir. Ce regard d'étranger est commun aux XIXème (on l'oublie) et XXème siècles, à la tradition romantique, à Baudelaire, à Flaubert comme le note Coetzee lui même,à Oscar Wilde, à la gauche marxiste, à Céline, Boulgakov, à Guénon comme aux situationnistes, à H.G Wells comme aux beatniks, à Lasch et Michéa, et même à ce qu' a de meilleur, qui n'est pas mauvais, ce pauvre Houellebecq. Cette étrange communauté des hommes sans patrie, des hommes du symbole et du verbe, aussi éloignés, ennemis, ignorants les uns des autres sur les archipels des antipodes, est cela même qui nous montre la voie du tissage, du relais de l'appel de Stefan George au peuples des extrêmes. Ce n'est pas par nature que l'homme noble est dans l'extrême dégoût du siècle ; c'est bien plutôt parce que le Siècle appelle le dégoût, et que l'anomalie est de ne pas le ressentir. Aussi le dégoût de Coetzee est-il patent, explicite. Là dessus, dans la partie négative, critique, nous ne pouvons que nous accorder à lui. Mais comme beaucoup d'hommes de culture, d'hommes qui vivent par la voix des peuples et des siècles, pour qui la vie est une érotique et une métaphysique autant qu'une lutte pour la vie organique, Coetzee est désarmé autant que Flaubert face au monde moderne, de même que les clercs furent désarmés face à l'Encyclopédie et à Voltaire.


J.M Coetzee est un homme des années soixante, un homme de gauche ; un homme de désir qui ressent et explicite l'appel métaphysique du désir sexuel le plus cru ; un homme de lettres qui retient la grandeur de l'art et de la philosophie des siècles ; un homme sceptique quant au scientisme, et un homme qui qualifie de ridicule la théorie de l'évolution et développe un certain déisme. Il possède une reconnaissance institutionnelle, et par le marché, qui lui donnent une honnête aisance et une certaine assurance intellectuelle, au point de dérailler dans certains domaines.


Alors pourquoi manque-t-il à ce point de sûreté pour ne se ressentir que comme un homme en trop, qui doit poliment partir, mourir sans faire de vagues? Pourquoi est-ce si difficile dans le siècle de donner raison au cœur contre l'idéologie du siècle, pour reprendre les propres mots de Coetzee?


Tout d'abord, Coetzee est un Sud Africain de gauche qui porte une culpabilité, la culpabilité de l'apartheid. Cette culpabilité le rend particulièrement fragile face aux « victimes » modernes, celles qui se réclament telles. « Disgrâce »montre déjà l'incapacité d'une femme blanche à se protéger et à être protégé dans le monde rural sud-africain. Coetzee porte cette sensibilité, même vis à vis des vieux chiens. On pourrait qualifier Coetzee de type « hypersocialisé », avec cette lourdeur à vivre, et cette lourdeur à porter pour soi et ses proches la nécessité éventuelle de l'usage légitime de la violence. C'est ce qu'il appelle la malédiction ; et ce défaut le rend particulièrement lucide sur l'évolution tyrannique de la démocratie. De plus, Coetzee n'en n'est pas hypersocialisé au point de s'aveugler sur les usages de la violence parmi les groupes du territoire de l'Afrique du Sud. La culpabilité par rapport aux maléfices du passé est l'obstacle le plus universel de la guerre métaphysique.


Une autre partie essentielle de la réponse à la question du manque d'assurance et de combativité de Coetzee est que la culture anglo-saxonne dans laquelle baigne l'auteur l'empêche de dépasser le stade de la blessure pour en venir au stade de la guerre métaphysique, face à un monde qui est par essence la destruction de toute civilisation possible, et qui ne laisse à un prix Nobel de littérature de grande envergure que le statut d'un aimable et sale vieux petit bourgeois, surpris et gêné de dormir dans un hotel trois étoiles lors d'une conférence, et habitant un immeuble pour cadres dans un pays puritain et improbable comme l'Australie. Cet aspect, les limites critiques de la pensée anglo-saxonne classique, d'essence libérale, se revendiquant de Hobbes, Locke, etc, mériterait des éclaircissements très approfondis dont je ne donne que des exemples.


La pensée politique de Coetzee est celle de la version mythique du libéralisme pessimiste, lié (selon ses propres mots) au statut non réformable de l'homme. Parmi les versions de l'Etat libérales, deux sont solidement implantées. L'une est celle du Contrat social, dont Coetzee saisit bien le caractère paradoxal dès les premiers mots de son ouvrage : « toutes les explications de l'origine de l'État partent de la même prémisse : « nous »-non pas nous, les lecteurs, mais un nous générique si vaste que nul n'en n'est exclu-participons à son avènement. Mais en fait le seul nous que nous connaissions-nous même et nos proches-est né au sein de l'État, et nos ancêtres, eux aussi, sont nés au sein de l'État, aussi loin que nous remontions. Toujours l'État nous préexiste. » Remarquons d'abord que Coetzee ne pense le Politique que comme État, ce qui montre déjà un manque de conscience historique chez lui. Cependant l'objection est parfaitement valable et suffit à mes yeux à ruiner la théorie d'un Contrat originaire, en le rendant parfaitement mythique.

La constitution d'un nous ou d'un je déterminés susceptibles de poser les clauses d'un contrat à travers une langue commune ne peut se faire si une communauté n'est préalablement constituée. Le terme d'État lui est certainement historiquement daté.


Ayant éliminé la version du Contrat pour cause d'impossibilité logique-et il est vain d'inventer des fables pour poser des vérités-Coetzee en arrive à la deuxième version.Celle ci est excessivement simple et paraît déjà plus crédible. L'État est la création d'un groupe d'hommes armés qui par violence oblige les autres hommes à verser une part de leur production de richesse, et ainsi se garantissent une supériorité durable, en tant que professionnels de la violence. Ce modèle est lié à l'image du brigand. L'histoire en donne des exemples, comme « la Catalogne au tournant de l'an mil » ou un grand nombre d'autres études sur la société féodale, qui serait née de l'anarchie des grandes invasions. Les chevaliers, professionnels de la violence, auraient progressivement constitué l'ordre féodal de manière quasiment organique à partir des conditions de départ, avec l'appui et l'acculturation de l'Église. L'existence d'ordre féodal dans d'autres civilisations, comme le Japon, montrerait non pas la pérennité d'un modèle politique traditionnel, mais son caractère organique, nécessaire et spontané, toutes choses égales par ailleurs. Une telle conception est issue de la notion positiviste de stades de développement de la société humaine, et on la retrouve dans le marxisme.

Que des linguistes comme Benveniste aient retrouvé les trois ordres ou fonctions reconnues par la société féodale européenne dans la structure intime et ancienne des langues et des civilisations indo-européennes ne montrerai là encore rien de plus. Pourtant la chronologie pourrait aussi bien être interprétée comme montrant l'Ordre féodal comme alternative contemporaine à l'Etat durant de très longues périodes humaines, et capable comme lui d'assurer l'ordre sur de vastes territoires.


Je me contenterais de remarquer que l'ordre féodal n'est pas primitif, mais très sophistiqué ; et qu'il est par contre profondément étranger au modèle libéral, en ce que les règles qui régissent les relations humaines sont à la fois personnelles et réciproques, donc sans trace d'universalité ni de devoir abstrait.Et aussi que ces règles sont strictement hiérarchisées et font référence explicite au sacré.


Coetzee pour illustrer son propos sur l'origine de l'État par le banditisme utilise l'exemple Africain-qui montre non des naissances d'État, mais des dégénérescences de sociétés traditionnelles et d'État étrangers, exploiteurs et esclavagistes-mauvais exemple pour ce qui est d'une naissance! Et le film de Kurosawa « les sept samourais » sur lequel il multiplie les contresens de manière révélatrice au point de déformer complètement la fin de l'histoire et son enseignement.


Je le cite : « les sept samouraïs est un chef d'œuvre de l'art cinématographique, mais assez naïf pour traiter simplement de choses élémentaires. ». Ce type de discours est caractéristique d'une éducation positiviste. Il reconnaît à l'œuvre de pensée étrangère le statut de chef d'oeuvre-c'est la tolérance obligée-mais de chef d'œuvre naïf ; car ces sauvages sont de grands enfants, qui sont dans l'élémentaire. Pensez aux « arts premiers » et à tous ces mensonges de l'esthétique moderne. Ils ont certes une vigueur plus grande et plus puissante que nous, comme de jeunes animaux sauvages ; mais ils n'ont pas le recul de siècles de civilisation. Cette conception à propos de la civilisation japonaise est une sottise ethnocentrique classique. Cette civilisation n'est nullement plus jeune que la nôtre, et n'est pas plus naïve, sinon au regard de l'Anglo-Saxon qui pèse en terme de recul temporel et évolutif la différence d'autrui à lui même. Et donc ne peut le comprendre qu'a partir de lui.Le reste est tout simplement absent au regard ainsi informé, car la beauté est dans l'œil de celui qui regarde, comme le sens.


Cette perspective empêche tout efficace à la rencontre de l'Autre, et en particulier est une condamnation de toute curiosité métaphysique, de tout ce qui peut dépasser l'homme et qui du fait de ce dépassement des limites individuelles l'expose à l'angoisse, à la menace de la destruction. A contrario, l'homme des lointains métaphysiques est aussi l'homme des autres civilisations, en ce qu'il possède ce don protéiforme de boire à tous les calices sans se mentir, sans se fermer à sa perspective d'origine, sans errer sur les frontières des mondes. Alors ce même homme peut apprendre des autres mondes et des Autres mondes. Mais avoir ce don au plus haut degré ferme particulièrement à la compréhension par l'Âge de fer, en se montrant comme accumulation des plus grandes ténèbres à la lumière ténébreuses de nôtre âge. Et ce don permet la distance critique au système qui est justement indispensable à la construction d'une critique fondamentale de celui-ci . Mais comment diable dans ces conditions avoir ainsi le prix Nobel en anglais?


« En fait, « les sept samouraïs »ne nous présente rien moins que la théorie de Kurosawa sur la naissance de l'Etat » pose Coetzee avec l'aplomb que donne l'idéologie ignorée de son véhicule humain. En fait, il n'y a aucun fait dans le discours, ni dans le spectacle.Il n'y a que des signes à interpréter. Parler de fait n'est rien d'autre qu'usurper l'autorité du réel et refuser la laxité de l'interprétation. L'interprétation se valide dans l'horizon culturel où émerge l'oeuvre, sous peine de contresens. Là où Kurosawa voit l'Ordre, Coetzee voit l'Etat-réduction fatale, et naïve. C'est, je l'affirme, définir le sujet hors de son horizon de naissance. « L'Etat avait cessé d'exister » dit Coetzee ; mais ce qui avait cessé d'exister pour Kurozawa n'est pas l'Etat, mais bien la courtoisie et l'ordre féodal basé sur l'éthique des samouraïs. C'est à dire que conformément au Hagakure, le film présente non pas une époque de naissance, mais une époque de dégénérescence d'un ordre idéal et conforme aux sens humain le plus élevé ; il présente une réaction féodale dans une époque de déclin de cette ordre, dans l'Âge de fer. Et ceux qui mènent cette réaction sont parfaitement conscients que le temps de l'ordre féodal est fini ; car ils arment le peuple paysan et l'entraînent au combat de masse. Ces hommes nobles sont conscients de mener un combat désespéré, et de devoir mourir. Il n'y a pas que l'armement du peuple ; il y a aussi l'arrivée des armes à feu, utilisables sans la science du samouraï, qui tuent et le plus emblématique d'entre eux, et le premier d'entre eux, et d'autres encore, probablement tous.


Le film montre sans cesse que les préventions naïves des paysans, préventions que reprend naïvement Coetzee, et qui consistent à considérer les samouraïs et les bandits comme des puissances redoutables au fond identiques, sont inauthentiques. Les paysans cachent leurs femmes et leurs richesses, mais les samouraïs ne sont ni des violeurs ni des pillards. Les kimonos des samouraïs portent des symboles de l'ordre du monde, comme le lotus, comme une triplicité spiralée, symbole de l'Ordre du monde en rotation autour du centre, très proche du triskell breton ; le glaive est pour eux l'outil de la justice, non du crime. Un samouraï donne son or aux paysans. Des samouraïs distribuent du riz aux enfants. « Ayant compris comment fonctionne le système de protection et d'extorsion, la bande des samouraïs, les nouveaux parasites, font une proposition aux villageois : contre rémunération, (...) ils se substitueront aux bandits... ». Ce passage est une pure invention de la mémoire de Coetzee ; qu'il revoie le film. Cette invention de bonne foi montre comment l'idéologie informe, pollue même, notre perception et plus encore notre mémoire. La seule réplique finale d'un samouraï est « c'est encore un combat perdu. Ce sont les paysans qui ont gagné, pas nous ». Quatre sur sept sont morts ; quel serait la rémunération valable de leur sang? Où est le parasitisme du cimetière des samouraïs et des paysans morts au combat, visible comme une montagne dans le film, et sur lequel sont plantés leurs sabres? L'un des samouraïs est un menteur, un homme indiscipliné, un homme issu du peuple ; mais sa générosité et son courage, et surtout sa mort, font de lui un samouraï. La fin du samouraï est la mort, le Hagakure dit : « la mort est l'essence du bushido. ». Quelle rémunération peut être pensée dans la méditation de la mort? La réponse est qu'il n'existe pas de rétribution valable du sang d'un guerrier. Cet argument n'est nullement utilisé pour porter des prétentions élevées en termes matériels, et même en terme de dette morale. Les paysans oublient, pas les guerriers. « Les véritables gagnants sont eux » dit le chef des samouraïs en observant le travail des paysans. Notons que « Ghost Dog » de Jim Jarmush montre aussi ce décalage entre une homme qui veut vivre l'idéal du Bushido et la notion de rémunération, la logique du siècle.


L'Âge de fer est l'âge des paschus, de ceux qui placent la survie organique comme premier principe d'évaluation de la vie humaine, et conseillent à l'esclave l'obéissance, et même, quand son exploitation ou même sa destruction sont inévitable, de se faire des films ou des jeux vidéos où il sera un vainqueur. L'âge de fer est cet âge où l'homme noble devient un réprouvé. Coetzee je crois pourrait comprendre que l'humiliation de vieillir dans le mépris qu'il décrit est prévue et empêchée par le Hagakure, que je lui recommanderais de lire. L'homme vieillissant doit quitter le monde avant d'être humilié par lui. Cette vision des stades de la vie est une conception traditionnelle peu compréhensible aux modernes. L'âge doit permettre d'acquérir l'art de la préparation de la mort.


Ce changement de domination est inévitable pour le Hagakure. Le sujet des sept samouraïs est à rapprocher du sujet d'un autre grand film, français celui là, « La grande Illusion ». Ce sujet est la fin de la noblesse, l'entrée dans une ère où ce qui était le plus élevé dans l'homme devient grotesque aux yeux du monde et sert de prétexte à l'humiliation de ceux qui portent encore des vestiges de cette élévation, et pire, la vénèrent et la cultivent encore-au fond, et cela est le sujet même du livre de Coetzee. Et malgré le fouet que je viens d'administrer, je considère son livre comme très au dessus de la pensée moyenne du siècle.


Hormis les étonnants passages où l'auteur montre ses difficultés à passer à une pensée métaphysique, il perçoit très bien la fin de la reconnaissance de l'héroïsme ou du desespoir de l'adversaire, la caractère ridicule ou tyrannique des régimes « démocratiques modernes », à travers la cauchemardesque vision de Guantanamo, la négation impossible de la malédiction divine qui s'abat sur les criminels d'Etat, le caractère vomitif et puritain du politiquement correct féministe, l'incapacité et de la pensée et de la pratique de l'apartheid, comme de la pensée et de la pratique post apartheid à garantir la sécurité et la liberté de tous...sans parler de la fin même de la culture de la transformation et de l'élévation de l'homme dont il parle à travers la musique. La lucidité de Coetzee devient prophétique quand il soupçonne que l'Anglais moderne n'est pas sa langue maternelle, au sens où il se sent étranger à celle-ci. Je veux dire que le cours de ses pensées, mené à son terme doit lui faire quitter l'Univers anglo-saxon moderne, dont il montre l'exténuation de la langue sur des indices qu'il s'empresse d'ailleurs de minorer. Pour ma part je partage largement les constats qu'il fait, et cet aspect du livre est brillant, hors les naïvetés en partie signalées.




(T. Coetzee, à gauche mais on s'en fout, miss RSA, miss Univers...)


Le livre met en scène en plus l'humiliation de la pensée à travers le penseur, et par le désir qu'il éprouve vainement pour une jeune femme débordante de sexe et d'inculture, et un prototype assez réussi d'homme libéral, dont il envie la liberté de fourrager librement et fréquemment dans le ouvertures et les formes sublimes de la femme. Évidemment pour eux comme pour son éditeur, ce qui compte c'est que ces « opinions tranchées » ont une valeur sur le marché des idées comme « excentriques » et fabriquées par un « auteur célèbre ». Elles n'ont sinon aucune justification d'ordre supérieur, et même bien sûr elles sont foutaises et lubies de vieux. Ainsi la « validité » et l'auditoire de son livre, qui ne doit être publié qu'en allemand portant sur des sujets cruciaux du monde moderne, sont-ils promis d'avance au naufrage. Personne n'écoute. Certes l'auteur aimerait savoir comment avoir des pensées branchées, des pensées valables sur le marché ; et au fond il est prêt à toutes les humiliations malgré sa certitude que ses « opinions tranchées » lui viennent du cœur et non d'une étude de marché. Il est l'albatros sur le pont du navire, dont se moquent les hommes d'équipage.


Cet aspect me fait penser à « extension du domaine de la lutte » dans la thématique générale ; le magistère intellectuel ne permet plus l'accès au sexe, à la plénitude sexuelle, et ce magistère s'humilie devant des individus femelles incapables de mesurer la grandeur de leur victime, qui sont vues comme de vieux dégoutants quant ils cherchent la volupté et la passion nostalgique, l'intensité métaphysique de la vie. Le roi Salomon dans toute sa gloire pourrait-il aujourd'hui par ses psaumes et ses écrits traîner sa chair dans le vin et avoir des danseuses, délices des fils d'Adam? Peut être, mais alors après X ou Y que je rougis de nommer. Seule la fortune matérielle et la gloire mondaine assurent cette plénitude sexuelle en donnant enfin des indices socialement validés, compréhensibles par tous et reconnaissables d'incitation à ouvrir ses organes pour les jeunes femmes sexuellement valorisées. Plutôt que d'être prix Nobel de littérature, il est nettement préférable d'être ex- footballeur, banquier, acteur, chanteur, et surtout de passer à la télé régulièrement avec un rire de vainqueur etc, pour baiser vieux. On peut douter de la sincérité de l'intérêt culturel de nos « jeunes filles ». Accordons cela à Coetzee. Le terme « intellectuel » n'est pas encore partout une insulte, mais il l'est déjà chez les producteurs « culturels » de la culture industrielle.A vrai dire on n'en trouve plus en ces lieux, ou alors tellement culpabilisés qu'ils en sont impuissants.


Je termine sur ce livre du plus haut intérêt comme contenu et comme symptôme par un refus.


Premièrement, il n'existe aucune raison de se résigner, de considérer que la dégénerescence de la culture et de la musique sont des faits de progrès, des nécessités regrettables mais qu'il faut accepter pour ne pas finir vieux con. Les vieux cons sont ceux qui rejettent tout ce qu'ils sont pour paraître jeunes ; il ne sont, comme Yves Montand à la fin de sa vie, soutenant Reagan, que de pitoyables naufrages, même s'ils baisent. Pour ma part je ne suis pas vieux et je suis convaincu que l'on peut lutter contre les obscènes flots de conneries vides qu'on nous déverse, justement parce qui l'existe des hommes assez nombreux pour faire un milieu qui ne peut se contenter de nourriture pour pourceaux, même bien emballée. Le premier pas est de comprendre ce qui manque-les bases d'une civilisation humaine, rien de plus et rien de moins-et de cesser de croire au hasard ou à la nature, quand il faut de l'énergie, de la détermination, de la puissance, de l'art et de la ruse. Voyez l'histoire et le triomphe des Lumières ; et veuillez comprendre aussi que même les hommes des Lumières n'ont pas voulu ce siècle.


Deuxièmement, la puissance du sexe dans ce monde n'est nullement une donnée de nature mais une donnée construite par la « civilisation » de l'Âge de fer. En réalité des hommes, à savoir l'oligarchie dominante, ont accordé aux femmes de disposer de la pleine puissance du désir sexuel comme instrument de domination ; et ce fait n'est possible que par la protection de la force. Cette délégation de puissance de l'oligarchie dominante par le biais du désir fait du sexe un moyen politique de domination, de la frustration un moyen politique de domination, de l'humiliation une procédure commune de retour à l'ordre. Ce lien entre l'ordre réel de la domination et la frustration peut être argumenté. Deux tiers des prisonniers de nos prisons le sont pour des motifs de mœurs ; aux États Unis un père de famille, entraineur d'équipe de sport, peut faire dix ans de prison pour avoir lutiné une pom-pom girl de dix sept ans consentante dans sa voiture. La sévérité politique montrée sur ce genre d'affaires (il est bien préférable de trafiquer des armes ou d'escroquer la moitié de la planète, ou d'être complice de génocide ou de crime contre l'humanité, la peine est moins sévère) est un argument sur le caractère crucial de la politique de la frustration sexuelle, plus importante que la frustration de puissance et de reconnaissance sociale qui lui est d'ailleurs intimement liée. Deuxième point, l'exhibition de tous les objets du désir, exhibition publique de femmes nues, exhibition télévisée des tentations du sexe, industrie pornographique, parallèlement justement à cette sévérité judiciaire pourrait faire réfléchir les plus obtus sur le sens politique de ces phénomènes. Une telle délégation de puissance de l'oligarchie faite à la jeune fille n'est bien sûr nullement explicite, et encore moins gratuite ; et là encore nous sommes, nous analystes de la domination moderne, dans le terrain familier de la double contrainte. Nous de parlerons pas de l'exploitation de la femme par le Système qui se déroule sous le vocable de « libération de la femme ». En ce qui concerne la domination générale dans le Système, le désir donne l'illusion d'être porté au désir par soi-même, là où la construction de l'objet du désir échappe à ma puissance. De ce fait le désir, comme le besoin et de manière plus intime, plus totalitaire, permet de me faire obéir librement, de me faire assumer comme sujet et culpabiliser de mon obéissance en ce qu'elle s'accompagne d'un plaisir. Mais les menus avantages que donne un ordre de fer pour s'assurer l'obéissance ne doivent pas être confondus avec la liberté. Il suffit que l'ordre possède le droit de fait de m'humilier arbitrairement pour que ma liberté soit paroles verbales. pour A l'esclavage du salariat s'ajoute donc l'esclavage du désir, et dans le cas de Coetzee, de la culpabilité.


Une question qui mérite d'être posée est de décrire l'intérêt qu'a l'oligarchie dominante à mener et approfondir « la lutte contre les discriminations » dont la « libération de la femme » est un aspect . L'humiliation des porteurs de culture est un de ces intérêts parmi bien d'autres . Voilà un intellectuel Sud Africain, qui porte la culpabilité de l'Apartheid, qui s'humilie intimement de désirs vains de passion, passion sexuelle de principe sublime rendue pitoyable et ridicule jusqu'à ses propres yeux. Voilà un homme qui pourrait, par son savoir de saveurs dont l'accès est interdit par un puissant voile de silence dans le bruit général de l'hyperproduction d'information qui fonctionne parfaitement comme censure floue, représenter un risque pour le Système ; et grâce à la lutte contre les discriminations, le voilà doutant complètement de ce qu'il porte, et prêt à dormir comme un chien sur le canapé du salon, de lui même. Il a compris et intégré qu'il est de trop. Il est réduit de lui même à l'impuissance, et il l'accepte comme une fatalité.


Sans la force de l'Etat libéral politiquement correct, celui qui correspond bien à la description de Coetzee, qui le protège, cette puissance des jeunes femmes basées sur le désir n'est rien ; et c'est pourquoi ce problème, la domination humiliante d'une jeune femme sensuelle sur un vieux porteur des plus hauts savoirs de son temps et de sa langue, domination en plus retournée symboliquement puisque l'agresseur potentiel est le vieux dégoutant, et la victime potentielle la jeune femme et son petit bout de tissu rouge tomate, est une donnée qui n'a rien de fatale. Le sexe est l'instrument de domination par excellence de notre âge, où les dominants se parent des vêtements des victimes ; le désir sexuel est par des séries de doubles contraintes un des leviers de la tyrannie- et le puritanisme est le masque du désir. Voyez à ce sujet « King Kong théorie » de Virginie Despentes qui cherche à penser un féminisme, un sexe surtout, qui ne soit complice ni de l'Âge de fer libéral ni du puritanisme féministe . Don Juan est une figure de la rébellion . Coetzee est une figure du crépuscule de l'intellectuel libéral, qui a porté en lui même les obstacles à une guerre spirituelle de libération.


Cette année noire, cette disgrâce, ce déshonneur du siècle -cet Âge de fer, titre d'un livre de Coetzee, et une telle coïncidence ne peut le rendre entièrement mauvais- ne sont pas des fatum, pas seulement comme l'auteur le pose. Certes 2OO6 comme 2008 a été une année de merde, et 2OO9 fera mieux. Bien sûr, le réel est le critérium de la vie. La malédiction du siècle est réelle, mais nous devons vouloir avec violence et la malédiction et la rédemption. Coetzee ne fera pas la guerre, mais il sera sympathisant. Sinon pourquoi ce vieux con s'entête-t-il à vivre et à écrire, fort bien au demeurant?


Vive la mort!

Ethique négative.


(Walter Sickert 1906)

La réflexion sur le rôle du mal doit s'accentuer dans le projet d'un éthique négative. Les accusations concernant Man Ray (lié au meurtre du Dahlia Noir) et Walter Sickert(Jack the Ripper) doivent être éclaircies dans leurs enjeux. Il en va de toute pensée.

J'annonce que je commence une telle éthique négative ; et l'éthos doit passer aussi par la critique de la métaphysique de la subjectivité.

La chair, la mort et le diable rôdent dans la familiarité de la jouissance, de l'extase et de l'horreur totale. Dans ces ténèbres gisent des leçons de ténèbres.

Faire un faisceau de forces éparses.

(Félicien Rops, le sphinx)


Il est difficile à l'homme jeté dans la forêt obscure de la vie de tresser et forger les forces éparses sur les voies en carrefours.

Les joncs, les fibres d'écorce et de bois sanglants, les puissants tendons, les tiges oubliées des orchidées, les poils animaux, les plumes, le corps convulsé du Serpent, les hurlements du loup peuvent-ils être liés ensemble, la corde ainsi tressée peut-elle fixer, enlacer, capturer un puissant titan enivré de sa force?

La nostalgie divine peut elle s'enraciner dans la boue du désir, et la boue du désir nourrir les fleurs délicates de la neige et de la Lune?

Ainsi voit-on mourir le corbeau dans la neige, atteint d'une flèche acérée, noir des ses cheveux en entrelacs, forgés de fer, rouge comme ses lèvres entrouvertes, calice offert à la puissance, et blanc comme le paysage parfumé que parcourt le visage rêveur de l'amant.

Ainsi voit-on la neige dans les silences et les cavités spirituelles de la nuit, répondre à la neige des étoiles vacillant dans l'abîme, flambeaux du ciel.

L'orbe des ténèbres coule les lacs qui noieront dans l'encre, le fer et le feu le tissage des jours ; nous ne veillerons ni sur des idoles ni sur des attendrissements. Le fer et la pierre seront notre centre d'obscurité ; et jamais nous ne vénérerons l'illusion de l'intensité pour fuir le vide.

Établis ta cause sur rien, et vit la vie du vide pour trouver, comme les lierres du Kraken, la puissance patiente d'étouffer la proie. Un temps et les demeures cyclopéennes des Géants furent cendre ; un temps et les constructions de l'homme sont mangées des vers.

La proie- ou la mort, telle est la loi du carnivore. Je fonde ici l'ordre de la Griffe, en souvenir de l'ombre du Loup céleste, qui poursuivit et dévora le Soleil.

Viva la muerte!

Stefan George, un frère. Du peuple des extrêmes.

(Stefan George avec deux frères Stauffenberg dont Claus, 1924)


Les éditions de la différence ont publié en 2005, donc hier, un superbe recueil de Stefan George (1968-1933), "l'étoile de l'Alliance", dont la traduction rend sensible la splendeur et la profondeur.

L'arbre Stefan George, peu connu, a des fruits superbes, dont tout particulièrement Ernst Kantorowicz , qui a montré par son Fréderic II (Hohenstaufen), enfant d'Apulie, magicien, philosophe, Empereur romain germanique, roi de Jérusalem, et l'Empereur des derniers temps, que l'histoire peut être de faits et de pensée, qu'il y a des sens de l'histoire comme des sens de l'Ecriture. Et donc, soit dit en passant, qu'elle doit être spirituelle pour être intelligible en sa plénitude et en ses déterminations.

Ceux qui connaissent la pensée comprendront les choix. En italique répondent des fragments d'Héraclite, l'ami de l'obscurité.


"Je ne sais si je vous ai dignement célébrés
Toi le Né et toi le Non-encore-né.
Je ne connais qu'un Seul qui croît
Multiple et veut être anéanti
Et revivre chaque fois par une nouvelle flamme
Un d'abord il rempli des formes variées
Surgit de la nuit de la purification le même
Et différent dans une seule magnificence."


L' Un, cet unique sage, en même temps veut et ne veut pas être nommé du nom de Zeus.

Ceux qui ont entendu non moi mais le Logos, sont d'accord que la sagesse, c'est : Un est tout.

La loi, c'est aussi obéir à la volonté de l'Un.

Dieu est jour et nuit, hiver et été, rassasiement et famine. Il change comme [le feu] qui, quand il est mêlé aux parfums, reçoit un nom selon le plaisir de chacun.


"Toi peuple des extrêmes-des écueils venteux
Et jachères enneigées-Et toi peuple du désert brûlant!
Berceau du dieu fantôme...également éloignés
De la mer sereine et de l'Intérieur où la vie
se vit à son terme dans un univers du dieu et de l'image!..
Blonds ou noirs vous êtes issus du même giron
Frères méconnus vous cherchant vous détestant
Toujours errants et donc jamais comblés!"





(http://www.newaeon.de/index.php?act=viewtext&textID=27945. Pour Stefan George - Der Mensch und der Drud)


"Je suis l'Un et les deux
Le procréateur et le giron,
Je suis l'épée et le fourreau
Je suis la victime et le heurt
Je suis la vue et le voyant
Je suis l'arc et la flèche
Je suis l'autel et le suppliant
Je suis le feu et le bois
Je suis le riche et le nu
Je suis le signe et le sens
Je suis l'ombre et le vrai
Je suis une fin et un début."

Ils ne comprennent pas comment ce qui s'oppose s'accorde dans une identité. L'harmonie est changement de côté (acte de tourner, va et vient, ), comme pour l'arc et la lyre.

J'ajoute car j'y pense :

«Je suis ce que j’ai été, ce que je suis et ce que je serai.
J’ai revêtu une multitude d’aspects avant d’acquérir ma forme définitive
Il m’en souvient très clairement.
J’ai été une lance étroite et dorée
J'ai été une goutte de pluie dans les airs,
J'ai été la plus profonde des étoiles,
J'ai été mot parmi les lettres,
J'ai été livre dans l’origine,
J'ai été lumière de la lampe,
J'ai été chemin, j’ai été aigle,
J'ai été bateau de pêcheur sur la mer,
J'ai été goutte de l’averse,
J'ai été une épée dans l’étreinte des mains,
J'ai été bouclier dans la bataille,
J'ai été corde d’une harpe,
J'ai été éponge dans les eaux et dans l’écume,
J’ai été arbre dans les forêts.
Et puis, quand les temps sont venus, j’ai été le héros des prairies sanglantes, au milieu de cent chefs.
Rouge est la pierre qui orne ma ceinture et mon bouclier est bordé d’or. Longs et blancs sont mes doigts. Il y a longtemps que j’étais pasteur sur la montagne. J’ai erré longtemps sur la terre avant d’être habile dans les sciences…»

Taliésin.

A vous, hommes nobles, ces mots de méditation sur la route de la baleine, celle des îles de l'âme, dans vos errances de quête entre le sang et la rose.

Les frères ennemis doivent se réunir en une corde tressée face au péril des eaux ; le fils prodigue fêté par la fleur et par l'épée.

La puissance doit fructifier dans l'acte.

Les possibilités de la discussion philosophique.

(Philippe Burne Jones-la femme vampire)

La discussion philosophique est l'exercice le plus rare et le plus vivant de la philosophie authentique. La discussion réussie porte les mêmes difficultés que la lecture réussie d'une grande œuvre. La discussion philosophique par elle même fait advenir l'Être dans le réel vécu. Rare, car souvent, le penseur ne vit pas en même cycle que son lecteur. Et surtout, parce que les conditions d'une discussion véritable sont très rares.

Pour qu'une discussion véritable s'élabore, les personnes tissées à partir du Verbe doivent s'enraciner dans un Univers commun, ou être curieux d'univers.

Tout d'abord, une indéfinité de textes peut faire légitimement référence au même objet de discussion. Cela peut paraître contradictoire avec des affirmations antérieures ; mais pas vraiment si la polarisation produit des attracteurs, en lesquels des êtres de même espèce se lovent de manière analogue, comme le Serpent, comme un lit peut être habité, dans un hôtel, par mille et mille destins de passage. Disons que le même objet de discussion ne désigne pas un singulier unique, mais une classe de particuliers analogues.

Ensuite, le texte contient de manière implicite et immanente une position quant à la vérité : ainsi cette position sera-t-elle très différente dans un roman et dans un rapport d'enquête. La vérité dans le roman est la cohérence interne et la réalité de l'attribution à l'auteur ; ainsi un texte faux sera un plagiat ou une mauvaise traduction, ou encore le texte authentique mot à mot mais lu, comme au théâtre, de manière fausse, comme quand un musicien joue faux. La vérité dans le rapport est référentielle, peut importe la personne qui l'a écrit. La position quant à la vérité est implicite dans le texte, dans sa forme et sa présentation ; on accepte un roman de présentation fantaisiste, mais une thèse universitaire revendique sa véracité par l'austérité.

Ainsi le tissage du texte produit-il son concept de vérité, et un malentendu sur ce concept est parfaitement vraisemblable. Simone Weil, dans sa "lettre à un religieux", 24 dit que la vérité du Dogme est d'ouvrir les portes du ciel, comme le voile du Temple, qui indique et qui voile ; et que cette vérité là ne doit pas être confondue avec une vérité d'ordre physique, comme "Salazar est vivant", d'autant plus qu'il est mort.

L'usage dogmatique des dogmes revient à l'usage de Tartuffe, de faire du texte mystérique, paradoxal par essence par référence au "bon sens", au sens "objectif", un moyen de pouvoir et de domination. En effet, le paradoxe permet d'ordonner la soumission pure et simple si on le prend comme une vérité physique : je dois croire ce que je ne puis comprendre, car je suis dominé. Je dois perdre confiance dans mes moyens, perdre tout critère, abandonner dans ma raison au sens transcendant, et me remettre pieds et poings liés au magistère ; et seul l'orgueil expliquera et culpabilisera ma perplexité. Le dogme ainsi instrumentalisé comme arme de l'Âge est une figure de la double contrainte. Les dénonciateurs de la religion ne sont le plus souvent que des caricatures de cette caricature d'époque.

Le paradoxe du Dogme est le reflet de son contenu, dynamique et contradictoire, qui doit me pousser à engager le combat spirituel en me faisant sortir des illusions du monde quotidien, normal, et pourtant construit et vidé par la préoccupation vitale ; le dogme est la porte de la gnose. En le posant comme une vérité physique, on me permet en fait de n'habiter que le monde ordinaire et de faire par fêtes une excursion sécurisée dans l'extraordinaire, rendu incompréhensible donc inaccessible, définitivement étranger au monde ordinaire. Il ne reste plus après qu'a le supprimer dans ses symboles et dans ses rites devenus incompréhensibles par ceux là même qui doivent les conserver et les accomplir, sans parler des autres.

Et cet usage du Dogme comme moyen de puissance est un élément du Système ; le lien aux Abîmes se ferme ; l'Âge de fer s'affirme par ses prétendus ennemis que sont les fondamentalistes littéraux. Ceux-ci ferment les voies du Paradis et de l'Enfer, autant que les philosophes matérialistes, et leur œuvre s'en distingue peu.

Car la vérité est que chaque parcelle des mondes est un reflet de l'Être, et porte l'unité, la vérité et la beauté, à l'œil qui sait voir. Et que chaque instant peut être braise, et feu, et non pas cendres, et production et consommation matérielles. La distinction entre le temps ordinaire, le monde ordinaire et le "Grand Temps"n'est que lâcheté indispensable à la survie humaine ; l'exigence absolue envers soi-même est de refuser l'ordinaire, non pour l'extraordinaire, mais pour la cime ou l'abîme-la vie ou la mort.
La méditation quotidienne de la mort, de sa mort, imaginée, vue et vécue dans ses tourments les plus concrets, dans sa face éperdue, paralysée et grimaçante, est ce délice qui cabre la puissance de l'âme, comme une puissante monture des ténèbres, au dessus des espaces terrestres. Le macabre est une discipline de saveur de l'âme.

Deuxième obstacle : un même texte peut avoir plusieurs références, et donc être à la fois vrai et faux selon l'Univers où il s'enracine et prend son sens. Debord dit avec raison que dans le Système, "le vrai est un moment du faux général" ; ou encore, une information exacte peut être l'argument d'un mensonge. Cela est vrai au delà des mots, pour les images, ou mille autres signes de la semiosis générale. Je donnerais comme exemple l'usage mécanique de Thomas d'Aquin, très éloigné de la vérité de l'effort de totalisation d'une vision de Thomas, et qu'il a qualifié lui même de "paille". Utiliser Thomas comme machine à argumenter et à nier est ignorer son entéléchie brûlante, ascendante, et incarnante, ignorer la masse de Thomas, ses affirmations de la conservation terrestre du Paradis terrestre, ou encore que le plaisir de l'amour des sexes était supérieur avant le Péché : ignorer que Thomas est homme de nôtre âge, incarnant la puissance sacrée dans tous les aspects de la vie humaine comme une totalité encyclopédique, un puissant désir de savoir et de totalité, d'assimilation-et l'énormité de son corps n'est pas contingente.

Thomas est le désir terrestre de Dieu ; un fruit de son époque, une époque de moisson, et un automne mélancolique et plantureux des mondes où la quête de la Sagesse, de plus en plus obscure et hors de portée, était, de l'avis unanime des hommes nobles, le destin même de l'homme noble ; et où cet avis créait un marché de la philosophie. Nous autres vivons l'hiver, et sommes bien loin de comprendre la puissance de ces temps pourtant proches.

Il est un autre exemple de ce mal, dans la lecture des textes sacrés ; les savants préoccupés de philologie et d'exactitude physique se croient dédouanés de l'usage des commentaires anciens, et en arrivent à s'aveugler absolument sur le sens du texte dans son Univers de naissance et de croissance. En effet, j'ai lu dans un dictionnaire universitaire éminent, catholique et encyclopédique de la Bible en un très fort volume, et fort récent, que ni le Cantique, ni l'Ecclésiaste, n'avaient vraiment leur place dans le Texte, étant "profanes", et que leur intégration avait des "causes historiques". A ce point, il est clair que la discussion ne peut trouver son sol, ni ses racines.

Enfin la discussion en général, où la lecture, peut s'arrêter à "l'art d'avoir toujours raison." Soit en effet l'auditeur ne conserve que des fragments utiles à renforcer son entéléchie, et croit comprendre et partager ce qu'il entend tout en n'y entendant rien, c'est à dire qu'il démembre et éviscère ce qu'il reçoit et s'en nourrit, soit encore la discussion et ses arguments ne sont que la forme d'un affrontement, qui suit alors les règles de l'affrontement, et non plus les règles de la discussion. Dans ce combat les plus hautes paroles deviennent des moyens des vanités, et toute vie supérieure fait alors défaut.
Le plus souvent on ne parle pas, ou on parle avec soi même ; la haute figure de l'Autre est ainsi un fantôme ténu que l'on évite, un être d'une substance d'obscurité.
Parfois même, comme l'atteste l'autobiographie d'Ignace de Loyola, est-il un démon familier et silencieux, immobile dans les silences et les abîmes de l'âme. On le trouve aussi dans d'autres textes :

"«[…] un démon d’aspect […] infernal était sans cesse à ses côtés sous la forme de son frère.»
James Hogg, Confession du pécheur justifié (Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1987), p. 58."


Seul l'être porteur d'abîmes peut réellement ouvrir son âme à l'Autre, car il est lui même puissance, nœud dynamique d'opposés, et donc capable d'assimiler, comme le Serpent Dasypeltis, des formes et des entéléchies étrangères.

Enfin il y a l'objection de Nietzsche, qui est plus ancienne que son nom. On soutient que toute grande pensée est l'expression de la biographie de son auteur, et donc n'est qu'un masque qu'il faut interpréter. Cela clôt la discussion, puisqu'on ne peut parler alors des mêmes objets ; on prend de plus une position de supériorité avec aisance, le grand style psychanalytique. Cette objection est à rejeter pour le texte comme pour la musique ; chaque morceau s'enracine dans une idiographie mais s'exprime par des structures qui ne sont possédées ni produites par âme qui vive. Reste une passion de la pensée, un désir, une chair qui font le style.

A ce titre cependant je ne dirais qu'une chose, c'est que le phylum qui me porte porte aussi les contradictions des combats et des cendres, que j'ai entendu les combats et les cendres, et que je n'ai su quoi faire de toute cette douleur. Je n'ai su que faire de ces danses macabres des rives odorantes de la mer aux forêts de l'Est. Il me reste le mythe d'Odin, éborgné, une nuit infinie pendu sous Yggdrasil comme forme implicite de l'amour de Dieu. Il me reste que l'homme ignore la justice, connaît la douleur, le deuil et l'amertume mais ne doit pas renoncer ; que quand la guerre à mort surplombe une époque, la ligne de démarcation n'est pas entre les combattants, mais entre les combattants et les autres ; que le passé est cendres, qu'il ne mérite ni pitié ni tendresse.

Celui qui m'a bien compris sait alors que nos textes ne sont pas incompatibles. Le texte est entouré, déterminé, porté par tout ce qui n'est pas lui et plus que lui. Le texte ne reflète que spéculairement, et non face à face, l'objet de ses soins, de son désir et de sa mélancolie. Par analogie, le spectacle est vide à qui vit la vie dans les mondes. L'effort pour saisir l'objet, cette lutte avec l'Ange, aussi dure que les luttes humaines, est plus que le texte. Le texte est cet étrange labyrinthe de cendres, issues des hautes cimes de l'esprit. Le mémorial de Pascal est moins que le Feu qui l'habita.

A titre de joute, de jeu qu'on ne saurait négliger sans excès de sérieux, j'ajoute que de manière analogue l'être n'est que cendres par rapport à ce volcan dont veut rendre compte le nom de Tout-Puissant.

L'objet de mes soins est la guerre métaphysique. Et cela est comme les longs fleuves de l'amour, un réseau qui ne peut finir. J'y reviendrais.

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova