Penser en situation : de l'attitude mentale .

(Psychedelic nude)


Celui qui, après avoir entendu parler de la virtuosité d'un Maître dans un certain art, en conclut qu'il est hors de sa portée de devenir lui même un Maître, n'est qu'un timoré. Celui qui pense qu'il n'a rien à envier au Maître, après tout un être humain comme lui, et met tout son cœur à maitriser l'art dont il est question, a déjà posé le pied sur le chemin de l'accomplissement. Le Sage (Confucius) méritait déjà son nom lorsqu'à l'âge de quinze ans, il décida au plus profond de son cœur de consacrer sa vie à l'étude . Hagakure .

La philosophie n'est devenu une discipline qu'en abandonnant son objet, qui est la recherche de la sagesse . Une discipline, c'est à dire la construction transpersonnelle d'un savoir objectif, d'un horizon de structures sémantiques, ou concepts – il n'existe qu'abstraitement des concepts isolés d'un champ sémantique . Devenir savoir objectif est renoncer à la sagesse, parce que la sagesse est situation . Une discipline constituée pose des questions dans la situation de son objectivité de discipline avant de les poser dans le monde . De ce fait, elle tend à occulter la situation personnelle vitale de celui qui cherche . Je ne parle pas, en parlant de discipline, du savoir symbolique ouvert indéfiniment de la Gnose, mais des savoirs partiels, partiaux, qui tendent à s'enrouler d'eux même en systèmes, en modèles fermés et bornés de l'être .

De plus, la philosophie objectivée et constituée est fonctionnelle au Système général - car le Système ne peut favoriser l'institutionnalisation que de pensées fonctionnelles . Elle ne cesse de poser des problématiques qui sont complètement vides, ou qui ne servent que l'aggravation continue du contrôle par le Système général . C'est le cas de l'essentiel de la déconstruction, qui ne déconstruit pratiquement jamais la déconstruction elle même et son règne idéologique .

Comment, dans la philosophie de Spinoza, devenir plus raisonnable ? C'est un problème qui peut être valide dans le cadre d'une situation d'enseignement moderne, étant donné la philosophie de Spinoza comme champ, les conditions de l'enseignement, d'évaluation des élèves...mais deviendrais-je plus raisonnable ? Est-il urgent d'être plus raisonnable, alors que le cadre même où se pose la question manque dangereusement de fenêtres ?

Quels sont les droits des animaux, branche issue de la philosophie queer, quand les droits de l'homme s'effacent insensiblement des mondes humains ? Que valait la philosophie à Stalingrad ? Je propose un critère de ce qu’est l’homme indépendamment de l’aggravation indéfinie des contrôles sociaux : c’est l’hypothèse de la catastrophe . Pour tout problème, se demander si, en cas de catastrophe, ce qui est présenté comme bon serait conservé par les êtres humains aux prises avec les nécessités réelles de la survie .

Ce qui est contraire à ces nécessités implacables ne durera pas dans l’histoire plus longtemps que cette société . Dans une situation de survie, l'être humain se tourne plus spontanément vers l'essentiel, vers les nourritures physiques, mentales, spirituelles qui permettent la survie biologique, mentale, spirituelle . L'homme dans la détresse se tourne vers le soleil . Les problématiques politiquement correctes doivent être combattues pour que l’existence humaine ne soit pas une domestication et que l’homme ne soit pas rabaissé vers l'animal végétarien domestiqué, vers la viande .

Croit-on que les hommes ont vaincu les lions, les ours, les mammouths avec l'humanité mièvre de cette époque ? Et les peuples chasseurs respectent ceux qu'ils combattent, non l'élevage industriel . L'adversaire est objet de sacrifice et de consommation sacrée, et non objet de calcul. Le torero respecte le toro plus que ses défenseurs modernes, qui veulent en faire une vache, alors que sa colère et sa cruauté l'humanisent et même l'héroïsent dans sa mort sacrée .

L'homme ne mérite la grâce que par le mal qui le brûle et la violence qui le porte, par le feu qu'il a reçu en héritage .

La Grâce veut le péché. Le sommet désire l'Abîme . L'Autre, le sauvage, le mal nait de Soi-même et en Soi-même . Il n'offre pas le réconfort du rejet de l'étranger . La pierre est sans péché et sans grâce.

Que restera-t-il du politiquement correct dans une zone de guerre ? Du scientisme à Tchernobyl ? Qui perdra son temps à écouter une vieille élevée dans la soie et la sottise proposer la reconnaissance des droits des corbeaux, quand ils se nourriront de nos cadavres ?

La philosophie et la vertu qu’on nous vend n’est pas la sagesse mais bien de la répression. Pour rendre les hommes vertueux la répression ne cesse de s’abattre. Mais la vertu ne prospère que là où la liberté métaphysique est reconnue . Le politiquement correct est un nouveau puritanisme et une tyrannie.

Dévoiler cette tyrannie est une nécessité politique. Car la plus puissante tyrannie de l'histoire naît à travers la défense officielle des "victimes" : le nihilisme s'étend . Il faut agir en cachant complètement son jeu. Il importe avant tout d'éviter toute apparence d'humanité. (E. Jünger, journaux de guerre) .

Une part de la philosophie scolaire moderne est fonctionnelle à la tyrannie . La recherche de la sagesse chez l'aspirant à la sagesse n'est pas une partie de la vie, un emploi du temps sur le calendrier . Dans les cadres de l'emploi du temps, dans l'objectivation du savoir, dans l'extériorisation de l'objet d'enseignement, il se passe une trahison, la trahison de l'urgence et de la soif de sagesse . Ce que je pointe là n'est pas accessoire : il est absolu . Car sans ce désir, la machine humaine produit des boîtes, des spirales d'enfermement .

Ce qui fait le philosophie, c'est l'ardent désir qui le brûle . Simone Weil fut ainsi, mais aussi Peirce, aussi Wittgenstein . La pensée est le combat forcené entre les mâchoires de la mort .

Après des mois de ténèbres intérieures j'ai eu soudain et pour toujours la certitude que n'importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservé au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre .
Simone Weil .

Il existe aussi des penseurs de volcans de glaces, qui percent obstinément les murs des pensées objectives, je le sais . Il ne savent pas trop pourquoi ils creusent, explorent flegmatiquement des abîmes, s'étonnent d'être lus, comme Quine . Après des années, je ne le crois plus un contre-exemple de mes propos . Il y a chez eux une obstination beaucoup trop grande pour que la pensée n'ait été pour eux que l'exercice ponctuel d'une profession . Quine, comme les grands scolastiques, était un passionné froid, mais grand .

Constituer la philosophie comme discipline scolaire est une trahison de la pensée . La philosophie ne peut être qu'une discipline de vie . L'enseignement, la pédagogie de la philosophie sont des fragments de savoirs, de sciences, qui tournent autour de la vie, sans y rentrer . Si un être humain est sans désir, il n'est pas de pédagogie qui peut lui donner . Le désir ne peut se retrouver sans voie, sans perspective qui dépasse les mots . Le désir ne peut être administré technocratiquement . La discipline scolaire n'est légitime que si, comme Thomas d'Aquin, elle se reconnaît comme paille, comme prolégomènes à la quête de la sagesse et du feu .

En tant que prioritairement mode de vie, la philosophie ne s'enseigne pas comme un savoir objectif, mais par imitation quotidienne d'un maître . Il est vain d'entendre ce qu'il faut faire, si on ne voit personne le faire . Le maître est l'image visible à la fois du dépassement et de l'être, l'ange de la face et le miroir de l'adepte . Il est vain d'entendre une loi, si celui qui l'énonce la méprise ouvertement par ses gestes . Et cette situation est banale, banalisée .

De même, les paroles puissantes ne sont pas des descriptions d'états de chose, mais des signes, des voiles, et les prendre comme des organisations sémantiques objectivées est toujours une perte de la voie . Simone Weil, dans sa lettre à un religieux, 24 dit que la vérité du Dogme est d'ouvrir les portes du ciel, comme le voile du Temple, qui indique et qui voile ; et que cette vérité là ne doit pas être confondue avec une vérité d'ordre physique, comme "Salazar est vivant", d'autant plus qu'il est mort.

Un sujet de l'agrégation de philosophie fut : « qu'est ce qu'un faux problème ? » . Chez le premier Wittgenstein par exemple, un faux problème est une question qui ne se pose que parce que les règles de référence et de construction du langage ne sont pas connues, une question purement verbale – ce qui ne se peut exprimer, il faut le taire . Taire : Pourquoi y-a-t-il de l'être et non pas rien ? qui est par exemple un faux problème selon Carnap . Le problème se lève sur l'horizon d'une ontologie constituée .

Comprenons bien la notion de problème : un problème est quelque chose qui arrête, qui empêche, qui gêne . Une discordance cognitive est un problème, par exemple un scientiste qui rencontre un ange vit un problème, mais pas William Blake . C'est à dire que le problème pointe une direction, mais interroge la totalité dans sa constitution . Le problème du scientiste, c'est l'ange . S'il parvient à l'assimiler à une illusion, se guérit par un médicament, il a réglé son problème et conserve sa constitution générale du monde . Si l'ange est très persistant, il devra abandonner sa construction générale du monde et de soi-même ; c'est un effort et une angoisse et un effort considérables, ce que l'on appelle une crise profonde . C'est pourquoi, en général, les scientistes sont très souriants quand ils vous disent qu'ils n'ont jamais rencontré d'ange, ou de fantôme . Ils préfèrent .

En termes épistémologiques, on reconnaît l'opposition entre situation paradigmatique et révolution scientifique . Il convient de noter que dans le monde moderne, le poids de la bureaucratie scientifique et des investissements rend extrêmement coûteuse la perspective d'une révolution scientifique . D'elle même, la bureaucratie scientifique, faite d'anciens chercheurs et de technocrates incultes, préfère parcelliser indéfiniment la pratique de la techno-science, ce qui la met à l'abri de toute révolution scientifique qui serait aussi une révolution socio-politique . Les bureaucraties scientifiques modernes sont dépendantes de leurs paradigmes comme un État autoritaire moderne de son idéologie . L'objectivation du savoir et la constitution d'une caste bureaucratique qui le stocke et le dispense par fonction sociale en échange de puissance et de richesse sont deux aspects d'un phénomène systémique .

A leur échelle infiniment plus faible, la philosophie officielle, et même l'art officiel, sont objectivants et bureaucratisés en partie . La philosophie antique était peu institutionnalisée – et l'institutionnalisation au Bas-Empire a développé et le raffinement scolastique, et un écart de la pensée à la vie . La poursuite de cet écart fut le développement de la théurgie, ou la recherche de la sagesse dont témoignent les Confessions d'Augustin . Avec l'institutionnalisation, de puissants intérêts amènent à soutenir le maintien du cadre général du monde, voire à établir une répression policière, physique des écarts . Il devient possible de poser la liste officielle des problèmes à résoudre .

Pourtant la sagesse n'est pas de résoudre les problèmes dans le maintien du cadre général du monde, quand ce cadre général du monde ne cesse de susciter des problèmes . William James avait cette sagesse . Il n'est pas sage de croire que nos cadres sémantiques sont plus vastes que les mondes indéfinis, inconnus . La sagesse est au contraire de traverser les réorganisations ascendantes qui ouvrent les portes des mondes . Une telle réorganisation garde une vie du monde précédent, mais ouvre des perspectives nouvelles sur la perspective du monde passée . Le monde que nous connaissons devient une puissance du monde parmi d'autres . Le regard scientiste sur le monde est possible, peut être vécu – mais rien de plus .

Le problème est un vrai ou un faux problème selon la perspective, selon la situation . Il n'existe aucune règle plus générale du vrai ou du faux problème . Face au Diable, celui qui a parlé du faux problème de son existence peut persister infiniment, ou perdre la raison – ce que montre Boulgakov de plaisante manière dans le Maître et Marguerite .

En tant que voie et pratique, la philosophie antique posait une discipline mentale d'élimination des faux problèmes, non par référence à une constitution globale du monde, mais par référence au principe directeur, à l'implication astrale du destin . Le sage, celui qui veut vivre selon son principe directeur, ne doit pas se poser des problèmes de vanité, de souffrance, ou encore de richesses . La pauvreté ascétique est là : il s'agit de refuser tout problème de richesse, de préférer mourir que de posséder . L'esprit doit être réduit en un faisceau organisé unique pour forcer la sortie, parvenir à l'autre rive, à la pure vision, désirée jusqu'à la mort . C'est le sens de la phrase du Maître : qui veut garder sa vie la perdra – qui résonne avec le Hagakure : la mort est l'essence du Bushidô .

Dans une telle perspective, toute la philosophie scolaire objectivée est un faux problème : tel fut le jugement de la Renaissance sur la scolastique, selon une structure analogue à toute dénonciation prophétique du savoir scolaire . Si le problème est le Salut, l'urgence absolue et vitale du salut, ainsi chez Martin Luther, qu'importe les immenses manuscrits de la scolastique et leur subtilité incapable de mener sur la Voie ! Et ce qui ne mène pas sur la voie est perdition, donc, pour Luther, œuvre du Diable .

La parole prophétique de Luther, comme celle même du Maître, apparaît en un cycle d'institutionnalisation paralysante de la pensée . Dans de tels moments de dégénérescence, les fonctions sociales des dispensateurs de la pensée ne sont plus liées même à la maîtrise vivante de la pensée . Les philosophes de service – c'est le titre d'un livre, ils ne se cachent même plus - du Système peuvent très bien n'être que des maîtres de poche, et proférer des erreurs factuelles sans être contredits, puisque personne ne sait plus grand chose de précis . Les sages institutionnels vivent exactement comme des notables, et rien de plus . Les notables pharisiens sont sans sagesse ni charité, mais fiers des franges de leur manteau, selon Jésus ; les notables catholiques sont avares et cruels, et mentent sur les voies du Salut, selon Luther . Les philosophes queer prêchent la multiplicité en privant de possibilités d'expression tous ceux qui veulent prêcher l'unité . Ils parlent de démultiplier les perspectives, en condamnant les perspectives de ceux qui ne partagent pas leurs perspectives – bref, ils sont parfaitement sectaires . Les députés votent des lois sur les retraites et s'en appliquent d'autres . Les notables du Conseil Constitutionnel ont validé des comptes de campagne, que peut être...La situation est pré-révolutionnaire, celle de la fin d'un cycle – la fin d'un monde .

La menace redoutable que l’adaptabilité fait peser sur nous quand elle s’applique à notre espèce, dans un contexte purement biologique, consiste en ceci qu’elle implique trop souvent une acceptation passive de situations qui, en réalité, ne constituent pas un bien pour l’humanité. Les critères admis sont, de plus en plus, ceux qui correspondent au type d’existence humaine le plus inférieur, et ceci simplement pour que la société demeure dans une paix qui est en réalité une léthargie. Le «milieu idéal» tend à devenir celui dans lequel l’homme jouit du confort matériel, mais oublie peu à peu les valeurs qui donnaient tout son prix à la vie humaine (René Dubos, L’homme et l’adaptation au milieu, Paris, Payot, 1973, p. 264).

Le monde humain se ferme sur lui même tout en devenant de plus en plus vicié, irrespirable, insupportable . L'envahissement de la société par des doubles contraintes est frappante . Nos mots sont pollués par des oxymores vides, qui réconcilient dans les mots ce que la réalité entrechoque avec violence .

Tout ordre qui se referme sur lui même mérite le nom de tyrannie. Tyrannique est l'ordre qui refuse toute extériorité.. Et c'est la tendance de tout ordre aveugle de se poser comme totalité sans reste, de passer de la vérité fragmentaire à la Vérité, de la subordination de l'Ordre envers la liberté humaine originaire à la Souveraineté absolue de l'ordre . C'est une usurpation fondamentale de l'ordre.

La production de mondes de choix à partir de situations de désespoir, de marée montante de la Destruction, l'ouverture de voies est la liberté humaine, la liberté originaire, toujours déjà présente, renaissante dans le temps . C'est le combat désespéré entre les mâchoires de la mort . Là où le choix, la liberté est absente, l'homme essentiel produit les mondes qui la produisent à nouveau .
Le choix de liberté est déchirement et co-engendrement de la personne, détermination, position et négation entrelacés, mort et résurrection.

Celui qui était avant le croisement des astres n'est plus celui qui foule le sol de ce rayon . Celui là est autre que lui-même.

La liberté ne peut être éteinte, comme la Lumière ne peut être voilée par aucune tyrannie. Elle peut seulement éloigner la lumière, plonger le regard dans les ténèbres. Aucune tyrannie ne peut enfermer la puissance. Seule l'Imagination permet ce refus réaliste des ténèbres .

Un tel moment du Cycle du savoir, qui est à la fois l'extrême de son extériorisation et l'extrême de sa nullité vitale, est celui du temps apocalyptique, le combat désespéré entre les mâchoires de la mort, le combat contre le Dragon . De ce fait, les situations normales de la pensée, les questions qui se posent dans l'horizon existant de la pensée objectivée et de l'ego constitué en référence à elle, paraissent se vider de toute substance . Comment être moral ? Qui se pose encore cette question ? Et celle là : Le cinéma est-il un art ?

Ces questions sont vides, vidées du sang qui les mettait en mouvement . Dans ces conditions, ce qui devient vital, c'est la discontinuité, le saut, la percée . Ce qui devient vital, c'est le cas d'exception, c'est à dire la reconquête de la souveraineté humaine, celle qui fonde sa cause sur rien – par delà les horizons des pensées objectivées, du droit existant, par de là le Bien et le Mal .
Cette situation n'est pas normale, durable . Une pensée humaine est collective et commune, construction d'une communauté humaine . Elle est une sphère, qui porte sa part de voie et de continuité . Les maîtres soufis disent que toutes les voies sont bonnes, qu'elles sont comme les rayons qui vont vers le centre de la roue, mais que celui qui ne cesse de changer de voie reste sur la circonférence . A un européen qui le lui demandait quelle voie suivre, un sage de l'Inde répondit : suis les enseignements du Christ ! Une pensée qui ne cesse de changer fondamentalement ne peut être vivante .

Mais la pensée vivante est pensée en situation . Au présent cycle, percer des portes dans les murs des prisons de l'âme est un acte vital de pensée . Remettre en cause l'unité de son ego constitué par le Système, dans le Spectacle et les murs de l'idéologie racine, est une opération vitale de penser . Quant la seule continuité est morbide, l'enracinement peut être condamné, et le rhizome devenir la référence – dans une situation d'exception . Et notre situation est une situation d'exception .

C'est pourquoi je n'écrirais pas d'anti-Deleuze . Deleuze doit être lu dans la situation du cas d'exception, telle que Taubes l'expose, dans une perspective eschatologique, celle de la guerre civile mondiale présente . Deleuze peut être une arme bonne si la situation n'échappe pas à l'esprit – si le rhizome et la schizophrénie ne sont pas niés comme des déviations compensatrices d'un déséquilibre massif de la vie, ne sont pas posés comme un état normal et souhaitable de la pensée . Car cette liqueur amère est celle de la dissolution de toutes choses, le règne de la disharmonie, rien qui puisse construire .

La société ne doit pas être uniquement bâtie sur l'homme pour être pleinement humaine, car l'homme doit reconnaitre, accepter et assimiler par destin l'inhumain. Ceci n'est nullement l'exténuation de la vie ou une voie ascétique, mais la plénitude de l'accomplissement. C'est le cas de toutes les grandes civilisations de l'histoire.

L'âge de fer est l'âge de Kali, de la destruction . Céline dit quelque part (Guignol's Band) :

On est parti dans la vie avec les conseils des parents. Ils n'ont pas tenu devant l'existence. On est tombé dans des salades qu'étaient plus affreuses l'une que l'autre. On est sorti comme on a pu de ces conflagrations funestes, plutôt de traviole, tout crabe baveux, à reculons, pattes en moins.
On s'est bien marré quelques fois, faut être juste, même avec la merde, mais toujours en proie d'inquiétudes que les vacheries recommenceraient... [... ] souvenez vous !

Les conseils des parents figurent ici les illusions de bonté et de justice que conserve l'adulte qui en a reçu l'héritage . Même en son absence, cela est vrai pour la plupart des hommes . Bonté, justice et harmonie de l'ordre humain ne sont pensables que par référence à l'unité et à l'identité, à la correspondance naturelle et harmonieuse de l'ordre des relations et de l'ordre des essences, ou identités :

La famille manifeste les lois qui règnent à l'intérieur de la maison, lois qui, appliquées au monde extérieur, maintiennent également en ordre la cité et l'univers. (...) Quand le père est vraiment père et le fils vraiment fils, quand le frère aîné tient comme il faut sa place de frère aîné et le cadet celle de cadet, quand l'époux est vraiment époux et l'épouse vraiment épouse, alors la famille est en ordre. Lorsque la famille est en ordre, toutes les relations sociales de l'humanité s'ordonnent à leur tour.
Yi King ,37, la famille.

Le désir d'utopie est un moteur du monde . Mais les relations sociales de l'humanité reposent sur les racines pourries de l'idéologie racine et du Système capitaliste de destruction des liens au profit de l'enfermement dans le lien d'intérêt, dans l'unité unidimensionnelle d'un lien pensé comme conflictuel par principe (soit A-B, si A perd, B gagne), et dans des identités indéfinies et génériques multiples qui de ce fait sont par nature en discordance avec l'ordre des liens . Il est impossible de restaurer sans assimiler toute la destruction engagée, sans boire jusqu'à la fin le vinaigre de la coupe – il faut recommencer le monde, le refonder . Sans oublier que la négation est subsumation, et donc conservation, et non annihilation .

Nous sommes en fin d'un cycle, d'un monde . La collision aura lieu, le crépuscule de l'Ouest est déjà là en puissance, car la trajectoire est ancienne et inexorable . Reste à savoir quand et où commencera-t-il . Il peut avoir lieu comme un spectacle ou ne naitre que de la modification pernicieuse de petits détails, comme lors de la grande Peste : la mort des rats, rapportée aussi par Camus . Qui aura pitié des rats ? Peut être aurons nous le meilleur des mondes . L'enfer blanc de la technique accomplie . Car la société industrielle ira jusqu'aux formes les plus ténébreuses de la destruction de l'homme, cela parait certain .

Nous savons que nous avons raison, et que cela est totalement inutile, au moins dans l'immédiat, sinon à nous ouvrir les yeux . Alors lisons la Baghavat Gita, XI :

Arjuna :

En contemplant tes dents effroyables et ta face semblable aux flammes consumantes de la mort, je ne puis voir ni le ciel ni la terre ; je ne trouve pas de paix : aie pitié de moi, ô Seigneur des Dieux, Esprit de l'univers ! Les fils de Dhritarâshtra avec tous ces conducteurs d'hommes, Bhîshma, Drona, Karna et nos principaux guerriers, semblent se précipiter impétueusement d'eux-mêmes dans tes bouches effroyables armées de crocs ; j'en vois qui sont saisis entre tes dents, la tête broyée. Tels les courants rapides des fleuves débordants se précipitent à la rencontre de l'océan, ainsi ces héros de la race humaine se précipitent dans tes bouches enflammées. Tels des essaims d'insectes entraînés par un mouvement irrésistible trouvent la mort dans le feu, ainsi ces êtres se précipitent éperdument dans tes bouches pour leur propre destruction. Tu enveloppes et engloutis toutes ces créatures de toutes parts, les léchant de tes lèvres en flammes ; remplissant l'univers de ta splendeur, tes rayons perçants brulent, ô Vishnou ! Hommage à toi, ô le meilleur des Dieux ! Sois propice ! J'aspire à te connaitre, l'Un Primordial, car je ne connais pas tes voies.

Krishna :

Je suis le temps venu à maturité, manifesté ici bas pour la destruction des créatures ; à l'exception de toi, pas un de tous ces guerriers ici alignés en rangs serrés ne survivra. Donc lève toi ! Saisis la Gloire ! Défais l'ennemi et jouis de l'empire dans sa plénitude ! (…)

Arjuna :

(...)Ayant ignoré ta majesté, je t'ai pris pour un ami et je t'ai appelé (…)

Abd El Kader dit : il viendra un temps de détresse où ta prière ne te servira de rien . C'est de ce temps dont parle Arjuna . En situation, la pensée, dans la guerre civile mondiale, est celle de l'apprentissage de l'attitude mentale du combat . Celle de l'attitude mentale du rhizome, sans pour autant l'aimer . Celle de la refondation du monde, des mondes humains . Les réactionnaires, qui veulent retourner aux racines, et les révolutionnaires doivent comprendre leur unité foncière, et la puissance qu'elle représente .

Il n'existe aucune perspective d'une refondation à part de la philosophie, ou de la poésie, ou de l'art . La seule perspective humaine, dans cette phase d'achèvement du nihilisme, est la réalisation de la philosophie, de la poésie et de l'art, par la reconstruction d'une civilisation . Préalablement, l'ordonnancement individuel ou collectif de la vie humaine sur les puissances les plus hautes de l'âme, la contemplation, le savoir, l'amour, l'art et le détachement de ce qui compte dans le Système sont des disciplines philosophiques véritables . Toutes les années des avant-gardes de l'Est, toutes les années de dissidence, les années soixante, et soixante-dix de l'Occident, ne furent pas, à ce sujet, des périodes vides de vie et de pensée . La constitution de communautés effectives, le tissage de liens inconditionnels, de réseaux, est une activité de refondation . La constitution de modes de vie est une activité de refondation . Même au plus profond des pays de glace, comme le raconte Pasternak dans le docteur Jivago . Toutes situations où la pensée peut être effectivement vécue est une activité de refondation,

Nous retrouverons la puissance de respiration des périodes de révolte, des forêts et des souterrains . Nous pouvons avoir besoin de Deleuze . Deleuze, hélas ! Alors l'ensemble des racines et des rhizomes pourra produire du nouveau .

Car je suis las de ce monde ancien .

Donc lève toi ! Saisis la Gloire ! Défais l'ennemi et jouis de l'empire dans sa plénitude ! (…)

WAR INSIDE ME - Vérité comme Haut désir et comme Cruauté .

(Austin Osman Spare and old porn-print picture by Andrew Bell - http://abandrewart.tumblr.com/)



Il ne fera pas sienne pas la couronne de fleurs de la Vie, celui qui craint la mort .

Le pire ennemi de l'homme est lui-même, qui se refuse à brûler pour devenir - autre en se spiralant comme le serpent de Mercure . Le pire ennemi de l'homme est l'amour de soi, que l'on propose de développer dans la pseudopsychologie du Système, qui est comme un pseudopode de méduse qui s'insinue dans ton âme.

Ce que tu dois aimer, c'est la puissance, c'est le feu que tu veux devenir, qui est toujours déjà présent . Sois ce que tu es signifie : dévêts ce que tu deviens, offre ta nudité aux puissances des mondes .

"Tu" es de la paille, et "tu" dois brûler en métamorphoses . Et tu dis : "je ne comprends pas ." Retires-moi cette coupe noire et amer, du sang du Serpent . Alors tu n'est pas puissance - et tu poses : "ce n'est pas compréhensible" - "ce n'est pas possible". Tu t'es protégé, au prix d'un enfermement . Tu ne le vois pas, et tu peux de moins en moins le découvrir - la vie te quitte, tu es parmi les morts.

Le premier obstacle au savoir, au gnosis heauton - du Spectacle comme du savoir de soi essentiel - est le narcissisme, le miroir que te tend le monde, et que tu tends au monde, qui est Un et même. La question ne peut être "qu'est ce que "je" ressens" mais "comment est constituée la Maya, usiné le spectacle qui constitue le "je"qui a eu le ressenti attendu", l'ensemble étant, affect et image de l'ego compris, une chaîne de la Maya comme une chaîne de l'industrie du Système - le bloom ne peut accepter un tel miroir, comme la Reine des contes de fées ne peut se regarder - n'est-il pas une personne libre "d'aimer ou pas ça"? N'est-il pas assez lucide sur lui-même ?

Tu commences à te mentir dès que tu te pose comme un être doté d'une essence - tu es bien plus, tu es fleuve, océan, tempête en puissance - tu est aussi vaisseau fantôme des souvenirs, et Aigle .

Accepter de voir la vérité sur soi est cruauté, voie du loup . L'âme est autant faite pour voiler, mentir, oublier, que pour voir . Le mensonge est actif à la racine même de l'ego - cesse d'accuser les autres . Qui ment? Qui écoute les mensonges ?

Le masque et la dentelle ne sont-ils pas délicieux, sur la peau de l'Aimée ?

Tout grand désir est un feu dévorant - le dragon qui forge le cycle des transformations, les crépuscules et les aubes de l'âme. Aussi l'extase est aussi agonie - et la plus haute extase la plus âpre agonie.

Le Royaume est conquis par les forts signifie : l'homme vil préfère se distraire de petits plaisirs que de rendre justice à son Haut désir, de se voir à ce miroir de feu, d'affronter le dragon - la nuit obscure et l'agonie de la raison.

Dans l'amour, les lianes et les chaînes de l'amour des sexes, tu fais apparaître la vérité et la cruauté, la grandeur et la sublimité, l'Un, l'être conscience félicité du Suprême . Tu t'asservis en asservissant ; tu libères en liant ; tu aimes en jouant la haine et la destruction. Tu ressens l'unité de la douleur et de l'extase .

La vérité même est feu, férocité - et comme ton amour est un feu dévorant, ainsi la forêt de notre vie s'y enroule en flammes, et tu te roules dans la cendre des morts pour accéder à la Science, à la Gnose de la Bête .

Vous serez comme des dieux, connaissant la science du bien et du mal. Les branches opposées de l'arbre sont Unes dans le tronc : tel est l'intime secret qui sonne, léger comme l'eau sur ton front et tes lèvres .

La voie du loup est aussi cela - la voie de la réalité de la Maya, du Spectacle, du Jeu et de la danse de Kali - et donc, la vérité des masques . La vérité de la chair, des délices, de la douleur, de la puissance, de la défaite et de la mort . Sol Invictus, qui brille sur les bons comme sur les méchants . La vérité est délices de l'âge de fer .

La seule légitimité des victimes, comme puissance de transformation, est d'être puissance de ne plus être, de se nier . De se révolter, avec rage, avec férocité, avec espoir, avec foi, avec toute l'âpreté de leur amour. La puissance des victimes est sacrificielle, est dans le sang répandu, sang mystique - Nous n'avons à aimer ni les victimes ni la culpabilité .

La Voie est est l'amor fati, l'adhésion à la puissance de la vie à travers Soi . Seuls les individus meurent, non la Vie même .

La Voie est salut par la poésie, pensée non comme mots, mais comme poésis, co-construction du monde par l'invocation de la grandeur . La poésie n'est poésie que si elle se nie pour devenir puissance de vie, et donc de vie ou de mort. Et vie, feu, lien avant tout.

La vie de l'homme, tant pour lui même que pour l'univers, est art du feu . Percée des portes de Fer posées devant l'Enfer et le Paradis .

Pour que ce qui est en bas soit comme ce qui est en haut - irréductiblement . Tout ce qui renonce est mort ; tout ce qui est guerre est mère des mondes - et il n'est de plus belle aube de guerre que les délices de l'amour et le goût intime du sang .

Folie, désir, feu et puissance s'invoquent dans les mots, dans les spirales de feu, dans les chèvrefeuilles de nos cheveux mêlés.

Pourquoi la guerre - parce que plutôt mourir que cesser de respirer les arômes des mondes . La guerre est éternelle, toujours déjà présente - elle est issue de l'Eden. Elle est de l'ordre de l'essence . WAR INSINDE ME - l'homme ne connaitra pas de paix dans cette voie, parce que la paix est aussi la fin.

Et que mon règne n'aura pas de fin .

Vive la mort !

Vivre comme une taupe...et je tombais comme tombe un corps mort .

(Sur l'album FB de Mirô Hruška Étoile )



"Si l'on traque avec tant d'avidité les témoignages "de l'intérieur" qui exposeraient enfin les secrets que la prison recèle, c'est pour mieux occulter le secret qu'elle est : celui de votre servitude, à vous qui êtes réputés libres tandis que sa menace pèse invisiblement sur chacun de vos gestes."

Tom Winckert .


Depuis la révolution industrielle, depuis près de deux siècles, l'arraisonnement matériel de la planète, ou transformation de la nature naturante en ressources, ou matières premières de la croissance économique, ne cesse de croître . Il semble que ce phénomène systémique sans sujet, mais non sans classe dominante, sans oligarchie à son service que nous appelons la société industrielle, ne puisse continuer indéfiniment . Il semble que des formes d' épuisement soient discernables . Il semble que ce qui était la croissance passe en souvenir glorifié, comme furent les Trente glorieuses .

Notre avenir est fermé - il faut le voir lucidement, le dire l'écrire . Sauf si nous retrouvons les portes dans les labyrinthes.

Comme un homme qui marche va de déséquilibre en déséquilibre, la croissance va de déséquilibres successifs en équilibre général postulé, utopique . Sans ces déséquilibres, l'économie générale de la société industrielle est atteinte, comme un grand navire qui prend du gîte par le déséquilibre de son chargement . Sans croissance, la société industrielle devient non une société fraternelle, mais une société de guerre civile .

Cette société nie tout ce qui peut nous faire vivre - l'Esprit, ou le Verbe. Ou l'amour . Ou même l'ivresse . Ou le Diable lui-même, en étant diabolique .

Et la guerre civile est commencée .

L'augmentation de la richesse permet l'accumulation et la concentration oligarchique ET une certaine satisfaction de la population salariée . Les difficultés de la croissance n'arrêtent pas la concentration oligarchique, et donc appauvrit les masses et aggrave l'exploitation .

Nous vivons un retour massif de l'exploitation et du sentiment d'exploitation, sans espoir, sans solidarité, sans conscience de classe . C'est le désespoir devenu collectif . La déréliction est un abîme qui crée le désir d'autorité, le désir qui fonde le totalitarisme . Ce qui est à venir est peut être plus intensément là que dans l'insurrection qui est attendue, tellement attendue . La marée monte, et étouffe tout, de ses effluves pollués - je parie sur notre chance, notre courage, notre folie - oh ne soyons pas seuls face aux Léviathans qui se lèvent des abysses des temps et de l'homme !

Par une ruse de l'histoire, L'oligarchie pratique le matérialisme dialectique . La lutte des classes est alors volontairement menée, mais par l'oligarchie, et l'un de ses effets est la dissolution de la visibilité du prolétariat, puissante arme de la guerre . L'oligarchie se pense déjà en guerre civile et s'y prépare . La guerre psychologique et idéologique y est essentielle . La supériorité de l'oligarchie réside dans sa conscience d'elle même et de ses besoins, son organisation structurée, et dans sa puissance de brouillage, cette capacité du spectacle à empêcher hors d'elle toute conscience collective, dans la culture de la fragmentation indéfinie du monde .

Par ce fait que l'oligarchie instrumentalise la fragmentation indéfinie du monde au profit de sa domination, j'appelle à une reflexion de fond sur Deleuze et la déconstruction.

Le principe de nationalité, et la légitimité démocratique, servent à diviser indéfiniment le seul pouvoir public et collectif qui pourrait encore construire des objets de pensée à la hauteur des enjeux de l'heure . Le principe de raison, quand il est opposé au principe d'identité - "il faut préférer le principe de raison au principe d'identité" oublie que le principe d'identité a une raison, et que le principe de raison a une identité - que les principes sont dans le principe logiquement convertibles - que la richesse d'une pensée ne s'exprime pas par exclusion, et encore moins par double contrainte . La lutte contre les discriminations sert à détisser et déraciner les communautés existantes . L'application de ces principes ravage l'Afrique, et l'Europe est réduite à l'impuissance de gouvernements nationaux oligarchiques faibles et souvent corrompus . A l'échelle nationale, aucune puissance de transformation ne peut affronter l'oligarchie et le Système .

Ainsi nous voyons l'orage qui se prépare, impuissants avec rage - pour l'instant .

L'essentiel de la pensée de la transformation du monde depuis 1850 cherche le moteur des transformations dans l'économie et les luttes sociales . Le prolétariat est le négatif, cette puissance de renversement d'un pouvoir aveugle, arrogant et cruel . Mais le prolétariat n'a pas eu la force espérée ; et plus encore, très logiquement, le renversement, quand il a eu lieu, n'a pas rendu le Système moins tourné vers la maximisation de la production . Car le prolétariat n'est que par l'industrie qui l'asservit ; il finit par désirer son asservissement pour persévérer dans son être .

La seule légitimité des victimes, comme puissance révolutionnaire, est d'être puissance de ne plus, de se nier . Nous n'avons à aimer ni les victimes ni la culpabilité .

Nous sommes les successeurs de l'échec de cette vision de victimes et d'humiliés . La pensée issue de la tradition de gauche abandonne le prolétariat comme négatif . L'insurrection qui vient ne veut pas combattre dans le prolétariat, mais hors du monde du travail et de l'exploitation . Le négatif du prochain siècle sera-t-il la nature ? Il y aura des grèves, des ruptures sans sujet .

Ce négatif est à ce jour très faible, bafoué par les spirales ascendantes de capital, de béton, d'énergie, d'informatique qui se déchaînent partout, et plus qu'ailleurs en Chine . Bien au contraire, l'oligarchie mondiale cherche la croissance, les réserves de croissance, l'ivresse des trends et des bulles économiques .

L'oligarchie est la classe en acte la plus révolutionnaire - je fais que répéter Marx .

L'atterrissage en douceur, le ralentissement programmé supposent des conditions qui ne sont pas réunies . L'utopie est plus réaliste que ces contes de la Raison, élaborés par des fonctionnaires du Système pris d'inquiétude à leur petite échelle . Il semble que les sociétés humaines aient perdu la possibilité d'agir puissamment sur leur destin .

Par la puissance et l'inertie des siècles de croissance, les évolutions économiques sont un fatum . L'organisation et la pensée libérale du pouvoir ne permettent ni une intervention puissante, ni même le développement d'une vision de l'avenir . La construction et la maîtrise oligarchique des idéologies dominantes ne permettent même pas de construire politiquement le problème de la fin . L'humanité, en idolâtrant le libre marché et l'optimisation de la croissance, a supprimé ses freins, et le gouvernail . Reprendre la puissance d'agir sera probablement trop long pour éviter la singularité . La singularité est déjà présente en puissance . Dès le commencement .

Il semble que nous nous dirigeons vers une singularité .

La singularité est, dans la théorie des catastrophes, cet instant où la causalité linéaire s'abolit . Il n'est plus d'avenir prévisible, de déterminité ; après la singularité, il n'est plus de passé . La singularité est sans exemple . Jacques Blamont, dans l'introduction au siècle des menaces, estime que ce siècle traversera une singularité . Ce n'est pas un avis isolé . Le fantôme de l'époque des crimes, dans l'Europe occupée, sont encore vivants . Ils ont été vu en plusieurs lieux du globe, que vous connaissez . Nous détournons le regard, collectivement . Tchernobyl a fourni un modèle réduit de singularité .

Il semble que nous nous dirigeons vers une singularité .

Penser la singularité ne peut se faire avec la raison rationnelle et calculante qui sert de forme à la pensée . La singularité est imprévisible, sans passé . La singularité est radicale séparation . Le monde d'hier devient instantanément lointain, renvoyé au delà de l'horizon du possible, aussi fantasmatique et vide que la toute puissance de l'homme .

Dans ses carnets de guerre, V. Grossmann note qu'il n'y avait plus un juif dans les régions occupées deux ans par les nazis, lors de l'avancée de l'armée rouge . Deux ans ! Un tout petit enfant . Un livre de peu de pages . Tous avaient disparus . La plupart des autres se taisaient . Des morceaux de film montrant les parcs de Varsovie à l'été 1939, prospères et remplis d'enfants . La singularité est pour ceux qui la vivent la fin d'un monde . La ville de Pipriat, près de Tchernobyl, la fête foraine, les jouets d'enfants, les repas, les habitudes des hommes autour de la centrale ont été laissé sur place et y sont encore par vestiges, peluches dévorées par la boue .

La rose est sans pourquoi . La singularité est sans pourquoi . Reprendre le feu à l'oligarchie est une œuvre prométhéenne . Stirner a écrit : j'ai fondé ma cause sur rien . Elle ne se fonde sur rien . Elle est la souveraineté, celle qui décide dans le cas d'exception . Elle décide dans une période d'exception, au jour du Kairos ; et elle décide si un cas doit être considéré hors de la règle normale . Elle ne se fonde pas sur la légitimité présente, parce que la légitimité présente est celle qui nous entraîne vers le tourbillon, le trou noir de la singularité .

Reprendre la pensée, la capacité de pensée, est comme s'éveiller d'un rêve . Les immenses récits du progrès moderne, les Lumières, les contes à dormir debout de Condorcet, exemplaire de l'oligarchie, du positivisme progressiste, sont nos épopées de Gilgamesh, nos propagandes totalitaires – et rien de plus . Elle est nôtre infâme au service de l'oppression, et non l'obscurantisme qu'affrontait Voltaire . L'idéologie des Lumières a été mécanisée, et instrumentalisée, au service de la tyrannie présente . Elle est fonctionnelle à la tyrannie présente .

Nous désirons, dans la nuit obscure de la forêt, au milieu des chemins de la vie humaine, à l'approche d'un Kairos de grand Cycle, retrouver des Lumières, dont il ne peut être question que par éclats, reflets, rêves, imaginaires, créations, ex-nihilo – et écraser l'infâme . Le nôtre . Jakob Taubes écrit : c'est la guerre civile mondiale .

Non comme Venus, dans les splendeurs de sa nudité, ces lumières ne peuvent ni être déduites du passé, comme hors de cause, ni parfaitement ordonnées, ni même données . Elles sont à conquérir .Et d'abord sur nous même, car l'idéologie nous imprègne comme une éponge, construit notre vocabulaire, notre grammaire, notre pragmatique . L'idéologie constitue Moi et non Moi selon ses réquisit . Je est mon propre ennemi .

WAR INSIDE ME . Les métamorphoses, l'alchimie de l'âme et du désir, sont liées à la formulation des aubes - Et je tombais comme tombe un corps mort .

C'est le désir qui sans cesse déborde et fait déborder les sages fortifications de l'éducation . Le monde de l'oligarchie est étouffement, mensonges, carcéralisation générale de la vie sous les mots de libération . La sagesse consiste aujourd'hui à se séparer de l'éducation, y compris de l'idée qu'il faut se libérer de l'éducation . Car il ne s'agit pas de liberté, ni d'indétermination, sinon comme œuvre au noir, passage atroce dans le chaos et la mort du déchirement .

Puis, la guerre . La rose, l'organisation, l'écrit, l'oral, l'amitié, la fidélité, l'embrasement .

L'homme ne connaîtra plus de paix avant les aurores nouvelles .

Écrasons l'infâme !





Discipline de l'extrême .

(Austin Osman Spare)



"Toi peuple des extrêmes-des écueils venteux
Et jachères enneigées-Et toi peuple du désert brûlant!
Berceau du dieu fantôme...également éloignés
De la mer sereine et de l'Intérieur où la vie
se vit à son terme dans un univers du dieu et de l'image!..
Blonds ou noirs vous êtes issus du même giron
Frères méconnus vous cherchant vous détestant
Toujours errants et donc jamais comblés!"

Stefan George, l'étoile de l'alliance .

You never know what is enough, unless you know what is more than enough .


William Blake, proverbes de l'Enfer . (Hagakure . Evangiles . Apocalypse. Goethe . Empédocle . Crowley . Nietzsche . Livre de la Clarté .)


La pensée que je quête, que je forme de spires, comme le crotale dans le désert cherche sa proie, est la discipline de l'extrême . Est vie, et vie le long des falaises de marbre, parmi les vautours, non avec les autres hommes . Je parle des derniers hommes, ceux qui clignent des yeux en aimant leur vide, et se détournent du soleil de Zarathoustra . Ceux qui ne sont ni froids ni brûlants . Passé le pas de la porte, parmi eux, l'homme est parmi les morts – aussi je cherche les déserts de ce monde, auprès des falaises de l'âme . Sur les falaises, tu regardes l'abîme, et tu te familiarise de Son regard en toi .

Celui qui désire mais n'agit pas engendre la pestilence . La pensée que je quête est l'intensité du risque, le goût du sang, de mon sang dans ma bouche, dans l'éclair de mes yeux . Elle est nécessité du passage à l'acte . Et je suis le premier objet de mon acte .

Brûler est acte . Il n'y a rien de plus important, le moment venu, qu'un zèle fervent. La vie est faite de cette ferveur, ce feu qui se renouvelle à l'infini . Peut importe qu'il soit tard, pour voler des étincelles .

La quête d'une vie ne connaît pas de fin. Un homme qui pense qu'il est arrivé est un homme malavisé. Si nous voulons découvrir le chemin de l'accomplissement, il nous faut continuer à penser que les résultats obtenus ne sont jamais totalement satisfaisants et continuer à explorer les pistes qui jalonnent notre vie . C'est pourquoi il n'y a pas de lieu d'où partir, pas de lieu où arriver, rien à chercher . J'ai fondé ma cause sur rien .

La vérité ne se situe pas dans un endroit, mais dans la quête même de la vérité.

La pensée dont je déroule les spires est venimeuse comme le venin du Serpent . Elle ne convient qu'aux sorciers, mithridatisés par une longue fascination des enroulements de la mort, quand le serpent est entré dans l'orbite du crâne, venu des orbes de leurs astres défavorables .

Si le choix est entre vivre et mourir sans l'étoile, il est préférable de mourir . La vie sans le feu du commencement, sagesse et bénédiction, est mort à l'homme éternel . Le visage qui ne donne pas de lumière ne deviendra pas étoile . La vie sans le reflet de la rose pourpre au fond des yeux est mort . La vie sans l'ivresse indéfinie de tes sucs est mort ; mort aussi celui qui a oublié Jérusalem pour chanter au bord des fleuves, qui ne cherche plus l'Éden .

Où est le jardin d'Eden ? Rabbi Amoraï demanda : Le jardin d'Eden, où se trouve-t-il ? On lui répondit : sur la terre .

Il n'est qu'une loi pour la force qui va . Fait ce que tu veux est le tout de la Loi . Règle mortelle, venin pour l'homme vil . L'homme noble veut ce qui veut la volonté à travers les battements de son cœur, à travers les cycles du souffle, analogues aux orbes des astres . Il veut la volonté de puissance, il est l'amor fati, l'amour du destin . Il ne veut rien de tel que l'ego . Il est aussi le serpent, le rameau couvert de bourgeons tendres, la fleur, le sommeil pensif de la roche, l'arbre, le patient travail des racines qui fendent le roc .

Tu attends sur l'horizon des montagnes – tu attends que de l'océan se lève le spectre de la Baleine Blanche . Tu attends immobile, pareils à un phare sur la mer . Alors se lève ce qui est attendu, l'alliance du Temps et de l’Éternité, le Kairos .

Le destin ne parle ni ne cèle, mais fait signe à travers le Kairos . Le moment présent peut se révéler être le moment crucial, le moment crucial peut bien être le moment présent. Si en un instant ta vie se joue, alors tu dois être prêt à la jouer en un instant. A ce moment la pensée de la mort ne dois pas t'arrêter. C'est cela, l'entrainement à la mort. Vivant, il faut être mort par délices, par amour infini de la vie, par débordement, par folie . Un homme attaché aux bonnes manières et au bon sens est incapable d'affronter le destin .

Si quelqu'un devait dire en quelques mots comment agir pour le bien, ce serait se préparer à endurer la souffrance. Il n'est rien de l'ordre du mal à ce qui peut être enduré .

Tout ce qui existe mérite d'être détruit, de toute façons . Tout ce qui est dans le temps sera détruit, et l'ordre du Temps est justice . La pensée n'est pas la réflexion, et n'aborde pas tous les problèmes des dédales vides de la réflexion et de la culpabilité humaine . La pensée fonde sa cause sur rien – elle est sans raison ni péché, immémoriale . Elle est jeu, et l'enjeu est la vie même . C'est le jeu de la fleur et du soleil, le jeu des crocs et de la chair . L'essence de la réflexion n'est pas la sagesse, mais le recul, la temporisation . La pensée cherchée est le saut au dessus des abîmes de l'âme, la percée .

Aussi nombre de problèmes des sages de ce monde ne sont-ils que des nœuds gordiens, qui doivent être tranchés comme ils le méritent, par l'épée . Les longues chaînes de la raison sont des chaînes – et fort courtes, qui conviennent aux chiens . La voie est la voie du loup .

L'homme noble doit préférer une attitude excessive à un comportement intelligent et discret. Il doit se monter excessif jusque dans son obstination. Lorsque la modération prévaut dans la réalisation d'une action, les conséquences risquent de se révéler totalement insuffisantes. (...) quand quelqu'un pense qu'il est allé trop loin, c'est qu'il ne s'est pas trompé . Et la pensée est action . Il en est des mots comme des larmes - des brouillées, ridicules, et d'autres qui reflètent les mondes. Il est des mots vides, des coups de fouet au visage - et des mots serpents de l’Éden, d'abord glacés, qui remontent le long de ta cuisse, percent la voie de la fleur et se lovent en ton âme - ils résonnent en toi - et tu vis de leur vie .

Mais percer la fleur ne se fait pas sans couteau - Que m'importe le jongleur de mots qui n'est pas sorcier, voyant, lanceur de couteau - et serpent sur les lèvres, et brûleur d'encens, pour lire dans les volutes les voies de la guerre .

Dans les labyrinthes du monde, sur les lèvres d'Ariane, le sorcier enroule et déroule comme l'antique serpent la chaîne d'or des destins éternels, impliqués comme le dragon endormi – il lit les pas de la jeune fille qui marche sur ses yeux . Comme le chasseur, il lit les signes, les vestiges des feux du Ciel sur la terre .

Il parle aux fils de Dieu, descendu sur la terre pour l'amour et la splendeur des filles des hommes . Il est le frère des anges déchus . Il embrasse les lianes et les sexes fleuris devant le dieu Thot . Il converse avec les anges de l'Enfer, au couchant, quand le soleil se lève . C'est par eux qu'il sait que la pondération, la raison, la mesure, la prudence sont des vices de morts et de végétariens.

La pensée que je déroule est l'ascèse de la tentation – l'ermitage de Béhémoth . Comme Empédocle, elle est enroulée dans les spires souterraines des volcans . L'éruption balaye les cendres et les roches qui ferment les bouches de l'Enfer et du Ciel . Le monde est couvert de cendres – cendres de vie, cendres de guerres, de crimes, cendres de mots, de systèmes morts, qui couvrent le monde de leurs complexes toiles d'araignées, scintillantes et fascinantes au soleil, mais qui sont d'impalpables prisons de soie et de poussière, qui empêchent la respiration et le souffle des mondes . Le penseur porte le signe de la Tarentule - Tarentule, danseuse de corde - que m'importe celui qui ne joue pas sa vie - il est déjà mort .

Le joueur le plus subtil, qui distingue la soie de la soie, le soi du Soi - une tarentule qui se bat contre l'universelle araigne des mots du passé- labyrinthe, réseaux, entraves, crocs, venin - et sang tournoyant comme le soleil, à mort.

Je lève mon verre empli d'un vin de miel, au dessus de ton sein délicat éclairé par les braises des volcans du cœur .

Le vin de miel – tu as choisi la meilleure part, et elle ne te seras pas enlevée .

Dix thèses sur Marx, Debord, et sur la révolution dans la pensée révolutionnaire .

(William Blake Queen Katherine's Dream circa 1783-1790)



Thèse n°1 : Sur la conception du lien d'exploitation comme droit naturel, ou l'univocité du lien .

Marx est historialement un penseur bourgeois . A ce titre, il naturalise la domination existante, et la conçoit comme propre à l'essence de l'homme . L'essence de l'homme est historique et constituée par les rapports de production – c'est une pensée de l'essence qui ne veut pas se dire telle .

(...)Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience.
(Contribution à la critique de l'économie politique, préface)

Le schème idéologique est le suivant : l'homme n'a pas d'essence, ce qu'il est est constitué par ce qu'il fait . Mais avoir la puissance de dire : ce qu'il est, (donc l'essence), est...c'est poser une essence comme négation de l'essence . Analogiquement chez Sartre, l'essence, c'est l'existence . L'essence de l'homme, c'est ce qui ne peut pas être autrement – qui ne contient pas de négatif, de vide . L'homme ne peut pas ne pas être déterminé par les rapports de production . L'essence ne peut être transformée – elle ne peut être l'objet de la révolution .

La nature matérialiste de l'homme du Système ne peut donc pas être transformée par la révolution .

L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes . (...)En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle (la bourgeoisie) a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.

La nature matérielle essentielle de l'homme met en essence le lien d'exploitation . Les liens sont, et surtout s'ils sont hiérarchisés, des formes du lien d'exploitation . La société est le tissu des liens, et donc naturellement formée du lien d'exploitation, quels que soit la variété des masques . La difficulté conceptuelle de la révolution devient évidente .

Dans la version libérale du Système, le lien qui est le premier analogué, et la mesure de tous les autres est le lien contractuel . Il a le même caractère totalitaire que chez Marx le lien d'exploitation, puisque tout lien peut être pensé comme contractuel, ou réputé contractuel implicitement .

L'analyse du lien comme lien d'exploitation, ou comme lien contractuel, est issue du même terreau idéologique : dans les deux cas, les pôles sont antérieurs au lien ; dans les deux cas les pôles sont des substances et les liens des accidents ; dans les deux cas les liens sont analysés en terme d'échange matériels, de plus et de moins . En pratique, le lien contractuel - le contrat de travail - est le masque le plus courant du lien d'exploitation .

Thèse n°2 : La dictature du prolétariat est la coïncidence des opposés dans le marxisme .

Les liens sont, ou tendent aisément à devenir, des liens d'exploitation . La révolution ne peut être pensée en dehors de ce lien de nature . La négation de l'exploitation n'est pas la transformation du lien, puisqu'il est de nature . Il ne peut être que dans la coïncidence révolutionnaire des opposés, quand le Maître et l'Esclave deviennent un, et annulent l'exploitation . C'est le rôle conceptuel de la dictature du prolétariat . Ce rôle conceptuel est le même que le concept de représentant du peuple dans la démocratie représentative .

En pratique, la dictature du prolétariat, comme la démocratie représentative, réplique une classe de dominant et une classe de dominés, et réplique l'exploitation . Cet échec du principe face à la réalité amènent à une surenchère de la propagande, ou mensonge politique . Les principes idéaux deviennent les instruments d'une domination oligarchique qui se nie comme telle, et s'exalte comme Spectacle de règne du peuple .
Le mensonge « démocratique » de l'Est était le miroir du mensonge « démocratique » de l'Ouest . Il obligeait l'Ouest à des efforts, qui masquaient cette réalité . Ce n'est plus le cas, et le Spectacle démocratique est joué par des acteurs de plus en plus comiques – ou tristes .

Thèse n° 3 : sur le caractère borné des mondes possibles : soit le monde bourgeois, soit le monde prolétaire .

Marx était dans une proximité excessive des économistes modernes et partageait l'essentiel de leurs préjugés ontologiques, ou même moraux . Il croyait que le lien d'exploitation aux choses – la perspective du Système, qu'il connaissait fort bien – était vraie, et que les autres perspectives, qui refusaient l'appropriation du monde, étaient fausses . Il ne s'est jamais intéressé aux innombrables peuples, qui de sont vivant ont été subjugués ou exterminés – comme les Indiens d'Amérique .

Un lien, quel qu'il soit, n'est ni vrai ni faux – il est posé par la souveraineté législative de l'homme . Le lien du Maître à l'esclave dans l'antiquité n'est pas juste dans notre perspective, mais il n'est ni vrai ni faux . Les Indiens d'Amérique, qui estimaient qu'on ne peut pas vendre une terre ou un animal sauvage, Les Hindous qui refusent de vendre ou de consommer les vaches des temples, n'avaient ou n'ont ni tort ni raison : ils ont pris une décision juridique, souveraine, de la souveraineté de l'homme . Ce sont de telles décisions qui construisent les mondes humains, les civilisations .

Les mondes humains sont construits par l'activité humaine, et ne sont pas la découverte de vérités . Cette activité est analogue à l'art, est la forme la plus haute de l'art . De ce fait les mondes possibles sont indéfinis .

Il n'existe aucune obligation, ni scientifique, ni matérielle, ni morale, ni historique, de laisser persister le règne univoque de la marchandise et de l'échange marchand . L'absence d'obligation ne rend pas la révolution concrète facile, mais la rend pensable – c'est le maximum que puisse offrir une réflexion théorique de départ .

Par sa conception bornée du lien, Marx n'a pas approfondi la possibilité d'une pensée systémique du rapport entre les formes de lien dans la société et la forme de cette société – alors même qu'il n'a pas cessé d'approfondir le modèle capitaliste . En clair, il a traité le modèle capitaliste comme le seul modèle possible de société, à part le modèle communiste . Mais le modèle communiste de Marx est dès l'origine un miroir du capitalisme .

Marx a ignoré la pluralité anthropologique, niée par le positivisme de son temps . La pluralité réelle a été niée dans les théories - comme massacrée dans la pratique - présentée en tant que stades d'une évolution unique . Le progressisme, comme toutes les croyances primitives, se place au centre du monde, mais en remplaçant le centre spatial par le centre temporel, en se faisant le résultat de toute l'histoire humaine . Comme si l'expansion mondiale du modèle industriel, le stade suprême du Capitalisme selon Lénine, était le résultat non de l'impérialisme violent des puissances capitalistes, emportées par l'auto-expansion sans sujet de la puissance matérielle, mais le résultat du progrès de l'homme .

La pluralité anthropologique montre pourtant la possibilité réelle de l'indéfinité des mondes possibles, y compris en même temps, dans une civilisation, puisque la société hindoue traditionnelle montre la coexistence de modèles complets d'organisations distincts avec leurs valeurs propres, telle que le « père de famille », qui cherche légitimement la richesse matérielle, et le « renonçant », entre autres les vieillards qui n'ont plus à chercher la richesse .

La pluralité anthropologique est ce qui permet de penser une révolution qui change les liens entre les hommes, et entre les hommes et les choses . La révolution est un droit de l'homme, quand la société humaine est dans une impasse présentée faussement comme le seul monde possible .

La perspective bornée du progressiste rend Marx analogue aux penseurs libéraux du XXème siècle . L'échec de l'URSS semble en plus donner raison aux libéraux . Mais en réalité, un nombre indéfini de modèles de société humaine, et de comportement humain, sont pensables .

Thèse n°3 : Sur le bonheur humain comme produit de l'industrie humaine .

Marx partage avec les Lumières toutes les illusions sur le bonheur issue de l'industrie humaine . Or cette attente est vaine .

Le bonheur de l'homme n'est pas dans l'accumulation de richesses . Marx avait pourtant vu que la marchandise est une relation humaine médiatisée par un objet . Un des premiers usages des richesses est la distinction et le désir de reconnaissance . De ce fait, de nombreuses courses aux armements se jouent sur les produits de consommation, non pour leur valeur d'usage, mais pour leur puissance de distinction sociale . Et comme cette puissance est relative, il s'ensuit que le processus n'a pas de fin .

Il en est de même de la perception humaine des besoins . De nouveaux besoins apparaissent et se multiplient sans cesse . Lorsqu'un nouveau produit technologique apparaît sur le marché comme une option que l'on peut choisir ou refuser, le produit NE DEMEURE PAS forcément optionnel . Dans de nombreux cas le produit modifie la société à tel point que finalement les gens sont OBLIGÉS de s'en servir . Th. Kaczynski .

Par ailleurs dans le Système tel qu'il se présente actuellement, le knout a été camouflé sous la pression du besoin . Le besoin est essentiel, fonctionnel au Système . Le besoin est le moteur et le levier, ou du moins la menace implicite, de la plupart des formes modernes de domination et d'exploitation de l'homme . Attendre du Système un soulagement de la pression du besoin est attendre un train à un arrêt de bus . Alice résume notre pays des merveilles : « Toujours confiture hier, confiture demain, jamais confiture aujourd'hui » .

Dans le Système, il n'y aura jamais que par l'imagination d'ère de l'opulence vécue comme telle . Ainsi le monde moderne ne fait pas disparaître le travail et la pression de survie dont Aristote faisait une condition de la culture de l'homme libre .

Thèse n°4 : sur le Récit progressiste du monde .

Pour faire accepter l'absurdité foncière du système capitaliste : la destruction globale du monde pour produire massivement des objets sans intérêt, le récit progressiste est indispensable . Son message essentiel est « confiture demain », confiture pouvant être ce que l'on veut, comme le Grand Empire de mille ans de l'échange libre et non faussé . Marx le partage dans sa structure avec les intellectuels bourgeois .

Le récit progressiste a ceci de fondamentalement performant qu'il peut décrire n'importe quel événement comme un moment du progrès général, et le caractère dialectique du récit ne l'empêche certainement pas, au contraire . C'est aussi sa faiblesse : il n'a aucun contenu . Et il ne peut porter que sur des quantités : plus de parapluies, d'années de vie, de pneus, de millions de litres d'essence, moins de CO2, de morts sur les routes, de...

Mais ce récit est indispensable au Système, à tel point que l'ensemble de ses ravages passent pour des incidents de l'histoire, ou des « retours à la barbarie » passagers, même quand tout montre qu'ils sont des produits du Système – ainsi le IIIème Reich .

Le Récit progressiste identifie au Bien le déploiement du Système, la croissance de la puissance matérielle . Il est un logos totalitaire en ce que par principe toute réalisation du Système est dite bonne, progrès, réforme, nécessité du développement et toute résistance à la croissance mauvaise : archaïque, taboue, obscurantiste, etc . Le récit progressiste n'utilise comme mesure que le déploiement de la puissance, et nie la diversité anthropologique . Il est le projet impérial en soi .

Le récit progressiste dissimule les risques majeurs du développement du Système . La totalité des ressources mobilisées pour construire les régimes totalitaires, techniques, morales, idéologiques sont issues de la civilisation industrielle – et toutes ces ressources sont à ce jour non seulement librement disponibles, mais d'une puissance démultipliée . Ce déploiement indéfini, auto-moteur, de la puissance matérielle ne cesse de créer de nouvelles menaces, liées à des risques sociaux, technologiques, militaires .

Ce déploiement dans l'élément social manipule les liens à son profit . Il ne cesse de réduire la part de l'humain dans la civilisation, érodant la langue au profit de la monnaie, l'amitié au profit du contrat, la capacité de combattre soi-même au profit de l'immaturité et de la dépendance aux forces de sécurité, l'hospitalité coutumière et la sollicitude au profit de l'émotion, la passion et la science de l'amour au profit de la pornographie marchande, le combat froidement organisé au profit de l'indignation à la moraline .

L'avenir est ouvert, et il peut être pire que le présent . Il nous paraît indispensable de poser qu'un mouvement révolutionnaire doit abandonner toute perspective progressiste de principe .

Thèse n°5 : sur la coopération de la victime avec l'oppresseur et le partage de la lucidité .

La dialectique de Marx s'appuie davantage sur l'opposition que sur la coopération des pôles . En clair, il ne peut voir clairement que le prolétariat collabore activement à son exploitation – ce qui deviendra une problématique cruciale quand dans la suite du capitalisme, le prolétariat sera de plus en plus associé à sa propre reproduction . Une classe ne se reconnait comme telle qu'en identifiant les autres classes, ce qui est déjà un processus de reconnaissance des autres classes, et donc de toute la société . Même les partis des travailleurs acceptent les règles du jeu du Système .

La seule légitimité révolutionnaire du prolétariat est de se nier – d'être puissance de révolution . L'être en puissance n'est pas l'être en acte . Toute nostalgie, toute puissance révolutionnaire est le prolétariat . Et concrètement, tout homme dépossédé de l'humain est un révolutionnaire en puissance . La puissance révolutionnaire n'est pas une classe qu'elle qu'elle soit . Les classes doivent être niées par la révolution . La seule chose qui importe est la puissance d'impact .

Un phénomène associé à la collaboration de classe se manifeste massivement, qui est l'identification à l'exploiteur . Un grand nombre de dominés rejette son appartenance au groupe dominé et imite le groupe dominant, à la manière des rappeurs américains qui se couvrent d'or et se font construire des villas tendues de velours couleur « château », ou des ouvriers devenus contremaîtres qui se lèvent tôt, votent à droite, appellent patrimoine leur pavillon, et se veulent winners . Ils deviennent ainsi des imitations des dominants de catégorie inférieure, ayant des costumes imitant ceux de...des montres imitant celles de...des voitures comme celle de.....il existe ainsi des répliques de dominants médiatiques dans les classes moyennes du monde entier . C'est un autre effet du caractère ectoplasmique du bloom .

Simultanément, des dominants ne cessent de se masquer en dominés, à travers la lutte contre les discriminations, pour rendre leur domination plus « démocratique », tels les oligarques « issus de la diversité » ou « femmes » . Le jeu de miroir a lieu dans les deux sens : les dominés veulent s'identifier aux dominants, mais s'identifier avec un minimum d'efforts, et savent gré aux dominants qui leur ressemblent, qui font des efforts pour leur ressembler . Ainsi les dominés cherchent-ils toujours des dominants issus du peuple qui puissent médiatiser leur domination, que ce soit les artistes de variétés, acteurs issus du peuple, sportifs...– et c'est aussi le travail tant du politique que du journaliste, du people que de l'écrivain que de faire peuple - comme Houellebecq, qui a fait tant d'efforts d'insignifiance qu'il semble personnifier l'être-bloom .

La perte évidente du processus est l'ascenseur social lié à l'éducation – l'ascenseur médiatique est infiniment plus rapide . Et le mérite passant par le Spectacle tout court, ou encore celui de la bonté ou de l'activité, et non par le savoir distinctif, les dominants n'ont même plus à faire semblant de savoir quoi que ce soit . Il est même favorable d'afficher une ignorance crasse . Le miroir dominants- dominés fonctionne dans la sélection préférentielle de la médiocrité comme facteur d'unification .

Ces phénomènes d'agrégation symbolique dans le Spectacle sont essentiels à la victoire toujours reconduite de la minorité dominante dans la démocratie représentative .
Le bloom prolétaire qui vote à droite croit pouvoir dire on a gagné devant ses chips quand le Président est au Ritz en direct sur sa télé .

L'image de soi est un récit . Globalement la plupart des hommes préfèrent se la raconter libres que serfs, vainqueurs plutôt que vaincus, quitte a inventer une histoire adaptée . C'est le fond de la Généalogie de la morale de Nietzsche : l'invention d'un récit mensonger qui fait des vaincus, des souffrants, des vainqueurs du péché des forts . Ainsi le discours maternant - paternant de l'État providence est-il désiré, suscité, écouté, cru par les dominés . Ainsi beaucoup d'Allemands ont volontiers cru être de la race élue, être des héros au service d'un grand chef, etc . C'était plus facile à croire que de se voir comme le héros des Bienveillantes .

C'est plus facile pour les ressources humaines, pour le temps de cerveau disponible, c'est plus facile pour l'or gris, je veux dire les salariés, les téléspectateurs, les pensionnaires d'une maison de retraite, de croire en la bienveillance des patrons, des journalistes de télévision, du directeur, ou du notable local qui leur offre de petits pots de terrine de canard dans un panier la veille d'une élection, que de voir les choses en face – il sont déjà morts, bien rangés dans des boîtes, et personne ne « s'intéresse à eux en tant que personnes » . Et que si un jour il y a des économies à faire ils seront les premiers à la rue, une épidémie ils seront les derniers protégés, une canicule personne ne rentrera de vacances pour les garder en vie, et si c'est une famine personne se battra pour leur donner à manger – et ce sera normal, il est tellement plus important de nourrir un enfant qu'eux . Ils le savent, mais ils sont tellement lâches, poisseux, incapables de regarder, comme la plupart des vieux dans ces horribles camps de relégation de vieux .

Marx a sous estimé le prix de la lucidité pour les exploités, le prix de la « conscience de classe ». De ce fait, il n'a pas pu poser cette loi, que la lucidité étant plus accessible aux groupes dominants, elle serait rare chez les groupes dominés . Les dominés filtrent d'eux même l'information, et préfèrent souvent se croire vainqueurs avec « leur » équipe de sport, que perdants dans leur vie . On a gagné, hein .

Ajoutez que l'information est issue et diffusée essentiellement par les groupes dominants . La perception de l'information manipulée issue des groupes dominants à destination des groupes exploités serait assez déformée pour leur rendre la lucidité pratiquement inaccessible .

Ce fait a les conséquences suivantes : ni la diffusion libre de l'information, ni celle de l'instruction ne provoquent à coup sûr de remise en cause des dominations existantes . L'information et l'éducation associés au suffrage universel ne sont pas des outils de taille à provoquer la transformation sociale .

Cela n'est vrai que pour les dominations qui ne prennent pas garde à s'assurer une propagande valorisante pour les dominés, en faisant pour l'appuyer des efforts matériels ou symboliques convaincants . La façade de sollicitude ne doit pas trop s'écailler . Mais les écailles peuvent être énormes, puisque les dominés travaillent beaucoup à éviter de regarder la réalité en face – regardez l'Italie, tout est sur la table, tout est énorme, pourtant, rien ne frémit .

En clair, l'oligarchie moderne des pays riches, qui s'appuient sur la légitimation démocratique, n'est pas encore menacée, alors même que les dictatures corrompues le sont toujours, parce qu'elles exagèrent . Mais il est peu probable que 2011 en Afrique du Nord et au moyen Orient soit plus que 1848 en Europe : une réorganisation oligarchique .

Thèse n°6 : sur la constitution de l'ego dans le spectacle comme processus de bloomisation .

Le voilement (co-organisé par toutes les classes, par les partis et les syndicats représentatifs par exemple) de la lucidité est ce que Debord appelle le Spectacle . La vérité est la réduction massive des hommes à n'être que des fonctions interchangeables du Système, tant dans le Travail que dans les Loisirs . Le bloom moderne est aussi un Zek, même à Disneyland . Le Système doit mentir, toujours davantage, toujours plus puissamment, pour résoudre ses contradictions réelles en apparence . Le mensonge devient ainsi à l'Ouest un tissu de la vie moderne, comme il l'était à l'Est ; mais il est moins perceptible, plus subtil . Cette subtilité s'appuie par exemple sur la mise en avant permanente d'images posées comme des fragments d'authenticité immédiate . Mais la compréhension de ces fragments épars est toujours médiatisée par le logos idéologique du Système – plus même, ces fragments médiatisent sans cesse, fonctionnellement, la propagande du Système auprès du temps de cerveau disponible . Car le vrai, c'est le tout, et le tout ne peut être image – le tout est immédiatement vécu, ou pensé, élaboré par le concept .

Le Spectacle appelle une prise de conscience – à la suite de laquelle le Spectacle ne sera plus vécu comme vérité, mais comme ce qu'il est en vérité, masse et vacarme de mensonge .

Le vrai est un moment du faux général (Debord) . Cette facticité historique-historiale a des conséquences métaphysiques : l'être humain est coupé de ses racines vers les souterrains et vers le ciel, il est privé de la respiration des mondes . Il est privé de la plus grande puissance de l'homme, celle de tisser des liens inconditionnels . Ce qui essentiel à la respiration de l'homme est donc instrumentalisé pour la domination du Système . L'homme est blessé au coeur même de son être, séparé du coeur de son essence : Le lien inconditionnel à d'autres hommes, et la nuit obscure de l'Etre.

Car nous avons été désaproppriés de toute notre loyauté, de notre amitié et de notre amour - on ne nous a réellement appris que le calcul de l'intérêt, l'impuissance individuelle travestie en liberté . L'homme du Système est privé de sa sincérité et de sa détermination . La reconquête de la liberté passe par la voie du loup...Le règne du mensonge, le singe-roi, est un aspect du désenchantement du monde .

Par ailleurs le Spectacle devient le milieu nutritif de la constitution de l'identité . L'ego se constitue son identité de personnage face au monde ; et comme le Spectacle est le monde pour la plupart des hommes, l'ego de la plupart des hommes est un fantôme qui naît dans le Spectacle et en référence à lui .

Le spectacle crée un effet de réalité en répliquant en lui la coupure entre spectacle et réalité
, en dévoilant spectaculairement ses abîmes, créant une profondeur aveuglante, quand la réalité vue dans le Spectacle est un moment du spectacle, et rien de plus – sinon une légitimation du Spectacle . Il n'y a rien à récupérer dans le Spectacle, rien, car les émissions de qualité par exemple, ne sont là que comme moment du Spectacle général, en tant que processus d'aliénation du monde vécu . Dans le spectacle se réplique la coupure entre le monde et la réalité vécue immédiatement . Par exemple dans une émission de critique des médias, censée dévoiler les mensonges du Spectacle . Une réalité dans le Spectacle permet de fonder la réalité du Spectacle ; ainsi l'ego constitué par référence au Spectacle se croit réel .

Le Spectacle est une réplication du macrocosme, et l'ego moderne est le microcosme de référence du Spectacle . Un être ainsi constitué d'un ego ombre d'une ombre est un bloom . Il tend à confondre le spectacle de la liberté, la liberté du spectacle, et sa liberté personnelle . Il tend à croire qu'il est libre parce qu'il regarde des spectacles d'hommes libres, ou parce que des propos qu'on lui dit choquants, donc libres, sont tenus dans le Spectacle . Il se laisse déposséder, il laisse des icônes devenir déléguées d'une liberté qui a insensiblement abandonné sa vie . Il tend à la déshumanisation fuligineuse, insensible .

Le Spectacle en règle générale nourrit le narcissisme primaire, et les besoins primaires de passivité et de consommation passive, organisant l'immaturité . Le Spectacle construit une psychologie labile, impulsive, incapable de continuité, d'acceptation d'une organisation collective, et donc de liberté politique effective . L'indignation, l'émotion devant des images, n'est pas une activité révolutionnaire, mais est un de ces plaisirs passifs . L'indignation est la version humanitaire de la pornographie . La liberté du spectacle est le spectacle de la liberté, comme la pornographie n'est pas la réalisation sexuelle, mais son spectacle . L'indignation n'est pas le combat, mais le spectacle du combat donné devant soi – même, une auto-aliénation guidée, et l'impuissance réelle . Le Spectacle est toujours l'asservissement à l'œuvre .

Le Système est une sphère qui aspire à la totalisation – il n'a pas de côtés . Pas de bon ou de mauvais côtés, pas un hypermarché où l'on pourrait librement remplir son panier que d'idées ou d'images commerce équitable . Chaque fragment du spectacle contient en puissance le spectacle entier . Accepter un fragment est toujours déjà tout accepter . Le spectacle fonctionne sur la logique binaire, 1ou 0 – il doit être rejeté en TOTALITE . Si cela vous paraît excessif, appliquez les mêmes formules au IIIème Reich – et vous en verrez la vérité . Tout ceux qui prétendent trier finissent par collaborer .

Les récits mensongers du système ont une organisation molle, logique floue, mais néanmoins systémique . Leur fondement est le récit de l'ego offert à tous les dominés, le récit de leur liberté-la-plus-absolue . L'ego est commandé à se la raconter libre . Le bloom est cet être totalement neutralisé, prévisible, qui peut être administré comme une chose . Mais qui, en même temps, croit être libre, et prendre des décisions . Avoir une liberté d'expression . Comme le libre consommateur, sa liberté obéit à des lois statistiques – ou encore, la liberté du bloom n'est jamais que légale, donc insignifiante .

Pourquoi cherche-t-on tellement à me persuader que je peux penser sur n'importe quel sujet, et que j'ai le droit de dire n'importe quoi sur tout? Sinon que mes paroles sont du bruit-que ce que je dis est sans importance-que je le sais, que je ne VEUX pas le penser, et qu'il ne FAUT pas le dire? -le dernier mot sur la liberté d'expression du dernier homme.

Le bloom ressent vaguement cette insignifiance, et cherche dans l'authenticité de spectacle des remèdes au processus d'anéantissement qui l'environne . Mais il ne fait qu'aggraver son égarement dans des labyrinthes sans fin . Il est mur pour s'indigner et s'engager . Son engagement est un deuxième travail, avec des lieux et des horaires, au fond toujours déjà récupéré .

Le bloom se la raconte libre . Cette liberté repose sur une identification massive dans l'idéologie dominante du désir à la liberté . Le bloom ne cesse de confondre la liberté et le levier de son asservissement, qui est son désir .

Je ne désire pas ce que je veux . L'objet de mon désir s'impose à moi
. Je ne choisis pas librement ma culture, ma langue, ma sexualité, ma filiation, et j'en passe . Le bloom, cet être impuissant et venimeux, ne cesse de s'inventer de nouveaux espaces de toute puissance . Je ne veux pas ce que je désire . Je ne suis pas maître de ce que je désire . Si je suis hétérosexuel, je ne l'ai pas décidé, en ayant la puissance effective de choisir tout autre chose . Je peux vouloir être sexuellement excité par les parapluies, ou ne pas avoir faim . Mais c'est impossible .

Quand je désire et que je poursuis l'objet de mon désir, je ne suis pas libre, mais j'obéis à mon désir . Le toxicomane le sait, quand le bloom l'ignore . La publicité n'est jamais une libération . La publicité est la propagande du Système . Le désir est le levier de l'asservissement du bloom – sa liberté est celle de la marchandise, de concurrence libre et non faussée . Il en est de même du récit de sa liberté politique . Elle est infime : il peut choisir entre des teintures du Système, arbitrer entre des clans de l'oligarchie, répéter les préceptes de l'idéologie racine .

Fais ce que tu désires, telle est la définition de la liberté du bloom . Elle oublie que désirer est désirer quelque chose ; et donc que cette liberté est asservie aux choses du monde . Elle n'est que poursuite de richesses – et pour le Système, peu importe lesquelles . Tout désir du bloom sert l'expansion de la puissance matérielle . C'est la liberté du consommateur .

Fais ce que tu veux n'est pas la même loi . Le vouloir libre n'est asservi à rien . Le vouloir libre peut s'opposer au désir, si la dignité humaine est à ce prix . Comment jouer une vie qui nous échappe?-La ressaisir...sans AUCUN doute, parce que la cause de la liberté n'est fondée sur RIEN . Il n'y a même pas de question à avoir - parce que nous NE DEVONS AUCUNE RÉPONSE - A PERSONNE, pas même à nous même .

On dit trop souvent, dans notre monde, je pense, pour ne sortir aucune pensée personnelle . On s'illusionne à dire je pense, à croire que notre avis peut avoir de l'intérêt dans n'importe quel sujet . Le plus souvent le je pense n'aboutit qu'à des fadaises un milliard de fois dites . On répète sans cesse la langue du IVème Empire . Penser vraiment n'est pas une règle, mais un privilège . Comprendre cela est le début de la pensée .

Thèse n°7 : Structure et superstructure .

Marx pose que les conditions matérielles de production déterminent la société humaine . Je reprend un passage déjà cité pour montrer le caractère nécessaire du lien selon Marx :

Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. (...)Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de boule­ver­se­ment sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives socia­les et les rapports de production.

Marx pense une hiérarchie inversée entre les conditions matérielles, seules réellement réelles, et l'organisation politique ou juridiques de la société, sans parler de ses déterminations culturelles ou symboliques . Même des historiens catholiques sont capables de penser que le mouvement des idées suit le mouvement de la société .

Seulement, il est difficile de placer dans cet ensemble la vie de Marx ou ce texte lui-même : la société bourgeoise produirait d'elle même la lucidité qui permet de la nier, et d'élaborer une pensée d'un autre mode de production ?

La vérité historique est que le travail de la pensée, préalable au travail idéologique – l'articulation nouvelle des discours de l'ego et des discours de légitimation, qui creuse par le vide les anciens discours, et donc les anciennes organisations du pouvoir et de l'appropriation des richesses - travail de creusement qui finit par faire des organes de la puissance des formes vides, prêtes à tomber comme des arbres morts, comme la monarchie absolue - ont toujours été de puissantes forces de transformation, précédant de grands bouleversements économiques et sociaux . La Réforme est d'abord un changement de l'économie religieuse permis par l'imprimerie, et par la volonté des villes de s'affirmer politiquement – Le travail de la pensée précède les bouleversements politiques . Marx a précédé la révolution russe, non ?

Un individu est-il si éloigné de l'idée qu'il se fait de lui-même en référence à son monde ? En tout cas, la réalité du monde social est une, et systémique : il n'existe pas en réalité d'organisation matérielle indépendante de l'organisation symbolique – il n'existe rien de tel qu'une détermination univoque, structure et superstructure sont des distinctions de raison – si je donne l'une, je donne l'autre, et réciproquement . L'activité de Marx prouve assez que lui-même croyait dans la puissance révolutionnaire du travail de la pensée .

La distinction structure et superstructure aveugle, en risquant de nier la dimension essentielle du travail symbolique dans l'alchimie qu'est la production d'une pensée révolutionnaire opérative dans une époque de désastres . Cette distinction n'est que l'expression la plus violente de l'idéologie racine . Ainsi la volonté de Lafargue d'abolir la poésie, notée par Marx avec faveur dans une lettre : vous, homme si positif que vous aimeriez abolir la poésie...Lettre à Lafargue d'Aout 1866 .

Cette distinction hiérarchique montre non un fait, mais l'essence du projet impérial . Comme pour le lien d'exploitation, ce texte naturalise la domination effective, transforme l'Empire en Fatum . Le Système veut déterminer l'État, le droit, toute la vie humaine en fonction des impératifs de la production . C'est le projet impérial qui est d'instrumentaliser la Cité, la Loi et la pensée, d'opérer la mobilisation totale au service de la maximisation de la production matérielle .

Et c'est à ce projet que tout révolutionnaire authentique veut nuire .

Thèse n°8 : les formes politiques et sociales .

Le caractère systémique du monde humain que voile le spectacle offre deux conséquences dures à penser, non pas parce qu'elle seraient plus in-apparente que d'autres, mais parce qu'elle sont moins morales .

Par ailleurs, il faut sortir de la grille d'analyse fournie par l'idéologie racine, selon laquelle il existerait des phénomènes de nature économique, de nature sociale, de nature politique, de nature culturelle, et j'en passe . L'analyse économique d'une société qui n'examine pas le rôle de l'État, quand il redistribue 50% du PIB, sociale d'une société qui n'examine pas la répartition réelle des fortunes, politique qui ignore le poids des dominations patronales, ou l'importance de la lutte symbolique pour l'appropriation des partenaires sexuels valorisés - ces analyses fragmentaires ne peuvent aboutir qu'à un sempiternel recyclage des idées reçues de l'idéologie racine . La société du Système a un caractère systémique, et rien n'est essentiellement économique, ou politique, ou social .

A titre d'exemple, le fait que la plupart des hommes puissants du spectacle aient pour partenaires des mannequins ou des actrices n'est pas un fait accidentel, et n'est pas un fait plus économique que politique : il est un symptôme de leur domination, et de leur mode de domination . Il montre que pour les hommes comme pour les femmes de l'oligarchie, la beauté physique est un capital, et que sa possession médiatise une domination de mâle à mâle, et aussi de mâle à femelle, car l'homme d'une femme prestigieuse exerce l'envie des femmes en quête de dominants . Il montre que pour ces femmes, l'oligarque en donne plus : plus de richesse, plus de services, plus de relations, plus de reconnaissance . L'analyse par case rend ce fait massif et visible inexplicable . La domination des oligarchies est totale, elle ne respecte pas les cases de la pensée médiatique .

Je reviens aux deux récits fonctionnels de domination liés au récit individuel de liberté de l'ego, caractéristique du bloom . La première est la plus aisée à comprendre . Elle pose que le contrat de travail est le récit qui permet la continuation du récit de la liberté du bloom dans le cadre de la partie la plus importante de sa vie au service du Système, qui est le travail salarié . Le statut d'auto-entrepreneur, de sous-traitant, permet un brouillage encore plus puissant de l'exploitation . Le contrat de travail repose sur la liberté fictive du salarié, et réelle de l'employeur – ce constat connaissant là aussi des situations limites qui le brouille . Mais dans l'ensemble le salarié n'a guère de choix : il doit faire ses choix .

Dans le cadre du système existant, une part très importante de la coercition et de l'encadrement social a lieu dans le cadre des relations de travail . De ce fait, l'analyse globale de la réalité de l'encadrement social, de son caractère autoritaire, est là aussi fortement brouillée . L'encadrement social est une analyse politique ; et l'analyse des relations de travail est en général laissée dans la case « social » de la grille d'analyse imposée de l'idéologie racine . C'est à dire que la liberté politique peut être très grande en droit, la vie quotidienne de l'être humain moderne n'en est pas moins d'accepter des positions de dominé, d'accepter de baisser la tête comme le serf devant son seigneur : et ce devant ses supérieurs au travail, devant les forces de sécurité dans la rue, devant même le vigile d'une boîte de nuit .

La comparaison avec le citoyen d'Athènes est éclairante . La vie citoyenne de l'Athénien était quotidienne, et il était normalement petit paysan indépendant, sans chef . Personne n'aurait jamais pu lui parler comme le moindre policier de la circulation parle à un automobiliste . La vie citoyenne de l'être humain moderne dure quelques minutes par an, un peu plus s'il milite, un peu moins s'il ne vote pas ; et s'il commet une contravention, les systèmes automatiques ne prendront pas la peine de lui donner un interlocuteur, la possibilité de se défendre, d'avoir un arbitrage . Sa dignité est tout simplement ignorée, anéantie . Il est renvoyé à sa nature de rouage anonyme traité par un processus anonyme automatisé .

L'essentiel du temps de vie socialisée du salarié moderne se passe dans le cadre du travail, où pour ainsi dire il est, très souvent, à la merci soit de l'administration de son entreprise, aussi absurde soit son fonctionnement, voyez le principe de Dilbert – soit directement de la personne du chef . L'autorité dans le travail est l'autorité de la propriété, le pouvoir le plus absolu . L'autorité sur l'homme est médiatisée par les choses, elle n'en est pas moins hors de toute discussion, et encore moins hors de tout consentement, ou délégation de la Nation, sauf si l'on soutient que le Code Civil délègue expressément aux propriétaires l'autorité, selon l'article III de la Déclaration de 1789 :

Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

Il serait également possible de soutenir que les employeurs n'exercent pas d'autorité politique, bien sûr...ou poser que l'autorité dans l'entreprise doit recevoir une sanction électorale, ce qui permettrait déjà d'éliminer quelques erreurs . La figure de l'autorité pour la masse des salariés est pourtant « le chef » . Lequel peut être à vrai dire un homme très valable, mais peut être aussi un être odieux, et dont on va souhaiter la mort pendant des années . En clair, la « liberté » d'adhérer ou de ne pas adhérer du salarié est largement fictive, plus encore que la liberté du consommateur . Elle n'est que la liberté que le marché prête à la marchandise, la marchandise étant le « travail » du salarié – ou la liberté de la concurrence libre et non faussée .

Ces remarques sur la délégation de la domination politique au « social » permettent de glisser vers le deuxième objet de ce point . Il convient de voir la démocratie représentative moderne pour ce qu'elle est, le récit de justification du pouvoir de l'oligarchie, pas plus crédible que la liberté du salarié dans le contrat de travail .



Dans le Spectacle comme dans l'idéologie, le dominé est le plus souvent acteur volontaire, au travers d'un récit de l'ego, du processus de domination . Le mythe de l'ego libre et créateur est l'aspect individuel de l'idéologie dominante de légitimité populaire de l'oligarchie - qui elle même communie dans le monothéisme de la richesse . La détermination très étroite des opinions du bloom par le spectacle est éclatante, de même que l'ensemble des mécanismes de projection qui brouillent toute lucidité . La démocratie représentative est un dispositif de domination au profit du Système, présenté comme le bien des dominés, et comme l'exercice de leur liberté . Mais curieusement, cette démocratie représentative ne change jamais grand chose d'important . Tout change pour que rien ne change .

La puissance de l'oligarchie isolée est faible. C'est pourquoi les révoltes massives balayent comme de la poussière les principautés les plus redoutées . Que le doute sur sa légitimité se répande - et cette oligarchie étriquée et sans âme passera en ci-devant.

Pour cette raison, une pensée révolutionnaire doit rejeter, ou du moins très profondément interroger, le mythe de la liberté individuelle et la démocratie représentative entièrement formatée par le Système . Elle ne peut l'accepter naïvement, ni dans l'organisation révolutionnaire, ni dans la pensée politique . A ce titre, je signale que dans l'antiquité, les institutions politiques athéniennes ou romaines étaient beaucoup plus efficaces à empêcher la formation d'une oligarchie politique dans les institutions républicaines que les nôtres . Voilà un exemple de régression .

Thèse n° 9 : sur le désenchantement du monde . L'essence du nihilisme européen .

Le récit progressiste est étroitement lié à la thèse du désenchantement du monde .

Le désenchantement du monde comme concept paraît prendre à bras le corps cette étrange évidence, à savoir que la civilisation occidentale moderne semble sécularisée, sans Dieu – dépourvue de « religion », cet objet social qui semble pourtant omniprésent dans l'histoire du monde .

Il n'est pas impossible que cette vision soit celle d'une myopie toute particulière de l'Occident, et que l'idée progressiste d'une sécularisation liée aux progrès de la raison et de la science ne masque le passage de l'ère de l'Église à l'ère du Spectacle comme mode de représentation et de justification de la domination . Cette position de la société du Spectacle est assurément beaucoup plus subtile .

La thèse du désenchantement repose en effet sur un solide soubassement idéologique . Elle suppose que le monde a été enchanté par les anciennes religions, bref que celles-ci ont orné le Vrai Monde de paillettes et de mythes – mais que l'homme moderne, a un accès au Vrai Monde qui lui permet de dire que le monde des anciens était enchanté . Seul petit problème : la prétention de mettre fin au cycle de l'interprétation, de connaître sans médiation le Vrai Monde est d'une prétention exorbitante .

L'opération idéologique et pratique de réduction est la suivante : la bourgeoisie impose de force comme seul valable le lien d'échanges matériels neutralisé de toute humanité ; et elle pose ce processus de forçage du monde et d'exploitation maximale de la main d'œuvre comme la progressive révélation d'une nature de tout lien possible, donnant à l'ensemble l'aspect illusoire d'un phénomène naturel incontournable . Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. Les liens humains sont tissés par la souveraineté humaine . Les hommes, vaincus, sont forcés ainsi d'envisager leurs liens avec des yeux désabusés, parce qu'ils sont construits ainsi par le capitalisme, et nullement parce que de nature il seraient ainsi .

En clair, la prétendue sécularisation, ou désenchantement du monde, n'est pas la révélation dans une pentecôte de l'esprit bourgeois de l'essence du monde . Le désenchantement du monde est la réduction forcée de l'ensemble des liens de l'homme avec les autres hommes, et avec le monde, vers le modèle unidimensionnel du lien de l'échange matériel . Il se nomme salariat, pour les liens entre les hommes, ou propriété, défini comme puissance la plus absolue sur les choses possédées, pour les liens avec le reste du monde, animé ou inanimé .

La propriété n'est pas seulement un rapport entre un homme et une chose . Elle est un cadre du regard que porte la société humaine sur la chose appropriée . La chose appropriée est placée totalement sous la domination de son propriétaire, et elle est une ressource pour produire de la valeur, c'est à dire de l'argent . La propriété est un regard sur le monde, une perspective, où les objets du monde sont vus comme plus intensément existants qu'ils ont plus de valeur d'échange . Le diamant ou le pétrole sont plus que l'eau à ce jour ; la beauté, le mystère n'ont aucune valeur, à moins de pouvoir se prêter à une exploitation touristique – où à la mise en valeur de l'image du propriétaire fortuné d'une œuvre d'art .

Le médecin qui regarde les dents de l'esclave a-t-il sur lui le regard de sa mère, de son enfant ? Et pourtant, l'idéologie racine est cette pensée qui affirme que la seule perspective vraie sur cet étant, cet être humain placé sous le statut de la chose échangeable, appropriée, est celle du médecin des esclaves, une évaluation de valeur de vente sur un marché . L'idéologie racine pose en général l'appréciation de valeur comme relevant de l'objectivité de la chose . L'artiste, le « primitif » qui regardent une forêt n'a pour elle qu'une perspective subjective, personnelle, isolée, fantaisiste, enchantée – l'ingénieur des eaux et forêts qui en calcule la valeur de coupe lui est dans l'objectivité, la science, l'utilité, la vertu même . Le désenchantement du monde du médecin des esclaves ou de l'ingénieur des eaux et forêts sont analogues – et c'est ce processus que l'on cherche à montrer dans le récit progressiste comme le dévoilement définitif d'une vérité de l'être .

Dans ce monde, les prétendus enchantements n'étaient pas des croyances à de arrières mondes sans conséquences vécues : ils étaient des rapports humains, des rapports de l'homme au monde médiatisés par des récits symboliques – et tous avaient ceci en commun – la seule véritable raison de leur destruction - qu'ils étaient des obstacles au développement du Système . Marx le sait, mais le juge favorablement dans le Manifeste :



La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange (…)

Un exemple : les cent jours de fêtes chômées du Royaume de France, abolis par la bourgeoisie révolutionnaire .

Nous, nous n'avons aucune raison de juger favorablement l'instrumentalisation du progressisme au profit de l'exploitation .



Le dixième principe sera publié à part : il pose la question fondamentale : de quoi jouissait l'homme avant le capitalisme ? Peut-on jouir hors du capitalisme ?

Nu

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Zinaida Serebriakova