Le refuge de la Caverne, ou la légende des Sept Dormants.

(Les sept dormants d’Éphèse)

"Quand les jeunes gens se furent réfugiés dans la caverne, ils dirent : "O notre Seigneur, donne-nous de Ta part une miséricorde ; et assure nous la droiture dans tout ce qui nous concerne". Alors Nous avons assourdi leurs oreilles, dans la caverne pendant de nombreuses années", Coran, 18:11-12.


Je suis silencieux depuis maintenant deux ans, ou presque. J’ai perdu l’habitude d’écrire – c'est un vice des écrivains professionnels, que d'écrire par habitude. L’écriture doit être une surprise, ou rien. Si l’écriture n’apparaît pas issue du silence – comme les pas du Cerf qui apparaît soudain entre les arbres, quand l’homme a longtemps, figé, tendu l’oreille aux bruits de la forêt - l'écriture est vanité, vent sur les trottoirs des villes. Le silence, frère, est comme un vin doux, une fontaine gouleyante qui s’écoule sur le cœur. Il est le fond de la parole, comme la lumière blanche est le fond de la lumière.

Je ne me suis pas tu par esthétisme ou par morale cependant, mais par nécessité. Faim fait saillir le loup du bois, a dit Villon après la sagesse des peuples. Les êtres humains, de plus en plus nombreux en ce monde, qui ne comprennent pas cela, y compris pour eux- même, ont perdu une part d’humanité que la vie leur fera retrouver – tant pis pour eux ! Qu'ils mangent de la brioche ! Je ne reviens pas sur ce sujet.

Mais il est vrai que parfois, il faut se taire et ruminer lentement...tu retrouveras Nietzsche à chacun de tes pas. Se taire et ruminer...retrouver des voies d'évidence. Une voie d'évidence fut de retrouver chez Gramsci le fondement et la justification ultime du matérialisme dans la critique des idéologies : le matérialisme est le critérium de distinction entre la critique politique et le Spectacle, ou mensonge, tout comme l'expérience de la faim est un critérium du réalisme concernant le monde humain. Le Spectacle crée une seconde société, une aliénation du monde social où les rapports de classes sont complètement déconstruits et reconstruits dans un récit global de fiction. Dans le Spectacle, l'esclave peut devenir dominant, et le dominant victime ; l'oligarchie ne peut être composée que d'innocentes victimes, le monde du crime de bons citoyens, l'entreprise peut être citoyenne, la filiation peut être homosexuelle, les jeux du cirque voie d'éducation civique par nature, les journalistes vedettes grands reporters sans quitter leur studio. Bref, le lapin tue le chasseur, le lion dort avec l'agneau et partage son foin.

Le Spectacle et le narcissisme moderne sont des fonctions réciproques, puisque le rien n'est vrai du Spectacle s'accompagne du tout est permis des égos en folie. Dit autrement, Deleuze n'est jamais rien de plus qu'un théoricien du Capitalisme qui se croie extérieur au capitalisme.

Le matérialisme en tant qu'arme critique doit te faire voir ceci : l'exploitation est une réalité matérielle. Si un individu A est exploité par un individu B, ou si un groupe social A est exploité par un groupe social B, alors il est nécessaire que des flux d'argent ou de marchandises aillent de A vers B dans un échange inégal ( et pensable comme tel). Cet échange inégal doit de plus être conséquent, et visiblement recherché par B. Exemple :

Aucun flux de ce genre ne va des femmes de l'oligarchie européenne vers les travailleurs européens. L'inverse est manifestement vrai. Il s'ensuit que poser de manière générale que « les mâles » exploitent « les femelles » en dehors de toute considération de structure de production et de classe est manifestement une aliénation idéologique.

Autre exemple : au moment du commerce triangulaire, les paysans des sociétés européennes n'avaient pas accès en général aux marchandises issues de l'esclavage, beaucoup trop chères. Il s'ensuit que « les blancs » n'exploitaient pas «les noirs », mais que les bourgeois et la noblesse exploitaient selon des ordres juridiques différents des groupes blancs ou noirs, et ce fait est allé jusqu'à la conscience des boucaniers blancs qui se sont parfois alliés aux esclaves contre les maîtres. De même, les marchands d'esclaves en Afrique étaient le plus souvent noirs. L'esclavage est une illustration de l'exploitation, non du « racisme » ; et c'est une première piste pour montrer que dans le Spectacle, le « racisme » comme « l'antiracisme » sont des figures aliénées, des ombres dans la caverne, de ce qu'est l'exploitation réelle. La décolonisation ou la situation sociale de l'Afrique du Sud montrent assez que remplacer un maître blanc par un maître noir – peau blanche, masque noir – est une diversion de l'exploitation réelle, exactement comme placer des femmes issues de la bourgeoisie dans les ministères pour les caissières de supermarché.

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Mon ami ! Ne parait-il pas étrange que je te parle de matérialisme après t'avoir parlé de silence ? Mais bien sûr cela a une fin, et une fin spirituelle. Se débarrasser de l'illusion est une des premières tâches de la sagesse ; et le matérialisme est donc une arme contre l'illusion du verbe humain si répandue dans le monde moderne. Je te dis d'être matois et silencieux comme le paysan des anciens temps : si on te parle de générosité, tend la main. Si elle revient vide, il est inutile de parler de générosité. La plupart des généreux modernes sont infiniment généreux en paroles : il veulent l'éducation gratuite pour tous, le revenu d'existence pour tous, le logement gratuit pour tous : mais ils ne produisent aucune richesse dont ils annoncent si royalement la distribution. Ils sont prêt à offrir ce qu'aucun effort de leurs mains n'a produit. Ils seraient incapables de maçonner une maison, de poser proprement une charpente, une couverture, une plomberie, une électricité aux normes, bref de faire et même de comprendre tout ce qu'ils possèdent.

Pour la plupart d'entre eux ; ils jouissent d'un logement et d'un revenu et décident que tous doivent en avoir comme eux, sans chercher à comprendre quel travail humain leur fournit tant de richesses avec si peu d'efforts – ils sont simplement des bourgeois immatures produits industriellement. C'est parce que beaucoup de fausses valeurs et de fausses générosités ne cessent de se multiplier qu'il convient plus que jamais, dans une voie spirituelle, de ne pas être dupé par son narcissisme généreux – qu'il est doux d'être le Bon, le Généreux, le Juste appelé à juger le monde et l'Histoire, n'est ce pas ? Et quelle sottise, et quelle misère se voilent sous tant de grandioses propos modernes ! Car sérieusement, à quelle générosité peut appeler celui qui ne produit aucun bien, l'éternel Étudiant, quel pain partagera-t-il, quel verre de vin, quel toit ?

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L'exploitation est une réalité matérielle et un lien entre des personnes ou des groupes. Quand ce lien est tranché, l'exploitation n'existe plus. C'est par la fonction sociale que se crée l'exploitation, non par la nature des personnes, ou par un caractère intrinsèque de cette nature, un caractère qui ne serait pas nécessairement associé à une relation d'exploitation. Pour être plus clair, ce n'est pas le sexe, la couleur de la peau, l'appartenance à une communauté qui fait de quelqu'un un exploiteur, mais l'exploitation effective d'une personne ou d'un groupe. Ce point associe la théorie du genre (exploiteur par nature selon le sexe) ou l'antisémitisme moderne ( exploiteur par nature selon l'appartenance communautaire). Cette direction de pensée – associer un caractère par nature à l'exploitation – est extrêmement faux, mais surtout pervers.

Car si l'exploitation est associée à un critère par nature (les exploiteurs sont les hommes, les blancs, les juifs ou les koulaks) alors l'élimination de ces personnes est la solution pour éliminer l'exploitation. Et qu'on ne me dise pas que cette perversion soit étrangère à la théorie du genre, puisque les idolâtres de cette théorie ont clairement formulé ce projet, soit concrètement, soit symboliquement, en essayant d'aligner tous les hommes sur le modèle féminin. Seul problème en pratique : une fois les bourgeois, les blancs ou les juifs, ou encore les hommes, privés de toute capacité matérielle d'exploitation, l'exploitation continue : simplement, les victimes ne sont plus identiques. Une fois tous les koulaks morts, il restait la nomenklatura ; dans le Reich, le capitalisme n'était pas du tout mort avec les juifs. Le capitalisme atteignit une sorte de perfection avec Speer et la guerre totale.

L'association de l'exploitation à un caractère intrinsèque d'un groupe humain est une perversion, un mal pur et simple de la pensée – et si ta main droite t'entraîne vers l'Enfer, il faut la couper. Très clairement, la théorie du Genre est une malédiction pour la gauche, comme l'antisémitisme est une malédiction récurrente de la droite.


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Si un juif devient banquier, ou contremaître, sa tradition devient seconde et son intégration au système prioritaire. Il n'existe pas de différence fondamentale entre un banquier Indien, Pakistanais, Chinois, Qatari, Catholique, ou Juif en tant que banquier : ils parlent et servent la logique du Système, et le reste est par surcroît. Que tous s'appuient sur des réseaux communautaires n'est pas surprenant, ni même choquant, c'est inévitable. Si la logique exploitatrice ou prédatrice du capitalisme financier te rebute, tu ne dois pas diriger ton esprit vers l'aliénation de croire qu'organiser le capitalisme financier est une propriété ethnique ou culturelle, ou encore adhérer aux fictions sur les sociétés secrètes traditionnelles. Le Capitalisme est dévorant comme l'Enfer : il dévore le cœur des hommes et leurs cultures, leurs symboles. L'Enfer se paie aussi à prix d'âme. Que des sociétés secrètes aient servi de base à des opérations criminelles du Système, ou servent de pilier au pouvoir du Système, ne donne pas la vérité sur les loges et les voies traditionnelles. Le Système instrumentalise et dévore : les loges passées au service de l'oligarchie ne suivent pas la voie maçonnique, mais sont dégénérées vers le siècle. Et même les organisations criminelles traditionnelles ne sont pas naturellement capitalistes, elles sont dégénérées – et pas de mal de gens le savent, y compris en leur sein : l'honneur des hommes n'y est plus respecté.

Si tu accepte d'associer une communauté à une situation injuste sans discernement, tu diras que les enfants d'un banquier participent de l'exploitation. C'est matériellement vrai, mais c'est une perversion. Les enfants du banquier sont innocents, ils ne savent pas et ne sont pas vraiment conscients. Tu ne dois pas accepter des hypothèses qui t'amènent à faire le mal. Si un homme exploite d'autres hommes, et fait vivre des enfants, ou même des adultes dans l'ignorance de son exploitation, les enfants comme les adultes ne peuvent être légitimement victimes de vengeance. Ce n'est que lorsqu’on sait qu'ils savent, et se sont alignés sur leurs parents, qu'ils deviennent coupables, mais les héritiers sont toujours moins coupables aux yeux des hommes que les initiateurs. Pour te donner un exemple : si tu acceptes l'hypothèse d'une destruction rapide de l’État d'Israël, factuellement tu acceptes l'hypothèse d'un génocide. Et ce n'est pas bon.

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Il convient de franchir un dernier cap. René Guénon a rappelé avec force : la tradition juive est, au regard de la Tradition primordiale, un surgeon parfaitement légitime. Celui qui écrit ces lignes est frère des kabbalistes médiévaux, et plus encore des kabbalistes chrétiens de la Renaissance. Le peuple juif est depuis l'origine, un sujet de fierté et d'enrichissement pour l'Europe, pour l'Empire, et depuis des milliers d'années. La tradition juive est un canal d'en Haut ; et il n'est d'autre malheur pour l'homme spirituel que la fermeture des canaux d'en Haut, ceux qui fournissent le monde, ce pauvre monde de plus en plus figé dans la cendre, en rosée céleste, parfums et feu.

Pour un traditionaliste, il n'y a rien à ajouter sur l'antisémitisme. Il est une maladie moderne, et la modernité commence au Moyen Âge. Je pourrais juste répéter les moqueries de Nietzsche.

A la fin de l'Empire Romain, toutes sortes de peuples ont envahi l'Europe, et la véritable question n'était pas de les chasser, mais de faire une nation avec cette multitude. L'Empire, le projet impérial, est de faire cette unité dans le respect de cette infinie diversité des deux sexes, des peuples et des hommes, des langues et des usages. La tradition Abkharienne ne dit pas autre chose quand elle dit que tout adorateur ne peut adorer que Dieu seul. L'Empire, c'est l'unité, la paix et l'harmonie de la multitude, sans exception du fou ou du mendiant. Une telle forme politique a existé, dans l'Empire Romain, Chinois, Arabe, Ottoman, Mongol : elle n'est pas utopique en tant qu’irréelle, mais universelle. En Europe, l'Empereur Frédéric II Hohenstaufen a porté cette forme politique en portant les titres de cosmocrator ou de pantocrator. Ce ne sont pas des titres illusoires ou narcissiques, chez un homme qui venait de partout, parlait toutes les langues et respectait tous les cultes ; elles signifient certes une souveraineté, mais aussi une bienveillance universelle. Que celui qui veut être le plus grand soit le serviteur de tous - telle est la parole du Maître au sujet de l'Empereur, que l'on retrouve dans les mots d'Ibn Arabi. Frédéric II est l'homme qui a obtenu le protectorat de Jérusalem sans guerre ni argent du Sultan d'Egypte, en discutant d'homme à homme – et la véritable fin de l'Empire est la paix – selon le Salâm, le Shalom, le paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté.

Le seul obstacle à l'Empire sont les oligarchies nationales, qui bloquent aussi l'Europe depuis plus de cinquante ans, et qui ont causé la fin de l'URSS. L'appropriation du sol et l'exploitation sans partage des peuples est la principale motivation du maintien des nations par les oligarchies nationales. Car elles n'y croient plus du tout en tant que projet politique ; à tel point qu'elles ne peuvent sans ridicule jouer la figure de l'Empereur, qui est le rôle véritable que jouent les chefs d’État. Ce qui maintient si solidement le morcellement infini de l'Europe n'est pas la défense des libertés, ou tout autre noble raison qui est toujours abandonnée dès que possible : ce qui maintient ce morcellement est l'intérêt concret des professionnels de la politique, tout comme le morcellement de plus en plus poussé de l'Afrique en est le résultat.

Melkitsedeq est une figure impériale traditionnelle, l'Empereur du tarot, et en même temps prêtre. Il est celui qui réunit les descendants d'Abraham dans un hommage commun – un hommage féodal, comportant une dîme : Melchisédech, roi de Salem, apporta du pain et du vin ; il était prêtre du Dieu très haut. Il prononça cette bénédiction : « Béni soit Abraham par le Dieu très haut qui créa ciel et terre, et béni soit le Dieu Très Haut qui a livré tes ennemis entre tes mains ». Et Abraham lui donna la dîme de tout.

L’État moderne ne trouve l'image de la paix et de l'unité impériale que dans la guerre. Il en trouve l'image, et non la réalité, car il fonde son unité sur la découverte de l'ennemi. Carl Schmitt a raison en tant que moderne, en définissant la politique dans le cadre de l’État moderne. En cherchant l'unité, la gauche ne cesse de se définir des ennemis : le Racisme, le Fascisme, le Machisme, et j'en passe – et la droite le Juif, l'Immigré, et j'en passe. Les ennemis de la gauche comme ceux de la droite sont des aliénations de l'exploitation capitaliste réelle, construits sur mesure pour un marché politique. La société moderne proclame la tolérance, mais a sans cesse besoin de force, de violence et de sacrifice, d'ennemis et d'exclusive. La production d'armes et la puissance de destruction accumulée vont au delà de tout ce que des millénaires d'âges sombres ont jamais produits. En désignant des ennemis, les ennemis de ce jour sont mutuellement complices de la mutilation, du morcellement de l'humanité, accompli pour donner des semblants d'unité à des factions. L'Empire est en tout l'idée d'inclusion – l'esprit de toutes les sectes qui se partagent les modernes est la proclamation permanente de l'inclusion ou de la réconciliation, et la réalité permanente de l'exclusion. Par exemple, la fascination pour le nazisme, issue de la fascination nazie pour l'unité du peuple dans un monde pulvérisé, est un piège – quand l'heure fut venue d'assumer un rôle impérial, le soit-disant Reich ne sut que diviser et permettre l'unité de l'ennemi. Les communautés juives, comme les peuples slaves, auraient pu servir un Empire Européen de toute leur énergie, de tout leur génie – et furent vouées à une œuvre aveugle et folle de destruction.

Le crime, mon frère, est une notion qualitative. Si un homme, une femme, un enfant, ont été déportés ou assassinés par un autre homme, je n'ai pas besoin de savoir s'il l'a fait pour tel ou tel nombre de toute manière insensée. Si des hommes, des femmes et des enfants ont été abattus nus devant des fosses, ou affamés à mort, je n'ai pas besoin de savoir comment, et combien de fois, pour savoir que les tueurs sont des assassins, et qu'un homme sage ne doit pas s'engager dans des chaînes de pensées ou d'action qui l'amènent, parfois de manière involontaire et trompeuse, sur de telles voies. Tu reconnaîtras l'arbre à ses fruits ; tu ne t'engageras pas dans une voie qui fait pleurer le cœur, et remonter la bile même des plus durs des hommes.

Devant les situations du monde, les modernes ne cessent de s'exhorter à l'action, de s’arraisonner au monde, et donc de se diviser. Il n'est pas nécessaire d'agir avant de savoir comment et pourquoi agir. Le non-agir est l'agir le plus puissant. Agir est toujours chercher l'ennemi. Et on le trouve toujours, vois-tu ?

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J'ai eu un signe il y a peu. Les Sept Dormants d’Éphèse ont été pour moi un grand signe dans ma voie – et voilà que le livre qui m'avait montré ce signe est en fait un livre sur les sept moines assassinés à Thibirine. Ces hommes, dans la lignée aussi du Père Charles de Foucauld, lignée de témoignage qui est résolument du non-agir, travaillaient sur la compréhension de l'Islam et du monachisme chrétien, non sur la théologie, mais dans les actes. Et sans doute ces Sept Dormants agissaient-ils plus que bien des hommes. Car le nombre n'est qu'en tant que puissance et que signe. Et ainsi la prophétie rend-elle hommage aux jeunes chrétiens :

 "On dira bientôt : "Ils étaient trois, leur chien quatrième." Et on dira, tirant sur l’invisible : "Cinq, leur chien sixième." Et on dira : "Sept, leur chien huitième." - Dis : "Mon Seigneur sait mieux leur nombre. Il n’en est que peu qui le savent", Coran, 18:22.

L'alliance des hommes : du Serpent et du Papillon.



Il faudrait que je te parle...et c'est de plus en plus dur, comme si un nénuphar croissait dans mes poumons, à moi aussi, comme si l'espoir qui porte toute parole humaine devait être définitivement vaincu, entraîné dans des eaux noires et froides par je ne sais quel crocodile de l’orgueil...il faudrait que je te parle, pour te donner des choses qui sont l'essence de toute préciosité, comme la poussière de l'émeraude tombée du front de l'ange ; pour que tu les conserves comme un sceau sur ton cœur...

L'histoire du monde est l'histoire du désir et de la tristesse. Les anciens bardes avaient trois thèmes principaux à leur répertoire : le joie, l'amour, la tristesse et la nostalgie...cela fait trois, oui. Le monde réside dans l'amour, et l'histoire du monde dans l'histoire de l'amour.

Place-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras, car l'amour est fort comme la mort, la passion terrible comme l'Enfer; ses traits sont des traits de feu, une flamme divine. Des torrents d'eau ne sauraient éteindre l'amour, des fleuves ne sauraient le noyer.

Comprendra-tu, ô toi, comprendras-tu jamais ces mots : la passion terrible comme l'Enfer, la passion du Royaume de Lucibel. Et les eaux dont parle le sage Salomon sont les eaux d'en Haut les torrents d'eau lâchés sur la terre lors du Déluge, comme les eaux d'en bas, l'eau des quatre fleuves d’Éden. Comprend ces mots, et tu commencera à comprendre des choses que les hommes ont perdu, ont laissé derrière eux comme des archives pleines de poussière. Satan ne fut pas porté par l'orgueil, mais par l'amour et la nostalgie. Et cela aussi fut vain.

Tu nies parfois, mais tout montre que tu désires les ténèbres – la bouche de sang et d'émeraude, ou l'éclat vibrant de la peau en haut des cuisses. Satan fut porté par l'amour, et les sages savent un chose sur l'objet de l'amour – on ne peut prier que Dieu seul, on ne peut aimer que Dieu seul, que ce soit par l'image ou par ce qui la produit, le miroir. Quel fut l'objet de l'amour de Marie-Madeleine, dans le labyrinthe des objets d'amour, sinon Dieu seul ? Sinon, quel est le sens des mots du Maître : il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé...

Satan ne fut pas porté par l'orgueil, mais par l'amour et la nostalgie. Et cela aussi fut vain. Il lui sera beaucoup pardonné car il a beaucoup aimé.

Quand un homme donnerait toute la fortune de sa maison pour acheter l'amour, il ne recueillerait que dédain.

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Et cette image aussi, cette image porte tout l'enseignement de la race des hommes, cette race qui est comme la race des feuilles d'automne. Elle montre le Serpent et le Papillon.

Le Serpent est le maître de la Terre, qui vit dans la poussière et se love sous les pierres. Voilà pourquoi le Serpent est celui qui poussa Adam vers la Terre. En montant sur l'Arbre de la Science, il devient l'image de Dieu au dessus de l'Homme, et en soi cette position est la première transgression, ou plutôt l'image de la première transgression. La femme a une relation spéciale avec le Serpent : puisque c'est par elle qu'il s'est élevé, en Ève, c'est par elle qu'il retourne à la poussière, Ève, car elle marche sur sa tête ; et il la mord au talon, c'est à dire à la colonne qui la relie à la terre, pour la tourner vers le Ciel. C'est pourquoi la Femme des fidèles d'Amour est Laure, l'aurore, ou encore Béatrice, la divine porte du Ciel.

La Femme des fidèles d'Amour a reçu le pouvoir des clefs à l'origine du Temps.

Le Serpent est la Terre, et l'Ouroboros, le cercle du Temps, dont nul mortel ne peut sortir. Il est un cercle de fer qu'il crée par sa morsure, par l'amour fort comme l'Enfer. C'est l'appétit au sens le plus ancien qui fait mordre, et ferme le cercle ; le Temps est le cercle du désir. Le Serviteur de la Roue peut avoir deux noms, dont le premier est Adam. Si tu comprends le deuxième, alors tu sauras ce que vois l'homme qui, au crépuscule d'hiver, regarde l'eau claire d'un lac, parmi les herbes du fond, au milieu des forêts.

Le papillon est d'abord la Liberté. Dans nombre de mondes, les prisonniers évadés, les hommes libres malgré la haine du monde, les voyageurs ont porté le papillon : tatoué, sur des bijoux, par exemple sur des bagues portant des pierres du Lune pour le ciel nocturne, ou des Lapis Lazuli veinés d'or pour le ciel étoilé, au crépuscule ; ou encore la turquoise, azur souterrain des pays de désert. Le papillon vole librement, mais aussi est éphémère, est vivant l'intervalle d'un soupir de Dieu, comme l'homme , et tout particulièrement comme l'homme libre se sait et s'accepte mortel. La vie est un jeu, le temps est un enfant qui joue, et celui qui ne sait pas, l'instant venu, nouer le Temps et l’Éternité n'est pas un homme véritablement vivant, héritier du souffle d'Adam passé dans la Terre.

Le moment crucial peut être l'instant présent ; l'instant crucial peut être le moment présent.

Il n'y a de vol de papillon que dans l'air. Il n'y a de liberté que parce que Dieu s'est retiré, comme la mer sur l'estran.

Le Papillon a aussi un deuxième sens, qui répond aux paroles du grand Origène aux habitants d'Alexandrie : transformez vous !

Le papillon est issu de métamorphoses, de l’œuf à la chenille, de la chrysalide au papillon déployé. Le cercle du Serpent est aussi le Cercle des métamorphoses. Sais-tu que l'on nomme des papillons grand paon de nuit, et un autre sphinx, et un autre encore phoenix ? Les noms des papillons étaient des noms de la science grecque des métamorphoses. Le Papillon est le symbole de la transformation de l'homme éphémère, et comme la Rose et les gemmes, de la splendeur du monde dans le Temps, de la splendeur de la Terre et des mondes souterrains. Je met des majuscules pour signaler les mots qui ne sont pas des signifiants de choses du monde, mais des concepts ; non pour être fastueux, mais pour ne pas égarer ton regard vers le monde quand je voudrais que tu le tourne vers toi.

Le papillon est dans le Cercle de fer du Temps, et pourtant il est aussi cette puissance d'en sortir, de disparaître. Disparaître est le propre du Soleil au crépuscule, et le propre de l'homme libre. Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix. Mais tu ne sais d'où il vient ni où il va.

Regarde les sous-bois : le chêne et le châtaigner vivent dans les vallées, le mélèze vigoureux sur les pentes les plus terribles, près des falaises, plus haut l'edelweiss dans la glace et le rocher, là où le souffle se fait court et l'homme peut mourir de froid en une nuit sans feu. Il en est de même pour les animaux. Le truite profite là où se noient les hommes, et la truite meurt au soleil, sur les fleurs, sur le lit des amoureux. Une autre émeraude à conserver repose dans ces mots : chaque être a sa place, et elle lui est parfaite. La splendeur de l'edelweiss naît là où l'homme meurt ; partout la vie apprivoise la mort. L'homme noble tue avec ses poings trente paysans, mais meurt de faim sur un champ fertile ; le paysan repose en paix sur sa terre quand l'homme noble et juste veille sur la tour aux brigands de passage. La princesse est incapable de produire un pain, mange de la brioche en chicanant, mais produit sur terre la poésie et la nostalgie que personne ne peut entendre sans larmes ni fidélité. Un seul de ses sourires sauve un poète.

Ne demande pas à l'homme noble de construire des vaisseaux comme le charpentier ; ne demande pas à la princesse de cultiver la terre ; ne demande pas au charpentier d'écouter le poète au rythme de ses outils de fer. Ne dis pas à tous les hommes qu'il est bon d'être roi, ou charpentier ; le malheur vient de ce que tous les hommes veulent désormais être beaux, forts, riches tous également, veulent être identiques à une place identique, et ne trouvent plus de place pour vivre. Le riche naît de la pauvreté des pauvres : et ainsi tous se haïssent et sont malheureux. Abandonne l'idée que tous les hommes doivent être mesurés à une mesure unique : c'est la cause la plus profonde de tous leurs malheurs.

Un homme ordinaire doit accepter et aimer la place que Dieu lui donne à travers l'Empereur ; c'est le secret de sa joie. Les hommes nobles combattront pour la reconnaissance : mais n'oblige pas tous les hommes à combattre pour une reconnaissance qu'ils n'auront jamais – comme si tous les arbres se mettaient à se combattre – le combat des arbres est un antique signe de malheur, vois la fin de Macbeth, l'homme noble des écossais.

L'homme noble combat et part dans l'errance, car il n'a pas de place dans le monde. L'homme noble est celui qui erre, non par joie, mais par destin – et sa joy est l'Amor fati. Le papillon est dans le Cercle de fer du Temps, et pourtant il est aussi cette puissance d'en sortir, de disparaître. Disparaître est le propre du Soleil au crépuscule, et le propre de l'homme libre. Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix. Mais tu ne sais d'où il vient ni où il va.

Le lien, la foi jurée à un autre homme, c'est la seule chose qui soit patrie pour l'homme noble, la seule chose qui le rende vivant. La foi jurée est la Terre Sainte de l'errant. C'est la dernière poussière d'émeraude : il n'est rien de plus grand sur la terre que l'amour et l'amitié. Et à ce titre je voudrais te rappeler une dernière chose liée à la disparition.

Dieu a tellement aimé l'homme et la folle liberté humaine qu'un beau jour – et il vit que cela était beau, très beau – il s'est levé et a disparu vers l'Orient. Il est mort sur la Terre. Il ne pouvait pas assurer sa promesse autrement, tu comprends ? Dieu s'est retiré pour permettre l'athéisme et l'infidélité, car l'athéisme et l'infidélité sont l'attestation de la fidélité des croyants. Voilà pourquoi l'Antéchrist est une figure du Jugement.

L'ami de Dieu aime tellement Dieu que sa foi jurée lui fait traverser une éternité de ténèbres. Tu sauras que de tout l'amour, le plus grand est aussi le plus distant. Un très grand amour – celui que très peu d'hommes connaissent, et dont ils se font une image à leur mesure et à leur ressemblance, avec leurs tout petits mondes de haies, de cases, de pavillons, de boîtes – est si difficile à vivre sans mourir... tu ne peux pas savoir. Il est un feu dévorant comme l'Enfer, dit l’Écriture. Il peut porter la mort et le malheur, comme l'amour de Juliette et de Roméo : il n'y eu pas de plus grand malheur que l'amour de Juliette et de Roméo. Dieu peut brûler, aveugler, plonger aux portes de la mort le vivant, car il n'est pas de ce monde de mort.

Dieu n'est pas miel, il est folie pour celui qui ne l'attend pas, pour Holderlin, pour Nietzsche. L'amour...on ne peut aimer que Dieu sous le Serpent et le Papillon.

Aussi le plus grand amour reste vivant éternellement dans le cœur du vivant. La foi jurée, la loyauté profonde, ne sont pas creusés par le Temps, comme la falaise de granit impavide face aux recommencements cycliques de la mer.

Il n'est pas besoin de revenir toujours - le papillon sur la fleur, l'arbre recouvert des tendres feuilles du printemps, le chant du rossignol au crépuscule sont des paroles de l'aimé, les pas foulant lentement l'herbe des cimetières sont des paroles de l'aimé. C'est pourquoi, ma chérie, si je meurs je ne t'aurais pas quittée, c'est pourquoi tu ne devras pas m'en vouloir ni t'en vouloir de ma disparition. Quand je disparaîtrai, tu penseras à Dieu, et ma disparition ne te seras pas douleur, comme n'est pas douleur l'écoulement des fleuves sous le regard du poète.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours...

Telle est la race des hommes, telle est la race des feuilles, et le printemps arrive...

Pour savoir cela il faut savoir donner sa foi ; sa foi aux instants innombrables, sa foi aux forêts et aux fleuves – la foi indéfinie n'est pas la vie toujours déjà finie...et donner sa foi, quel humain le sait dans ces sombres journées ? Donner indéfiniment, comme Marguerite au bal de Satan...N'est-tu pas au contraire comme la feuille morte d'automne qui tourne dans les tourbillons de vent, au coin des murs de la Ville ? Compte-tu ce qui n'est pas compté ? Je ne cherche pas les tourbillons, et toujours j'ai cherché la fraternité du sang et du souffle dans les labyrinthes – on ne peut aimer que Dieu seul – tout amour est issu du souffle d'Adam et du Serpent. Donner sa foi réside en ces mots que j'ai entendu d'une bouche humaine :

Demain n'existe pas – il n'y a que maintenant.

Es-tu forte comme l'étoile qui dispense sa lumière inépuisable aux abîmes, ou simple flamme de bougie qui veut se prendre pour une étoile ? Et moi, ne le suis-je pas, pauvre fou, avant l'instant crucial ? Pauvre, pauvre fol !

Je ferme mon livre...Une lueur scintille à l'horizon...l’œil de la rouge, de la morne Aldébaran.

La senteur de tes parfums surpasse tous les aromates. Tes lèvres, ô fiancée, distillent la douceur du miel; du miel et du lait coulent sous ta -langue, et le parfum de tes vêtements est comme l'odeur du Liban. C'est un jardin clos que ma sœur, ma fiancée, une source fermée, une fontaine scellée; un parc de plaisance où poussent des grenades et tous les beaux fruits, le troène et les nards; le nard, le safran, la cannelle et le cinname, avec tous les bois odorants, la myrrhe, l'aloès et toutes les essences aromatiques ; une fontaine des jardins, une source d'eaux vives, un ruisseau qui descend du Liban. Réveille-toi, rafale du Nord! Accours, brise du Midi! Balayez de votre souffle mon jardin, pour que ses parfums s'épandent. Que mon bien-aimé entre dans son jardin et en goûte les fruits exquis !

Sur la Gnose du Serpent et l'interprétation de l’Écriture.

(Piero di Cosimo, portrait de Simonetta Vespucci)

Première Épître de Saint Jean.

"La nouvelle que nous avons apprise de lui, et que nous vous annonçons, c'est que Dieu est lumière, et qu'il n'y a point en lui de ténèbres. Si nous disons que nous sommes en communion avec lui, et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons, et nous ne pratiquons pas la vérité. Mais si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes mutuellement en communion, et le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché. Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous. Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité. Si nous disons que nous n'avons pas péché, nous le faisons menteur, et sa parole n'est point en nous. (...) Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est point en lui; car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l'orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde. Et le monde passe, et sa convoitise aussi; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement."

L'interprétation de l’Écriture n'est pas une prise de pouvoir sur l’Écriture mais une écoute. Il n'est pas sage pour un homme, au sujet de l’Écriture, d'attester de sa vérité, de sa véracité, de sa vraisemblance ou de sa vérisimilarité, car seul le supérieur peut se porter garant de l'inférieur. L'inversion de cette position dans l'exégèse moderne n'est qu'un signe d'ignorance.

Il n'est pas de sens isolé, de sens d'une phrase, qui soit isolé de l’Écriture. L’interprétation sacrée est une entreprise de rumination qui n'a pas de fin. De ce fait, le sens de l’Écriture est indéfini. Cela ne signifie pas que chaque phrase veut dire tout et son contraire, cela signifie qu'il existe une harmonie indéfinie et hiérarchisée de sens. La contradiction entre les différents sens n'est pas absolue, mais relative au lecteur. Elle n'est pas purement néant : elle est de la nature de l'illusion.

Le sens est à la mesure du lisant ; c'est à dire que de multiples sens d'ordre supérieur apparaissent à celui qui gravit la montagne sainte. Et aucun sens littéral ne garantit ces sens ; bien au contraire, la pleine compréhension du sens littéral n’apparaît qu'à la complète compréhension du sens spirituel. C'est à dire que le sens littéral est au fond le plus caché de tous, étant tout à la fois le principe et la fin du cercle de l'interprétation. Il en est de même des manifestations de Dieu dans la Nature selon Jean Scot Erigène : Dieu est éclatant en toutes choses, mais en celui qui regarde, et comme l'aigle, l'Aigle mystique est le seul à fixer le soleil sans être aveuglé.

Dieu est lumière, dit Jean, et il n'y a point en lui de ténèbres. C'est par l'ombre que la créature comprend la lumière, qu'elle lui pose une limite et en extrait des formes – formes sensibles comme formes intelligibles. L'homme ne peut posséder Dieu ; il contemple des vestiges dans les ombres. En communion avec Dieu, l'homme est comme l'Aigle tendu vers le soleil ; sans lumière, les ténèbres de l'homme deviennent indéfinies, aussi immenses dans son regard que la Lumière des lumières. Mais celui qui marche dans la Lumière n'est pas seulement dans la lumière : c'est pourquoi l'homme de l'ombre ne ment ni ne se ment.

Mais là n'est pas le point essentiel. Le point essentiel est que les ténèbres sont par la Lumière, car « tout fut par lui, et rien de ce qui fut, fut sans lui ». Les puissances des ténèbres se savent pécheresses, et indéfiniment pécheresses à la mesure de leurs abysses de ténèbres. Elles le sont par leur être et non pas accident, car le mal est la séparation et l'éloignement. Le monde est aussi par essence séparation et éloignement ; c'est à dire que ténèbres et monde sont deux noms d'une même réalité. C'est pour cette raison, à savoir l'identité du monde et des ténèbres, que Dieu mis les luminaires dans le Ciel ; car en lui-même le monde est sans lumière. Pour dire que le Fils est venu dans le monde, l'Apôtre dit bien : « il est venu dans les ténèbres ».

Le Père a tellement aimé les hommes perdus dans les ténèbres qu'il leur a donné le sang de son fils unique. A l'analogie de l'homme, Il a aimé ce monde, en disant devant lui, à la fin des Six Jours, que « cela était bon, était très bon ». La magnificence du Monde est telle que des Anges ont voulu l'habiter, pour la beauté des femmes des hommes. C'est ainsi que l'esprit devint chair, « sur la Terre comme au Ciel ». Mais aussi Dieu a vu le mal qui en naissait et a voulu détruire ce monde par le Déluge, offrant au monde un nouvel Adam et une nouvelle Alliance par le Prophète Noé. 

Or, quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre, et que des filles leur naquirent,  les fils de Dieu trouvèrent que les filles de l'homme étaient belles, et ils choisirent pour femmes toutes celles qui leur convinrent. L'Éternel dit: "Mon esprit n'animera plus les hommes pendant une longue durée, car lui aussi devient chair. Leurs jours seront réduits à cent vingt ans." Les Nefilim parurent sur la terre à cette époque et aussi depuis, lorsque les hommes de Dieu se mêlaient aux filles de l'homme et qu'elles leur donnaient des enfants. Ce furent ces forts d'autrefois, ces hommes si renommés. L'Éternel vit que les méfaits de l'homme se multipliaient sur la terre, et que le produit des pensées de son cœur était uniquement, constamment mauvais ; et l'Éternel regretta d'avoir créé l'homme sur la terre.

Le monde est départ et retour au Suprême par l'éphémère de la chair, violence de la haine et réconciliation – il est drame dans le Ciel. La vie est un cercle.

A celui qui est sur ce cercle, il apparaît deux pôles, deux destinations, deux montagnes de l'horizon : Dieu et le Monde. Pour celui qui chemine sur le Cercle, le monde est abaissement et destruction ; Dieu est ascension et vie éternelle. L'homme est à la fois créature et Adam, fils de Dieu et être animé comme les bêtes, pécheur et maître des animaux ; l'homme est éternelle déchirure. Pourtant Dieu veut le monde et aime le monde, en voulant que la lumière soit dans le Monde, et que la Lumière des lumières devienne la Lumière du monde. De même que les anges déchus sont nommés fils de Dieu, de même le Verbe est symétriquement nommé Fils de l'homme, car si l'homme n'était pas le Fils de l'homme ne serait pas ainsi descendu sur Terre.

Pour ceux qui aspirent à l'éternité du Père, l'Orient est le centre immobile, le pôle, le lieu invisible et sans espace du Père, partout et nulle part. La Roue mouvante est une figure du mal pour les hommes du Pôle. La Roue est l'image mobile de l'obscurité. La créature est cet être qui se définit d'abord par le vide, et l'expression du vide et du manque est l'avidité, le désir indéfini, la tristesse de la nostalgie. La créature est désir et passion, et celui qui veut revenir au sein du Père veut abolir la créature, déraciner de la chair désir et passion, vaincre la faiblesse intrinsèque de la chair. Les hommes dont l'Orient est le moyeu immobile sont par nature des ascètes.

Le désir multiplie les êtres, prolonge les temps et les vides. L'essence de la manifestation de la chair est l'amour. Dante dit : Amour fait mouvoir le Ciel et les autres Étoiles, c'est à dire la Roue. L'Amour est la figure de Dieu dans le monde, la puissance qui unifie le divers dans l'harmonie du temps. La musique est une ligne temporelle et l'expression même de l'harmonie. L'Amour et le Temps, comme la Chair, sont des noms du Monde. l'Apôtre parle ainsi :

Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est point en lui; car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l'orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde. Et le monde passe, et sa convoitise aussi; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement.

Pour permettre la Splendeur de la Nature comme vestige du Père, le Père doit se sacrifier et disparaître à la vue ; c'est à dire se morceler indéfiniment, dans un processus de fragmentation progressive, de descente. La division du mâle et de la femelle, tout comme le nombril, l'omphalos de l'homme, sont les vestiges de cette division primordiale, le signe originaire du caractère essentiellement incomplet, insuffisant, de toute créature. Le cycle des Printemps, des naissances et des morts est l’œuvre et la musique de ce vestige – et en voyant la bonté du Monde, le Seigneur des Armées a enjoint à l'homme et aux animaux de croître et de multiplier, non de revenir à l'unité originaire. Le Monde et le Temps sont des explications de l'implication éternelle du Principe créateur et générateur, et le Monde et le Temps sont un autre nom des ténèbres. Le Serviteur de la Roue, le cosmocrator, comme les gardiens de la Terre Sainte, sont au contraire les amis de Dieu dans le Temps, les gardiens de l'Amour. C'est pourquoi on les nomme les fidèles d'Amour.

C'est de la révolte d'Adam sous le pommier d'Eden, de la division des sexes et de la mère de toute humanité, Ève, qu'est né l'Amour. Ainsi le dit le Cantique : Qui est-elle, celle qui monte du désert, appuyée sur son bien-aimé ? C'est sous ce pommier que j'ai éveillé ton amour, là où ta mère te mit au monde, là où ta mère te donna le jour. Place-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras, car l'amour est fort comme la mort, la passion terrible comme le Cheol; ses traits sont des traits de feu, une flamme divine.

La prière traditionnelle à Marie dit au sujet du retour : sauve nous du péché en retournant le nom d’Eva.

Ils sont pécheurs, et se savent pécheurs, mais comme dit Luther – pecca, pecca fortiter, sed crede fortius - croient encore plus, ont une totale confiance en Dieu, une confiance du vassal envers son Suzerain, celui qui pardonne les fautes de celui qui verse son sang dans les combats du monde, et celui qui pardonne celui qui a beaucoup aimé. Ils portent convoitise et orgueil, mais se savent misérables et pourtant lumineux – avec les ténèbres ils font des fleurs d'or. Ils ne sont pas ennemis des apôtres, car qui n'est pas contre vous est pour vous. Ils vivent de l'épée, et il périssent par l'épée. Ils sont les chevaliers errants de la Main gauche de Dieu, très précisément les fils prodigues. Comme l'Adam d'avant le péché, ils sont des images de Dieu ; comme l'Adam déchu, ils veulent être au delà de l'image comme Dieu, maîtres du Bien et du Mal, et donc séparés de Dieu, errants dans les cycles du temps, dans la splendeur du monde.

Un tel être veut le monde, la chair, le temps, la nostalgie, le désir : il veut aussi en pleine communion la mort et la douleur, la division, les bêtes sauvages et les déserts. Je suis entré dans mon jardin, ô ma sœur, ma fiancée; j'ai récolté ma myrrhe et mon baume, j'ai mangé de mes rayons de miel, j'ai bu mon vin et mon lait. Mangez, mes compagnons, buvez et enivrez-vous, amis. Il ne prétend pas que le monde puisse être bon – il est de l'essence du monde d'être de l'ordre du mal, et l'ordre du mal doit être pleinement enduré par celui qui est parti vers les montagnes de l'horizon. Pour autant les montagnes de l'horizon sont splendeur pour l'homme de la Main gauche.

Cette séparation entre main droite et main gauche est ainsi racontée au sens spirituel dans le Livre de la Genèse : Il s'éleva des différends entre les pasteurs des troupeaux d'Abram et les pasteurs des troupeaux de Loth ; le Cananéen et le Phérezéen occupaient alors le pays. Abram dit à Loth: "Qu'il n'y ait donc point de querelles entre moi et toi, entre mes pasteurs et les tiens; car nous sommes frères. Toute la contrée n'est elle pas devant toi? De grâce, sépare-toi de moi: si tu vas à gauche, j'irai à droite; si tu vas à droite, je prendrai la gauche." Loth leva les yeux et considéra toute la plaine du Jourdain, tout entière arrosée, avant que l'Éternel eût détruit Sodome et Gommorhe; semblable à un jardin du Seigneur, à la contrée d'Egypte, et s'étendant jusqu'à Çoar. Loth choisit toute la plaine du Jourdain, et se dirigea du côté oriental; et ils se séparèrent l'un de l'autre. Or, les habitants de Sodome étaient pervers et pécheurs devant l'Éternel, à un haut degré.

Il est de multiples voies. Tout d'abord, à la suite de l'Alliance de Noé, des anges des Nations veillent aux différents cultes ; ensuite, dans les cycles des temps, les Alliances du peuple se sont succédées. Ainsi se tracent dans la Terre les pas du Seigneur, selon le geste du Maître écoutant le peuple lui demander s'il devait tuer la femme adultère.

Ils sont parfois Saint Georges, et parfois Marie Madeleine. Parfois Tristan et parfois Dante. A un autre titre que les Saints, ils sont des piliers du Monde, et tous ceux qui sont sages le savent obscurément, ou très clairement. Denys a autrefois repris le propos d'Héraclite : le chemin vers le Haut et le chemin vers le Bas, un et même.

Abraham, le premier des Prophètes, le proclame : Nous sommes frères. La Vierge est une figure de l'unité des voies, en tant que figure du retour d’Ève.

Le Vent souffle où il veut, et tu entends sa voix. Mais tu ne sais d'où il vient ni où il va. Il en est de même de ceux qui sont nés de l'Esprit.

C'est pourquoi au sortir de la forêt de Mort éternellement l'Ermite accueille Tristan et Iseult dans le Royaume.

Nous avons perdu le monde, et le monde, nous ; que vous en samble, Tristan, ami ?




Comme la pluie - ou sur le non-agir comme abstention de l'éthique.

 

(Lucas Gassel : Loth et ses filles dans un paysage panoramique avec les villes de Sodome et Gomorrhe en flammes. Galerie de Jonckheere)





Comme la pluie s'insinuant sous le sol
Mes larmes creuseront des mondes
Parmi les os des morts et
Les racines des forêts.


Quand les questions de la vie se posent comme des "que faire" alors la pensée est entrée dans une certaine efficace. S'il s'agit de savoir ce que Schopenhauer a pensé de tel sujet d'actualité, comme de mon narcissisme fonctionnellement intégré aux structures actuelles du Capitalisme et à ma situation dans le processus de production du Système, alors je ne pense pas et cela est vain. Schopenhauer n'est pas favorable ou défavorable à la vie moderne : il ne l'a pas imaginée. De même, Nietzsche n'a jamais tenu les propos que l'on lui prête et qui d'apparence sont tellement modernes. Nietzsche appartiendrait aujourd'hui pour la police officielle à un quelconque "courant marginal d'extrême droite", à la rigueur.  

Le modernisme en pensée est aussi profondément bête, et aussi promis au succès que le modernisme religieux. Adapter "la religion au monde moderne" provoque toujours la reconnaissance du Système et des imbéciles, et la consternation des imbéciles conservateurs qui alors multiplient les erreurs en cherchant à se défendre. Le résultat de tout cela est l'aggravation de la confusion générale, c'est pourquoi le modernisme ne peut pas perdre au fond, puisqu'il n'est rien d'autre que la confusion en acte.

Si je pose avec le Monde comme Volonté et comme Représentation sur un autoportrait, alors je ne pense pas et cela est vain. Que faire ? En me posant cette question dans tout son abîme, je peux commencer à penser en tant qu'être vivant, et non en tant que machine. Comme dit Pascal, cela ne peut être que chez ceux qui ont de l'esprit et de grandes passions - les autres sont machines partout.

Que faire ? Il semble que cette question ne soit pas une question métaphysique. Les modernes ont pour cela une science, l'éthique, la science de l'éthos, du comportement. Cette science serait indépendante de la physique, qui étudie l'être, alors que l'éthique pose le souhaitable. L'écart entre le souhaitable - par exemple préserver la vie, donc la vie de cet homme - et le réel répond à ma question "que faire" si je vois cet homme se noyer, par exemple. Je dois lui porter assistance.

L'écart entre l'être et le souhaitable est une duplication de l'écart entre le bien et le mal. Le monde de l'éthique des modernes est un monde qui a besoin d'être transformé. Cette conception, en elle même, répond à la question "que faire"par "agir pour le bien". Cette réponse est inévitable eu égard à la construction du monde posée au départ de l'éthique comme science, science au fond séparée de toute 
réalité, sinon la réalité comme négation et privation du bien, privation essentielle à laquelle l'agir éthique remédie.

Une telle construction de la "réalité" est fonctionnelle au narcissisme moderne. Pour la construction narcissique, le non-soi est source de plaisir ou de manque, c'est à dire assimilable à soi ou mauvais, et susceptible d'être détruit. La seule réalité du narcissique est au fond lui-même, ou des biens consommables, ou des choses mauvaises. Le narcissique ne communique pas avec autre chose, puisqu'il n'existe fondamentalement que soi.

"Que faire" est la racine de toute question métaphysique de l'homme. La réponse à cette question ne réside pas dans l'éthique, parce que parler de l’éthique n'est rien d'autre que de poser que on a toujours déjà la réponse à cette question - l'agir moral, la distinction entre le bien et le mal. Le monde moderne est dogmatique comme les mondes anciens : sa Somme théologique implicite a toujours une réponse toute faite - c'est le métier des philosophes du Spectacle de la formuler, pas de la penser - penser, c'est fait depuis longtemps et c'est devenu inutile à la fin de l'histoire. 

Que faire ? est une question sur le monde, parce que la réponse est étroitement liée à la connaissance de la réalité du monde. L'homme peut-il savoir quelle est l'action juste ? Pascal répond : non, il l'ignore. Ce qui en un lieu et en un temps a été vu comme honorable, est un crime ailleurs. Mon système de valeurs n'a aucune chance d'être par hasard le meilleur, sauf si je suis le meilleur des hommes, croyance de fond de tout le narcissisme moderne très étroitement lié au moralisme moderne.

La morale est moderne, c'est ce que dit le Tao-Te-king :  


Quand la grande Voie eut dépéri, on vit paraître l'humanité et la justice.
Quand la prudence et la perspicacité se furent montrées, on vit naître une grande hypocrisie.
Quand les six parents eurent cessé de vivre en bonne harmonie, on vit des actes de piété filiale et d'affection paternelle.
Quand les États furent tombés dans le désordre, on vit des sujets fidèles et dévoués.


Que faire ? Comment être en harmonie avec le monde, et ne pas être sans cesse en négation avec lui, du haut ridicule de mon ego ? La réponse des sages est connue. Elle est le non-agir, elle consiste à refuser de poser l'action comme la règle de l'action : 

Si l'homme agit pour gouverner parfaitement l'empire, je vois qu'il n'y réussira pas.
L'empire est (comme) un vase divin (auquel l'homme) ne doit pas travailler.
S'il y travaille, il le détruit ; s'il veut le saisir, il le perd.
C'est pourquoi, parmi les êtres, les uns marchent (en avant) et les autres suivent ; les uns réchauffent et les autres refroidissent ; les uns sont forts et les autres faibles, les uns se meuvent et les autres s'arrêtent.


Le monde est un ensemble de déchirures, de fractures, d'opposés, de mystères et de transparences. L'homme n'est libre que parce qu'il n'existe pas le meilleur des mondes de la morale, il n'existe pas de bonne réponse unique au "que faire". La liberté humaine repose sur le refus de réduire le monde au bien. Le refus de la dictature spectaculaire de l'agir moral, urgent. La seule urgence est de refuser l’urgence de l'agir moral dicté par la propagande et ses effets de sidération - le regard du serpent.

Le mal est le support de l'homme libre : c'est pourquoi William Blake disait que tout véritable poète était du parti du Diable sans le savoir.

Tu veux faire le Bien, et l'imposer par la violence. Tu construis un monde d'homme bons et d'hommes mauvais, tu appelle à la Croisade, tu verses le sang. Tu agis sans cesse par référence au mal ; tu deviens une marionnette du Mal que tu as défini. C'est aussi vieux que l'homme. C'est ainsi et cela durera toujours. L'homme qui veut imposer le bien par la violence finit en assassin. Les croisés finirent dans Jérusalem, ayant tué les femmes et les enfants réfugiés dans les Églises, ayant du sang jusqu'aux chevilles.

Il en est de même des croisés d'aujourd'hui. Les croisades modernes conduisent à des assassinats massifs. Les puritains modernes de la guerre sont l'analogue des intégristes qu'ils combattent. Reste dans la vérité, et ne te détermine pas ainsi. Ne te laisse pas impressionner par les cris des assassins. Non, ne pas sortir l'épée dans une guerre étrangère n'est pas une non assistance à personne en danger. Non, un dommage collatéral n'est pas différent d'un assassinat - ils sont inévitables et massifs, et tous le savent. 

Il ne fallait pas commencer la guerre. Le fondement de la paix humaine moderne est la légitimité de l’État. Tout le reste est créer la guerre civile. Les hommes s'entretuent sans loi, et le violent triomphe dans un combat, pas le bon. Avec la guerre civile, les militants civils s'effacent. L'outil ne donne pas le résultat par principe.

Être en harmonie avec le monde est accepter sa complexité - accepter le mal en soi, ne pas se laisser construire uniquement par les divisions binaires de la morale spectaculaire. La vie n'est pas un film d'Hollywood. Le monde vivant a besoin du Serpent pour ne pas mourir. Aimer aussi le reptile, le carnassier - le regard du crocodile au crépuscule, sur les grands fleuves. 

Accepter la vie, la mort, l'impossible. Sans agir.

Avoir la gratitude du monde. L'azur bienfaisant et les étoiles sont un délice, le soleil qui se joue de la peau, comme les puissants nuages et la pluie, et les nuits soufflantes et ténébreuses des tempêtes. Le monde se réconcilie par la pluie, pont entre la terre et le ciel, comme l'homme et la femme se réconcilient par l'amour. A propos de la pluie, le Hagakure dit : pourquoi courir sous l'orage ? 

J'aime la pluie qui se déroule sur mon front, j'aime la pluie dans tes cheveux et sur ta peau, J'aime la pluie qui ouvre tes vêtements à la lumière, et me fait entrevoir ce que je désire...j'aime la puissante odeur du monde après la pluie comme celle d'un corps humain, j'aime le goût de la pluie.

Le Tao dit : le sage est comme l'eau, il prend toutes les formes et n'en rejette aucune, serait-ce celle Diable.

Le Maître dit : pourquoi m'appelle-tu bon ? 

Vive la mort !

Platon comme loup et comme chasseur.

(Gorgone)


Depuis une ancienne tradition médiévale, des courants philosophiques présentent le divin Platon comme un rêveur, un pur, et un homme dépourvu de bon sens – un théologien. Un nietzschéisme mal digéré peut renouveler ce refrain ignorant, et donc tenace : Platon est la forme subtile, hellène, du christianisme ; il valorise des arrières mondes imaginaires, le monde des idées, et dévalorise le monde de la vie, le monde concret. Il fabriquerait des êtres sensibles et mélancoliques. Il serait contraire à tout savoir du monde.

Mais ces thèses ne sont que les filles de l'ignorance de Platon.

Platon, puritain sans subtilité ? Un des derniers grands platoniciens de ce temps fut Oscar Wilde. Son maître fut le platonicien Walter Pater, vérifiez. Sa conception de la métaphysique – la vérité des masques - ou ses propos sur la profondeur des surfaces sont clairement platoniciens. Platon, contraire à la science et à la raison ? Toutes les victoires étranges des physiques mathématiques depuis Galilée sont les victoires de mathématiciens travaillant dans un monde platonicien, un monde fait d'harmonies de nombres – que ce soient Newton ou Einstein.

Platon lui-même, comme son maître Socrate, ne furent pas des êtres détachés du réel politique. Socrate fut un Hoplite courageux et redoutable, un homme laid comme un bouc et séducteur de jeunes hommes. Platon a participé aux guerres de son temps et revendiqué l'amour des athlètes. L'amour platonicien ne fut jamais l'amour platonique des modernes. Il est un amour violent, sexuel, orgiaque, entre hommes, ou un amour absolu unissant les deux sexes devant l'éternité – un amour de chair solaire.

Ni Socrate, ni Platon ne furent des hommes de ressentiment. Platon est un aristocrate hostile, radicalement hostile, à la forme démocratique du gouvernement d'Athènes. Il n'a rien du précurseur d'un christianisme doloriste. Il n'appartient pas à la généalogie du puritanisme hypersocialisé moderne et de sa forme laïcisée dans les Gender Studies.

Platon est un homme sage pour les hommes d'action – un homme issu des anciennes races de loups et de chasseurs.

Dans le monde vécu, le matériau sensible en général est l'objet d'interprétation. Nous sommes un lieu de projections géométriques multiples. Le matériau sensible est indéfiniment interprété, et interprété par les signes du langage. De manière générale l'être humain, et plus encore l'être humain parlant, n'est pas sur la peau du monde, il en est éloigné, et fait des déductions sur des apparences, sur des impressions. Un maître de sagesse, et une démarche dialectique sur ces impressions et sur les paroles prononcées peut permettre de remonter lentement vers l'être – de devenir ce que l'on est, un miroir de l'être placé au soleil.

Pour Platon, l'homme est fait pour la vérité, mais il l'a perdue. Il est fait pour le soleil des dieux, mais vit dans les ténèbres : il est un nostalgique de l'âge d'or.

Dans les ténèbres de la caverne, la lumière apparaît comme ombre, et la ténèbre est un reflet du soleil invaincu. C'est l'ombre des mondes qui les fait voir à l’œil, organe le plus proche du soleil. Cette vision traditionnelle des ruses des contraires n'est pas dualiste, mais comme toute les traditions légitime, intégration des contraires dans l'Un.

Lors de la projection des ombres, un cercle peut être l'image d'un cercle, d'un cône, d'un cylindre. Une ligne peut être la projection d'une surface. Un point peut être l'image d'un immense axe vertical, l'axe du monde. L’ignorant qui l'oublie passe sur le point sans même ressentir la puissance des mondes assise en ce lieu. Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre : s'il ne connaît les règles infinies de transformation, de ruse des formes.

L'erreur ne vient pas des formes, mais des illusions de la vision de l'homme, de ses erreurs sur la nature des choses. Et la puissance qui protège de l'erreur – qui protège de l'arrêt de l'interprétation sur l'apparent immédiat, comme dit Héraclite, cet apparent qui fait voir le soleil de la largeur d'un pied d'homme – est l'imagination. Par l'imagination, la production des formes dans les ténèbres de l'âme, je peux deviner les formes réelles qui font apparaître des formes sur les murs de la cavernes – je peux comprendre que ce cercle est un cylindre ou un cône, que ce point infime est le point d'insertion des dieux dans le monde. Je peux calculer la taille réelle de la terre ou de la lune à partir des apparences – je peux régner sur le monde au lieu de sombrer, impuissant, dans l'illusion. Les idées, comme les nombres pythagoriciens, ne sont pas des apparences, mais des structures stables du monde fluent, insaisissable des apparences. De même que le soleil apparaît par son ombre, de même l'éternité apparaît par le Temps ; les cycles du Ciel, le mouvement des étoiles, sont des rotations, c'est à dire des figures qui font éternellement retour.

Ainsi le spectacle du Ciel étoilé est comme le spectacle de la caverne, l'objet d'une sagesse et d'une dialectique.

Ce qui apparaît est toujours partiel, déformé, et donc à interpréter, signe. Ce qui apparaît n'est pas le tout – le vrai est le tout. Le regard platonicien sur le monde est un regard de contemplation mais aussi de ruse : le monde joue des apparences, et se manifeste comme illusions et tromperies. Un loup regarde ainsi la forêt – telle masse sombre peut être un arbre, une proie, un ennemi – tout pour le chasseur est signe.

L'imagination platonicienne n'est pas une fuite dans un arrière monde, dans l’acceptation passive de la tromperie idéaliste. L'imagination platonicienne est une puissance, une force de l'âme, et une puissance de vérité. Dans le banquet, c'est le comique Aristophane qui raconte la parabole de l'homme originaire sphérique, hermaphrodite. Ce nom crée une distance, une autorisation à la fantaisie qui permet de revenir vers la vérité puissante de l'amour : l'art est ainsi une voie de la vérité. L'art parle sous contrôle de la vie.

L'histoire réelle des sciences ne peut ignorer la force de l'imagination scientifique, et c'est cette imagination qui est l’imagination platonicienne.

Enfin, il reste la politique de Platon - la lutte de Platon contre le Sophisme. Le Sophisme est lié à la forme démocratique du gouvernement. Celui qui parle à un autre homme – celui qui lui donne des signes pour interpréter le monde à nouveau – peut lui dire la vérité, ou lui dire ce qu'il pense devoir lui dire pour le faire agir à sa guise. Bref : la parole jetée dans l'arène politique peut être instrument d'asservissement et d'illusion. Sun Tsu dit : tout l'art de la guerre est fondé sur la duperie.

Si ce que je dis peut être l'origine de mon règne et que je choisis le règne devant les hommes face à – et plutôt que - la vérité, alors ma parole perd sa puissance de vérité – tout le langage de la Cité est dégradé, et les hommes s'éloignent des dieux et des poètes. Le Sophisme est bien le précurseur du Spectacle, second monde construit pour former les hommes soumis à l'ordre qui produit le Spectacle – soumission qui prendra dans ce monde illusoire la forme illusoire de la liberté. Forme illusoire de la liberté, parce qu'elle ne s'exerce – même si elle s'exerce réellement parfois, et cette part de réalité est un moment de la puissance de l'illusion globale – dans un monde qui, pris en totalité, est fondamentalement illusoire et construit pour manipuler.

Comme dit Debord, le Spectacle est un rapport de classe médiatisé par des images – c'est à dire, un dispositif global de domination dans le cadre du développement du Capitalisme. Ce dispositif global est aussi le produit du système capitaliste, c'est à dire d'un système social dépassant la domination pour aller vers l'exploitation massive des hommes. En soi, un dispositif global de domination n'est ni bon ni mauvais : il n'est pas une civilisation qui n'en aie développé – c'est l'objet de l'histoire. L'organisation des hommes, la langue, la civilisation en sont indissociables. Les conditions qui permettent d'articuler dans une langue et de diffuser des propositions condamnant toute hiérarchie organisant un groupe comprennent l'existence préalable d'une société hiérarchisée. Cette remarque est suffisante pour laisser de côté ce genre de discours, comme étant des produits de la déréalisation sophistique.

La particularité du Spectacle est d'être un dispositif de domination qui est parti historiquement du principe de la négation publique de la domination en général, c'est à dire d'un principe contradictoire avec la réalité d'un dispositif de domination quel qu'il soit, et donc en particulier avec le dispositif de domination mis en place « au nom des idéaux universels de liberté et d'égalité ». Ces Noms ont permis la mise en place d'un asservissement généralisé, et d'un projet impérialiste sans précédent. C'est dans cette énorme contradiction symbolique que réside la puissance qui met en œuvre les illusions du Spectacle – la plaie béante du règne doit être sans cesse recouverte de mystères et d'images.

Plus un secret est dangereux pour l'ordre, plus les mécanismes de déni doivent être puissants, et en puissance de violence. Cette remarque est valable de la psychologie individuelle aux groupes les plus étendus, en passant par les familles. La violence de répression dont sont capables les ordres libéraux est visible individuellement dans les hurlements et la haine individuelles qui apparaissent chez les militants de la tolérance quand un point du développement libéral rencontre un obstacle.

La légitimité juridique de la domination bourgeoise est basée sur « la liberté » et « la démocratie », et ainsi le capitalisme moderne est sans cesse dans l'étau de la double contrainte entre la soif indéfinie d'exploitation des hommes qui est l'essence même du capitalisme, et les besoins de la légitimation politique « démocratique ». Le système déploie alors une violence à la fois réelle, économique, en sortant du salariat des millions d'hommes pour les abandonner comme inutiles, et symbolique, en intensifiant jusqu'à la rupture la violence symbolique qui permet de construire une réalité seconde progressiste, quand la réalité première est la mise au pas générale des hommes à l'ordre du capital.

L'exemple chinois montre un capitalisme se développant dans le cadre d'une légitimation communiste. Je ne veux rien dire de plus en passant que la forme « démocratique » de légitimation du Capitalisme n'est pas essentielle à la forme capitaliste de l'exploitation – les principes démocratiques ne sont rien de plus qu'un instrument du développement économique – ils sont une écume de cette histoire. Les vérités du Spectacle ne sont rien de plus que les moments du faux général, des moments de l'histoire de l’exploitation. Les leurres nous invitent sans cesse à lâcher la proie pour l'ombre, et le moins que l'on puisse dire c'est que les leurres fonctionnent massivement, permettant aux masses urbaines déracinées de se redonner une identité dans le cadre du Récit progressiste, où ces individus retrouvent une existence en oubliant sa mise en scène. La mise en scène est comme la structure qui gonfle le vide, et qui donc doit être rendue invisible. Ainsi une actrice qui joue des rôles positifs au cinéma peut continuer à les jouer en dehors de ses films, et devenir chargée de mission de l'ONU dans le monde que le Spectacle présente comme réel, et qui apparaît comme une dépendance du monde que le Spectacle présente comme irréel. Ainsi le Système peut produire le réel, puisque le réel n'est plus rien d'autre que ce qui n'est pas issu des mondes virtuels.

Les salariés arrachés à toute réalité vivante par le morcellement du travail et l'imprégnation spectaculaire se croient parés de grandes vertus, ce qui est bon pour leur ego, à tel point que peu d'hommes les refuseraient dans leurs miroirs trompeurs. Et dans le Récit, par leur générosité et leur ténacité face à des méchants, ils accordent des droits supplémentaires à des catégories opprimées, solidairement avec les maîtres. Ces mêmes maîtres qui organisent pourtant l'exploitation globale, et donc l'exploitation de ces mêmes individus, dans une réalité qu'ils préfèrent ne pas voir – et qui est invisible sur les écrans de contrôle du Système.

Le capitalisme réel est producteur d'exploitation et donc d'exploités. Sans cesse, les hommes de l'idéologie rencontrent des exceptions à leur principe de non-domination globale ; et à chaque fois, le choix se situe entre l'abandon du principe d'irréalité et le renouvellement de constructions symboliques construisant le déni de la situation de domination réelle. Et le choix est toujours l'aggravation du déni, une lente dérive loin du monde immédiat, une intensification de la scission spectaculaire. Les hommes du Spectacle de cessent d'utiliser la force pour interdire l'usage de la force – ils ne cessent de créer de nouvelles interdictions pour assurer la liberté.

Dans le Spectacle, tout ce qui immédiatement disponible est une médiation trompeuse – toute l'information qui me parvient comme une évidence par les médias, cette construction fluente d'un monde fluent, d'un Récit fondamental fait de progrès constants, avec ses problèmes bien identifiés, incontestables – est une tromperie globale, une chimère faite de fragments désarticulés de vérités. Et c'est d'abord en admettant la chimère globale, et en partant des problèmes bien identifiés à l'avance, que je peux revendiquer une liberté ; c'est en me soumettant à ces cadres à partir desquels - et seulement à partir desquels - il est permis de s'exprimer.

La liberté d'expression que l'on nous vend est un jeu dont les règles nous échappent, sans cependant échapper à tous les hommes. C'est pourquoi cette liberté est une fiction dans le cadre général d'un dispositif de domination qui vise l'invisibilité.

Loin de la liberté du Citoyen, le Spectacle est la construction du monde qui fait de la liberté une illusion vécue – une caverne. La dialectique n'est pas négation, mais intégration du monde : le spectacle fait partie de notre monde, et nous avons à vivre avec. Négatif n'est pas mépris : l'ombre manifeste la lumière à qui sait voir. Au fond, Nietzsche fut un grand platonicien – et il l'a compris au fil de sa vie.

Platon est là pour dire à chaque fois, en clignant des yeux : tu laisses la proie pour l'ombre.

C'est uniquement en ce sens que l'on peut dire que le monde moderne est une défaite de Platon. Mais nous, nous pouvons plus que jamais être platoniciens. C'est ainsi que nous pouvons avoir la puissance d'imagination des sorties des labyrinthes faux et menteurs du Spectacle. C'est ainsi que l'errance des souterrains peut devenir une marche sur un rayon de lune.

Les vérités de la métaphysique sont la vérité des masques.


Vive la mort !

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova