Le poisson d'argent et la mer d'Or.

(Tu)

Je suis tellement mauvais déchiré
Et ma nuque est si raide
Et mon âme est si faible
Si difficile à incliner vers l'amour
Du sixième jour mon amour.
Vers l'évidence.
Je le sais. Pardonne-moi. Pardonne moi.
Embrasse-moi
Embrasse moi tant
Parmi mes larmes
(J'ai si longtemps ri triste jusqu'à la mort)
(J'ai si longtemps haï et cherché à mourir)
Tu marches sur mes yeux
Chaque pas chaque baiser
Est une aube d'été et une nouvelle terre
A nos pieds le fleuve du nord s'écoule
Mais notre instant est éternité

Et le puits de l'inquiétude comme la terreur
De la mort et la gueule de l'Enfer
S'enroulent et se ferment et
Nagent comme des poissons d'argent pour
Se perdre vers
La mer aussi ancienne que l'Ambre et 
L'Or
Le fleuve et le souffle sont le feu
Au soleil invaincu.

Tu

Sur la Science comme idéologie.

(Ivan Agueli - ce qu'est voir)
 



Ô Gaëtan, je dois te parler comme Rambam le sage : « Ton absence m'engagea à composer ce traité, que j'ai fait pour toi et tes semblables (…) tout ce que j'ai mis par écrit te parviendras successivement, là où tu seras . Porte toi bien " Maïmonide .

Les représentations de la science moderne véhiculées par l'idéologie sont un des principaux obstacles à une juste compréhension des enjeux d'une pensée révolutionnaire. Alan F.Chalmers peut être une introduction si tu veux lire, et tu peux aussi rire en lisant Adieu la raison de Paul Feyerabend. Ce ne sont pas des œuvres définitives, mais salubres. Tu peux aussi lire Popper, la Logique de la Découverte Scientifique, parce que c'est un livre très rigoureux, sans idéologie sur le fond. Mais mon sujet n'est pas l'épistémologie ; il est la Science comme objet social, comme concept clef d'une idéologie dominante présente. Rien de moins, mais rien de plus ; il ne nie pas la splendeur du savoir rigoureux dans les sciences. C'est pourquoi j'écris la Science avec majuscule, comme concept idéologique. Un des noms de cette idéologie est positivisme, mais il en est bien d'autres.

La Science se présente comme récit de soi, autant qu'un individu humain formaté par le système se présente comme « légende personnelle ». Il est possible d'envisager la science sous de multiples facettes. Il est possible d'envisager la science comme la constitution d'une subjectivité. Léviathan est son nom, je le lui donne à nouveau ; la science est alors le projet de construire Léviathan comme sujet en construisant sa subjectivité, son être au monde.

L'histoire moyenne des sciences, celle de l'école, est légendaire par totalité, et vraie par fragments. À la fin du XIXème siècle, le siècle de Laplace et de Claude Bernard, le déterminisme absolu était très largement majoritaire dans l'opinion scientifique générale ; il était normal de croire qu'aucun événement présent n'était pas entièrement déterminé par le passé, que le monde n'avait aucune liberté ni créativité de possible, de puissance. Le racisme – théorie ignorée des peuples traditionnels - était une vérité scientifique que pratiquement personne ne mettait en doute, ni en médecine, ni en anthropologie, ni en criminologie, dans l'ensemble des universités européennes les plus prestigieuses. Je te le dis sans revenir aux sources, je le sais. Mais tu peux lire avec attention la mal-mesure de l'homme de S.J.Gould.

Aujourd'hui, il est courant d'entendre des tenants de l'idéologie scientifique parler de racisme et d'intolérance comme d'un vestige du passé irrationnel, et du « fatalisme » comme si c'était une caractéristique propre aux peuples traditionnels. C'est à dire que la légende personnelle des sciences est une construction qui ne laisse place à aucune lucidité sur les errements des scientifiques au gré de leurs intérêts personnels, et de leurs intérêts de caste, à leur soutien massif aux totalitarismes, que ce soit le soutien au nazisme ou la prospérité des sciences en URSS. Les scientifiques dissidents ne représentent pas leurs castes, ils sont des marginaux, des hommes effarés par leur responsabilité, comme Sakharov. A ce jour, l’intérêt de caste des scientifiques fonctionnels réside dans une étroite alliance avec les puissances du Capital.

Il n'existe aucun lien incontestable entre la prospérité des sciences et la forme démocratique, malgré l'instrumentalisation du cas de Lyssenko. L’Académie des sciences de l'URSS ne peut être tenue pour infime. La Corée du Nord maîtrise la filière nucléaire plus aisément que bien d'autres pays pauvres. Le Chili de Pinochet a appliqué les derniers progrès en son temps de la Science économique, en faisant tapis rouge aux experts de la Société du Mont-Pèlerin avec une avance de plusieurs décennies sur la gauche européenne. Bien sûr, je suis assez ironique pour ce dernier exemple, mais il ne faut pas s'aveugler, les analogies sont réelles entre la version "économique" de la Science et les autres fonctions de l'ensemble.

Le concept d'"irrationnel" est un élément suffisant d'imprégnation positiviste. La Nuit est supra-rationnelle, c'est à dire ordonnatrice de la raison, et ordre dont la raison est une image. Un Guénon est un passionné de mathématiques, tout comme Platon ou Pythagore le myste...l'irrationnel est l'infra-rationnel, mais cet infra-rationnel est encore ordonné. Il n'est pas d'irrationnel au sens positiviste du terme nulle part, pas plus que pour Kant il n'y a de phénomène sans les formes subjectives à priori du temps et de l'espace espace ( voir l'esthétique transcendantale) et donc pas de phénomène sans sujet.

Le positivisme, idéologie de base du monde scientifique en général – et il est de nombreuses exceptions - c'est l'illusion absolue que toute réalité positive vient des choses et qu'il suffit d'effacer le sujet pour voir apparaître l'objectif pur, comme si effacer l'ombre rendait la lumière plus visible. En réalité, qui efface le sujet efface l'objet, c'est une certitude absolue, car ce sont des concepts relatifs. Quel est le bruit d'un arbre qui tombe dans la forêt et que personne n'entend ? Quel est le sens d'une phrase que personne ne lit ?

Il convient alors de se demander quel est le sens de cette exigence d'effacement du sujet typique du positivisme.

Cette exigence doit être mise en parallèle avec la morale fonctionnelle du Système général. L'effacement du sujet est fonctionnel à toute mise en place d'une tyrannie de la production, au développement indéfini de la puissance technique. L'effacement du sujet n'a aucun sens scientifique – c'est le point central de toute les difficultés de la physique – mais un sens politique.

Les neurosciences sont les héritières directes du projet positiviste du XIXème siècle, infiniment plus que la mécanique quantique. Cette physique sans objet consistant, et avec sujet, reste une branche ésotérique et au fond dissidente de la science moderne – ce qui explique et son attrait trouble et sa neutralisation comme puissance idéologique par la segmentation indéfinie de la recherche. Les neurosciences retrouvent cette neutralisation du sujet et ce processus d'objectivation ( par imagerie, essentiellement) de la subjectivité qui caractérisait le positivisme du XIXème siècle. Bien sûr, il est des exceptions ésotériques, comme F.Varela et son concept d'enaction ; mais cela ne peut cacher la résurgence massive du positivisme idéologique dans la bureaucratie scientifique. Ah, le bonheur de la neuro-pensée, de la neurophilosphie !

Dit autrement, le lourd appareil idéologique-bureaucratique de « la Science » n'est pas la lumineuse marche en avant de l'objectivité dans l'histoire, mais la constitution de la perspective du Léviathan - et par la constitution de cette subjectivité universelle écrasant la subjectivité vivante, la construction du sujet du système technicien – la construction méthodique d'une humanité asservie à sa propre volonté de puissance, volonté fermée comme une serre sur le monde matériel. Car l'autre point fonctionnel, essentiel, du positivisme, c'est la négation des autres mondes, rejetés dans la fiction, l'irrationnel, le mythe – toutes ces ombres que la lumière de la Science dissipe victorieusement dans la légende personnelle du Léviathan.

Il suffit de voir l'enthousiasme de Bouvard et Pécuchet pour la « zététique » au XXIème siècle, leurs gros doigts tentant de manier des fils de soie dans le vent, leurs yeux myopes tentant de comprendre l'infime des voiles arachnéens, et leur triomphe de ne rien saisir, de ne rien voir pour pouvoir proclamer leur ennemi "inexistant" ! Il ne pourrait pas leur venir à l'esprit que c'est leur yeux qui ne voient pas, leurs oreilles qui n'entendent pas – ils seraient autres que ce qu'ils sont. Mais ces images caricaturales ne pourraient faire oublier que ces croyances de sauvages sont présentes au fond des discours d'un Freud, d'un Lévi-Strauss, d'un Changeux, de tous les neurophilosophes ou presque, sans parler des l'ensemble des technocrates en charge de l'immense appareil de la bureaucratie technoscientifique moderne.

Le monde de la Science comme idéologie est un monde où la volonté de puissance, ce haut désir, ne trouve pas de bel exutoire. C'est un monde sans autres mondes, nu et désolé. C'est un monde qui tue la liberté essentielle.

Ce qui peut être évoqué, dessiné de la main de l'artiste, posé par une opération logique, nommé par les mots de la tribu, tout cela est né et a accédé à l'être.

Ce qui est devient une demeure pour l'homme, un foyer de sacrifices, un lieu où planter au profond ses racines, un centre immobile de sa liberté.

Cette œuvre, la poiésis, est la manifestation de la liberté, et la liberté est impliquée en elle, comme le papillon plié dans la chrysalide. L'invocation poiétique est l'acte le plus haut de l'homme, la réalisation de son essence.

Ce qui naît est en même temps soi-même, n'était rien avant et ne demeure pas au delà de soi . Ce soi même est comme dans le rêve, étendu au monde éclos dans sa totalité, et en même temps fermé sur soi .

Ce qui naît, naît en un instant étrange, le kairos, qui ne peut être saisi et change une totalité .

La naissance s'effectue selon l'ordre du temps. Le temps est un ordre en soi. Le temps linéaire est un aveuglement ; il est la négation du temps qualitatif, qui sépare le temps de la mélancolie du temps créatif chez l'artiste, le temps du repos de la terre et le temps de la moisson, le temps de la guerre sanglante et le temps de l'amour, de l'odeur des corps et l'entrelacement des bras

Nous savons qu'un instant de notre vie peut être plus que la vie entière ; que l'instant est la manifestation de l'éternité dans le monde ; que si cet instant n'est pas vécu, la vie ne peut être vécue .

A l'aune du sorcier, la Science est la vue et l’œil cyclopéens de la technique, l'achat de l'ivresse de la puissance matérielle au prix du sang - le sang, c'est à dire l'âme.

En serrant le monde dans sa main pour prendre l'insaisissable, comme l'homme qui voudrait saisir les routes indéfinies des océans, l'homme de la technique s'enserre lui même et étouffe lentement toute humanité, si seulement cela était possible.

Les conséquences de la révolution industrielle ont été désastreuses pour l'humanité....il n'existe aucun moyen, réforme ou ajustement, pour l'empêcher de priver les gens de leur liberté et dignité....
Il n'y a pas de rédemption pour le Dragon - il doit être tué. Pas pour la barbarie et le mensonge, mais pour la liberté et la dignité de l'être humain.

Une personne peut de droit antérieur à tout droit possible, participer indéfiniment de multiples demeures, de multiples mondes. C'est la pratique de la liberté et le destin.

La liberté de choix dans un monde pré-donné et déjà construit est la liberté animale, celle des rats de labyrinthe, vendue par la tyrannie comme essence de la liberté. Le labyrinthe de la tyrannie est unidimensionnel. Tout ordre qui se referme sur lui même mérite le nom de tyrannie. Tyrannique est l'ordre qui refuse toute extériorité.

Et c'est la tendance de tout ordre aveugle de se poser comme totalité sans reste, de passer de la vérité fragmentaire à la Vérité, de la subordination à la liberté à la Souveraineté. C'est l'usurpation fondamentale de l'ordre.

La production de mondes de choix à partir de situations de désespoir, de marée montante de la Destruction, l'ouverture de voies est la liberté humaine . C'est le combat désespéré entre les mâchoires de la mort . Là où le choix, la liberté est absente, l'homme essentiel produit les mondes qui la produisent à nouveau.

Le choix de liberté est déchirement et co-engendrement de la personne, détermination, position et négation entrelacés, mort et résurrection. Celui qui était avant le croisement des astres n'est plus celui qui foule le sol de ce rayon . Celui là est autre que lui-même.

La liberté ne peut être éteinte, comme la Lumière ne peut être voilée par aucune tyrannie. Elle peut seulement éloigner la lumière, plonger le regard dans les ténèbres. Aucune tyrannie ne peut enfermer la puissance. Seule l'Imagination permet ce refus réaliste des ténèbres .

Aucun homme ne peut de droit être soumis absolument, c'est à dire privé de mondes par l'oppression dans le monde des choses. Cette opération est matériellement possible par la négation des besoins élémentaires de l'homme. L'homme alors est écrasé vers l'animal. Aucun homme né à la Gnose ne peut l'être de fait. A lui, au plus profond des ténèbres reste une étincelle. Mais l'étincelle n'est que souffrance quand rien de concret ne peut fleurir dans le réel.

Face à une pareille tentative de négation, la mutinerie est un droit strict d'application immédiate.

Vive la mort !

Cernunnos.

(Cernunnos du chaudron d'or)


Cernunnos est un nom d'Hermès. Il est le Gardien des portes des Trois Mondes. Hermès désigne les yeux du dieu. Quand l'homme voit avec les yeux du dieu, alors il comprend les messages des Trois mondes. Il ne lit aucune lettre de plus, aucune image de plus – il voit, tout simplement, ce qu'il avait sous les yeux depuis toujours, toujours déjà présent.

Recevoir un message des Trois mondes est voir. Cernunnos est celui qui contemple la forêt, les jambes croisées, selon la posture hiératique du sage des bois, l'ermite, l'homme suprêmement sage et suprêmement sauvage. La forêt est une image du monde, est microcosme. Il s'y trouvent les chemins de la vie, les croisements saints, les mystères des chemins ouverts parmi les ronces, les lents regards des fleurs. Il s'y trouvent les ruisseaux et les étangs empruntés de brumes.

Le secret de la puissance.

Ils s'y trouvent les troncs moussus des arbres qui vivent là depuis la naissance du monde. Leur écorce est l'image de la peau de l'antique Dragon. L'homme qui sait le Dragon sait l'entière histoire du monde, et des hommes. Il a bu le lait noir de la connaissance aux lèvres des Maîtres, au cœur de la forêt, au centre du monde marqué par la poussée des roches vers le Ciel.

Comme la sainte colonne de feu d'Arunachala.

Cernunnos enseigne les mystères du Temps apparu après la chute et la mort du Dragon. Le temps est figuré par le serpent ouroboros. La Vie est un cercle. On sort du Suprême, et on revient vers le Suprême. L'axe du monde est une flèche vers le suprême, le centre invisible du Serpent. Cernunnos tient le serpent déroulé, en vainqueur des cercles, mais aussi en homme de la périphérie, en homme qui a choisi la Voie du Dragon et bu le jus, le venin issu des cuisses de la Jusquiame mystique.

Il a été plongé dans l'eau noire des ténèbres, et se tourne vers la Lune, image tremblante et mobile du Soleil invaincu – image de ce monde. Les mots sont comme la lune – rien ne s'y trouve au suprême degré. Lors de l'invocation, quelque chose s'ajoute secrètement aux mots – et de la boue, fait de l'or.

Sans souffle les mots ne sont rien.

Il a bu la mort, et il vit ; il a maîtrisé le serpent qui est désormais à son service, comme les autres puissantes bêtes sauvages qui vivent en lui. Il est la puissance et la volonté de puissance qui jaillissent dans la forêt au printemps, l'odeur musquée des feuilles mortes et des marais, le puissant parfums des feuilles et des fleurs, les eaux et les rosées, la sueur salée, le sperme et la cyprine. Il est à la fois tueur, puissance de génération sauvage, maître des rapts, tonnerre et terreur. Il porte à la main la puissance torque qui soumet les vaincus. Il est le messager de la nécessité unique, du trépas, père de la douleur.

Ce qui est détruit est ce qui vit. Le monde est fait de cycles qui se sédimentent. Rien n'est jamais perdu à jamais.

Cette torque qui soumet les vaincu par le cou gracile est signe de règne, du règne de l'Empire. Celui qui se plie à la nécessité de fer des dieux, si visible dans la violence des chasses sauvages, dans les crocs du loup, est aussi le roi de ce monde. Le guerrier porte ainsi la torque, comme la femme puissante, la torque d'Or.

Il est libre par amour du destin, comme le Cerf. Il n'est libre que par l'amour du destin. Il n'est vivant que par l'âpre mort et le goût du sang. Il n'a plus guère de peur pour avoir affronté la terreur de la chair.

Il sait qu'il mourra comme les bêtes de la forêt – ni plus ni moins. L'éternité réside dans l'instant. L'idée puissante se montre dans les couleurs et les formes des forêts, présente mais insaisissable, comme l'évoque l'art de l'arabesque. Elle se montre comme le Serpent et enroule ses énigmes comme les anneaux du Serpent. Elle est la fleur sur les ronces, et déchire l'âme qui veut les traverser, par la solitude et les épines tranchantes. Elle porte des fruits et encercle, elle envoûte et étouffe.

Tel est le secret de Cernunnos. C'est dans la soumission que se trouve l’élévation, dans l’acceptation que se trouve le secret de la plus haute révolte.

(Un autre secret se prononce au sujet de sa mélancolie. Ce sujet est abordé dans le Livre des deux principes.)

Cernunnos est l'indomptable et le suprême raffinement – comme l'Archange, le tueur du Dragon, mais aussi le combat entre l'Ange et le Dragon – le Dragon lui-même, car on ne combat valablement, enfin, que contre soi-même.

Mais peu nombreux sont les hommes qui se cherchent eux mêmes – et combien peu ceux qui se cherchent eux-même pour se tuer.

Tel est le règne, telle est la puissance, telle est la gloire.

- J'ai longuement médité aux côtés de Cernunnos, dans les fumées des encens.

Vive la mort !

De trois espèces du genre magie.

(Le dragon de l'éternel retour enlaçant la terre - ordo draconis)


L'homme noble dont parle le Yi-King par exemple, mais aussi l'Inde ou la tradition Celtique n'est pas un être humain moral au sens des philosophes. Il est un être humain dont les organes des sens ouvrent aux Trois Mondes. Je dis les organes des sens, parce qu'il savoure la puissance sensible en ce monde comme la peau savoure le soleil à la fin de l'hiver, ou comme la peau savoure une autre peau ; ou encore comme la bouche de l'homme tournoyant entre deux eaux savoure la mer .

L'homme noble, comme Odinn sous Yggdrasil, a vu s'ouvrir son troisième œil – est voyant. Il est toutes sortes de voyants, depuis le Sage, le Grand Sage ( Maha-rishi) comme Sri Ramana Maharishi, et celui qui peut voir certains domaines des mondes. Il est des voyants autant que d'hommes.

Dans la perspective de l'aveugle – je parle de l'aveugle comme l'était Odinn avant d'être aveuglé par les corbeaux et pendu au bout d'une corde dans les ténèbres – les paroles de l'homme noble sur les mondes sont des propos hors des organes des sens, donc hors de sens, et hors du monde physique auquel il a accès. Dans la perspective de l'aveugle narcissique la peinture doit être condamnée ; et ainsi pour les derniers hommes doit être condamnée la « métaphysique ».

Les hommes de ce genre le plus moderne, enhardi par la puissance technique, nomment la connaissance des Trois Mondes « métaphysique » au sens péjoratif. Ces hommes de vides se posent en mesure du monde, et nomment la métaphysique « spéculation vide », parce qu'ils n'y voient rien d'autre que le vide. Ils ignorent le sens originaire du mot de spéculation : c'est le miroir – miroir du vide, ou miroir étrange, où l'abîme des trois mondes se reflète dans l'âme humaine. Comment dire une vision que l'autre homme ne peut avoir ?

Ne pourra déjà recevoir cette vision que celui qui a l'humilité de s'incliner face à la vision – heureux les humiliés. Mais les hommes dont je parle se sont enivrés de puissance technique, sont naïvement ivres de cette puissance qu'ils croient être la leur. Ils sont princes de leur légende personnelle.

Ces hommes condamnent la spéculation vide - Comme si les trois mondes étaient issus de la royauté d'un enfant jouant au hasard – sans savoir que le Maître obscur a dit justement que le temps n'était rien d'autre que le jeu d'un enfant roi. Ils disent que les hommes un peu fols, prenant les mots de la tribu au hasard de la grammaire comme un jeu de construction, font de vastes palais obscurs sans référence aux sens qui pourraient leur donner leur « valeur de vérité ». Que les grandes civilisations du monde parlent des trois mondes de manière aussi unie que reconnaissable ne les amènent qu'à chercher des « causes » du côté des hommes, la psychologie des profondeurs, la politique, et j'en passe. Jamais du côté de l'hypothèse d'une science traditionnelle.

C'est comme si des hommes dépourvus de tout sens de la musique nommaient la jouissance du prince écoutant une chanson de Hafez « métaphysique », résultat d'une spéculation abstraite et vide. La puissance qu'un homme de musique sent à travers lui en écoutant la musique n'est pas une spéculation, mais une évidence immédiate qui est ensuite difficile à verbaliser, comme l'expérience de l'amour. Mais l'homme vide prétend que ce qu'il ne peut vivre n'existe pas. C'est comme si, encore, il n'était pas évident que l'homme noble ne cherche pas seulement une réponse à l'angoisse psychologique et à la douleur, mais tout simplement la jouissance, l'infinie jouissance – ananda, la félicité – des dieux.

Il ne peut y avoir de compréhension entre l'homme qui use du mot « métaphysique » en termes péjoratifs, et l'homme noble, parce que celui qui parle d'une immense jouissance en termes de savoir abstrait et vide doit comprendre – et il ne le fait pas pour protéger sa construction égotique de lui-même – que c'est à lui qu'il manque une expérience, une expérience cruciale, pour lui permettre d'aborder l'idée dont d'ailleurs l'homme noble ne lui parle pas – dont il a entendu parler de manière détournée, dans des livres – l'idée des trois mondes, qui est la tentative de formulation d'une expérience, et non une spéculation abstraite, le délire d'un fou jouant avec les mots comme un enfant aux osselets.

Le Soleil Invaincu est la jouissance suprême.

Pas un de ces guerriers rassemblés ici en rang serrés ne survivra...Donc lève toi ! Défais l'ennemi et jouis de l'Empire dans sa plénitude ! (Bhagavad Gita)

Et la voie de compréhension de la jouissance de l'Empire est la magie.

***

La magie est immense, comme les mers du Sud pour les mutinés partis un jour à l'aventure.

Le temps est magique, dans son écoulement ; le soleil qui règne sur la méditerranée est magique. Un jour tu es autre que sous ce soleil là. La magie est aussi l'instant d'un face à face le soir en été, les mots qui touchent et donnent des larmes aux yeux, l'imprévu merveilleux de se réveiller sans savoir où on est. La magie, c'est aussi le pacte avec le Diable, le renoncement au salut pour le désir, l'au delà de la miséricorde, l'enchanteur.

Je parlerais surtout de la magie de l'écriture, le diable sait pourquoi.

Il est une magie de l'écriture, et en même temps une tragédie, un affrontement du dragon. Un affrontement perdu d'avance et pourtant victorieux de son fait même, de sa douleur et de son ivresse mêlées, la saison en Enfer.

Ainsi Rimbaud. Tu rend sensible l'instant à travers tes mots qui courent comme un télétype sur les pages, comme une biche sur les montagnes de l'horizon. Tu es ce croisement spéculaire et indéfini de l'enfermement en soi et de l’éclatement du monde à partir de soi. Tu rend sensible l'Univers à travers ses reflets dans la sensation immédiate de la peau tiède et du souffle – à travers l'espoir de la vie et la peur de la mort et de la destruction. Tu es en soi une forme de magie.

Cela ne peut durer, une telle puissance, penseront des hommes, à l'exemple d'Arthur Rimbaud. Mais la vie elle-même ne dure pas : rien ne dure. C'est le monde sublunaire, broyé par les mouvements des marées stellaires. Il n'y a que l'écoulement du temps qui dure...Et qu'importe ce qui est sous la lune, si tu ne le goûte pas ? Car il passe comme un aliment ou la fumée des parfums...tu ne l'a pas saisi, dis lui adieu, autant que s'il était dissipé dans les étoiles. Rien ne dure hors le temps et ce qui s'entrelace sur le serpent du temps, la ligne de la musique, la ligne spiralée de la lumière, la ligne rêveuse du verbe...rien d'humain ne dure en dehors de l'art. Il se pourrait que toute vie humaine soit éternellement une défaite, s'il n'était l’œuvre.

Plus même : le non-magique est l'ignorance. Pour celui qui sait, tout est magique.

***

Tu sauras, ô toi, venu de loin pour l'enseignement, qu'il est deux formes de magie les plus anciennes. L'une est la magie du Livre, et réside dans la puissance des mots. L'autre est la magie du Monde, et réside dans le deuxième Livre, la Nature. Tu trouveras ces deux magies définies par Jean Scot Erigène dans son homélie sur le prologue de Saint Jean.

Mais il est une troisième magie. Il est probable que chaque magie soit reliée spécialement à un monde ; mais je n'y répondrais pas. Cette magie est la magie impériale. Je sais qu'elle est excessivement difficile à comprendre, reliée à de vieilles légendes, comme celle de Vlad Drakul, ou d'Elisabeth Bathory ; elle semble ensevelie sous un bric à brac de contes sanglants ou très étranges, comme ceux du Livre d'Enoch. Pourtant, elle est aussi reliée à Dante et à l'ordre des Fidèles d'Amour. Ce que ces hommes nommaient amour n'était pas l'amour moderne, mais la Voie impériale.

En témoigne Guillaume IX, Duc d'Aquitaine.

Le dernier mortel porteur de cette Voie fut William Blake. Et moi, homme mort, je cherche William Blake. La pleine compréhension des troubadours ne peut éviter d'invoquer cette magie. C'est pourquoi, loin de parler en pleine lumière d'un sujet aussi obscur et ami de la nuit, je me contenterais de souffler doucement sur les braises encore rouges, indéfiniment rouges comme des flaques de sang, d'un feu oublié.

Sang et souffle sont Un.

***

Jaufré Rudel, prince de Blaye (XIIème siècle)

Quand les jours sont longs en mai,
M'est beau le doux chant des oiseaux de loin,
Et quand je me suis éloigné
Je me souviens d'un amour de loin
De désir je vais morne et courbé
Si bien que chant et fleur d'aubépine
Ne me plaisent plus que l'hiver gelé

Jamais d'amour je ne jouirais
Si je ne jouis de cet amour de loin
Car mieux ni meilleure je ne connais
En aucun lieu ni près ni loin
Tant son prix est vrai et sûr
Que là bas au Royaume des Sarrazins
Pour elle je voudrais être captif.

Triste et joyeux je m'en éloignerai
Quand je verrai cet amour de loin
Mais je ne sais quand je la verrai
Car nos pays sont trop lointains
Il y a tant de passages et de chemins
Et pour tout cela je ne puis rien deviner
Mais que tout soit comme à Dieu plaît !

Je verrais la joie quand je lui demanderais
Pour l'amour de Dieu l'amour de loin
Et s'il lui plaît je m'allongerai
Près d'elle moi qui suis de loin
Amant lointain je serais proche
De ses beaux dires je savourerais la jouissance

Je tiens vraiment le Seigneur pour vrai
Par qui je verrais l'amour de loin
Mais pour un bien qui m'en échoit
J'ai deux maux car elle m'est si loin
Ah je voudrais être là bas pèlerin
Pour que mon bâton et mon tapis
Fussent vu par ses beaux yeux

Dieu qui fit tout ce qui vient et va
Et forma cet amour de loin
Me donne la puissance si j'en ai le courage
De bientôt voir l'amour de loin
Véritablement en tel lieu
Que la chambre et le jardin
Deviennent palais.

Il est vrai qu'on me dit avide
Et désirant l'amour de loin
Car aucune autre joie ne m'est tant
Que jouir de l'amour de loin
Mais ce que je veux m'est dénié
Car ainsi m'a doté mon parrain
que j'aime et ne suis pas aimé

Mais ce que je veux m'est dénié.
Qu'il soit donc maudit le parrain
Qui m'a fait tel que je ne suis pas aimé

(...)

Amour de Terre lointaine,
Pour vous tout mon cœur me fait mal.

Jaufré Rudel, Prince de Blaye, quand les jours sont longs en Mai, ou l'amour de loin.

***

Te commenter un tel texte serait citer le Haut désir du Haut tant désiré...mais c'est long, aussi long que l'histoire des mondes depuis l'origine, à proprement parler.

Un commentaire complet serait le résumé de la théologie des fidèles d'amour. Une théologie, liée à une sagesse dans la vie, et pas un athéisme lié à une quelconque folie moderne – ce pourquoi certains spécialistes des hérésies qui les placent en précurseurs de l'idéologie moderne sont dans la plus profonde incompréhension de ce qu'ils ont pourtant sous les yeux, une science ésotérique qui ne nie pas la foi chrétienne ou musulmane, mais se situe par rapport à la voie commune.

J'attirerais donc ton attention sur la foi de cet homme, la foi des fidèles d'Amour. Il est deux dieux, deux faces de Dieu.

Il est d'abord celui-là :

Je tiens vraiment le Seigneur pour vrai
Par qui je verrais l'amour de loin

Mais que tout soit comme à Dieu plaît !

Dieu qui fit tout ce qui vient et va
Et forma cet amour de loin
Me donne la puissance si j'en ai le courage
De bientôt voir l'amour de loin
Véritablement en tel lieu

Ce dieu est celui du monde, qui fait le monde tel qu'il est, beau et cruel, permettant la jouissance et la mort : il a fait de son libre plaisir le monde tel qu'il est, le monde temporel qui vient et qui va ; il a formé l'amour de loin, et il donne la puissance à l'homme courageux, la puissance de vivre véritablement en un lieu, dans ce monde, l'amour de loin.

Ce Dieu est celui du fatum, et donc de l'amor fati de l'homme mortel.

C'est le principe même de la Table d’Émeraude, que ce qui est en haut soi comme ce qui est en bas, et en bas comme ce qui est en haut, pour faire l’œuvre d'une seule chose.

C'est le Royaume sur la Terre, l'Empire – c'est pourquoi cette magie est la magie impériale. La magie impériale est de l'ordre des fondateurs d'Empire, des loups, des carnassiers avides de jouissance et d'horizon :

Il est vrai qu'on me dit avide
Et désirant l'amour de loin
Car aucune autre joie ne m'est tant
Que jouir de l'amour de loin

Et il y a le parrain. Le parrain est l'image du père, étranger au sang paternel, qui est institué lors du Baptême, et fait de vous un chrétien. Le parrain n'est autre que le Dieu de l'ordre ecclésiastique, le dieu étranger au sang, à l'ordre d'appartenance. Il est le dieu qui condamne l'amour, qui condamne l'amour de loin, le dieu de la morale des prêtres.
(...)
Mais ce que je veux m'est dénié
Car ainsi m'a doté mon parrain
que j'aime et ne suis pas aimé

Mais ce que je veux m'est dénié.
Qu'il soit donc maudit le parrain
Qui m'a fait tel que je ne suis pas aimé

Et comme Satan et les Anges rebelles venus sur la terre pour jouir de la beauté des femmes, le poète maudit et renie le Dieu des prêtres. Le meurtre de Dieu, et l'exaltation de l'Empire que Nietzsche a redécouvert au XIXème siècle, étaient des réalités très anciennes. En se plaçant sous l'invocation de la Gaya Scienza, Nietzsche mettait ses pas dans les pas des fidèles d'amour – la seule ignorance de Nietzsche, c'est qu'il croyait découvrir, alors qu'il découvrait à nouveau.

Nietzsche est ainsi un théologien et un métaphysicien, un voyant au dieu dansant sous la lune – et ce Nietzsche là est à jamais hors de portée des prêtres de la fin de la métaphysique, de ces hommes qui ne savent pas danser autour des brasiers de la pensée, qui s'élèvent dans l'axe du pôle.

La théologie ésotérique des Fidèles d'Amour n'était pas une hérésie, mais une révolte. Et sa gravité profonde méritait le secret - la mort attendait celui qui parlait trop explicitement, comme Marguerite Porète :

Vertus, je vous ai quittées
Pour toujours.

Les mots de Jaufré Rudel sont pourtant limpides. Mais pas explicites. 

Il est temps de se taire sur ce silence. 

Et c'est ainsi que furent évoquées trois magies.

Vive la mort !

Nous autres dissidents.

(Anna May Wong 1931. Le dragon dans l'ombre)



Nous autres dissidents, nous n'avons pas à nous placer symétriquement contre la société dont nous nous séparons en vivant dedans. Nous ne sommes pas l'opposition, mais le négatif comme puissance. L'opposition reconnaît la légitimité, et nous ne la discutons pas. Il n'y a pas d'horizon commun de discussion. Là n'est pas le sujet.

Nous n'avons pas l'obligation de regretter les anciens maîtres parce que nous voulons être libres des maîtres modernes. Nous n'avons pas l'obligation de regretter la France de Louis XVI ou la Russie de Nicolas II pour être étrangers à l'UE ou à l'URSS. Nous ne devons d'obligation qu'à nous-même et à Casanova, ou à Baudelaire – cette formule provocatrice étant suffisante pour clore la conversation.

Les exemples historiques que nous pouvons penser dans le combat pour la liberté de respirer autrement que les autres hommes sont les dissidents du bloc soviétique.

Peu de dissidents regrettaient sincèrement le tsarisme ; en réalité, bon nombre d'entre eux étaient des communistes sincères qui s’insurgeaient contre la trahison des idéaux communistes. D'autres étaient des hommes religieux, qui ne pouvaient vivre sans Dieu. D'autres, tout simplement des artistes qui découvraient qu'ils devaient disparaître en tant qu'artistes authentiques pour vivre dans le Système. Et pour tant d'autres, de très nombreuses raisons, quasiment anecdotiques, provoquèrent la découverte au hasard des mensonges de la nomenkaltura et furent une raison de dissidence profonde, très profonde. Parfois tôt dans l'enfance. Parfois à la guerre.

Comment vivre ? Tel était la question principale. Comment vivre sans le Système dans un monde infiltré en totalité par lui ?

Et les solutions, variées et bricolées. Comment rester absolument pur, et réellement vivant ? Impossible. Il fallait être impur, et parfois vivant, et parfois mort. Ou exilé, encore plus mort. Toutes sortes de solutions ont été trouvées, toutes impures – les coups de fil de Staline à Boulgakov, ces discussions étranges.

Le souvenir des dissidents nous permet de penser ce monde, ce monde et nous. Et ce monde est avant tout actualité au sens de ce monde, c'est à dire vide. L'acte pur du Dieu d'Aristote signifie que son Dieu est la réalisation éternelle, toujours déjà présente, de toutes les puissances, un concept de divinité résolument extra-moral – qu'est ce en effet que la morale, sinon la condamnation de certaines possibilités, de certaines puissances ?

Et notre destin est de réaliser les puissances de la nuit.

Au contraire, notre actualité pure de modernes désigne un flux sans recul et sans fondement, une série de réactions et d'émotions sans objectifs, sans cible – le monde vécu des végétariens.

Pourtant l'actualité elle-même est porteuse du poids de destins individuels et collectifs, d'histoires à raconter pour les dieux à travers les poètes. L'actualité nous concerne et nous intéresse comme peau et masque du monde.

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L'actualité, c'est le spectacle nommé « mariage pour tous ». J'applique le principe de dissidence : aucune obligation de se placer dans ce débat, pour ou contre, mais le rappel qu'il est possible de se placer en dehors. Deux orthodoxies se déchirent – eh bien tant mieux pour eux.

Quant nous voyons les maîtres condamner leurs opposants comme nazis, comme des gens à faire porter aux homosexuels des triangles roses, quand nous les entendons interdire la lecture d'un auteur au motif de ringardise ou de collaboration – bref, quand nous vivons au milieu d'une nouvelle orthodoxie, aussi suffisante et méprisante que toutes les orthodoxies possibles, il nous faut trouver des modes de respiration.

Aucune dictature n'a jamais persécuté par des actes positifs tous ses opposants potentiels. Elle fait des exemples, de la surveillance, mais ne peut pas tuer tous les gens obscurs, ou puissants. La liberté dont jouissent les dissidents dans le Système moderne est proportionnelle à la force et à la sécurité de sa domination – l'impuissance des dissidents est telle qu'ils peuvent être libres. Quelques exemples quand même, comme l'affaire Coupat.

La liberté relative des dissidents n'est pas un argument contre l'existence d'une orthodoxie. Sous Franco, nombre de poètes ont simplement vécu petitement, dans la misère, en voyant leurs collègues collaborant avec le régime devenir toujours plus reconnus, puissants et riches. Boulgakov exprime dans son œuvre son ressentiment face à la prospérité matérielle des auteurs tournés vers le Système – leur restaurants, leurs boutiques, leurs vacances. Maintenir dans l'oubli et la misère est suffisant, car comment un poète isolé et misérable pourrait-il toujours croire en son œuvre, ne jamais douter, ne jamais brûler ses œuvres, comme le Maître, ne jamais espérer la folie, ne jamais être tenté de mourir comme Tsevetaëva ? Pourquoi un poète moderne devrait-il voir sans sourciller la prospérité d'un auteur vendu au Système ?

J'ai rencontré un jour sur l'île de la Cité un ancien révolté rallié, devenu un riche, très riche journaliste, accoudé au comptoir d'un bar. Les lourds plis de son cou, sa face violacée, apoplectique, son costume luxueux, l’arrogance naïve et bruyante de ses propos, l'attitude mielleuse et déférente des garçons de café – le portrait en est fait dans le Maître et Marguerite.

Il s'est nommé lourdement philosophe après les avoir moqués avec légèreté. Qu'importe son nom ? Il est déjà oublié.

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Face à cette nouvelle orthodoxie, la tentation est grande de porter pour soi ce qui est le repoussoir de toute connivence possible, de porter la Croix gammée en sautoir comme Sid Vicious, ou le voile islamique. Mas c'est un piège, comme pour les dissidents soviétique de devenir admirateurs des États Unis. Comme eux, nous ne sommes pas nostalgique d'ordres passés, de domination passée. Nous voulons juste être libres dans notre vie élémentaire, sans vexations, et dire la vérité.

La vérité est l'arme infime et puissante de la dissidence. Elle est ce qui a mis la Rose Blanche à égalité avec l’État en Allemagne. Elle fait du dissident le miroir du mensonge de toute la société, et toute la société est complice de la tyrannie.

Et dans le vacarme du débat, il est possible de murmurer quelques vérités.

Le mariage moderne est un sacrement désenchanté. Lors de la Révolution de 1789, l’État a repris à l’Église des opérations que sous la Monarchie elle faisait pour toute la population, y compris non catholique ( état civil, mariage, baptême, etc...). La meilleure preuve est que n'importe quel citoyen peut demander aujourd'hui en Mairie un baptême républicain, une parodie du baptême chrétien comme rite de passage. C'est largement oublié.

Avant encore, l'union d'un homme et d'une femme pouvait se faire sans cérémonie, ou encore par une cérémonie d'abord politique, au sens de marquant une alliance. Cette union était un mariage, synonyme d’appariement, par exemple utilisé aussi en cuisine. Très tard, l’Église a voulu sanctifier cela, et a installé le sacrement du mariage. Toute la mythologie de la virginité au mariage est ecclésiastique. Mais le mariage moderne est très clairement l'articulation d'une union et d'un sacrement, reprise sans cérémonie par la seule puissance civile. L'élu local a repris le rôle du curé, mais avant le curé ce rôle n'existe pas. Le mariage civil est le fantôme d'un rite ancien, vidé de tout contenu, une parodie.

La puissance civile n'a plus aucune légitimité sacramentelle. Il s'ensuit que ce qui est nommé mariage civil n'a jamais été plus qu'une union civile. La défense par les catholiques de la forme parodique de cette union n'est que l'expression de la nostalgie de l'ancienne alliance de l’Église et de l’État, et cette alliance n'est aujourd'hui que la corruption des vestiges de l’Église. La vérité est qu'une Église conséquente n'a rien à faire avec l’État moderne.

Et la vérité est que cette Église joue le rôle de complice objectif de la réforme de la société par le Système, en monopolisant la résistance à cette réforme, en la faisant porter sur des points indéfendables, en mettant en avant des personnages grotesques.

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Nous n'avons pas de sympathie spontanée pour les catholiques qui s'opposent avec des arguments traditionnels au mariage pour tous.

Nous sommes en accord avec le principe du mariage pour tous, en ce que ce « mariage » n'est qu'une union civile, et que le seul mariage qui soit est celui qui est donné par une légitimité sacramentelle. Dans le principe, le mariage pour tous est un oui, une liberté supplémentaire qui ne coûte rien à personne, et le refus de ce mariage est un non, un non peu compréhensible, puisque le oui n'empêche personne de contracter un mariage hétérosexuel. Le lieu de l'opposition est le lieu de la bataille choisi par les communicants du Système ; il est stupide d'accepter la bataille aux conditions de l'adversaire.

Ces opposants traditionnels sont les idiots utiles qui permettent au Système de produire son unité en désignant ses ennemis.

Le débat est ainsi posé que soutenir le Système est un oui, et s'y opposer est un non réactionnaire. Nous savons que dans ces termes, les idiots utiles ont toujours-déjà perdu, éternellement. La vérité est que la loi passera, et que tout le monde le sait.

La vérité est pourtant que les puissants se moquent de toute liberté qui n'est pas la leur. La vérité est que le mariage pour tous n'est même pas un enjeu en dehors du spectacle. Il ne se passe rien de plus qu'une réforme du PACS.

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La vérité est que cette loi, permettant le principe de la filiation de personnes réellement hors d'état d'avoir une filiation effective sans intervention, est en réalité l'ouverture de la Procréation Médicalement Assistée et de la Gestation Pour Autrui. Car autrement, le problème soit-disant posé n'existe pas.

La vérité n'est pas l'amour des hommes ou la protection des enfants : elle est la levée d'obstacles au développement de la technique. Comme d'habitude, l'invocation de hautes valeurs est l'instrumentalisation de l'asservissement de la société à la technique, c'est à dire aux organisations capables d'en conserver le monopole, à savoir en l'espèce le complexe médical-industriel. Le débat est à suivre. Il est programmé, d'ailleurs. Et nous, les dissidents, nous le savons, et les hommes du Système le savent aussi.

Ils ne sont pas idiots. Le Maire de Paris, un très puissant oligarque, a dit : il ne faudrait pas que nous avancions vers une forme étrange de barbarie, en parlant de la GPA. Il sait très bien qu'il est de fortes raisons de le craindre. Nous savons qu'ils savent, et ils savent que nous savons. Mais nous ne pesons rien. Le Maire de Paris, homme installé et très intelligent, comprend le danger objectif qui se profile, cette étrange barbarie. Il comprend que personne ne gouverne le chemin vers cette étrange barbarie à venir. Les successeurs du Maire de Paris n'auront pas de ces réticences.

La GPA sera interdite, ou encadrée de motivations hautement humanitaires, le besoin vital, la gratuité généreuse du service, etc. La GPA de marché aura lieu ailleurs, il est tellement de pays pauvres qui n'attendent que d'en faire une industrie. Mais les enfants nés de la GPA auront un statut, on l'a vu par une circulaire, les parents ne seront pas incriminés : comment condamner le généreux désir d'enfant, comment condamner des enfants innocents, quelque dizaines à peine, déjà nés de toute façon ? Puis dans quelque années, puisque des femmes, dans des associations fortement financées, avec des locaux dans Paris et du soutien médiatique, militeront pour avoir le droit de louer leur ventre et d'autre de le louer, elle entrera dans les mœurs.

Le débat sera réduit à un oui – puisque dire oui à la GPA n'empêche pas d'avoir un enfant par les voies naturelles, et ne coûte rien à personne sans sa volonté. Pourquoi refuser cette liberté ?

Et nous l'aurons, cette étrange forme de barbarie. Un échange qui, quelle que soit la manière juridique dont il est formalisé, correspond à la vente d'enfant. Nous l'avons déjà.

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Quand on parle de progrès, les opposants traditionnels à cette notion en font une critique philosophique abstraite, parlent de l'obligation logique d'avoir une d'échelle de valeurs, des finalités, pour parler de progrès de manière intelligible – ils précisent que le progrès ne peut être pensé sans poser de fin, qu'il n'y a pas de progrès en soi. C'est vrai sur le principe ; mais cela ne peut être audible, puisque dans la société technique, le besoin crée le progrès : la GPA et la génétique permettront le choix de la couleur des yeux, des cheveux, de toute sorte de critères déjà existant sur le marché. Je me sers de mon ordinateur et d'internet, et je veux un débit toujours plus rapide, et une voiture plus sobre, etc. Face à un ordinateur de vingt ans, la discussion sur les fins, le début et la fin, tout cela paraît artificieux. Le progrès est évident.

La seule vérité, c'est que notre monde assume totalement, sans le dire, l'échelle de valeurs qui fonde de parler de progrès. Notre société est hypocrite : elle nie aimer la puissance quantitative, mais pense tout à travers elle ; elle nie hiérarchiser par l'argent, et pourtant l'argent est la seule hiérarchie incontestable du monde comme il est. Au delà de toutes paroles vaines, notre société est avide d'or comme les conquistadors, et est prête exterminer des peuples pour en avoir comme eux. Les conquistadors eux-même ne faisaient la guerre que pour Dieu ( ou la démocratie) et le Roi (ou notre beau pays), en affichant leur désintéressement total. Bien sûr. Et nos oligarques font des opérations de bienfaisance, quand les pillards enrichis bâtissaient des Églises et donnaient des messes. L'humanitaire blanchi l'argent autant que les banques suisses.

Ce qui est possible et peut rapporter une fortune trouvera l'espace géographique et politique où exister, puis se se diffusera. Quand un petit nombre d'hommes pourront choisir à la carte la génétique de leur enfant, les autres crieront à l'injustice, pour faire reculer les tabous qui ralentissent le bonheur des parents sans rien coûter en vies humaines. C'est à dire que le libre choix, les « prochoix », l'emporteront toujours dans un monde libéral. Le monde libéral est la règle d'un jeu qui donne toujours le même vainqueur : il faut refuser le jeu, refuser les règles. Aucun obstacle à la technique ne peut tenir. Il est complètement faux que la technique suit la loi ; c'est la loi qui partout suit la technique.

Le déroulement général de l'histoire est déjà écrit. Le progrès n'est pas une analyse philosophique, il est l'auto-développement du Système, un développement inflationniste : l'ensemble des productions du Système sont les conditions suivantes de la poursuite de sa fuite en avant – il n'y a pas de rétroaction humaine qui vaille, exactement comme c'est la loi qui suit la technique et non l'inverse. L'écologie raisonnée est une utopie qui se transforme éternellement en accompagnement et en complicité.

Une autre question à poser est celle, ontologique, de ce qui progresse. Quel est l'être de ce qui progresse ? Est-ce l'homme ? Non bien sûr, l'homme qui utilisait cet ordinateur il y a vingt ans a vieilli, il a marché vers la mort. L'homme moderne n'est pas meilleur, et son bonheur ne s'est pas amélioré. Il est peu douteux que la vie de l'homme des années 60-70 est globalement plus facile que la nôtre : logement aisé, plein emploi, optimisme général, liberté sexuelle, voyages autour du monde presque gratuits, espoir révolutionnaire, progression rapide des salaires, dégradation de l'environnement beaucoup plus faible...les gauchistes et les hippies se moquaient éperdument du mariage homosexuel, et le progrès pour eux étaient les communautés libertines sans distinction de sexualité.

Ce qui progresse, c'est la technique. Au début de l'automobile, elle était un moyen de plus de se déplacer librement. Puis les routes ont dû être adaptées, et il est devenu difficile, dangereux et malcommode de se déplacer à pied. Les bouchons massifs, le code de la route ont résorbé la liberté. Et par cette liberté, les plus riches ont monopolisé les centre villes, et « on » a construit de plus en plus loin l'habitat des pauvres, par le jeu du marché. Et la liberté est devenu éloignement social, charge financière, et moyen de prélever une rente faramineuse par l'essence, dès les années 60. Pour l'eau courante, elle a été un soulagement ; puis l'eau des puits est devenue inutilisable, des normes d'épuration ont été mises en place, payantes, et les compagnies des eaux ont pu s'imposer et prélever leur rente. Quand un moyen technique est très efficace, il crée un monopole de jouissances élémentaires, et permet d’intégrer au marché la vie humaine la plus élémentaire.

Aujourd'hui la liberté d'expression est appropriée : l'espace public d'expression est propriété privée, et donc espace de l'arbitraire absolu, de l'interdiction sans motivation ou du soutien sans justification. C'est un fait ; il nous faut vivre dedans comme les dissidents vivaient en URSS. Les sociétés privées revendiquent la liberté comme l'URSS d'Helsinki, et nous devons les prendre au mot.

La société qui promeut le mariage pour tous est identique à celle de la société multicolore, une société tentée par l'orthodoxie, le mépris des hérétiques, une société oligarchique hiérarchisée par l'argent et fascinée par la puissance matérielle – elle est le ventre d'une tyrannie qui ne cesse de s'étendre au nom de la liberté.

Ce qui progresse, c'est la puissance technique, pas le bonheur, pas l'homme. Et parfois la technique nous tue, nous enchaîne, nous aveugle. Mais le temps s'accélère et la pensée est lente, si lente.

Le monopole du complexe médico-industriel sur la naissance et sur la mort est certes une protection et un progrès pour l'homme fragile et qui craint la mort, mais ce n'est plus un choix. Il faut mourir à l’hôpital, il faut accepter une autopsie, avoir un permis d'inhumer, inhumer là où l'on à le doit en payant une taxe, ou passer par la crémation administrée. L'euthanasie, tôt ou tard, sera légalisée, mais non comme une liberté, comme la réponse à un besoin économique inavoué. La priorité sur le handicap donne une puissance phénoménale au monde médical, celle de déroger aux règles du jeu de la reproduction sociale en fonction de ses décisions souveraines, pourtant opaques.

La GPA, la PMA auront des coûts, et si on en sait pas qui paiera, on sait déjà qui sera payé. Même si les femmes GPA devront d'abord être désintéressées, les services médicaux seront payés. L'emprise du complexe atteint silencieusement le niveau du complexe militaro-industriel. Ce n'est pas les Gender studies qu'il faudrait lire pour comprendre, c'est Ivan Illitch. L'évolution à moyen terme sera celui vers une PMA universelle, comme déjà la gestation et l'accouchement sont universellement MA. La vie est un espace d'intensification du Système, une extension du domaine de la lutte.

Je fais un scénario de science-fiction ? Non, je dis la vérité. Combien de médecins parmi les députés ? Quel est le revenu moyen des médecins ? Qui a fait sérieusement l'histoire de cette puissance politique impersonnelle ?

Qui comprend réellement que nul ne peut vendre des semences de tomates non enregistrées en Europe, que les semences sont déjà appropriées ?


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La seule ligne de défense qui vaille, c'est de soutenir que la liberté vaut plus que la vie, et que si une défense de la vie met en péril une liberté – comme la surveillance des transports au nom des accidents de la route met en cause la liberté de circuler sans laisser de traces, alors l'argument de défense de la vie ne peut prévaloir. La vie n'est pas seulement quantitative, cent ou mille ans en bonne santé, elle est aussi faite d'intensité ; et mille années dans une tyrannie précautionneuse est analogue pour nous à l'éternité des peines de l'Enfer.

Il est une autre vérité. Au sujet de la Loi. La loi n'est pas l'organisation de l'épanouissement individuel, elle est l'organisation de la vie collective, en tant que l'homme isolé ne peut vivre. C'est comme le système éducatif : il n'a pas pour but unique l'épanouissement de l'individu, il est un moyen de puissance indispensable pour une grande puissance industrielle, et c'est être une puissance industrielle qui nous garantit notre protection physique, nos logements et notre retraite, au contraire des maliens par exemple. L'épanouissement de l'homme individuel ne se fait pas par la loi, et sans la volonté et la responsabilité individuelles ; il se fait dans les interstices de la loi, dans les interstices des nécessités collectives implacables. La collectivité ne peut réussir la vie de chacun, c'est à chacun de réussir sa vie.

Il n'est aucun progrès de la liberté à l'indéfinie multiplication des lois. La loi la plus libre est simple et courte, elle est celle de Thélème pour les hommes nobles de Rabelais : "fais ce que vouldras" et assume sur ta vie.

La collectivité ne fera jamais Rimbaud. Le mariage de Rimbaud et de Verlaine, avec GPA et vieillissement durable, aurait été incompatible avec la poésie, au contraire du coup de revolver et de l'absinthe. Nous sommes du côté de la poésie, et donc du parti du Diable, comme dit Blake. Nous ne voulons pas de la société de la sécurité pour tous, un grand monde unidimensionnel blanc, structuré par une idéologie monocorde, un monde des morts. La puissance technique est au service de la vision moralisatrice du monde, en tant qu'elle éloigne toujours davantage les limites de la réalité – les muets parlent, les sourds entendent, les morts survivent indéfiniment, les mâles enfantent, les ânes brillent et sont poètes, philosophes, docteurs et ministres sans contradiction possible.

Mais le vent les emportera avec toutes les vanités de leur monde, comme des feuilles mortes, parce qu'ils ne sont pas dans la réalité des pères, des mères, des poètes, des docteurs, des philosophes, et même pas des hommes d’État. De Gaulle eu ce mot au sujet du président de la République au moment de la guerre mondiale, l'immémorial Albert Lebrun : au fond, comme chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu'il fut un chef, et qu'il y eût un État.

Le Spectacle est comme une bulle de verre. Quand il heurtera quelque réalité, il s'évanouira en fragments.

La réalité est la forge de l'homme libre, qui est libre par la lutte contre le monde, en tant que carnassier, avide de chair, et par l'acceptation de la mort. Un être élevé dans la négation du réel reste à vie un enfant immature incapable d'autonomie – de liberté souveraine.

Quand on s'exalte d'une liberté octroyée, on devrait toujours faire l'expérience de pensée suivante : un maître d'esclave sur une grande exploitation pourrait-il octroyer cette liberté sans nuire à sa domination ? Et vous verrez qu'il peut octroyer toutes les libertés de mœurs, de religion, de vêtement que l'on veut. Qu'importe l'esclave qui veut travailler au son du jazz, du rap, ou devenir pratiquant, s'il travaille comme avant !

C'est le tragique de l'homme. La liberté est la sienne. Elle n'est pas octroyée. Au cœur de l'URSS, un dissident était plus libre que n'importe quel militant associatif aliéné manifestant pour ou contre le mariage pour tous avec son costume à lui et son idéologie simpliste et illusoire, soutane, latex, femen, ou tous les autres.

Et c'est ce que nous voulons être : dissidents, et rien de plus.

Vive la mort !

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova