Légèreté des temps.

(Araki)


Le Hagakure dit : Les questions de grande importance doivent être traitées de manière légère.

La vie est insaisissable, comme le vent. La vie humaine ne laisse pas plus de traces dans les mondes que le sillage des navires sur la mer.

Tous les pas des hommes s'effacent sur l'estran quand le flot monte sous l'attraction de la Lune. Les hommes naissent, entrent dans l'histoire et en sortent. Pour un artiste, l'histoire n'est pas là pour les hommes, la lumière n'est pas là pour les hommes. Les hommes sont là pour l'histoire, les hommes sont là pour magnifier la lumière et rendre grâce à la lumière. L'amour n'est pas là pour les hommes : les hommes sont là pour manifester l'amour dans la lumière des mondes comme dans la cendre des grands incendies.

Le culte des forêts et de la Nuit n'est pas au service de l’Éros, c'est l’Éros qui est une puissance de la magie – et c'est la magie qui l'emporte et emporte l'ego comme un varech. Il est un éros lié à Saturne, et à la rotation éternelle des mondes, l'éros des saisons au service du temps. Il est un Éros éternel qui est plus grand que le Temps et que sert le sage.

La vie est comme la grâce : elle est là, elle est puissante comme une vague, mais elle est comme le sens d'une phrase musicale, absolument scellée. Mon aimée est un puits, une fontaine scellée, dit le Cantique. La phrase, comme la musique, sont le déroulement du serpent du temps dans le temps, et la Grâce est une, et ne peut se dérouler. Elle est comme une braise dans une main, ou comme une escarboucle dans une autre - rose parmi les épines. Éternellement l'éternité est en guerre avec le temps, et cette guerre produit le temps dans les mondes, comme le cœur fait circuler le sang et le souffle dans la chair vivante.

Un chant s'élève sous la lune, un chant qui serre le cœur comme les artères dans le cou du buffle sous les mâchoires déchirantes du lion. Car la splendeur nous élève sans aucune pitié pour nos petitesses. La volonté puissance à travers nous excède toute pitié, tout apitoiement, tout sens moral – c'est pourquoi il n'est rien d'humain qui ne doive être sacrifié pour goûter la sagesse de la chair et des mondes. Dans la Voie, celui qui recule est mort, non celui qui tremble, et dont les cheveux se hérissent sur la tête. « La mort est l'essence de la Voie » est le blason de cette détermination indéfinie, de ce feu toujours renaissant et sans origine.

Le feu est cette force qui purifie les minerais et en fait des métaux – est la forge des épées, des dents et des griffes de fer des souterrains.

La quête qui passe par l'art est comme le foyer de Vesta – il doit demeurer un feu dévorant, il doit être sans cesse nourri, il mérite le sacrifice, l'infamie des enterrés vivants, la transgression la plus dure de soi-même. Il est au dessus des divisons des hommes, de leurs jeux ; il porte au fond de lui le soleil noir d'un deuil ignoré, comme les Vestales condamnées étaient vêtues et transportées dans des corbillards. Moby Dick est cette figure de l'implacable cachée dans les abysses, des délices de l'ambre gris et des parfums cachés derrière les dragons. Il se montre finalement, insaisissable aux harpons de fer, entrelacé de cordes vaines, à la fois comme corbillard et comme aurore.

La chair est cette rose infime et éphémère qui est l'instant de l'éternité, cette intense fragilité sur laquelle toutes les autres questions importantes se brisent comme la mer sur les récifs de granit, là bas vers le Nord.

L'homme qui s'est retourné en lui-même sur la Voie peut traiter de manière légère les questions de grande importance, parce qu'il connaît le monde comme une peau humaine, et sait que le parfum et le toucher de la peau sont la vérité de la chair, et le goût de sel la vérité du sang.

Les premiers seront les derniers. L'infime est le plus important. Il n’y a que les esprits superficiels pour ne pas juger sur l'apparence, dit Wilde, et on trouve chez Nietzsche des considérations analogues. L'air qui s'écoule à l'ouverture du boitier d'écriture du samouraï est saturé de jasmin.

La splendeur est implacable, au même titre que le temps, la nécessité unique, père de la douleur – au même titre que la mort. C'est celui qui a appris à mourir qui a appris la splendeur – c'est celui qui est mort qui a trouvé le souffle éternel de la vie.

C'est alors qu'il connaît la grande légèreté, le dieu dansant et les loups qui se vivent de vent, l'odeur mêlée du sang et des roses.

Vive la mort !

Du Traité ou du Manuel dans la forme philosophique.

(Austin Osman Spare 1918).




Les hommes cherchent la sagesse, c'est à dire savent qu'ils ne l'ont pas, ce qui est une première sagesse. Ils cherchent à décider que faire de leur vie, puisque la vie est multiplicité et indécision qui doit devenir unité et décision, ou rien. Les œuvres de la pensée dite philosophique sont celles de la recherche de sagesse dans la vie ; et cette recherche suppose de retrouver un ensemble de savoir unique qui s'exprime en questions particulières. Kant, pour une fois, a été clair et en a donné une liste de son temps :

Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ?

Il importe de connaître le monde. Si en effet les dieux existent et récompensent leurs fidèles, il est bon de passer beaucoup de temps à sacrifier, mais cela est vain si les dieux ne se préoccupent pas des hommes, ou encore s'il n'est point de Dieu. Voyez Épicure, ou la discussion du Pari de Pascal. De ce fait, et depuis l'Antiquité, des œuvres de philosophes sont devenues des enquêtes sur le monde, et sur l'être.

Mais est-ce bien raisonnable de brûler sa vie à faire de grands tableaux philosophiques de l'histoire du monde et des planètes ? Ces grandes constructions ne peuvent-elles être fausses ? Les propos sur l'être sont-ils vrais, peuvent-ils servir de piliers pour construire une vie ? Alors on retrouve les enquêtes sur la fiabilité de la perception, les enquêtes de logique, sur la vérité des propos...et l'on obtient de grands tableaux philosophiques comme la Critique de la Raison Pure. Mais de telles constructions ne peuvent-elles pas être fausses, etc ?

Tous ces travaux sont des détours dans la perspective de l'origine de la philosophie comme recherche de la vie la meilleure. Des détours tellement immenses qu'ils sont devenus des fins. La philosophie comme technique est plus facile à maîtriser que la vie ; la technique peut être finie et ordonnée, la vie est chaotique et indéfinie. Par recherche de maîtrise et de sécurité professionnelle, le professeur de philosophie est spontanément du côté de la méthodologie, comme son frère le prêtre est du côté d'une fermeture du dogme. Les maîtres antiques étaient des maîtres de vie ; les maîtres d'aujourd'hui peuvent aller jusqu'à ne pas comprendre la légitimité de la notion de congruence. C'est pourtant une notion, une mesure essentielle du sérieux d'un penseur.

La congruence, c'est la rigueur du lien entre la pensée exprimée et le mode de vie et d'enseignement d'un penseur. J'ai déjà dit ce que je pensais de ces hommes fameux qui condamnent le cours magistral et l'université pendant leur carrière devant un amphithéâtre recueilli. C'est tout simplement la signature de ce que Nietzsche nommait la farce des philosophes, le côté Cagliostro de leurs plumes. Il est un deuxième problème à la transformation malheureuse de la philosophie en discipline et en profession : c'est que l'objectivité du philosophe professionnel face à la diversité des modes de vie n'a plus de consistance.

Le philosophe professionnel défend les options et les valeurs d'une caste diverse mais relativement homogène, ayant à vivre d'un petit nombre de doctrines bien arrêtées et d'une monotonie parfois étrange. Comment communément pourrait-il recommander la vie de l'homme d'armes, ou celle de Casanova ?

Le philosophe professionnel est un homme de robe, un puritain qui produit donc des thèses dans l'Université avec trois fois rien, ou des livres qui permettent à chacun de retrouver ses préjugés en langage fleuri avec des citations bienvenues, pour ceux qui passent à la télé et portent des costumes sur mesure, pour ne pas parler de ceux qui ont une maîtresse blonde et une Rolls Royce, et enseignent le désintéressement au peuple.

Il est donc produit des œuvres de pensée savante, en latin dans les temps anciens, ou parfois dans le latin fonctionnel de nos jours, c'est à dire le jargon aussi épais que dépourvu de nécessité interne des œuvres magistrales – sa nécessité étant sociale, celle du latin des médecins de Molière. Certaines, finalement assez nombreuses, de ces œuvres sont des splendeurs, et travaillent sur des chantiers vertigineux : rien n'est entièrement mauvais. Mais elles sont pour la plupart inaccessible à l'expérience commune. De manière générale, elles traitent du monde et de la connaissance. Même Marx est à placer dans ce cadre.

Depuis l'Antiquité, à côté des œuvres savantes, se trouvent des manuels de vie, comme le Manuel d'Épictète. J'y ajouterais volontiers l'Art d'aimer d'Ovide. Ces œuvres sont écrites en général en langue vulgaire, simple, et à l'usage du monde : on y trouve au XIVème siècle l'œuvre étrange de Marguerite Porète, aussi l'imitation de Jésus-Christ, plus tard les exercices spirituels d'Ignace de Loyola, le Courtisan, le Prince...En dehors de l'Occident, le Hagakure est un exemple fameux. Il s'agit de conseils, de pratiques et d'anecdotes destinées à permettre un changement immédiat et pratique de la vie.

Il est possible en effet qu'il n'y ait pas de lien nécessaire entre la nature des choses et la réflexion sur ce que je dois faire. Il est en réalité une indéfinité de savoirs naturels ou logiques qui ne me sont de rien dans l'action. Il est également possible que la meilleure réponse, la réponse la plus sage, à la question « que m'est-il permis d'espérer » soit : rien.

Il est enfin possible que la réflexion et l'écriture sur le monde poursuivies jusqu'au vieil âge ne soient qu'une forme d'immaturité et d'indécision, à vrai dire imposée par la société au penseur. Le Druide devenu savant devenait conseiller du roi, ou même roi – c'est le récit de Taliésin, ou de la vie de Platon.


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Une autre question que pose l'opposition du Traité et du Manuel est la question du réel. Il est deux pôles de l'affrontement de l'être humain fini au réel : le déni, ou illusion et la désillusion, ou lucidité. Ces pôles sont des attracteurs entre lesquels oscillent l'âme. Commençons par le plus répandu, le déni.

Le déni est une fonction extrêmement banale de la psyché et de la société humaine, qui consiste à présenter le réel d'une manière compatible à la survie psychique de l'ego. Il arrive souvent que des problèmes nous paraissent complexes et obscurs, et soient en réalité très simples, mais très difficiles à admettre, comme la pensée de la mort. Ce type de problème est l'objet d'une abondante littérature ; et il est possible d'estimer le poids du déni sur une question à l'abondance des écrits qui l'entoure, et dit le contraire de la vérité.

Le déni est efficace et imparable tant que le réel n'est pas affronté directement. C'est pourquoi il est possible de dénier indéfiniment le passé, sans traces nouvelles découvertes. Le déni porte sur toutes les puissances qui peuvent bouleverser l'ego moderne, la violence, le désir, la mort, la douleur, l'exploitation cruelle des hommes... Une immense majorité des hommes est terrifiée par le fait réel de la guerre, quelle que soit la puissance de leur courage ; mais beaucoup d'hommes modernes sont persuadés à priori que leur courage est suffisant pour l'affronter gaiement. Les guerres modernes ont lieu dans le déni massif de la réalité de la guerre dans le Spectacle. Le travail moderne a lieu massivement dans le déni de la réalité féroce de l'exploitation. Voyez les photos des soldats de 1914, partant en riant au feu des mitrailleuses.

Le déni est un mode éducatif courant avec les enfants. L'histoire de Céline, jeune chevalier de 1914, est celle de la mort du déni originaire des parents : « je suis lâche moi, oui... » « on est parti dans la vie avec les conseils de nos parents, ils n'ont pas tenu devant l'existence...on est sorti comme on a pu de ces conflagrations funestes, tout crabe baveux, à reculons... ». De même, il est évident que toutes les œuvres de Lautréamont sont le journal d'une lucidité enfantine acquise au prix de la plus grande cruauté.

Le déni est le mode le plus courant d'organisation psychique des modernes. Ils ont développés de grandes ruses pour nier l'importance du témoignage de leurs sens face aux échecs du monde industriel. L'un d'eux est le progressisme : face à un problème, nous aimons croire qu'il sera résolu dans l'avenir.

Face à la contradiction du réel avec nos désirs et notre morale, nous créons des mots, des oxymores qui permettent de nier, comme le développement durable – alors que les produits sont toujours plus éphémères, et que le développement ne peut être sans développer travail et dépense énergétique – le commerce équitable, l'homoparentalité, qui biologiquement n'existe toujours pas, et j'en passe. Le déni sur la gravité des accidents nucléaires est parfaitement documenté. Un autre déni historique courant est le caractère typiquement moderne des totalitarismes, ou les étranges analogies existant entre la société nazie et la société capitaliste contemporaine dans ses modes d'organisation ( voir par exemple : la guerre des nazis contre le cancer, au Belles Lettres, qui montre la naissance du modèle du contrôle social par la prévention et de la lutte anti-tabac dans le IIIème Reich). Un dernier exemple est la puissance du déni de la gravité des crises économiques ( tant en 1929, ou tout devait être rentré dans l'ordre en quelques mois, qu'aujourd'hui, où la crise est toujours déjà derrière nous et le retour de la croissance devant ). En clair, plutôt que d'admettre un écart inassimilable à l'idéologie dominante, cet écart est passé sous silence, et réduit à l'assimilable, mais de manière uniquement verbale.

Dans les organisations, le déni sur les dirigeants incompétents est aussi inévitable que fonctionnel : reconnaître cette incompétence équivaut à poser l'illégitimité de l'autorité, du moins en partie, et donc la nécessité d'un changement qui menace l'ensemble des cadres dominants. De ce fait, la protection des cadres défaillants est régulièrement acquise. Un autre déni inévitable est celui qui porte sur les dominés : comme le meilleur des mondes d'Huxley l'enseigne, il importe que les classes dominées soient satisfaites de leur sort, et ainsi un homme qui vend sa force de travail à l'exploitation d'un employeur peut être nommé partenaire ou collaborateur, et ailleurs citoyen ou camarade.

Le film la vie est belle de Roberto Benigni, l'histoire d'un père juif présentant un camp de concentration nazi comme un jeu, montre le caractère à la fois poétique et légitime du déni pour protéger un enfant, et montre aussi le lien entre le récit de soi et la construction du déni : son succès montre enfin une certaine tolérance moderne à cette défense face à l'extrême laideur du monde moderne.

Le déni est un mode de relation au réel développé chez les modernes, parce qu'il est fonctionnel au narcissisme et au refus des contraintes de la structuration psychologique la plus courante, et parce qu'il existe dans la division du travail à l'échelle mondiale une immense quantité de personnes qui n'est jamais conduite à affronter une expérience cruciale, matérielle, comme la peur de la mort face à un agresseur, une marche de plusieurs jours dans le froid et la faim, ou simplement la vie d'un ouvrier maçon. Pour donner un exemple, ces employés du tertiaire peuvent croire que la vie d'un berger est une longue fête d'harmonie naturelle sans soucis comme semblait le croire Marie-Antoinette, et faire l'expérience, très rapidement avortée en général, d'un retour à la terre, ou à un métier manuel dur mais idéalisé, comme marin-pêcheur, expérience éphémère parfois suivie d'une dépression, voire d'un suicide. Ils peuvent croire aussi que le choix de la non-violence est un choix viable à présenter aux enfants d'un quartier globalement violent. Les Louis XVI et Marie-Antoinette modernes sont en nombre indéfini, avec leur ignorance souriante des dangers du monde qui parfois se termine comme on sait, par un sabre, ou par les crocs d'un carnivore.

Le déni est un mécanisme inconscient et conscient. Une part de ce qui est nié est obscurément connu ; ainsi Hitler dans son bunker ne cessait-il de dénier la défaite à venir, et ne cessait de devenir plus vieux, malade, faible, enfermé en lui-même. Le déni est dénié sans cesse, mais c'est à grand prix d'âme. Le sage ne peut le défendre.

L'autre mode de relation au réel est celui de la lucidité la plus dure, la plus cruelle. Je pose qu'il est le seul légitime au sage que vise à être le philosophe. Si quelqu'un doit regarder le monde en face, c'est lui. Si l'âpreté et la noirceur du monde sont sa coupe, il doit boire jusqu'à la lie.

C'est ce que savait le Dickens des grandes illusions.

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Un penseur ne devrait pas parler de ce dont il n'a pas d'expérience. Je ne peux parler de la guerre ; je peux parler des élaborations symboliques faites par des hommes de guerre. Je ne peux parler de la maçonnerie, je peux parler de ce qu'on en dit. Norton Cru a montré, dans du témoignage, comme l'écart entre ces deux dimensions peut atteindre la dimension d'un abîme.

La place d'un homme moderne, disait Manchette avec ironie, est déterminée par sa place dans le processus de production. Pour la plupart des hommes du monde moderne, cesser le déni sur la réalité sociale est de se découvrir la puissance du système social de production, de se connaître soit exploiteur, soit exploité, soit les deux selon les heures. Ni l'une ni l'autre ne sont au fond valorisantes pour l'ego. Pour donner un exemple, la laideur et la banalité de bien des demeures de riches cadres est tout à fait frappante et prévisible. Le mythe de l'entrepreneur qui crée de la richesse par sa créativité, ou le mythe de celui qui se lève tôt et travaille durement pour sa famille dans un métier respectable, sont des voiles d'un pôle ou de l'autre. Le seul moyen de concilier lucidité face au monde moderne et survie de l'ego est la révolte.

Un prisonnier peut être absolument lucide sur sa défaite, et il se pourrait que toute vie humaine soit nécessairement, comme le croyaient les peuples du Nord, une défaite inéluctable. Il se pourrait que tout récit d'une vie humaine soit le récit des résistances désespérées ou de ses illusions à la perspective de sa défaite. Mais il ne peut vivre sans se révolter, sans décider définitivement en lui-même qu'il cherchera l'évasion, fut-ce au péril de sa vie. Il est un lien intime, infiniment profond, entre la lucidité d'un homme et la sincérité de sa révolte contre le monde moderne. Et cette lucidité est dans la plupart des cas l'effet d'une expérience de la vie.

La puissance de la littérature russe moderne est directement liée à la symbolisation d'expériences violentes de la lucidité, expériences liées à la guerre sociale prolongée dans le totalitarisme, ou à la guerre tout court. La violence, d'un point de vue de la sagesse, est l'irruption traumatique du réel dans un monde de déni, rendant impossible le maintien de la structuration psychique – là est le fond du traumatisme. Il est courant que des personnalités puissantes parmi les modernes aient vécu des traumatismes. La violence est essentiellement subjective : tout n'est pas également violent pour tous, et la perception de la violence la plus extrême s'émousse quand la violence devient banale et courante, en période de guerre.

L'effet triomphant de la violence réside en ce qu'elle est impossible à dénier, au contraire de tout argument. La violence du vainqueur s'impose absolument au vaincu : il ne lui reste comme fuite que la folie ou la mort.

Ce qui importe dans mon propos est que les grandes œuvres du monde moderne sont nées de la lucidité – que ce soit Dickens, Nietzsche, Dostoïevski, le roman célinien ou l'œuvre de Baudelaire. Mais aussi Pasternak, mais aussi Boulgakov – parce que l'imagination et l'amour sont jusqu'au bout, par expérience, des puissances de liberté face aux mâchoires d'un réel enchaîné dans un déterminisme de fléau – notre monde.

Une autre remarque nécessaire est qu'un homme d'une lucidité supérieure ne peut pas facilement être compris sans partage d'expérience, puisque toutes les forces du déni réinterprètent ses propos les plus aiguisés, ou même les nient, comme pour les premiers témoins impuissant des guerres industrielles racontés par Erich Maria Remarque. C'est à dire que le vécu même de l'expérience, la violence de l'irruption de la réalité dans le psychisme, ne peut être enseigné ou communiqué aisément, par un simple récit, de la même manière que l'expérience spirituelle ou l'expérience de la guerre. L'incommunicabilité domine. Ce qui est vécu d'expérience est ressenti en effet comme étant non des mots, des arguments, mais l'expression difficile de faits incontournables par ceux qui les ont vécu. L'interlocuteur qui ne l'a pas vécu peut penser défensivement que l'on lui exprime une opinion, une simple opinion qui vaut bien la sienne. S'il n'admet pas l'autorité de cette parole, il passe à côté de la réalité ; mais il ne peut l'admettre si sa propre expérience ne lui a pas appris à entendre de telles choses.

Toute compréhension humaine ne passe pas par la communication de mots. La communication se produit sur un fond implicite d'expérience. Si des expériences ne sont pas partagées, les mots ne sont plus que des artefacts sans vie que chacun interprète à sa guise.

Cependant il arrive que l'empathie et des gammes analogues d'expériences puisse permettre d'atteindre une communication sans expérience partagée. C'est la qualité professionnelle d'un criminologue, d'un psychiatre ou d'un romancier comme Balzac de savoir tisser leur expérience de celles des autres.

L'expérience et l'empathie sont des conditions cruciales de la communication. Mais il faut y ajouter la curiosité et la modestie. La vanité en effet conduit à se fermer à l'expérience d'autrui, à manquer la sensation de l'autre, en se posant en juge de la validité d'une expérience étrangère à soi. Ainsi l'expérience du sacré est-elle totalement fermée à Freud.

Le problème que pose pour un être qui la refuse une expérience étrangère se résout par la voie d'errance la plus banale et la plus vide : la surinterprétation, d'ailleurs souvent malveillante, une forme de délire rationnel. Par exemple typique, la psychanalyse positiviste du phénomène religieux. La psychanalyse réduit le récit d'une expérience transcendante à l'expression symbolique de conflits inconscients dont le psychanalyste a – bien sûr - la clef et la conscience. De ce fait, un psychanalyste se place en position de supériorité, en être humain qui ne peut rien apprendre de l'autre homme, mais peut lui expliquer ce qu'il dit. Rien de ce qui est dit ne peut remettre en cause l'idéologie dont est porteur l'analyste, sinon par une rupture du mode de communication prévue, par une sortie. La communication de l'expérience est rendue impossible : il n'y a pas d'écoute réelle.

La surinterprétation est beaucoup plus commune que ce simple exemple. Elle consiste à croire comprendre ce que l'on ne comprend pas, et selon des schèmes déterminés. De ce fait, elle est aussi liée le plus souvent à des situations d'inégalités sociales : les puissants ne cessent d'interpréter à leur guise les actes ou les paroles de résistance des dominés, là encore le plus souvent de manière malveillante ou simpliste. L'attitude de l'Empire romain contre les chrétiens, ou celle de l'Empire moderne contre l'Islam, sont de ce genre très analogue.

Dernier point : l'expérience qui tisse les situations de la vie est fortement chargée en puissance émotionnelle, non verbalisée ; elle est une teinture de l'existence vécue, comme le goût de la poussière de l'arène, ou de ciment des grands chantiers, dans la bouche, ou ce goût de Tchernobyl qu'évoquent les liquidateurs - ou encore les fragments de souvenirs sensoriels d'un accident grave. Là encore il s'agit d'une base de la communication, de quelque chose d'antérieur à la puissance des mots.

Maintenant je veux parler de telles expériences. Avoir été poursuivi par un groupe d'hommes déterminés à déchirer, dans une ville une nuit de fête, au milieu des passants indifférents ou joyeux. Avoir été passé à tabac à coup de pieds, roulé sur soi au sol. Avoir été frappé et humilié en public, enfant. Avoir eu un repas par jour pendant un mois. Avoir mangé le même aliment acheté en gros pendants des semaines. Avoir un appartement envahi par des moisissures. Ne pas se laver ni se changer pendant quinze jours. Prendre l'habitude de manger à même la boîte, froid. Manger des aliments pour animaux. Avoir passé des hivers sans chauffage, en s'habillant avec des gants et un pantalon doublé en rentrant à la maison. Dormir sur la toile de jute d'un vieux matelas. Avoir regardé la télé sur les vitrines des magasins.

Jack London sait évoquer la misère par son expérience. Il y a aussi le talon de fer du travail.

Débroussailler un champ en très peu de temps, en urgence, les mains en sang. Enlever les pierres et en faire des murets de pierres sèches, sans manger ni boire. Creuser des trous, arracher des souches. Perdre dix kilos en deux semaines, travaillant seize heures sur vingt-quatre en mélangeant les stimulants, comme Ellroy. Boire du vin rouge au bol le matin, après un bol de café noir. De telles situations fondent des liens d'une dureté que le monde moderne peine à même imaginer.

Entretenir un domaine misérable sans pouvoir espérer d'améliorations, sauf dans la mort. Voyez l'épervier de Maheux, un roman cévenol d'une dureté absolue. Une tradition paysanne, bien antérieure à l'existentialisme.

Je ne pourrais pas prendre au sérieux un néo-rural qui n'a pas passé des hivers dans une ferme telle qu'elle est réellement pour un homme pauvre et seul. Il en est que je prend au sérieux, et ce sont des gens très durs, aux mâchoires serrées. J'en ai vu un randonner en espadrilles, les pieds en sang, sans même regarder ses pieds.

Et il y a la famille. Ceux qui veulent votre mort. Ceux qui cherchent à vous détruire, au point que vous changez vos itinéraires tous les jours, que vous scrutez les rues avant d'avancer, que vous gardez les volets fermés, que vous ne répondez plus au téléphone sans attendre le répondeur.

Pour certains êtres humains, ce qui ne les a pas tués les a rendus plus forts. Pour d'autres non. Mais les fragiles ne sont pas la norme pour tous les êtres humains. Les fragiles ne sont pas la norme de la vie.

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La révolte est ce qui rend possible la lucidité dans l'économie psychique. La révolte est vitale et nécessaire, elle est l'ordre du sang et du souffle. Il est impossible d'y renoncer sans mourir à soi. Dans un monde malade, la santé satisfaite est un signe de déni. La révolte de Simone Weil est un signe de santé et de force.

Dans le monde moderne, je crois que nous avons besoin non seulement de traités, mais aussi de manuels. D'exercices spirituels pour s'arracher à l'illusion, et conquérir la lucidité face au déferlements immenses, écrasants, des mensonges des parents.

Je voudrais finir cette distinction du Traité et du Manuel sur un exemple de ce qui peut être l'objet d'un manuel moderne. C'est la question du corps, et du rapport du soi au corps. Le mot même de corps, et sa présence comme une substance étant en elle même obscure et lacunaire, appelant dans son énonciation même un complément, est le début de la construction de l'ego moderne, cet objet d'asservissement.

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Je parlerais de l'expression que tu as sûrement entendue, « être propriétaire de son corps », souvent dans l'expression « n'oublie pas que tu es propriétaire de ton corps ». Être propriétaire de son corps, cela suppose déjà une séparation entre un « je » et un corps, un objet de propriété. Cela suppose implicitement un corps pouvant passer, comme toute propriété et selon la libre volonté du propriétaire, dans les échanges humains régulés par le marché, en location ou en pièces détachées. Cela implique une intention morale : mon corps est un capital, je dois le conserver au mieux de sa valeur par un bon entretien, sans le dépenser de manière folle ; mon corps est objet de convoitise, je suis potentiellement victime d'escrocs ou de voleurs qu'il faut réprimer par une bonne police ; mon corps est un capital qui doit être fructifié par des investissements intelligents, hygiéniques, chirurgicaux comme vestimentaires...enfin, mon corps étant ma propriété, je le décore, je choisis son sexe, je peux l'aimer, le haïr, en faire un problème par rapport à moi.

Mais tout cela, ce n'est pas une liberté réelle, c'est une structuration du monde capitaliste. Tous les salariés asservis que tu vois tout les matins, ils sont propriétaires de leur corps, de leur force de travail, comme les putes sur le trottoir, et tous vendent leur force de travail tout à fait « librement » selon ce que dit le système. La liberté du propriétaire de son corps n'est pas plus réelle que la liberté du propriétaire de la force de travail. Il n'y a pas de « je » séparé de mon corps dans la réalité, et passer sa vie à gérer son corps comme une propriété, c'est déjà être mort. Car la vie jaillissante, le corps, c'est la surabondance ou le don, ou l'épuisement et la fatigue – et un jour l'acceptation de la mort, le renoncement. Et à chaque instant, les actes du corps sont absolus. Tu ne peux lutter contre le sommeil après un temps, et contre la mort à la fin.

Tu n'est ni propriétaire de ton corps, ni non-propriétaire – la relation de propriété introduite dans ton intimité même est un mensonge. Rappelle-toi que jamais ce qui est possédé n'est libre. L'homme qui est la propriété d'un autre est esclave. Quand bien même ton corps serait ta propriété, il ne serait rien de plus que ta chose, une bête morte. Ton corps est ta vie, ton sang, ton souffle, tes sens ; il est insaisissable, inappropriable, indéfinissable à part de toi. Et toi même tu n'es rien, sinon la vie à travers toi.

Le corps n'est pas un navire dans lequel tu serais le pilote. Car ce pilote aurait encore un corps, et un pilote, et ainsi de suite à l'infini. Ton corps est vivifié, indistinct de l'âme, qui est le sang et le souffle . L'âme est en quelque sorte toutes choses, comme le corps est image du monde et petit monde. Le corps est insaisissable comme la materia prima, comme matière d'une âme ayant puissance de vie. Le corps est le réceptacle de tous les démons errants, le lieu de la possession, le graal de tous les sangs spirituels. La Pythie offre son corps au souffle du dieu, l'acte de voyance est une hiérogamie qui passe par le corps invisible. Le corps est le pilier suprême de l'esprit dans le monde, le support des mondes.

Un poète sans corps ne peut être pensé. Un gnostique sans corps ne peut être pensé. Mais de ce corps, ils ne sont pas propriétaires, sinon la volonté de puissance qui souffle à travers lui, et en fait le cobra des charmeurs de serpents, la force lumineuse qui se déroule dans les vertèbres.

Tu est propriétaire de ton corps, tu en fait ce que tu veux. C'est à moi, par ces mots commence l'esclavage de toute la terre, dit Rousseau. Par ces mots tu es constitué comme sujet sans corps, comme sujet dépourvu de chair, et comme objet de marché. C'est le système qui prend possession de ton ego. Car si tu crois que le concept de propriété est le garant de ta liberté et de ta protection, et le garant de tous les êtres humains, comment lutteras tu contre un système dont la clef de voute est justement la propriété ? Comment ne vois-tu pas que pour être propriétaires d'un petit pavillon, tant d'hommes s'attachent à vie à leur employeur et à leur banque ? Comment te lèveras tu contre le système en défendant la propriété ?

Tu me dis que j'exagère, que je fais des amalgames, que personne ne dit de telles choses. Un milliardaire français, un employeur a déclaré il y a peu :

Nous ne pouvons pas faire de distinction entre les droits, que ce soit la PMA, la GPA ( gestation pour autrui) ou l'adoption. Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l'usine, quelle différence ? C'est faire un distinguo qui est choquant.

N'oublie jamais enfin que les sigles permettent d'opérer une neutralisation sémantique qui évitent de dire de quoi il s'agit, qui permettent comme pour les oxymores à la fois le déni et le traitement de l'information qui s'y rattache. Voilà le sens de PMA, GPA. Il s'agit bien de te morceler pour acheter des parties de toi : tes bras, ton ventre...voilà l'aboutissement de « tu es propriétaire de ton corps » : vends le nous !

Et l'opération première qui permet cela – celle qui permet de T'OBLIGER à jouer le jeu de la liberté de louer tes bras et ton ventre est l'appropriation du monde : plus rien n'est à toi, tu dois librement te louer aux propriétaires pour avoir de quoi vivre et un lieu pour habiter. Vends le nous, ou crève de faim : voilà les derniers vestiges, consternants, d'une fausse route du féminisme.

Voilà la racine de toute l'exploitation : la propriété. Il n'y a pas de liberté dans la propriété. La propriété, c'est le vol.

Voilà ce que serait le premier chapitre d'un manuel sur la liberté intérieure, portant sur la propriété du corps. 

Le corps est comme la mer : il est libre.

Vive la mort !

Devenir voyant, ou sur le creusement vers l'essence.

(Austin Osman Spare, attracteur étrange)



La taupe de la Philosophie dans les souterrains du monde creuse dans l'obscurité, parmi les germinations des métaux et des gemmes. Il est une taupe de la philosophie parce qu'au présent cycle, le cycle des crépuscules ou âge de fer, la sagesse comme la folie deviennent souterraines.

La nuit des souterrains est une nuit extérieure, un flux de ténèbres né des profondeurs de la terre, et une nuit intérieure, celle de l'égarement, de la voie droite perdue dans la forêt de notre vie. La nuit est l'image de la perte de la lumières des lumières qui ordonne le monde, mais aussi promesse obscure de renaissance. La nuit est source, et vie, pour l'être qui sent les limites du visible et est accablé par elles.

Et l'âge des crépuscules est décrépitude, limites, immobilité et mobilité vaine. Les hommes poursuivent certains rites, mais ignorent les signes que portent le rite. Le rite a fini par tenir lieu de signe, et n'est plus perpétué que par la perte de sa plus haute signification. Si des gardiens du signe voyaient nos rites, ils les haïraient comme blasphématoires. La morale est ce qui remplace le rite quand la science est perdue, un ensemble de préjugés simplificateurs qui écartent la vision des abîmes. Il n'est plus d'âme, d'esprit, de tentation et de voie du bas. La vie est devenue mécanique.

La voie droite n'est pas perdue d'avoir été à soi autrefois. Elle est éternellement perdue, car la perte est la source de toute existence. L'existence est en soi exil ; exil en dehors de l'Un, et errance. Les hommes sont issus de la race de Caïn, et sont des nomades. L'exil est l'essence de toute vie. Mais certains veulent l'ignorance, veulent construire les limites des villes, et tuent leur frère révolté et transgresseur de leurs limites.

Aucune puissance ne peut conserver le sens, le sang et le souffle des mondes qui s'insinuent sous le sol, comme aucune main ne peut enserrer l'eau de la source jaillie du rocher des rhododendrons. Désespérer du désespoir signifie ceci : tu ne peux sauver ce monde, et c'est l'acte de ta dénudation de l'espoir qui est la seule voie d'espoir – tout autre voie est dupe de l'orgueil, frère de la bêtise. Toi qui entre ici, abandonne tout espoir. Telle est la saison en Enfer : Se dénuder du désespoir est retrouver le sens des chants du renoncement, sur la liberté de l'homme nu. Tous les espoirs de restauration, de développement durable, de réduction progressive du mal, sont de grandes folies qui participent de la folie générale. Le monde du crépuscule ne peut être réformé, car le monde du crépuscule ne cesse de se fustiger de reproches et de réformes, éternellement, en vain, éternellement, sans jamais sortir de lui-même.

La dénudation est aussi le retour. Le révolté du dehors veut aller au delà de l'Un, l'affronter dans une autre immense folie, celle qui le rend étranger à lui-même dans sa vie éteinte : la noble mélancolie qui broie l'homme de génie dans la bile noire, cette œuvre de mort et de renaissance qui fait de gouttes de rosée des univers. L'homme de Saturne sait que la Voie droite est éternellement perdue comme des larmes éternelles.

La Voie est aussi éternellement présente dans la forêt de notre vie, dans le calme de ses ramures au soleil de midi. Ce que seul le sage peut atteindre dans ce monde désarticulé, inintelligible, c'est l'unité du midi et du minuit du monde, le lien entre le souffle de l'Esprit et le bourdonnement des mouches au dessus des marais, dans la forêt du Nord ; le lien entre l'amour et la splendeur et le rire et les mâchoires de la hyène qui déchire sa proie vive ; le lien entre l'immense sang du crépuscule et les parfums venus de la mer, et la cruauté de la mort.

C'est là le plus grand mystère, le mystère des mystères. Celui qui peut voir Kali dans l'œuvre du mouvement de ses mâchoires indéfiniment dentelées a déjà reçu une illumination.

La terre est Nuit, une masse de ténèbres, une puissance de labyrinthe, de voies à creuser dans toutes les directions de l'espace, et donc par essence une puissance de désorientation, comme le nageur rejoint par l'ivresse des profondeurs, perdant le haut et le bas, la gauche et la droite, la raison et l'aspiration immense de la folie et de l'angoisse.

L'angoisse est la première certitude de l'homme de désir. L'être est conscience et félicité, et le néant est ténèbres ; celui qui comme la lumière est abîme entre les abîmes est sur les chemins du désir infini, signature d'un être infini et d'un manque infini. L'homme qui se remémore, qui se retourne au crépuscule, est l'homme de désir. Le chemin est si âpre et si dur, la panthère et le lion si féroces, si étrangement féroces au commencement de l'Enfer !

La Terre est la certitude de l'absence d'identité et de forme, la matière, dont la couleur est le noir ; et c'est pourquoi les hommes du souterrain savent qu'il est vain de se chercher soi-même – qu'il n'est rien à trouver. Ce qui détermine l'identité, l'ego, est néant. Il n'est rien à trouver, il est à faire, à construire, à bâtir un soi et un monde. La vie est art, et l'art est construction de mondes où un « je » puisse habiter. Et cet art est un art des liens, car c'est le lien qui fait l'homme qui peut être sujet de liberté, l'homme de puissance. Celui qui sculpte se sculpte aussi, celui qui élève un poème s'élève et se détermine, celui qui se lie à un Seigneur devient un vassal digne de la voie de la fidélité, celui qui ouvre sa main à un enfant devient père ou mère.

Il est faux de dire au soir de sa vie pourtant « je me suis fait moi-même» - car il n'est aucun « je » à l'origine. Il est aussi vrai de dire : le jeu des mondes m'a fait, qui a fait le « je » qui se réclame de moi, et se la raconte comme originaire. L'identité à laquelle s'accrochent les hommes pour avoir le sentiment d'exister, d'être comme on le leur raconte libres et autonomes est aussi la prison intérieure des déterminations indéfinies, des non indéfinis dit à tous les chemins des mondes. Il est très peu de carrefours sur les chemins d'une vie, et ils apparaissent soudain au détour d'un chemin, et disparaissent comme des ombres. Cet instant est celui du kairos. L'homme noble attend cet instant crucial, et ne cesse de s'y préparer. Le Hagakure dit : l'instant présent pourrait être l'instant crucial, l'instant crucial pourrait être l'instant présent. L'identité au contraire dit non, et ferme l'attente. Héraclite dit : si tu n'attends pas l'inespéré, tu ne le trouveras pas, car il est hors de quête et sans accès. L'identité est un mal, tout simplement. Le sage ne cherche pas à se définir, mais à s'absorber dans les volutes indéfinis des mondes. Le Sage est apparition et disparition. C'est parce qu'il n'a pas d'identité qu'il est voyant, comme le miroir est reflet de n'être pas image.

Je est toujours déjà un autre, et j'avance masqué se répondent. Le Hagakure dit : un homme qui croit être arrivé est un homme malavisé...il n'est d'autre vérité que la quête de la vérité. Et aussi cette parole fille de l'or d'Agamemnon : Le masque n'est pas rien. Le Sage est en quête de l'image du dieu, est en quête de déiformité : aussi est-il comme lui jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, surabondance et famine, sagesse et infamie : il prend des formes variées, comme le feu, quand il est mélangé d'aromates, est nommé suivant le parfum de chacun d'eux. Aristote lui même note : l'âme est en quelque sorte toutes choses. Le Sage ne s'est pas trouvé lui même, il a su se perdre, il a su devenir feu, fleuve, lion, oiseau. Les Upanishads disent de toutes choses du monde : Tat Tvam Asi, tu es aussi cela.

Je cite souvent ce texte sublime, ce fragment de l'antique savoir :

Je suis ce que j’ai été, ce que je suis et ce que je serai
J’ai revêtu une multitude d’aspects avant d’acquérir ma forme définitive
Il m’en souvient très clairement.
J’ai été une lance étroite et dorée
J'ai été une goutte de pluie dans les airs,
J'ai été la plus profonde des étoiles,
J'ai été mot parmi les lettres,
J'ai été livre dans l’origine,
J'ai été lumière de la lampe,
J'ai été chemin, j’ai été aigle,
J'ai été bateau de pêcheur sur la mer,
J'ai été goutte de l’averse,
J'ai été une épée dans l’étreinte des mains,
J'ai été bouclier dans la bataille,
J'ai été corde d’une harpe,
J'ai été éponge dans les eaux et dans l’écume,
J’ai été arbre dans les forêts.
Et puis, quand les temps sont venus, j’ai été le héros des prairies sanglantes, au milieu de cent chefs.
Rouge est la pierre qui orne ma ceinture et mon bouclier est bordé d’or. Longs et blancs sont mes doigts. Il y a longtemps que j’étais pasteur sur la montagne. J’ai erré longtemps sur la terre avant d’être habile dans les sciences…»

Taliésin.

Telle est la chaîne d'or de l'être, le goût secret de l'eau de la source des fleuves.

Avoir pris une identité close est s'être tué. Le refus de la révolution est à la fois microcosme et macrocosme ; et comme un grand vaisseau fantôme sur son erre, les morts, ceux qui ont une identité close, une inertie lourde de terre, glissent lentement vers la fin inéluctable. Le Maître dit : quand ils naissent, ils désirent vivre leur destinée, ou plutôt jouir du repos...

***

Dans la Nuit la lumière est infiniment visible en tant que rayon, en tant que direction. Comme lorsque un homme est égaré dans le réseau de grottes souterraines, et sent le long d'un rayon de lune les parfums des prairies au long d'un courant d'air. C'est ainsi que nous entrevoyons ce qui aurait pu être, c'est ainsi que l'Éternel fait sentir à l'homme de désir les lointains parfums des montagnes de l'horizon. Qui sait combien il est de rayons de la lune, et qui peut oser compter les voies et les pas du Seigneur sur le monde ?

Chaque nom est le nom d'une Voie. Ainsi Seigneur est un nom de la voie du vassal, la voie de l'Ange sauroctone porteur d'épée. Les voies se séparent, les voies se mêlent et se tressent ensemble comme des nœuds de serpents.

Amour est un autre nom, comme Béatrice. Cet Amour est une voie d'homme de guerre, d'homme de puissance terrestre, comme Dante, comme le Roi Salomon du Cantique. Cette voie est nommée dans la Genèse et dans le Livre d'Enoch, par la chute des anges attirés par la splendeur des filles des hommes.

C'est sur tes paysages que j'ai senti l'air venu des monts du Seigneur ; c'est dans ton haleine que j'ai senti le souffle au dessus des eaux.

Car la Voie des Fidèles d'amour est une voie de fin'amor, une voie de vassalité envers une princesse d'Orient, une fille noircie par le soleil du Voyant. Cet Orient, ce royaume de Jérusalem, est bien sûr être et être symbolique sans contradiction. Je vous livre ce poème au fond très mystérieux, qui devra être lu à part.

Quand les jours sont longs en mai,
M'est beau le doux chant des oiseaux de loin,
Et quand je me suis éloigné
Je me souviens d'un amour de loin
De désir je vais morne et courbé
Si bien que chant et fleur d'aubépine
Ne me plaisent plus que l'hiver gelé

Jamais d'amour je ne jouirais
Si je ne jouis de cet amour de loin
Car mieux ni meilleure je ne connais
En aucun lieu ni près ni loin
(...)

Triste et joyeux je m'en éloignerai
quand je verrai cet amour de loin
Mais je ne sais quand je la verrai
Car nos pays sont trop lointains
Il y a tant de passages et de chemins
Et pour tout cela je ne puis rien deviner
Mais que tout soit comme à Dieu plaît !

Je verrais la joie quand je lui demanderais
Pour l'amour de Dieu l'amour de loin
Et s'il lui plait je m'allongerai (...)
Près d'elle moi qui suis de loin
Amant lointain je serais proche

Je tiens vraiment le Seigneur pour vrai
Par qui je verrais l'amour de loin (…)

Dieu qui fit tout ce qui vient et va
Et forma cet amour de loin
Me donne la puissance si j'en ai le courage
De bientôt voir l'amour de loin
Véritablement en tel lieu
Que la chambre et le jardin
Deviennent palais.

Il est vrai qu'on me dit avide
Et désirant l'amour de loin
Car aucune autre joie ne m'est tant
Que jouir de l'amour de loin
Mais ce que je veux m'est dénié
Car ainsi m'a doté mon parrain
que j'aime et ne suis pas aimé

Mais ce que je veux m'est dénié.
Qu'il soit donc maudit le parrain
Qui m'a fait tel que je ne suis pas aimé

(...)

Amour de Terre lointaine,
Pour vous tout mon cœur me fait mal.

Jaufré Rudel, Prince de Blaye, quand les jours sont longs en Mai, ou l'amour de loin.

C'est la voie par excellence du poète originaire. C'est dans la poésie que résonne l'Appel, la lumière des origines. C'est dans tes cheveux que je m'emmêle comme le lierre sur le tronc de l'arbre, et le lierre atteint l'épaule de l'arbre et la mémoire du soleil éternel. Nos eaux se tissent pour former les abîmes de l'océan, nos larmes se mêlent dans l'infini désir, né de l'infini désespoir de la Nuit. C'est là la sagesse, la part du fidèle d'Amour.

Les être manifestés sont des boucles dans la chaîne d'or de l'être. Un être manifesté est comme une boucle à la surface d'une chevelure qui en compte une indéfinité ; comme la peau de la nuque est le visible de la peau du corps dénudé enroulé, humide, dans les draps. Ainsi les rêves d'un mortel peuvent faire apparaître les traits d'une personne venue d'au delà des mers, ou dénouer les nœuds des courants et retrouver le corps d'un homme mort dans les profondeurs des fleuves ; ainsi un cheveux d'or dans le bec d'un oiseau jouant au soleil peut faire apparaître Iseult ; ou encore les songes des sept dormants peuvent indiquer l'avenir. Celui qui se penche ainsi vers ces images peut voir une figure qui n'est pas encore manifestée, et celui qui se penche vers les rêves du poète qui l'appelle peut voir des images de sa propre vie.

Ce qui apparaît est l'image du destin. Les femmes des bretons entendaient sur la mer les appels de leurs enfants morts dans les grands navires errants sur les mers du Sud ; les métayers croisaient leur maître accablé et silencieux sur les chemins des champs, des heures avant d'apprendre leur mort dans des villes lointaines. Tel amant a entendu son amie appeler au secours avant d'apprendre sa mort. Ce sont, ô toi qui écoute l'horizon, les intersignes. Mais celui qui écoute l'horizon comme un phare, lançant ses rayons aux ténèbres, entend d'étranges rumeurs et voit des visages entrelacés d'algues claires, si le non manifesté le trame dans l'ombre, le tisse, pour que les mortels aient quelque chose à chanter.

Dans ces ténèbres le voyant cherche à être lumière, et pas seulement réceptacle des lumière comme matière de ténèbres. Être voyant, c'est avoir des yeux de lumière. L'œil, dit Platon, est celui des organes des sens qui se rapproche le plus du Soleil. Mais l'homme n'est pas l'aigle qui peut regarder le soleil en face, et n'est pas lumière qui peut tout éclairer. Nous voyons aujourd'hui en énigme, dit Paul, comme dans un miroir, et non face à face.

Comme le face à face de Jacob est impossible au mortel, il faut apprendre à lire les Livres, à lire les pas du Seigneur sur les mondes, comme le chasseur lit les pas de la proie dans les chemins de forêt. Chasseur est aussi un Nom, et le nom d'une voie. Le chasseur sacré élève la rage et la cruauté nocturne, l'incompréhensible de la puissance. Kouroumah en a parlé justement dans ses œuvres. Le chasseur est le miroir de sa proie, il doit devenir sa proie pour la vaincre à la fin de sa poursuite. Il porte sur lui la peau et le crâne de sa proie, il emporte son esprit. Comme Actéon, il doit devenir Cerf et finir dévoré, démembré par ses chiens, pour renaître digne de la vision. Chasseur est un nom d'une voie sauvage, la voie des signes et de la poursuite sous les étoiles ; cette voie est sœur de la voie errante des fidèles d'amour. Dans la forêt de Morrois, Tristan et Iseult vivent de chasse, et se nourrissent de viande crue. Telle est la communion du chasseur, qui prie le Seigneur sur le corps de sa proie.

Le Maître dit : le royaume des cieux est forcé, et ce sont les violents qui s'en emparent. Cette violence est la violence du désir. C'est le sens du mot de Simone Weil, quand elle écrit qu'aucune vérité ne peut échapper à celui qui s'y acharne, comme s'acharne sur la chair le chien sur la route des étoiles.

Les livres : le livre du monde, et le Livre. C'est sur les signes et sur les lettres que l'ami de Dieu du Haut-Pays lit, comme le sourd lit sur les lèvres de son amant sans pouvoir entendre la parole avec ses oreilles. Le désir qui fait lire sur les lèvres le sourd est le désir du chasseur dans sa poursuite, le désir du conquérant qui parcours le monde comme l'amant parcours la chair de l'aimée, qui est image des mondes. Le désir est la tension de l'arc de la science. Le désir est manque, douleur, angoisse, sang et violence, et aussi douceur et aurores, soies et parfums. Le désir est un lieu de la réunion des opposés, un mystère image du grand mystère.

C'est la puissance du désir qui fait de la multitude d'une entité une lumière unique. Alors le voyant devient monde, il voit des images et des signes qui annoncent le présent dans son essence immobile comme un paysage embrumé – et c'est par le présent que parfois le voyant annonce l'avenir, devient Augure. Car la connaissance de l'être est la connaissance éternelle, et l'explication de l'enroulement du Serpent des temps.

Le voyant et le poète sont un. Celui qui est l'amant des signes comme porte de l'invisible est le jongleur des mots, est le barde qui soutient et chante l'Empire, l'ami du Roi et l'amant implicite de la Reine - un amant sacré dans la nuit, nocturne et pourtant légitime dans la Lumière. Ainsi Lancelot triomphe-t-il lors de l'ordalie contre ceux qui l'accusent et accusent la Reine : le jugement de Dieu est en sa faveur malgré l'évidence des hommes, malgré le regard et la peine du Roi lui-même. Cette ordalie est certainement le signe le plus extraordinaire de la geste de Lancelot. Cette ordalie atteste que le Souverain, le Puissant, est celui qui décide du cas d'exception, et témoigne du caractère limité de la Loi face à la toute puissance que révère le fidèle d'Amour. Symboliquement, la Loi qui pose les déterminations des hommes est le jour, et Lancelot parti dans l'obscur des forêts est un homme de l'ordre de la Nuit. La parole du Maître est identique, quand il laisse Marie Madeleine l'enduire de parfum, et interdit de lui nuire : il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. La puissance de transgression légale de la loi, juste de la justice, est le miroir de la transgression intérieure de l'identité et de ses limites.

Celui qui prend cette voie ne peut revenir en arrière, car il a vu l'envers du monde des hommes, l'envers de leurs espoirs. Cette voie est le désespoir du désespoir – le nom de cette voie dans l'ancienne Bretagne est le Val sans retour.

Le Barde est l'ami des amants dans le secret, le serviteur des princes de guerre, des chasseurs nocturnes et des conquérants, celui qui marche dans la forêt et enseigne dans les bras des fées, allongées dans la mousse. Et il est aussi l'homme nu, l'Ermite, l'homme de puissance qui par puissance débordante rit de la puissance, l'homme du Principe qui déborde les principes.

Le principe est la racine de feu issue des profondeurs de la terre, la montagne sainte et l'autel de lave – qui sont jour après jour de plus en plus froids et noirs, et un jour cendres, et un jour doivent disparaître pour renaître.

La voyante et la poétesse sont également un, et celle-ci est le gemme d'une couronne plus silencieuse pour moi, mais plus profonde selon l'ordre certain des légendes.

Son écu porte une roue blanche et noire constellée d'étoiles. Il est prince, il est ermite, et il est aussi vampire de tous les sangs du monde, le sang du soleil éternel. Mais le sang éternel versé sur le monde est inépuisable, infini. Il est en puissance du voyant de prendre infiniment, de donner infiniment ce qui ne lui appartient pas, de donner la manne et la rosée céleste dans le souffle et le feu.

***

L'écriture naît de l'expérience. Le désir d'écriture est une facette du désir, du chant de l'exil. Il n'est pas de poésie puissante sans expérience puissante. Le monde gris et sans relief ne peut trouver et assembler le feu des mots. Il est possible de se retourner à l'appel de l'Ange, il est possible de retourner vers les forêts, il est possible de rallumer les grands incendies des mondes. Le feu ne peut se nourrir de cendres, mais il peut se nourrir de bois mort, des immenses forêts d'arbres morts où errent les sorcières des derniers temps.

Sur la rive du fleuve à son embouchure j'écoute la rumeur des signes, le souffle infini du fleuve qui s'enroule dans la mer en assimilant les eaux venues des mondes, des flaques, des ruisseaux, des égouts, et les souffles mêlés des grands amours. Le temps est un cœur qui bat, et brasse le sang avec le souffle, la chair terrestre avec le Ciel. L'amour est la sève, le sang, le souffle du Vivant. Au voyant le fleuve est le fleuve du monde mêlé d'étoiles.

Sur la rive du fleuve j'ai murmuré ce poème :

(Silence)
Il n'est pas d'autre appel possible
Sur la falaise
Je tends l'oreille et
J'interroge l'écume
(Silence)

Viens vers le champ du sang
Car le destin doit être affronté comme un dragon
et vaincu
Sinon tu le sais
Il est préférable d'être mort .

Car celui qui recule face au songe du destin
Est toujours déjà mort
Et tu sais qu'il est un instant
Plus grand que toute la vie humaine.

Splendeur des gemmes
De l'œil d'émeraude
Scellé sur le front

- l'œil du Voyant.

Vive la mort !

Qui est Deus ?

Austin Osman Spare
Qui est tu?

Une goutte d'eau sur les rives du fleuve qui englobe les mondes
Une lune sur une jusquiame noire
De la sève épaisse s'écoulant sur ta cuisse de plante
Un œil vert issus des abîmes sous le monde
Frère et fille de la nuit
Un poignard en méandres
Celui qui attend sur le chemin
Le naute des fous

Et pourtant

La morsure est si douce aux frères du sang
La nuit est lumière aux amants de la nuit
La mort est la paix du dormeur du val sans retour
Une soie et les parfums du pays de la source

Qui es tu

L'étoile en regard des pages blanches
Les pas dans la neige du matin silencieuse sous la lune
Le silence en brume sans respiration

Et pourtant

Les fleuves parlent aux bruissements éternels des rives
Le temps est comme l'eau à la lumière
Sous le regard
De l'étoile fixe
Tournoyante qui vrille un cercle
Aux profondeurs mouvantes
Dessinant les ans

Chuchotements sous la lune.

Je me réfugie dans la nuit en silence à l'écoute des anciens crimes. Ils chuchotent des vérités sur le monde, au delà des conseils des parents, comme un Voyage au bout de la nuit pour se mettre nu des illusions des jours.

Et c'est un étrange voyage qui étrange le voyageur lui-même à lui-même au minuit de l'âme.

Et voilà tes mots.

Lové dans la nuit j'écoute avec délices tes chuchotements, comme si la neige devenait mousse de plumes. Récite moi Maldoror, que ton souffle fasse entendre au loin le craquements des braises sous les cendres des mondes. Que la puissance des commencements fassent lever le souffle du poème par ton sang, c'est ton absolue grâce.

L'absolu est toujours déjà présent.

Que tes paroles s'enroulent autour de mes ténèbres, comme les chevelure des arbres en racines enserrent lentement de leurs mains les morts endormis dans la terre. Que les oiseaux de nuit déposent sur mes lèvres un cheveu issu de la princesse, quand tes lèvres de luciole résonnent du parfum des aurores.

Que le Seigneur de l'aube et de tous les crépuscules te bénisse, à tous les carrefours des forêts.

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova