La muraille du fantasme et l'épreuve de réalité .

(Odette Harpers Bazaar June 1940 Herbert Matter . FB boobs)


Nous savons, comme voyageurs des mondes, ce qu'a d'empoisonné le concept moderne de réalité ; et nous ne saurions trop le regarder de loin, avec une méfiance souriante . Pour autant, tous les mondes sont sources de vie, c'est à dire d'expérience . L'expérience n'est pas à prendre comme Kant, comme l'intuition d'une extériorité hypothétique dans les formes à priori de l'esthétique de l'esprit-ego ; l'expérience est à proprement parler la mémoire de l'esprit unique qui contient le sujet, l'objet et la limite à titre de constructions symboliques . L'expérience est le travail d'élaboration de l'esprit à travers pensée, plaisir et douleur – l'expérience est la vie même . Par l'expérience l'esprit doit advenir .

L'art est une voie spirituelle, c'est à dire une voie d'élaboration et d'expérience de soi et des mondes . L'œuvre au sens moderne vaut comme signe d'un processus, comme présence matérielle de la puissance – mais l’œuvre est aussi de la cendre et de la paille . Sa grandeur est d'attester du feu comme réalité, comme certitude . L'œuvre est le signe sans débordement du débordement, le dépassement de la réalité rendu réel . Tantôt l'homme voit le débordement à travers l’œuvre, tantôt il en fait une idole de la réalité, un bien matériel, objet du marché de l'art . Rester dans un monde – et le monde réel est le plus évident - apporte à l'homme la sécurité illusoire d'un être défini, sans abîmes, sans ombre, sans rien à chercher ni à comprendre . En vérité, tout monde est une porte, et l'homme est celui qui passe comme une ombre dans les mondes, sans avoir la puissance de s'installer au delà de l'écoulement des fleuves .

La réalité est le monde le plus évident de l'homme . La réalité est le monde originaire de certains arts, depuis l'alchimie à la sculpture . La matière, si indéfinissable soit ce concept de l'âme, se manifeste d'abord comme poids, comme résistance – résistance de la pierre ou de l'argile à prendre la forme imposée par l'artiste, mais aussi tout simplement résistance à la vitesse de la vue et de l'âme .

En montagne ou en mer, quand les horizons sont dégagés, je peux voir un lieu de destination, à le toucher, voir mon arrivée ; mais l'immobilité des vents, ou les courants, peuvent aussi m'en rendre infiniment éloigné . En altitude, quand le pas se ralentit, la simple arrivée peut paraître d'une durée infinie, la plus courte distance visuelle devenir de fait un problème, comme pour le plongeur parvenu dans les profondeurs .

Cette expérience de l'horizon indéfini d'une proximité, nous pouvons le vivre dans le temps et dans l'espace . L'homme malade, aux portes de la mort, par la fenêtre de sa chambre d'hôpital, peut regarder passer des enfants qui jouent, dans la rue . Barrès note, dans ses carnets, une discussion avec Paul Bourget, vers 1914 . Les deux hommes, devenus des notables de la littérature, académiciens, regardent passer de jeunes étudiants, assis à la terrasse d'un café . Bourget dit : je donnerais volontiers tout ce que j'ai pour redevenir le jeune homme insouciant que j'ai été – et Barrès de noter : pour rien au monde je ne voudrais redevenir ce jeune homme que j'ai été .

Quand j'embrasse mon aimée à travers la vitre d'un train, je sais que les millimètres qui nous séparent vont redevenir deux mondes, deux vies dans ce monde, même si cette vie est une dans un autre monde, au delà de la lune et par l’œuvre du ciel, qui nous sont communs .

Il est aussi l'expérience des catastrophes individuelles ou collectives – l'instant où confortablement installé, vous passez en revue votre avenir supposé, et l'instant d'après, ou vous regardez le monde sans l'entendre, étourdi, la tête en bas, en entendant comme au loin des sirènes, en comprenant des lumières tournoyantes . L'instant où vous comprenez que votre avion n'a pas un petit problème, mais un problème déterminant . Au ras du sol, vous voyez une prairie parsemée de fleurs, des promeneurs qui vous regardent – mais vous ne pouvez pas les rejoindre, vous asseoir parmi ces fleurs – vous ne le pourrez jamais, peut être . Le jour dont parle Coetzee dans disgrâce, où l'on a du sang dans les selles, ou encore celui où votre médecin cherche ses mots en évitant de vous regarder . Enfin, l'expérience de passer, pauvre, devant des vitrines surchargées, ou auprès d'un homme riche, qui pourrait vous libérer de vos dettes pour des années avec la valeur de ses vêtements – l'image de l'homme pauvre rentrant d'un travail amer, et passant sur le même trottoir que des bourgeois euphoriques partant en soirée .

Il est une dernière expérience dont je veux parler ainsi . Dans les guerres politiques des derniers siècles, il est souvent arrivé qu'une arrestation donne lieu à un croisement de regards entre des frères de combat, ou simplement entre des hommes . Ainsi entre Marie-Anne Erize et un marchand de cycle de San Juan, le jour de sa disparition en octobre 1976 . Ainsi entre celui qui reste sur le trottoir parmi les passants et celui qui part dans la voiture de ses bourreaux . Je pense aussi aux lettres que des hommes ramassaient sur les rails et postaient lors des déportations . Il en est de même pour des disparitions, comme le sentiment du Dr Jivago, enfermé dans un tramway, de reconnaître Lara de dos, marchant dans le Moscou des années 30 . Et ces regards deviennent des mémoriaux pour les vivants, en respect pour les morts .

Ainsi nous avons de ces expériences de l'impuissance face à la proximité la plus grande, de la distance la plus profonde entre des êtres humains qui se frôlent . Et cela, même dans dans sa propre famille – l'homme sera divisé au sein de sa maison . Souvent l'homme a grand-peine à admettre les abîmes qui creusent le tissu apparemment continu de son réel . D'autant que ces abîmes creusent non seulement le réel, mais aussi le moi lui-même . On ne peut trouver les limites de l'âme, même en faisant toute la route, tant elle a un logos profond . La maison de l'homme est aussi son âme . Le moi passe d'état en état, de la haine à l'amour, de l'état de veille à l'état de rêve, à celui de sommeil profond . Comment se connaître soi-même ?

Héraclite dit : Le soleil est chaque jour toujours nouveau . L'homme est comme la flamme d'une bougie qui s'allume et s'éteint parmi les gouffres – L'homme dans la nuit touche une lumière, étant mort pour lui-même et vivant . Endormi, il touche ce qui est mort, ayant éteint sa vue . Éveillé, il touche ce qui est endormi . Comment-peut-il être assuré d'être le même ?



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Par la puissance de ses désirs, l'homme veut réunir ce qui est séparé, ou séparer ce qui est uni . Il veut restaurer la justice et être libre . Il veut maintenir le luxe et la volupté, le calme et la beauté, et venir en aide au pauvre ; il veut admirer Athènes et condamner l'esclavage et l'Empire ; il veut une vie spirituelle et ne suivre aucune discipline de corps ou de foi . Mais toutes ces antinomies sont plus puissantes que sa nostalgie . Il ne serait pas meilleur pour les hommes que tous leurs vœux soient accomplis.

L'homme de temps plus anciens, comme aujourd'hui tout homme qui affronte de grandes résistances au quotidien, un artiste, un maçon comme un médecin, un paysan comme un marin, a rencontré de nombreuses fois dans sa vie l'épreuve du réel . Il a désiré immensément, à la mesure de son cœur, puis a dû renoncer devant le mur infranchissable qu'il a rencontré . Il a connu l'amertume des soirs de défaite, de défaite radicale .

C'est cela, l'épreuve du réel . L'épreuve du réel est mordre la poussière en réalité, le goût du sang et du sable dans la bouche . L'épreuve du réel, poussée dans son intensité la plus saisissante, c'est d'avoir vu dans son expérience sa mortalité organique, de puer la mort ou la défaite, de souiller des vêtements, de hurler de douleur, de sentir dans sa bouche l'odeur et le goût de l'intérieur de son corps . C'est de se sentir dépassé par des évènements incontrôlables, comme une tempête nocturne ou une bande d'hommes ivres de haine entourant un homme isolé . C'est de telles expériences qu'est issue la coutume musulmane de toujours ponctuer un engagement d'un si Dieu le veut .

Un homme qui a connu cela et est resté debout avec fermeté se reconnaît à divers signes de comportement, en particulier dans la rareté de ses mots pour s'engager . Mais cette rareté est un gage de fiabilité . L'apprentissage de la fragilité du monde est un apprentissage de la valeur de la solidité de la parole . Et la parole n'est jamais l'objet d'un homme isolé . La solidité de la parole, c'est la rigueur des liens humains – c'est la puissance de la solidarité .

Pour ainsi dire tout homme des temps anciens avait cette épreuve du réel dès son enfance . Dans la mentalité traditionnelle, les paroles avaient tout le poids de cette épreuve . Les paroles du Hagakure retrouvent par ces canaux souterrains le liberté ou la mort des sans-culottes, ou la détermination des soldats rouges, ou encore des résistants . Aucun humain isolé ne peut rien contre le monde – seul un groupe soudé peut affronter le reste du monde, être le groupe pirate qui provoquera la transformation . Et comment souder tant de lames d'aciers, sinon par la parole ? C'est pourquoi l'épreuve de réalité et le respect rigoureux de la parole sont une et même direction .




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Le monde moderne délivre l'homme des classes moyennes de l'épreuve de réalité, au nom de la lutte contre la douleur – produit un monde anesthésié pour protéger l'estime de soi . La structuration narcissique de l'homme moyen produit par le Système aidant, le discours général produit de plus en plus la rumeur de mondes égotiques, fantasmatiques . Ces mondes informes ne sont pas à confondre avec l'Imagination de Blake, ou le monde imaginal, qui relève lui aussi d'une souffrance immense et d'une épreuve ontologique – tous les témoignages l'attestent . La souffrance et l'épreuve spirituelles ne sont pas des fruits du narcissisme .

De même, l'épreuve de réalité n'est pas la réalité . Parler de la valeur de réalité n'est pas condamner la fiction . Il serait trop long d'étudier les liens existant entre la fiction et la prise sur la réalité de la vie pour l'homme . De nombreux romans, comme le Rouge et le Noir, ou Madame Bovary, ont pour sujet la contradiction entre le fantasme narcissique et l'épreuve de réalité . Dans la chanson de Roland, Roland meurt de cette épreuve . Le type de personnage qui signe la perte de l'épreuve de réalité dans la culture, c'est le thème du superhéros, qui lève toutes les difficultés de la vie humaine . Ce personnage est syntone au formes modernes de narcissisme immature, comme l'univers de certains jeux vidéos .

La prétendue « délivrance » de l'épreuve de réalité fait de l'homme dans la réalité une bête domestique, réduite à l'impuissance, et habitant un arrière monde . Trop d'hommes par exemple proposent, ou adhèrent à des « solutions » à leurs problèmes que le simple bon sens de base fait comprendre comme absurdes . Mais c'est dans la virtualité d'internet que ces travers modernes apparaissent à un degré presque pur . Il devient purement et simplement possible de nier le réel, et l'existence même d'une épreuve de réalité . La négation du réel, cela a déjà été souvent noté, se fait par exemple par le développement idéologique des oxymores, des unions de contradictoires réalisées dans les mots, et uniquement dans les mots, comme le développement durable, ou l'entreprise citoyenne, ou encore la discrimination positive . Le monde de la communication devient un tautisme, selon le mot alliant tautologie et autisme de Lucien Sfez, un sous-système se bouclant sur lui-même, se fermant à toute épreuve de réalité . Le bloom lui-même, formé par le Spectacle, devient alors un tautisme dérivé .

Parler d'épreuve de réalité n'est pas non plus chercher à imposer une normativité basée sur une construction fictive d'une « réalité » idéologique . Simplement, tu ne peux dépasser la réalité si tu ne sais pas ce qui est réel . Aucune forme sérieuse de surréalisme ne peut nier la réalité, sinon par la négation qui porte au delà, en prenant appui . Sans prendre appui, l'homme ne peut bondir . Qui s'appuierait sur son ombre sans tomber ?

Sur internet comme dans la représentation kantienne, il n'existe pas d'épreuve de réalité ou de jugement de Dieu . C'est à celui qui parle d'être digne de confiance, sans contrôle rétro-actif de la plupart de ses propos . Dans un monde qui propage le narcissisme, tout devient possible virtuellement, et la confiance native en la parole est ruinée . Tel est aussi le sort de la « poésie » moderne, quand elle se réduit à n'être que la culture de l'affabulation d'un soi comme artiste maudit hyperviril, dissimulant un bloom avec une efficacité qui n'est valable que pour les yeux des autres blooms, exclusivement . Car les spectateurs, en acceptant ce jeu, s'identifient eux-même comme artistes maudits . Depuis des décennies, la révolution est proclamée chaque jour par de tels gens, à qui on ne confierait même pas un paquet de cigarette, pour ne pas dire la clef d'un appartement . La belle affaire .

Mais quel art ? Quelle malédiction ? Quelle révolution ? Quelle puissance est développée dans la réalité ? Quelle transformation de soi ? Le bouclage sur soi autistique qui accompagne le narcissisme moderne ne lui permet qu'un spectacle de puissance . Et installe l'incapacité à observer la moindre discipline, qui permettrait de rapprocher les lèvres des abîmes, creusés comme des plaies suppurantes sur les mondes, et sur la langue que le poète doit garder, et non vendre sur le marché libre de la reconnaissance, comme un objet de luxe .

De telles créatures ne peuvent rendre qu'un service à la révolte contre le monde moderne, c'est d'être sacrifiés . Il n'est pas d'excuses à chercher, c'est inutile . Dans la perspective du fanatisme, la seule question qui importe à la liberté est le choix, la responsabilité totale . Je choisis et je le sais . Le Hagakure dit : quand le choix est entre survivre et mourir, il est préférable de mourir . C'est pourquoi la mort est l'essence de la Voie, parce qu'elle est la vérité manifestée du choix que garde l'homme jusqu'à la fin .

Ce fut l'essence de la vie de Marie-Anne Erize, de nationalité française et argentine, bourgeoise et mannequin, militante révolutionnaire, morte torturée et violée en Argentine par des hommes immondes, au demeurant bons catholiques . Combien elle eut d'occasions, de choix de sauver sa vie, de propositions de quitter l'Argentine pour la France de Giscard et son confort réel, je ne saurais le dire – et toujours, même avec sur la nuque l'haleine de ses poursuivants, elle décida de rester . Le reste est vide .

L'homme est seul responsable de ses abandons – il n'existe pas d'échappatoire, ni de temps pour un jugement, en situation de crise . Moi-même, je ne sais pas du tout si je n'abandonnerais pas . Je pense que j'abandonnerais, mais je ne me donne pas raison . Se donner raison pour ne pas s'humilier devrait faire honte .

Il me reste à étudier l'expérience de Pitcairn, et les conséquences individuelles du formatage par le Système dans une expérience en taille réelle . Une autre fois .

La vie est expérience, et l'expérience est la voie de la sagesse . Proclamer que la réalité n'existe pas est contradictoire en soi – n'est qu'un oxymore de plus de l'idéologie du Système . Le bavardage est vanité, et n'a aucune importance qui dépasse le bruit qu'il provoque .

L'épreuve de réalité est le pôle et le repère de toute parole qui veut être une parole de monde .

Vive la mort !

Le chasseur de la nuit .


(Man Ray)


Il est des mots qu'il faut prononcer, parfois . Il est bon de dire fermement les choses, pour ne pas avoir à discuter inutilement . Je ne me lie pas les mains et l'âme avec aucune moraline de ce temps dégradé . Il en est ainsi de la chasse comme du désir . L'homme ne peut être sans reste transformé en animal domestique . Et les hommes de la morale, en ces temps, sont les derniers hommes de Nietzsche . Les hommes du rite ne sont pas les hommes de la morale .



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Amadou Kourouma, dans en attendant le vote des bêtes sauvages, rappelle l'existence de confréries de maîtres chasseurs en Afrique noire . Mais de telles confréries de chasseurs de la nuit existaient dans la tradition des Grecs . Et un ordo carbonari, un ordre des forêts ne peut être qu'un ordre chasseur . Qu'est ce qu'un ordre chasseur ?

Le sagittaire est un chasseur stellaire, et les cercles des mondes sont des cercles de chasse et de poursuite, ainsi celle du Loup Fenrir, loup de l'obscurité poursuivant le soleil . La chasse nocturne est l'image même de la Roue du Temps . Les mondes sont les forêts obscures des chasseurs de temps .

Les hommes du temps sont les hommes de la transmission et de l'oubli, les hommes de la sève, de l'écume des lèvres, du sang et du souffle, de l'arbre inversé figurant les bénédictions . Le temps, c'est la division des sexes et l'errance dans l'espace . Les hommes du temps sont des chasseurs, et des hommes de l'amour de l'homme et de la femme . La femme de cet ordre est celle qui court avec les loups, la gitane qui prophétise – elle est la figure nocturne de la Diane, qui déchire Actéon fasciné par son corps nu, pour le faire renaître .

La chasse est une figure puissante de l'Éros . L'arc est à la fois l'arme du chasseur, de l'amant de l'amour et du mystique en quête de sa fin . Le chasseur cruel, aux ordres de la Reine, c'est à dire des puissances ténébreuses et jouissives de la matière, chasse la biche, la femme dont la biche porte le cœur tendre et doux . Il sacrifie la tendre biche à l'amour et à la loyauté que porte sa désobéissance finale . Il tue sans tuer, il dissimule son cœur de lumière dans les ténèbres de la forêt, cache le blanc de son blason sous le rouge du sang versé en abondance .

Le sein délicieusement percé, pénétrée par la chaleur de la flèche divine, la sainte est en extase, et salive comme le loup qui reconnaît la piste de la femme parmi les fleurs . Le comte Zaroff est le chasseur devenu fou de son désir, du gibier le plus dangereux, l'homme – une figure de Sade . Car la sainte comme le chasseur sont des hommes du désir, toujours plus au delà, plus ultra – des vagues de déferlement d'eaux célestes et des puissances de transgression, de destruction du fragile ordre humain . La splendeur de la femme est à la fois lumière et risque de destruction, de guerriers qui s'entretuent pour posséder cette splendeur .

Le danger et la transgression sont toujours aux côtés de l'extase – le sublime est identique au débordement, mais au débordement d'un ordre supérieur, là où la démence est le débordement de l'informe .

Ainsi le chasseur nomade est-il à la fois le danger obscur, le torrent destructeur du feu, et l'instaurateur de l'ordre, de l'Empire – le destructeur et l'homme du Ciel éternel .

Le dépassement de l'homme est l'homme . Interdire le débordement est interdire l'homme .





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Je suis un chasseur . Je sais matériellement ce qu'est pister une proie en forêt, patiemment, lentement, méthodiquement . Humer l'air, tendre l'oreille au plus petit craquement de branche . Poursuivre, marcher de nombreuses années s'il le faut – jusqu'aux confluent des deux océans . Et sachez le : les liaisons dangereuses sont le récit de la course d'un chasseur .

Je suis un chasseur . Je sais matériellement ce que c'est de préparer pendant des heures des armes, d'aiguiser des couteaux, des pointes, de couper des épieux, de durcir des pointes au feu, fabriquer un arc, une fronde, une ligne de pêche, de fixer des fers sur un manche, de graisser des armes – l'odeur de tout cela est faite de cuir, de sève, de fer, d'huile . Et sachez-le : l'alchimiste préparant des parfums et des baumes, pour être à l'image de l'oint du Seigneur, et la femme hiératique de Baudelaire est aussi une chasseresse qui aiguise des armes .

Tout est filets, rets, flèches qui cherche à lier le cœur – et ce désir, cet immense désir est Janus, à la fois immense amour du fils de l'homme, et dents du loup . Qu'il est bon de se lover autour de l'homme dangereux comme de se chauffer parmi les glaces autour de la cruauté de la braise, à toucher la peau ! Ô mon aimée, ta splendeur et ta puissance sont faites des montagnes de l'horizon, semblables à des vaux parfumés de ta chair, et aussi de la mâchoire, des griffes et des yeux de la louve .

L'amour désire la puissance qui peut déchirer . La violence est au cœur de l'homme qui se vit de sang et de souffle . Elle est le feu intérieur du fourneau de l'âme . Plus l'homme est grand, plus grande est la puissance de ce feu du cœur .

Cette puissance enchaîne le déchainement, et l'homme puissant n'est pas différent d'un roc ou d'un arbre pour manifester la violence . Mais l'homme puissant est comme le volcan, il est le creuset de lave et de soufre .

Loin de nier ou d'étouffer ce feu à travers lui, il est bon de souffler puissamment sur ces flammes, avec discipline . D'intensifier les contradictions .

Que l'immobilité soit celle de l'archer une fraction de seconde avant le tir . Que la course entraîne l'immobilité métallique de l'épée de l'âme, comme est l'esprit du Veilleur .





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Je suis un chasseur . Je sais matériellement ce qu'est planter une flèche dans un oiseau, ou encore viser, immobile, tirer et voir l'impact sur la proie . Je sais à la fin, achever la proie . Je sais briser les vertèbres entre mes mains . Je sais ce qu'est plonger un couteau dans la chair ou dans un crâne, pour tuer . Je sais saigner, répandre le sang . Je sais que quand un ennemi est à terre, il faut l'achever .

J'irais chercher le serpent sous la pierre et je lui briserais les vertèbres entre les doigts . Le Dragon m'en saura gré .

Je n'ai pas de plaisir à tuer, et comme les Peaux-Rouges, je m'excuse auprès de ma proie, que j'aimais, et auprès du Grand Esprit, qui a donné le souffle à tous . Le chasseur, comme le carnassier, tue non par jouissance égotique, mais par délégation de l'ordre éternel du monde . Je déteste faire souffrir . J'ai toujours méprisé ceux qui, autour de moi, frappaient les faibles, terrorisaient, jouissaient de la violence . Le feu ne brûle pas pour brûler .

Ce que je sais aussi, c'est que tous les êtres humains du passé ont su le faire, tuer, répandre le sang, et même pire . Ils ont nourri, et nourrissent des enfants, de chair, et c'est pour cela qu'aujourd'hui d'autres qui les condamnent au nom d'une morale sans vérité, sans chair, peuvent être vivants . Ils ne sont vivants parce que d'autres sont morts - et ils l'oublient pour être à l'aise avec leur conscience hypersocialisée . Faire passer la gratitude envers les ancêtres après la paix artificieuse de la conscience, c'est bien la marque d'un narcissisme immense, et d'autant plus puissant qu'il s'ignore . Car la violence est parfois le nom du sang, de la vie, de la résistance à l'ordre de la mort que le temps toujours dépose comme une vase sur le cœur des hommes .

L'homme ne peut regretter d'être carnassier, pas plus que le carnassier ne peut recevoir de reproche de tuer . J'aime à manger de la viande crue - tel est le rang et le privilège du chasseur . L'homme tue de droit comme le tigre . Comme le tigre, il peut être d'une solitude absolue grâce à sa puissance . C'est cette puissance de solitude qui lui donne son endurance à la souffrance, et sa puissance de liberté face à toutes les puissances des mondes, y compris la plus haute . Il n'est d'autre Lucifer qu'Adam .

La vie tue . La vie mord . La vie déchire, griffe . La vie détruit . La vie sélectionne, privilégie, élimine . La vie nourrit de chair, protège et aime le faible, le petit comme son enfant . La vie brûle, et la vie est la splendeur spiralée sur l'axe des étoiles .

Autant je méprise le violent pathétique, autant je méprise celui qui ne connait que la pitié, et qui n'a pas pitié des hommes du passé, de ceux qui ont survécu dans un monde âpre et impitoyable et transmis la vie . Plus l'être est faible et impuissant, empoisonné par la moraline, plus tout dans le monde lui paraît violent . Un regard peut lui être une agression . Le monde des hommes doit-il n'être aligné que sur la faiblesse des êtres empoisonnés par leur éducation à l'impuissance ? Alors il n'y aura plus de place pour les hommes qui mettent la liberté au dessus de la vie même .

Quelle amertume d'entendre tous ces jugements d'hommes incapables de se fournir eux-même la moindre nourriture et qui crachent sur les chasseurs et les guerriers du passé . C'étaient des hommes cruels ? Des hommes mauvais ? Mais avaient-ils une fin, ou était-ce une cruauté gratuite ? Le monde dans lequel nous naissons est un monde en guerre . Et je veux, j'estime comme une haute valeur de savoir être impitoyable et sans la moindre hésitation quand les circonstances l'exigent . Et impitoyable, d'abord envers soi-même .

Celui qui au nom de la compassion rabaisse la Splendeur devant la laideur, l'esprit devant l'imbécilité, la vache et le chien devant le loup – celui qui laisse l'animal domestique prétendre à la puissance de la bête sauvage – celui là sert la laideur et l'imbécilité . L'homme à l'âme torte, domestiqué et grégaire sera toujours une figure de la laideur et du ressentiment, même s'il est armé d'un média, d'un fusil ou d'un Caterpillar qui porte sa voix pleine de moraline à la hauteur de celle d'un géant législateur, ou le rend invincible dans une bataille .

Plutôt un lion mort qu'un chien vivant, tel est le principe intime de toute résistance . Le chien reste un chien, malgré ses propos retors . Je le dis devant Dieu : je suis un homme de vengeance, et je ne vois pas la vengeance autrement que la chasse . Je suis un homme libre, et l'homme libre doit apprendre à ne pas craindre la mort .



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Il appartient d'abord à chaque homme de se défendre . Cette sauvegarde de la liberté suppose d'accepter l'inévitable : des hommes sont victimes d'autres hommes .

A celui qui a faim de poisson, il est possible de donner du poisson ou d'apprendre à pêcher . Mais seule la deuxième voie l'élève . Il n'est pas bon d'appeler sans cesse à plus de limites et de protection par la puissance de l'État , mais bien plutôt de transmettre à chacun les moyens de se poser pour lui-même ses limites et sa protection .

Si je prends l'exemple du désir, il est possible de comprendre cela . Tout âme désirante pour une part cède au désir, et pour une part y résiste . Il n'existe pas de limite précise, mais un continuum toujours mouvant . Toujours, sauf aux moments les plus puissants . Il est aisé de fixer le complètement consenti, et le complètement forcé . Mais pas la frontière .

Toute âme désirante dit plus ou moins oui et non, et la cristallisation finale n'est pas un processus simple et transparent . Il est possible de condamner une très large part du désir consentant comme extorqué par la violence de l'autre désirant, d'autant plus que l'on fait peser un poids de peur et de culpabilité qui renforce indéfiniment le non, au non de la propriété de son corps, qu'il serait bien bête d'abandonner, comme toute propriété dans le monde bourgeois . Les discours qui veulent à tout prix faire de vous une victime font effectivement de vous une victime en vous arrachant votre conviction, comme le discours et l'empressement du séducteur peuvent arracher des consentements .

Il est possible de poser que bon nombre de consentements même explicites sont extorqués par violence, menace, surprise, nécessité ou ascendant . Le consentement explicite sera toujours aisé à contourner par les puritains du contrôle social . Une étudiante consentante, séduite par Kennedy était à la fois surprise et intimidée, par exemple . N'est-elle pas victime d'un prédateur ?

Si l'on admet sans discussion tous les renforcements de l'État et le renouvellement infini des nouvelles catégories de victimes, cela signifie tôt ou tard qu'on laisse à chacun la liberté de se définir comme victime et de définir la gravité de son agression – c'est à dire que pour protéger les dominés des dominants, on crée une machine de renversement, ou les dominés deviennent les uniques possesseurs de la puissance souveraine et du droit .

Comme être reconnu comme victime est un titre soumis à d'importantes récompenses, il est évident que toutes les luttes sociales vont multiplier sans cesse les victimes, et les nouveaux « droits », droits d'être entendu, de se plaindre, de saturer de plaintes le Spectacle . Et sans cesse on nourrit la perversité, car à l'instant même où une victime est identifiée comme telle face à un bourreau identifié comme tel, elle devient en puissance bourreau de son bourreau . Se plaindre devant une foule est parfaitement fonctionnel avec le narcissisme de fond de la structuration psychique la plus fonctionnelle . Il n'existe aucune limite à un tel processus .

Plus grave, ce processus nourrit la formation de la toute puissance d'un État policier, traitant avec de plus en plus d'arbitraire les situations, et se posant comme indiscutable au nom des victimes, comme représentant légitime des victimes, avec l'appui d'une armée de criminologues et de spécialistes de l'Éthique, c'est à dire de l'interdit . Voyez Outreau . Le processus actuel est celui d'une hystérisation de l'interdit, hystérisation qui rend incompréhensible la normativité non seulement l'antiquité, mais même les années soixante . L'hystérisation de l'interdit sur la chasse, sur la corrida ou sur le désir sont analogues .

Auguste, Louis XV, Casanova ou Kennedy étaient des stars glamours pour leur cycle . Ils seraient aujourd'hui des toxicomanes du sexe avouant leurs péchés, des homme louches aux multiples procès de mœurs, sans compter les procès de morale dans le Spectacle pour tout ce qui ne peut être poursuivi . Le sort de Sade serait pire, dans une époque qui le glorifie . James Dean serait privé de permis et ferait des stages de sécurité routière . Quant à Catherine de Médicis, mère de la Reine Margot, elle serait emprisonnée pour proxénétisme aggravé, pour avoir dirigé en personne l'escadron volant, un groupe de jeune femmes dévouées à l'éros . Et sa fille, Marguerite de Valois, serait jugée pour ses mœurs... Ajoutons la liste indéfinie des hétaïres, des courtisanes coupables de recel de proxénétisme ou de racolage, et celle des clients, tous pervers à condamner ou à soigner . Aristophane enfin purgerait une peine de vingt ans . Mais plutôt que de regarder comme des pervers tous les êtres humains du passé, on peut regarder en face notre perversion à utiliser la morale et la culpabilité comme arme d'intimidation sociale aux mains de puritains assoiffés d'une puissance venimeuse .

La culpabilisation de l'homme et de ses forces souterraines, de la puissance comme du sexe est en pleine croissance, et c'est assurément la croissance la plus nette du présent cycle de la civilisation industrielle - qui prend eau de toutes parts .

Transmettre à chacun les moyens de se poser pour lui-même ses limites et sa protection . Cette position suppose nécessairement de limiter la protection maximale de l'État aux enfants et aux personnes les plus fragiles, sous tutelle, mais d'accepter les risques pour les autres – de refuser la généralité de la plainte et la multiplication des délits . Plutôt que l'État, des réseaux de solidarité et de protection peuvent assurer la sécurité de tous . Mais vouloir que personne ne puisse se penser comme victime, c'est vouloir la dictature . Il n'est pas possible, en dehors des mots les plus vides, de concilier la liberté et l'annulation du risque .

Et l'annulation du risque, c'est la mort .



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La domestication radicale de l'homme - le projet d'hypersocialisation des Gender Studies ou des anti-spécistes, entre mille autres qui ne manqueront pas de surgir - ne peut être réussie qu'à l'ombre d'un État de surveillance automatisée, monstre que la technique rend possible, et l'hystérie morale probable . Déjà un être humain intoxiqué du siècle regarderait toute la civilisation grecque, ou tout autre grande civilisation passée avec horreur, et s'empresserait de la détruire .

Mais le dépassement de l'homme est l'homme . Interdire le débordement est interdire l'homme . Matthieu, 10 : Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive . Car je suis venu séparer le fils de son père, la fille de sa mère, et la bru de sa belle-mère . L'homme aura pour ennemis les gens de sa maison .

La violence, l'agressivité sont au cœur sanglant de la vie, au cœur de l'alchimie de l'amour . Telle est la grande Guerre Sainte . L'amour est violent et destructeur dans l'océan du cœur . Pour autant la compassion reste au cœur du sage . Le sage se méfie de la cruauté, car la cruauté est vile . Trop souvent des chiens errants se servent de l'image des loups pour servir leurs illusions de puissance . C'est une question délicate – mais à chaque situation, le gnostique sait trouver le discernement qui lui permet de rendre justice à chaque instant.

Vive la mort !

In memoriam Anna Akhmatova - Comment être sang et souffle humains au crépuscule de l'homme ?


A toi . Sur la Terre comme au Ciel .

Où est la Royne blanche comme lis...
Villon .

Les uns enseignent : là terrestre, là éternel...
Et l'autre : je suis le besoin et toi la plénitude
Ici s'annonce :comment chose terrestre est éternelle,
Et le besoin de l'un la plénitude de l'autre .
S'ignorant soi-même le Beau fleurit et se fane
L'Esprit qui demeure s'empare de l'éphémère
Il réfléchit il augmente il préserve le Beau
Avec toute puissance il le rend impérissable
Un corps qui est beau agit dans mon sang
L'esprit que je suis l'embrasse avec enthousiasme
Ainsi il revit dans l'oeuvre de l'esprit et du sang
Ainsi il devient mien et un charme durable .
Stefan George, l'étoile de l'Alliance .

Il est tant et tant de jours passés dans notre monde de crépuscule que la puissance de mémoire est une des plus hautes puissances du Barde . Qui peut encore retrouver les traces de pas des hommes sur les sables des mondes est le gnostique même ; qui peut suivre sur la mer la trace des grands navires, comme disait Homère, est l'homme des grands vents et des tempêtes, frère de l'oiseau de mer . Il est un lien d'analogie entre le loup qui suit sur la steppe indéfinie le parfum du souffle de la biche, le flibustier qui veille sur les feux au sommet des falaises, et l'homme noble qui veille sur les horizons du présent cycle . Cet homme est, et n'est pas un homme . Il est l'Adam dont le corps est le monde – comprenne qui pourra .

Le Beowulf porte, en mémoire des guerriers de la mer du Nord : quel genre d'hommes c'étaient ! Et nous avons, dans les tiroirs multiples de nos mémoires, des souvenirs impersonnels des puissances des mondes, qui apparaissent à peine dans la brume des forêts de nos âmes épuisées – qui apparaissent comme apparaît sur la mer le souffle tordu de Moby Dick, ou les remous causés par la nage abyssale du grand Léviathan . Nous voyons des vestiges tordus, incompréhensibles, et quasi maléfiques des soleils invaincus ; nous ressentons le haut désir du haut tant désiré sans avoir d'objet clair de désir, à tel point que des demi-habiles croient condamner ce désir en déclarant son objet inexistant, alors même que l'existence est une modalité basse de l'être – que Dieu, que l'Ange n'existent pas, sinon par pitié pour ce qui existe, l'Adam .

Ce désir est le désir de l'être, le désir de la rosée céleste . Moïse dit à l'homme à l'ombre verte, dans le Coran : même si je devais marcher de longues années, je ne m'arrêterais pas avant le confluent des deux océans, avant le confluent des eaux d'en bas et de la fontaine de vie, des océans du haut . Le confluent est la rencontre, l'Alliance . Et il n'est d'autre être, pour cette ombre de l'être qu'est l'existant, que la participation à l'être, comme Conscience des consciences, Lumière des lumières, puissances des puissances, exaltation des exaltations . De l'exaltation tous les êtres sont nés, une fois nés ils sont maintenus en vie par l'exaltation et quittent ce monde pour retourner à la pure exaltation . Taittirîya Upanishad, III, 6 .

Comment être ? Il est des voies d'enseignement, qui effeuillent les pétales de la Rose des souffles, et marquent les chemins envahis par les ronces, dans les forêts obscures ; et il est des voix, des frères humains dont la garde du mémorial est en soi la garde d'une puissance de mondes . Peut être le souvenir délicieux de ceux qui ont vécu dans l'aurore est-il plus aisé pour nous, hommes éperdus, que les voies de l'enseignement et de la science . Par eux l'élevé, l'être en soi le plus connaissable et le plus obscur pour nous, se manifeste dans la face de l'homme . Et je ne crois pas qu'un visage plus lumineux que toi, Anna Akhmatova, se soit gardé dans nos souvenirs .

Je noterais en passant que depuis quelque siècles, les êtres humains qui atteignent à la grandeur sont souvent de sexe féminin dans leur corps . Car il n'y a pas que la sexuation du corps . Simone Weil en serait un exemple, et il en est d'autres . Ce fait doit avoir un sens ; mais je ne creuserais pas dans cette direction ici . Ce qui importe est la rareté – toute femme, pas plus que tout homme ne possède pas en totalité cette flamboyante puissance d'étoile .

Et tout ceux que mon cœur n'oubliera pas,
Ceux qui ne sont plus on ne sait pourquoi,
(…) Tous ceux que tu aimais pour de bon
Pour toi restent encore vivants .

Vivants, ce n'est pas une formule littéraire . Un barde se moque éperdument de la « littérature » au sens moderne, qui s'est constitué en espace à demi clos, avec ses problématiques endogènes, séparées de la vie . Le barde ne décore pas un sens commun d'images ou de figures de style qui font leur effet, leur comme si . Il use de la métaphore dans son sens originaire : les mots qui portent au delà, la vague qui élève – ou encore, le dévoilement de l'être . L'être, nul autre que la déesse voilée de Parménide . Et l'être de Parménide n'est rien d'autre que l'être éternel, la toute puissance des aurores des mondes, mondes qui s'écoulent de l'être comme les fruits et les fleurs du tronc unique inversé de tout ce qui a pris naissance dans le temps .

Le poète est le gardien du souvenir de l'être, souvenir qui ne se situe pas dans le passé de l'existant, mais souvenir toujours déjà présent en tout être qui est venu au monde . Telle est l'anamnèse platonicienne, le souvenir de Dieu de l'Écriture . Le temps et la mélancolie ne sont pas, de même, des accidents du poème originaire, mais sont de son essence même . Le poète est le voyant dont l'œil se tourne vers la nuit obscure, l'homme qui fut doué par une fée, la nuit, sur un mont haut ; il est le gardien des autres mondes, comme le Chaman . Et il est l'homme de la terre, des prairies couvertes de fleurs qui sont le reflet du ciel étoilé, l'homme des rivières qui sont le reflet des eaux des êtres humains, l'homme des vents qui sont le reflet des souffles des baisers . Il est le gardien des lettres qui sont comme les étoiles du ciel, des constellations . Il est l'homme qui sait de son expérience que ce qui est en haut doit être comme ce qui est en bas, et ce qui est en bas doit être comme ce qui est en haut, pour faire les merveilles de l'Un .

Ainsi le poème est une demeure, et pousse comme le bourgeon, nourri par l'amour du soleil qui couronne les fruits de la terre . En 1943, à Tachkent :

Le ciel entier est dans des bleus rougeoyants
Grilles aux fenêtres – c'est l'esprit du harem .
Tel un bourgeon enfle mon thème
Je ne partirais pas sans toi -
Fugitive et réfugiée, poésie . (…)

Seigneur, pardonne aux pommiers
Ils tremblent d'amour comme sous une couronne (…)

Jusqu'en son milieu je vois mon poème
On y est au frais comme chez soi
Où la pénombre est odorante,
Les fenêtres closes à cause de la chaleur,
Et il n'y a pas de héros,
Et seul le coquelicot,
De son sang inonde le toit .

Ô Anna ! Les larmes me viennent aux yeux en pensant à cette horrible et année 1943 – année horrible, et sublime - et il est tellement d'années horribles que l'on peut raconter, depuis 1943...Tu es sublime, éternellement vivante, tant au travers de ton histoire tissée de merveilles et d'immenses douleurs, qu'au travers de ta poésie simple comme est simple la pureté du cristal de roche mûri dans l'obscurité pluvieuse des grottes souterraines . Ta vie en moi se nourrit des larmes que ton souvenir fait fluer sur mon cœur, l'autre, celui qui n'existe pas . Ô Anna, qui peut encore être cela dans notre monde ? Tu es de la race de ceux pour qui prophétisait Héraclite d'Éphèse, les errants de la nuit et les ménades :

NOX
La statue de « Nuit » au Jardin d'Été .

Petite Nuit ! Sous ta couverture d'étoiles,
Dans tes pavots funèbres et dans ton insomnie...
Nuit ma fille !
Comme nous ta cachions
Sous la terre fraîche du jardin .
A présent la coupe de Dionysos est vide
Et les regards d'amour en larmes...
C'est que tes sœurs horribles
Au dessus de la ville passent .

Et puis il y a toute cette vie, cette puissance de vie à travers la femme gracile au nez pointu qui partit en voyage de noces à Paris, et vécu mille vies comme le chat à neuf queues, et vécut mille morts au delà de toutes paroles sans jamais complètement défaillir, et sans jamais maudire la splendeur de la vie . J'ai tout eu - la pauvreté, les voies vers les prisons, la peur, les poèmes seulement retenus par cœur, et les poèmes brûlés. Et l'humiliation, et la peine. Et vous ne savez rien à ce sujet et ne pourriez pas le comprendre si je vous le racontais…(1962) Ce courage et cette acharnement à respirer le Ciel dans les ténèbres de pierre et de glace qui sont inscrits dans la mémoire du peuple russe .

Courage (1942)

Nous savons à présent ce qui est
Sur la balance . Et ce qui a lieu .
L'heure du courage a sonné dans nos heures .
Et le courage ne nous quittera plus .
Ce n'est pas terrible de se coucher sous les balles,
Ni vraiment triste de rester sans abri -
Nous te garderons, toi, langue russe,
Grandeur du verbe russe
Nous te porterons libre et pure
Et nous te donnerons à nos petits fils, sauvée
Pour toujours !

Que ne pouvons nous entendre cela, nous qui ne savons même plus quoi transmettre et à qui...et nous qui ne savons même plus penser le choix d'être libres – libres ? Libres de quoi, c'est bien là que s'arrêtent la plupart des réflexions des hommes modernes, de tous les derniers hommes ayant poussé à la perfection de l'inconscience la servitude volontaire .

Car il y a la vie, la vie même . Je ne peux dessiner mieux cette vie que dans ces mois d'été de Montparnasse, ces actes étincelants de Libre Esprit d'une femme qui en voyage de noces est immortalisée par Modigliani et par le désir de Modigliani, dans sa nudité de printemps . Ainsi en va-t-il de ceux qui sont nés de l'Esprit . Il n'est pas de plus grande liberté que de s'abandonner quand toute l'armature sociale ordonne de se garder en pleine propriété, que d'errer quand le voyage doit être organisé pour ne pas sortir du monde du départ et du retour . Une force qui va, qui se publie ainsi comme une vague de brume parfumée au dessus des lourds marécages des hommes – un papillon ancré dans l'éternité . A l'été 1911 Modigliani et Anna avaient visité le louvre, en particulier les Antiquités egyptiennes . Anna est alors dessinée en déesse égyptienne .


(Modigliani)

Une telle femme a pu vivre libre dans l'Empire de Staline, cet étrange pays devenu un monde, une guerre des mondes, puis un Empire indéfini .

Sur la Terre comme au Ciel . D'Anna et de ses amours, le puritain Jdanov put dire, selon les mots mêmes dont les inquisiteurs parlent des fidèles d'amour : Une nonne ou une putain, ou plutôt à la fois une nonne et une putain qui marie l'indécence à la prière.  Après la guerre et ses accommodations patriotiques, elle est radiée à nouveau de l'Union des écrivains dès 1946 pour « érotisme, mysticisme et indifférence politique » et n'arrive plus à publier officiellement . Jdanov l'inquisiteur ainsi donnait avec regrets le plus grand hommage que l'on puisse dire du Fidèle d'amour, de l'alliance éternelle du souffle et du sang – de l'homme qui se donne absolument à Dieu, le serviteur, comme il se donne à la chair, et qui se donne à la chair avec la puissance d'abîme de celui qui se donne à Dieu - de l'homme qui couronne d'or l'arbre de la science du bien et du mal, le pommier .

Ainsi dit le Cantique de la transmission du souffle d'Adam par Ève, qui contient et voile tous les secrets :

Sous le pommier je te réveille
Là où fut enceinte de toi ta mère,
Là où fut enceinte celle qui t'enfanta
Mets-moi comme un sceau sur ton cœur
Car l'amour est plus fort que la mort...

Quelle puissance se porte à travers ce corps si tendre et ce nez pointu de la fin de l'ère de la sécurité . Quels délices que sa voix . Que Dieu me laisse la vie tant que j'ai les mains sous son manteau .

Vive la mort !

Théurgie du souffle de Caïn .


(Luca Signorelli, fresque d'Orvieto)


J'ignore pourquoi, mais je songe à passer plus précisément à des pratiques rituelles, théurgiques, et je pense que je ne vais pas tarder à choisir entre Martinès de Pasqually et Agrippa, le plus probable, ou la voie hermétique qui ne semblent pas nécessairement doubles . Je sais que Crowley a appliqué la voie d'Abramelin le mage, mais que cette voie est, semble-t-il longue et dangereuse . Et Crowley est peu de choses . Qu'importe Crowley, si l'on a William Blake et Martinès de Pasqually ?

La question est de dépasser la parole pour aller vers la théurgie . Le théurgie est la science de la maîtrise des êtres celestes par la maîtrise des dimensions indéfinies du soi impersonnel . Pour aller vers la théurgie, il ne suffit pas de lire des livres, il faut apprendre des sciences traditionnelles, comme la science du temps astronomique et du calendrier annuel des rites, la science des matériaux, du sang, de la sève, du souffle, du souffle des os . Une telle acquisition des dimensions qualitatives du temps et de l'espace est un travail de fond considérable aujourd'hui . Le risque est aussi de voir naître le désir d'acquérir des pouvoirs de manipulation sur les autres . De cela, je suis bien averti . J'espère que je saurais aller vers des formes saintes de magie célestielle . Les oracles chaldaïques notent : matérielle est l'envie...sans envie est la gent théurge...

J'avais écrit sur la mémoire du sang, sur le caractère supra-individuel de certaines formes étranges de souvenirs . Je résumerais mes recherches, parce qu'à ce jour je crois ne plus être très éloigné – peut être à tort – de comprendre le lien de fraternité entre Abraham et Loth .

Il repassa par ses pérégrinations, depuis le midi, jusqu’à Béthel, jusqu’à l’endroit où avait été sa tente la première fois, entre Béthel et Aï, 4 à l’endroit où se trouvait l’autel qu’il y avait précédemment érigé. Abram y proclama le nom de l’Éternel. 5 Loth aussi, qui accompagnait Abram, avait du menu bétail, du gros bétail et ses tentes. 6 Le terrain ne put se prêter à ce qu’ils demeurassent ensemble; car leurs possessions étaient considérables, et ils ne pouvaient habiter ensemble. 7 Il s'éleva des différends entre les pasteurs des troupeaux d'Abram et les pasteurs des troupeaux de Loth ; le Cananéen et le Phérezéen occupaient alors le pays. 8 Abram dit à Loth: "Qu'il n'y ait donc point de querelles entre moi et toi, entre mes pasteurs et les tiens; car nous sommes frères. 9 Toute la contrée n'est elle pas devant toi? De grâce, sépare-toi de moi: si tu vas à gauche, j'irai à droite; si tu vas à droite, je prendrai la gauche." 10 Loth leva les yeux et considéra toute la plaine du Jourdain, tout entière arrosée, avant que l'Éternel eût détruit Sodome et Gommorhe; semblable à un jardin céleste, à la contrée d'Egypte, et s'étendant jusqu'à Çoar. 11 Loth choisit toute la plaine du Jourdain, et se dirigea du côté oriental; et ils se séparèrent l'un de l'autre. 12 Abram demeura dans le pays de Canaan; Loth s'établit dans les villes de la plaine et dressa ses tentes jusqu'à Sodome. Genèse, XIII.

Les mondes peuvent être résumés dans l'implication d'un cercle pourvu d'un point central, d'un axe et d'une roue . Cette roue est souvent vue comme étant le Tao immobile et le Zodiaque, le mouvement du ciel étoilé, ou l'eau des fleuves . Abraham est l'homme du centre, de la loi, de la pierre levée, axiale, de Bétel, ou encore du chêne de Mamré . La voie de tels hommes est le retrait progressif du Temps, et le retour vers l'éternité immobile du Principe . Il est l'homme de l'advaita, de la non-dualité, de la réintégration par l'obéissance .

Et Loth est l'homme de la Terre irriguée comme le Jardin du Seigneur, celui qui s'éloigne sur la Rose des vents, vers la fortune ; il est celui qui reste dans le Temps, la souffrance et la jouissance des mondes .

Car comme la réunion, qui est souffrance de privation féroce jusqu'à la réalisation effective de l'Un, la division est ambivalente, souffrance et jouissance de la réunion, sur le modèle de la jouissance polaire du sexe . Celui qui reste dans le Temps reste dans la destruction, dans le monde de Kali, qui est nostalgie, déchirement de la chair, sang répandu, et danse . C'est à lui que la Baghavat Gita dit : Lève toi, saisis la victoire et jouis de l'Empire dans sa plénitude, car tous vont mourir .

Je crois que le fond de toute la Gnose est d'enseigner le caractère foncièrement bon de la dualité la plus douloureuse, et donc le caractère de bonté, par delà le bien et le mal, de l'existence du mal . Telle est le déchirement des dieux primordiaux ou même la crucifixion . Tels sont les Caïnites, les adorateurs du Serpent, l'Évangile de Judas dans l'Antiquité ; telle est la défense de la justice de Tristan et d'Iseult ; telle est la Roue de la Table ronde, représentée comme un zodiaque, qui est faite d'errants dans l'immensité du temps et de l'espace pour garantir la puissance d'un Royaume terrestre, la prospérité de la terre, des saisons, des amours . Abraham et Loth pour autant sont frères . Ils sont même jumeaux . L'un, comme Castor, vit sur la terre et sur l'eau courante ; l'autre est aspiré vers le centre Céleste . Ce jumeau céleste est présent dans le souffle de l'entretien nocturne du Maître avec Nicodème dans l'Evangile de Jean .

Entretien de Jésus avec Nicodème .

Mais il y eut un homme d'entre les pharisiens, nommé Nicodème, un chef des Juifs, qui vint auprès de Jésus, de nuit, et lui dit : Rabbi, nous savons que tu es un docteur venu de Dieu ; car personne ne peut faire ces miracles que tu fais, si Dieu n'est avec lui . Jésus lui répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu . Nicodème lui dit : Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ?


Jésus répondit: En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d'eau et de souffle, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de souffle est souffle . Ne t'étonne pas que je t'aie dit: Il faut que vous naissiez de nouveau . Le vent souffle où il veut, et tu en entends sa voix ; mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit.


Nicodème lui dit : Comment cela peut-il se faire ? Jésus lui répondit : Tu es docteur en Israël, et tu ne sais pas ces choses ! En vérité, en vérité, je te le dis, nous disons ce que nous savons, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu ; et vous ne recevez pas notre témoignage . Si vous ne croyez pas quand je vous ai parlé des choses terrestres, comment croirez-vous quand je vous parlerai des choses célestes ? Personne n'est monté au ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel, comme le Fils de l'homme qui est dans le ciel .

Personne n'est monté au ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel . Ainsi les hommes de la race de Caïn sont-ils les anges déchus qui virent la beauté des filles des hommes . Ces hommes sont doubles, déchirés de la déchirure d'Adam . Ils sont jumeaux, l'un tourné vers la Terre et l'autre tourné vers le Ciel, et se tiennent à distance, et pourtant infiniment marchent l'un vers l'autre, vers le temps où ils seront à nouveau Un . Chaque homme du temps a un jumeau céleste qui l'attire comme un pôle, et vers lequel tantôt il se dirige, autour duquel il tourne, et enfin qui parfois le repousse intensément .

Chaque homme du temps ne cesse de revenir dans le temps, et c'est pourquoi l'enseignement de la Kabbale sur la transmigration des âmes, sur la roue du destin rejoint le Bouddhisme, ou la Gnose sur les voies de l'Apocastase . Empédocle note : Il y a un oracle de la Nécessité, une antique ordonnance des dieux, éternelle et fortement scellée par de larges serments : si jamais l'un des démons, qui ont obtenu du sort de longs jours, a souillé criminellement ses mains de sang, ou a suivi la Haine et s'est parjuré, il doit errer trois fois dix mille ans loin des demeures des bienheureux, naissant dans le cours du temps sous toutes sortes de formes mortelles, et changeant un pénible sentier de vie contre un autre.

La haine, chez Empédocle, est le principe de la division – et c'est bien de la race de Caïn et d'Adam, cette race condamnée à la soif indéfinie du désir d'amour, de retour, dont il est ici question . C'est la face de l'homme du désir . Les Trente mille ans sont la durée symbolique d'un cycle humain . L'Ange personnel est ce jumeau ; et il est l'image personnelle de chaque homme depuis le sixième jour, celui dont les offrandes ont été accordées mais qui a éternellement renoncé à aller sur le cercle des mondes, aux aubes et aux crépuscules, et à la chair . Tandis que chaque homme sur les cercles des mondes s'est séparé de son jumeau céleste, accomplissant le meurtre de Caïn .

Dieu dit: "Qu'as-tu fait! Le cri du sang de ton frère s'élève, jusqu'à moi, de la terre. 11 Eh bien! tu es maudit à cause de cette terre, qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère!" 12 Lorsque tu cultiveras la terre, elle cessera de te faire part de sa fécondité; tu seras errant et fugitif par le monde." 13 Caïn dit à l'Éternel: "Mon crime est trop grand pour qu'on me supporte. 14 Vois, tu me proscris aujourd'hui de dessus la face de la terre; mais puis-je me dérober à ta face? Je vais errer et fuir par le monde, mais le premier qui me trouvera me tuera." 15 L'Éternel lui dit: "Aussi, quiconque tuera Caïn sera puni au septuple." Et l'Éternel le marqua d'un signe, pour que personne, le rencontrant, ne le frappât. 16 Caïn se retira de devant l'Éternel, et séjourna dans le pays de Nôd, à l'orient d'Éden. Genèse, IV.

Comme Adam se séparant de Dieu en désirant être comme lui, les hommes sont issus de la race de Caïn, du moins certains d'entre eux – et leur crime est aussi une élection et une protection divine, soixante dix fois sept fois . La Genèse elle-même note que de tels êtres angéliques ont eu du regret devant la beauté des cercles, et ont rejoint d'eux-même les êtres de chair .

Il est des vivants dont les doubles sont aussi vivants, et qui les retrouvent sur cette terre ronde – ce sont les Fidèles d'amour . Les anciens Druides avaient pour homme suprême un individu énigmatique nommé Mog Ruiz, le Serviteur de la Roue, dont le nom a été conservé par écrit dans la tradition Irlandaise .

Il est donc deux voies de réalisation : l'une dépose la chair et le corps comme corps de malédiction, et passe par le repentir comme retour ; l'autre part du corps et conserve l'incarnation du souffle en trouvant à la chair de ténèbres l'orientation qui l'offre à l'axe lumineux de la Roue et lui permet une complète harmonie avec l'Un – la construction d'un corps de cosmos, le passage de la puissance du Serpent dans l'axe vertical de la Roue selon la symbolique tantriste . C'est toute la voie hermétique et alchimique, et elle passe par la douleur du déchirement assumé .

La première passe par la Nuit obscure de l'ascèse, de l'abandon du corps par un être incarné, aveugle à tout ce qui n'est pas corps, immense domaine qui pour lui n'est que ténèbres et glace du cœur ; la deuxième passe par l'oeuvre au noir de l'ami des ténèbres, la cuisson et la carbonisation infernales de toutes les illusions d'équilibre, du oui au cosmos céleste prononcé sans d'abord en assumer lucidement l'extrême dureté de celui-ci pour l'individu vivant de sève et de sang, promis à la perte de tous ses liens, à l'errance et à la mort indéfinies . Extrême dureté de l'abandon, du déchirement, symbolisée par l'éponge de vinaigre et la lance plantée dans le cœur du Christ .

Et pourtant cette voie est aussi celle de l'homme noble du Yi-King, parce qu'elle est la voie de l'exaltation de la chair, la voie de ceux qui marchent sur le feu, aux côtés de ceux qui marchent sur les eaux du monde . Et toutes les sciences du temps et de l'espace dont j'ai parlé sont là pour permettre de construire le microcosme comme un miroir d'or, en parcourant la totalité de ce corps, de sa douceur, de ses souillures, ou de ses faiblesses, de ses absences, des ses battements, de ces inspirs et de ses expirs .

Dans une telle conception, le rapport entre exotérique et ésotérique devient aussi une fraternité d'inversion ; le terme très ancien de Rose-Croix, rose des vents, déchirement et épines devient significatif . L'homme du cercle ne hait pas l'homme du retour, mais il ne peut être compris par lui . Le livre d'Évola sur la philosophie hermétique est extrêmement clair et explicite à ce sujet, et a achevé de me convaincre . Ainsi sommes nous hommes du Haut désir, fils et filles de Caïn .

C'est notre folie et notre haine qui comme le Scorpion se retournent et nous font nous retourner vers la vie et la puissance d'en haut, vers la fontaine de vie, les eaux d'en haut . Ceci ne peut être compris que de très peu d'hommes, et nous devons nous y résigner, non nous en réjouir .

Vive la mort !





(Martinès de Pasqually, écriture théurgique)


Qu'est ce que le spectacle ?

(Angelo Quattrocchi, The Situationists Are Coming, “Oz” Magazine, London 1969 - FB Boobs...Vice Deforme)


Depuis Debord la notion de Spectacle est devenue un pilier de l'étude du Système de civilisation moderne par les différentes formes de dissidence . L'usage nous en a longtemps semblé évident, depuis les premières thèses de la Société du Spectacle . Mais l'évidence est le plus souvent une apparence trompeuse qui empêche la réflexion . Ainsi, à la suite d'objections amies sur le concept de spectacle – le fait que le dandysme est une forme de spectacle - j'ai été amené à reprendre la construction de ce concept .

Revenons au texte de Debord .

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.

Malgré les apparences, le texte de Debord ne s'enracine pas seulement dans une description ou dans la culture de l'ultra-gauche, mais aussi dans une expérience existentielle qui apparaît en filigrane .

Le Spectacle met en résonance la notion de représentation et la notion de vie directement vécue . Cette vie est celle de chaque homme . La vie directement vécue peut être appelée vie authentique, authenticité ; et l'authenticité est justement ce qui, dans le Spectacle, est aliéné . La question de la vie authentique est implicite, mais présente au cœur même du concept de Spectacle .

La notion de représentation doit aussi être profondément creusée . En elle-même, la représentation porte l'idée d'une réplication de l'être, et donc d'un être non-représenté originaire . Chez Debord, l'être, jamais nommé, est pourtant implicitement présent ; l'être est la vie, et aussi le vrai ; et la représentation est la mort, est une reflet voilé et faux de l'être . Il est évident que ces mots seront taxés de simplisme, et seraient reniés par Debord . Ils n'en sont pas moins présents dans le texte même, dans son ombre . Car un texte est l'ensemble de ses mots et de leur ombre .

La séparation fait elle-même partie de l'unité du monde, de la praxis sociale globale qui s'est scindée en réalité et en image.

Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.

Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant
.

Le vocabulaire ontologique de Debord est assez pauvre, issu de siècle de mépris et d'ignorance de la métaphysique . Mais voilà dite la scission de l'être et de la représentation ; la représentation comme fausse, l'être comme vie . Très clairement, Debord s'appuie sur une ontologie implicite de la vie authentique . Ce sera notre guide de lecture de la notion de Spectacle .

***


Le concept de Spectacle ne doit pas se résumer à un puritanisme esthétique ou à une critique des arts du spectacle sur le modèle de la critique platonicienne du Spectacle . Selon cette critique, le spectacle doit être condamné comme source de plaisir . Il est même courant, à la suite de Nietzsche et de la phraséologie du soupçon – et Nietzsche fut très longtemps un moderne avant de devenir Nietzsche, et les scories du modernisme sont toujours présentes – de croire plus profond d'avoir des soupçons sur tout phénomène et de tout prendre pour un spectacle, et même pour le symptôme d'une chose inavouable :

« La béatitude (pour parler d'une façon plus technique, le plaisir, la jouissance) serait-elle jamais une preuve de la vérité? Elle le serait si peu que, quand des sensations de plaisir se mêlent de répondre à la question "qu'est-ce qui est... vrai?», nous avons presque la preuve du contraire. La preuve par le "plaisir" est une preuve de "plaisir". Rien de plus; comment pourrait-on savoir que les jugements vrais causent un plus grand plaisir que les jugements faux...L'expérience de tous les esprits sérieux et profonds enseigne le contraire. Le service de la vérité est le plus dur service...La foi donne la béatitude: donc elle ment... » Nietzsche (L'Antéchrist) .

Quel étrange folie puritaine – et quelle ignorance naïvement avouée - que de qualifier les mots plaisir, ou jouissance, de termes plus techniques pour la béatitude, et plus encore folie que de parler du mensonge du désir ou de la félicité, quand il est la vie même, et le moteur de toute motion vers le haut, vers la vertu, la loyauté, le sacrifice et toute soif de vérité. La sève, le sang, le souffle ne mentent pas . Croire que le plaisir soit une force de tromperie me semble très éloigné d'une morale des hommes du cercle, des seigneurs de l'existence et de la chair, et très proche d'une morale de veuve noire empoisonnée par son ressentiment .

La béatitude est bien au delà du plaisir, et elle se rit du plaisir et du déplaisir . Cela est une vérité certaine d'expérience . le sage qui s'est uni au Tao - qui possède la force forte de toutes choses - qui par la méditation s'est identifié à lui, s'est associé à la force innomée qui meut les mondes . Il s'est uni à l'Univers . « Que la foudre tombe des montagnes, que l'ouragan bouleverse l'océan, le sage ne s'inquiète pas . Il se fait porter par l'air et les nuées, il chevauche le Soleil et la Lune, il s'abat par delà l'espace . »

Et quand, plus simplement le soleil me baigne au travers des branches sur les pentes, quand l'eau de la rivière me caresse les pieds, quand les fleurs enveloppent mon regard et mon âme dans la mousse – quel est le mensonge de mon harmonie avec le monde ?

Heureux l'homme que le Soleil invaincu traverse de sa puissance . Et cette puissance de l'être ne se dit pas aisément, mais ne ment pas . L'intensité de la vie de l'être, voilà la vérité . L'expérience de l'être est la racine de la vérité . Si je dois donner un exemple de ce parcours de l'âme, je parlerais de Simone Weil, de l'acquisition de la certitude par son expérience . Le vrai est ce qui est, dit Aristote . Et le Maître dit : je suis la Voie, la vérité et la Vie .

Debord, en bon moderne, n'a pas de concept de béatitude . Mais son concept de situation et l'idée de la vie authentique ne sont pas des condamnations du spectacle et de l'art en général, malgré les tendances puritaines de sa personnalité . Le Spectacle est autre chose que le spectacle du dandy . Le Spectacle est dans ses mots ce qui, dans le monde moderne, est le verrou de la vie authentique . Il se peut que le terme permette des équivoques .

Déjà fuse la question de Pilate : mais qu'est ce que la vérité ? Que peut être la vie humaine authentique ?


***


La vérité moderne est construite sur la notion de représentation, fondée sur la séparation préalablement accomplie au plan historial ( le rythme propre de l'histoire de la pensée), et implicite dans tout discours sur la représentation, entre le logos et l'être . Cette séparation n'est ni naturelle ni originaire . L'orientation originaire de la tradition est l'union entre l'être et le Verbe, le souffle qui passe entre les lèvres de Dieu comme entre les lèvres des hommes, et qui est aussi la sève, le sang, le sperme, l'âme .

Je ne peux insister sur ce point . Voilà les premiers mots de la Genèse des mondes : Dieu dit . Et Parménide : c'est le même de penser et d'être . Et le prologue de l'Évangile de Jean : dans le principe était le Verbe (logos) . Dans la pensée grecque et médiévale, le vrai est ce qui est . Thomas note, dans la question disputée sur la vérité : Il semble que la vérité soit identique à l'étant . Et c'est parce que le logos est identique à la puissance d'existence, à la racine de la mystérieuse éclosion de l'être qu'il est puissant – que les invocations, les bénédictions ou les malédictions ne sont pas de simples paroles, mais des puissances redoutables qui font le destin . De même, la simple parole de l'homme vaut alors plus que tous les contrats, car l'homme qui commence à mentir ne peut plus faire confiance à personne, et est abandonné par les dieux . Dans le Hagakure, la discipline du silence et de l'impassibilité pour le guerrier est essentielle au bushido, car l'homme qui parle s'engage par ses mots sous peine de déshonneur . C'est pourquoi, encore, le poète, le Maître de parole, est associé au Prince, Maître du monde . Le poète qui annonce le règne du Prince, comme Virgile pour Auguste ne fait pas de la flagornerie, mais est l'Hermès du printemps à venir . La Table d'Émeraude tient encore cette origine du Verbe dans ces mots :

I . Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable .

Dans la pensée moderne, à la suite d'une dérive séculaire de séparation et de perte du sens des mots – les mots sont usés, on ne peut plus les dire - la vérité s'est exilée de l'être, et est devenue la propriété d'une proposition considérée par rapport à ses conditions de vérification . La vérité est un jugement humain ; et bien avant Machiavel, qui se contente de constater, il est devenu nécessaire au Prince de savoir mentir tout en donnant le spectacle de la loyauté . Dans le Prince le Spectacle est bien présent : le Prince doit être féroce sous les traits les plus suaves, si cela lui est profitable . Un Marc-Aurèle aurait sans doute jugé sévèrement un tel Prince .

Le vrai appartient aux propositions ; l'être, ou les étants, ne sont plus pensés comme ni vrais ni faux, sauf s'ils cherchent à tromper, c'est à dire que des hommes communiquent mensongèrement à travers eux, comme un faux cuir . Une erreur d'identification est une erreur, mais si je prend la corde pour un serpent, elle n'est pas un faux serpent . Plus généralement, le vrai est une propriété des représentations d'être semblables à l'être, en sachant que définir le semblable est d'une difficulté extrême, voire paradoxal . La Science, au sens moderne, qui s'éprouve au contact de l'expérience et de l'observation, devient le lieu de l'expérience obscurcie de la vérité .

La vérité est passée dans la représentation bien avant les thèses de la Société du Spectacle . Il existe un lien immédiat entre la dérive du concept de vrai comme authenticité vers un concept de vrai comme valeur de vérité d'une représentation, et la dérive de la vie immédiate de l'homme enraciné dans l'être vers la vie aliénée dans la représentation . Les anciens hommes de paroles sont des serviteurs de l'être et des dieux, comme la Pythie, comme les prophètes . L'homme moderne s'enivre du sentiment de sa maîtrise et se donne en spectacle à lui-même .

Vrai est aussi une marque de valeur ; si l'homme pose que le monde, que la vie, que la terre n'est pas vraie, mais que ses paroles et ses représentations purement humaines le sont, il commence à marquer une décentration du monde vécu vers l'individu humain maître et possesseur de la nature . Cette orientation est celle du narcissisme moderne, qui est solipsiste et idiotique .

Solipsiste, ne croyant qu'en soi-même . Il suffit de passer de la seule vérité de la parole à la toute puissance ontologique de la représentation : j'ai le monde que je veux, car j'ai le monde que je représente, et que ma représentation est ma propriété et ne dépend que de moi .

Idiotique, absolument particulier, particulier en général, puisque je suis le seul à être et à dire ce qui est, je suis donc absolument différent de tout autre chose, incomparable, mais aussi enfermé en moi, in-commu-nicable .

Les conséquences de cette conception sont la perte de la capacité à penser une existence selon la sagesse, c'est à dire selon la vérité . Car la présence avant toute parole d'un Univers, et justement de la connaissance universelle, et de la langue humaine, est la certitude ontologique d'un logos commun caché – la nature aime à se cacher – que le discours vrai, le logos apophantique, manifeste pour les hommes . Et ce logos commun est justement l'enseignement de la sophia, de la sagesse qui permet la vie en harmonie avec les dieux, les hommes et l'Univers .

Pour les Grecs, la recherche de la vérité en philosophie était au service de la vie . Voyez Épictète, pour une formulation plus aisée à comprendre que Héraclite ou Empédocle pour un moderne :

Souviens-toi donc que si tu regardes comme libre ce qui de sa nature est esclave, et comme étant à toi ce qui est à autrui, tu seras contrarié, tu seras dans le deuil, tu seras troublé, tu t’en prendras et aux dieux et aux hommes ; mais si tu ne regardes comme étant à toi que ce qui est à toi, et si tu regardes comme étant à autrui ce qui, en effet, est à autrui, personne ne te contraindra jamais, personne ne t’empêchera, tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras absolument rien contre ton gré, personne ne te nuira ; tu n’auras pas d’ennemi, car tu ne souffriras rien de nuisible.

Le discernement des étants est au service du bonheur, puisque c'est par manque de discernement que les hommes se rendent malheureux, par disharmonie avec la vérité . Connais-toi toi-même comme mortel, comme paille dans la main des dieux, accepte ton sort d'homme – et jouis du monde dans sa plénitude sans t'illusionner, tel est le fond des écoles de sagesse grecque .

Souviens-toi que ce que le désir déclare qu’il veut, c’est d’obtenir ce qu’il désire, que ce que l’aversion déclare qu’elle ne veut pas, c’est de tomber dans ce qu’elle a en aversion ; et quand on n’obtient pas ce qu’on désire, on n’est pas heureux, quand on tombe dans ce qu’on a en aversion, on est malheureux. Si donc tu n’as d’aversion que pour ce qui est contraire à la nature dans ce qui dépend de toi, tu ne tomberas dans rien de ce que tu as en aversion ; mais si tu as de l’aversion pour la maladie, la mort ou la pauvreté, tu seras malheureux.

Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu désires ; mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux.

Ou cette prière finale qui montre la piété de cette sagesse, liée à l'effacement de la volonté de l'individu humain devant la volonté souveraine des dieux qui se déploie sur le ciel étoilé :

1. Emmène-moi, Jupiter, et toi, Destinée, là où vous avez arrêté que je dois aller. Je vous suivrai sans hésiter et quand même j’aurais la folie de ne pas le vouloir, je ne vous en suivrai pas moins.
2. Quiconque se soumet de bonne grâce à la nécessité est sage à notre avis et sait les choses divines.
3. Mais, Criton, si telle est la volonté des dieux, qu’elle s’accomplisse
.

Connaître le monde dans sa rudesse et sa souveraineté sur l'homme pour l'accepter entièrement est la Voie . L'homme moderne ne peut accepter réellement un monde sans anesthésie réelle, et symbolique . Sans se protéger de la douleur, et sans se mentir sur la cruauté du monde où règne le loup déchirant, et pas les animaux faibles . Sans se protéger de son plaisir et de son désir, quand ils accusent la folie de sa morale et de la constitution de l'ego moderne . L'homme moderne par exemple nie les plaisirs liés à la force, nie le plaisir de la chasse, nie le lien entre la prédation et le sexe, nie le désir d'être maître et le désir d'être maîtrisé visibles sur les murs de Pompéi et dans l'éros des peuples . Le mensonge n'est pas dans l'être, mais bien dans la représentation illusoire des hommes :

Ainsi, à toute idée rude, exerce-toi à dire aussitôt : « Tu es une idée, et tu n’es pas du tout ce que tu représentes. » (…) Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements qu’ils portent sur les choses. Ainsi la mort n’a rien de redoutable, autrement elle aurait paru telle à Socrate ; mais le jugement que la mort est redoutable, c’est là ce qui est redoutable. Ainsi donc quand nous sommes contrariés, troublés ou peinés, n’en accusons jamais d’autres que nous-même, c’est-à-dire nos propres jugements. Il est d’un ignorant de s’en prendre à d’autres de ses malheurs ; il est d’un homme qui commence à s’instruire de s’en prendre à lui-même ; il est d’un homme complètement instruit de ne s’en prendre ni à un autre ni à lui-même.

C'est pour cela que les anciens étudiaient la vérité, pour vivre.

La première partie de la philosophie et la plus essentielle, c’est de mettre en pratique les maximes, par exemple de ne pas mentir ; la seconde, ce sont les démonstrations, par exemple, d’où vient qu’il ne faut pas mentir ; la troisième est celle qui confirme et éclaircit les démonstrations elles-mêmes ; par exemple d’où vient que c’est une démonstration ? Qu’est-ce-qu’une démonstration ? Qu’est-ce que conséquence, incompatibilité, vrai, faux ?
2. Ainsi donc, la troisième partie est nécessaire à cause de la seconde, et la seconde à cause de la première ; mais la plus nécessaire, celle au delà de laquelle on ne peut plus remonter, c’est la première. Nous, nous agissons au rebours. Nous nous arrêtons à la troisième partie ; toute notre étude est pour elle, et nous négligeons complètement la première. Aussi nous mentons, mais nous savons sur le bout du doigt comment on démontre qu’il ne faut pas mentir
.

Toute l'histoire de la pensée moderne est celle d'une inversion des valeurs entre l'être et la représentation, non pas positive, mais profondément illusoire . Le triomphe moderne de la moraline est un aspect de cette inversion, quand les sentiments immatures d'hommes impuissants prétendent juger et condamner le monde . Plus encore, quand la morale humaine trop humaine sert à accuser les dieux d'injustice .

L'homme moderne produit par la technique peut croire maîtriser le monde à l'abri de l'inactivité pratique des employés tertiarisés et de la propagande - Le spectacle est le discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux. C'est l'auto-portrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions d'existence - Mais cette maîtrise est illusoire . Le fleuve de l'histoire, des guerres ou des crises mondiales est aussi destructeur et invincible pour l'individu déraciné que les anciens déterminismes naturels . L'homme moderne est comme un arbre arraché à sa rive par la crue du fleuve, qui croit dominer le courant qui l'emporte – un bateau ivre . Davantage même, quand il s'agit d'un accident nucléaire, où les mots des hommes deviennent impuissant à dire le cauchemar d'une puissance censée être domptée au service des des hommes, et devenue ennemie, étrangère, mortelle à une échelle indescriptible .

L'arrière plan de la vie authentique ancienne est l'ombre du texte de Debord . La notion de vie, de vie enfermée dans le système, et de vie large, libérée, est d'ailleurs toujours présente dans son œuvre, et en fait le prix beaucoup plus que les considérations marxistes scolaires .


***


Si je résume la puissance de la notion de Spectacle selon Debord, je retrouve les idées suivantes, au delà de la notion du Spectacle comme aboutissement, stade suprême du capitalisme : le Spectacle est l'obligation construite de vivre dans le mensonge, ou aliénation ; le Spectacle est une seconde nature posée comme indiscutable dans un but de domination et la clôture de la discussion sur l'absurdité du monde capitaliste ; le Spectacle est la destruction des liens sociaux entre les hommes ; le Spectacle est une figure de la mort . Le Spectacle pour le dire en peu de mots est aliénation, asservissement, isolement, mort . L'aliénation a été vue au commencement, je la reprends plus sommairement et donne des éléments des autres perspectives :

Aliénation :

La séparation est l'alpha et l'oméga du spectacle.

La séparation fait elle-même partie de l'unité du monde, de la praxis sociale globale qui s'est scindée en réalité et en image. La pratique sociale, devant laquelle se pose le spectacle autonome, est aussi la totalité réelle qui contient le spectacle. Mais la scission dans cette totalité la mutile au point de faire apparaître le spectacle comme son but
.


Asservissement :

Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.

Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence permanente de cette justification, en tant qu'occupation de la part principale du temps vécu hors de la production moderne.

Le spectacle est le discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux. C'est l'auto-portrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions d'existence.

Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». L'attitude qu'il exige par principe est cette acceptation passive qu'il a déjà en fait obtenue par sa manière d'apparaître sans réplique, par son monopole de l'apparence.

C'est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l'ensemble des autres. C'est la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque.

L'apparence fétichiste de pure objectivité dans les relations spectaculaires cache leur caractère de relation entre hommes et entre classes : une seconde nature paraît dominer notre environnement de ses lois fatales
.

Isolement :

Le système économique fondé sur l'isolement est une production circulaire de l'isolement. L'isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l'automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d'isolement des « foules solitaires ». Les spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres présuppositions.

Le concept de spectacle unifie et explique une grande diversité de phénomènes apparents. Leurs diversités et contrastes sont les apparences de cette apparence organisée socialement, qui doit être elle-même reconnue dans sa vérité générale. Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l'affirmation de l'apparence et l'affirmation de toute vie humaine, c'est-à-dire sociale, comme simple apparence.
(...)

Mort :

(...)Mais la critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible.

Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant
.

L'homme séparé de sa propre vie, qui croit par là se libérer des déterminismes de l'existence selon la promesse de toutes les libérations du Système, retombe sous la domination asservissante du Capital et de la Technique . Dans le Système, toute libération est libéralisation, c'est à dire asservissement au Capital sous la forme du marché et de la concurrence libre et non faussée, de la guerre de tous contre tous . Telle fut la libération des peuples primitifs de leurs tabous et superstition, de la libération de la femme, qui est encore vendue comme projet inachevé malgré toutes ses dérives, ou encore la libération de l'adolescent devenu une créature du marché . N'oublions pas que l'ultra-gauche qui a formé Debord passe par la critique impitoyable du transfert de la lutte sociale de classe vers les « enjeux éthiques », pour ne pas dire ethniques, que vendent les partis fonctionnels au Capital, depuis la lutte anticléricale ou laïque d'hier à la lutte contre les discriminations de la présente époque .

La pensée de Debord pense au fond la séparation – que Baudelaire nomme péché originel - comme le mal le plus profond, et cette pensée qui fait de la scission d'avec l'être un mal, et même une mort, est aussi une pensée structurellement gnostique . Debord ouvre la porte à Tiqqun, comme Tiqqun ouvre la porte à la révolte métaphysique contre le Monde moderne .

Bien entendu, Debord renierai cela avec horreur .

***


Le Spectacle – l'origine du théâtre ou de la tragédie – mérite une étude en son essence . Je ne citerais pas Eliade, Nietzsche ou Artaud, qui pourraient apporter le même fond, mais Guénon . L'époque médiévale, en nommant mystère ses pièces de théâtre, et en les jouant sur des moments liturgiques du calendrier sacré, a parfaitement retrouvé, comme en de nombreux domaines, cette origine .

Le rite est la reconduction temporelle d'un événement éternel . Ainsi le sacrifice de la messe des chrétiens est le repas pascal sans cesse renouvelé, et réellement renouvelé . Le refus théologique, au XVIème siècle, de considérer autrement que réelle la transformation du pain et du vin en chair et sang montre un refus d'évoluer justement vers des théories de la représentation, de la déréalisation du sacrifice de la messe . Pascal note dans les pensées : Jésus est crucifié jusqu'à la fin du monde . Dans la Kabbale, toute couple humain qui fait l'amour reproduit l'amour d'Adam et Ève dans l'Éden, et le fait dans la présence divine, et parmi les influx de la sève et du souffle de Dieu . Il en est analogiquement de même dans les pratiques tantristes : l'homme et la femme qui s'unissent reproduisent l'union et la division divine, et sont toujours figurés comme des dieux .

Le rite est le premier spectacle . Il commémore et fait revivre . Il réparé le monde usé par le déroulement du temps, et il affirme la mémoire, la remémoration de l'éternité . Dieu se souvient de l'homme, et l'homme se souvient de Dieu . Le printemps est ainsi le spectacle de la nature .

Le rite rend présent ici et maintenant les puissances originaires et éternelles, les puissances du Ciel, selon la règle de la Table d'Émeraude :

II . Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut et comme ce qui en bas, pour faire les miracles d'une seule chose .

Le spectacle authentique est ainsi une intensification de l'existence par le retour vers le point mystérieux de la plus grande puissance, l'équivalent symbolique de la fontaine de vie . Sans nom, il est à l'origine du Ciel et de la Terre . Avec un nom, il engendre les mondes . Dans le spectacle, les hommes perdent leur identité méprisable et éphémère – les civilisations traditionnelles ignorent l'art du portrait – pour se revêtir de la puissante identité du dieu . Se mouvement peut passer par l'art du vêtement, du masque, par la danse – ce que nous avons nommé théâtre . Et cette représentation sacrée, éternelle, est plus proche de l'être que les marionnettes qui les animent – les acteurs peuvent être en transe, et abandonner toute volonté propre . La représentation sacrée est plus vraie que le monde des hommes ; aussi cette structure peut sembler ressembler au Spectacle . Mais elle en est l'inversion exacte .

Dans son éloge du maquillage, Baudelaire développe très précisément le modèle traditionnel de la représentation .

La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle; il faut qu’elle étonne, qu’elle charme; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l’artifice soient connus de tous, si le succès en est certain et l’effet toujours irrésistible. C’est dans ces considérations que l’artiste philosophe trouvera facilement la légitimation de toutes les pratiques employées dans tous les temps par les femmes pour consolider et diviniser, pour ainsi dire, leur fragile beauté. L’énumération en serait innombrable; mais, pour nous restreindre à ce que notre temps appelle vulgairement maquillage, qui ne voit que l’usage de la poudre de riz, si niaisement anathématisé par les philosophes candides, a pour but et pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la nature y a outrageusement semées, et de créer une unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau, laquelle unité, comme celle produite par le maillot, rapproche immédiatement l’être humain de la statue, c’est-à-dire d’un être divin et supérieur? Quant au noir artificiel qui cerne l’œil et au rouge qui marque la partie supérieure de la joue, bien que l’usage en soit tiré du même principe, du besoin de surpasser la nature, le résultat est fait pour satisfaire à un besoin tout opposé. Le rouge et le noir représentent la vie, une vie surnaturelle et excessive; ce cadre noir rend le regard plus profond et plus singulier, donne à l’œil une apparence plus décidée de fenêtre ouverte sur l’infini; le rouge, qui enflamme la pommette, augmente encore la clarté de la prunelle et ajoute à un beau visage féminin la passion mystérieuse de la prêtresse.

Les hommes par essence sont séparés de l'être, par le péché originel . La femme maquillée ne se représente pas elle-même faussement, elle manifeste la puissance occulte de la féminité, elle répare l'être parfait blessé, et lui rend hommage, en permettant aux hommes de lui rendre hommage . Le maquillage baudelairien n'est pas narcissique ni menteur, il est platonicien – image de l'éternité dans le temps . Le dandysme d'un Wilde est évidemment analogue .

Aimez l'art pour lui même et tout ce dont vous avez besoin vous sera donné par surcroît. Cette dévotion à la beauté éternelle (...) devrait se retrouver dans toutes les grandes civilisations ; ainsi la vie de chaque homme cesse d'être une spéculation pour être un sacrement.

Au contraire Le Spectacle moderne est l'affirmation de l'identité, l'affirmation idiotique et narcissique de l'individu, de l'actualité, de l'histoire la plus superficielle, au sens non d'apparent, de manifesté, mais d'éphémère, d'inférieur . Dans le Spectacle, l'individu le plus représenté croit être le plus intensément, alors que l'homme traditionnel est plus intensément en s'abandonnant . Mais le plus essentiel est que le Spectacle est à la fois la réalité et l'entretien de la séparation d'avec l'être et la vie . Le Spectacle, auto-affirmation de l'homme à travers la toute puissance de sa représentation du monde, de sa vision du monde, est aussi le processus du nihilisme lui-même, l'annihilation des mondes, réduits à n'être que le support indifférencié, la matière obscure et « désenchantée » de la toute puissance technique – et non le Livre d'un apprentissage de la vie, et les symboles des dieux .

Je le montre dans des miroirs modernes .


***


Dans la démocratie représentative moderne, les représentants sont censés être la Nation souveraine, alors qu'ils n'en sont plus que le Spectacle, réduits en outre à l'impuissance . La démocratie athénienne avait une hostilité profonde envers la représentation politique, et l'assemblée était directement l'assemblée du peuple entier . Les règles destinées à réduire le pouvoir des magistrats nous paraîtraient incroyablement strictes, ne serait – ce que l'élection annuelle, ou le partage des hautes fonctions entre plusieurs hommes simultanément . Ceux qui décidaient la guerre étaient ceux qui allaient combattre, ce qui semble une garantie d'objectivité de décisions de cette gravité .

Pour ce qui est de la représentation du peuple à lui même, il était dans l'antiquité et l'ancien régime des spectacles civiques . Dans une procession publique, les habitants d'une cité se vivent comme communauté réelle, effective ; alors que la représentation moderne invoque le peuple même en cas d'abstention massive . Par les sondages, par les processus de traduction du suffrage, nous avons vu des hommes minoritaires élus – ainsi G.W.Bush, ou se maintenir au pouvoir . Globalement, les chances d'un groupe ou d'un homme hostiles au Système d'obtenir une représentation sont pour ainsi dire nulles . La réalité du fonctionnement des républiques modernes est l'oligarchie sous le Spectacle de la démocratie, de même que la réalité fonctionnelle de la lutte contre les discriminations est la production d'un marché unifié des compétences humaines pour le Système par la destruction des liens non-fonctionnels .

Il est très clair par exemple que les garanties de liberté de pensée et d'expression ne cessent de subir une érosion dont les limites ne peuvent pas être données . Il n'est pas du tout certain qu'un sujet de la monarchie absolue avait moins de libertés que l'un d'entre nous . Honnêtement, j'en doute . La complexité du Système, comme le montre Galbraith, oblige à réduire les incertitudes, pensées uniquement en termes de risques, c'est à dire à réduire indéfiniment la liberté effective . Cette réduction s'opère souvent sous le masque matriarcal de la prévention et de la santé, de la protection et de la sécurité . Globalement, les systèmes politiques de l'ouest sont « démocratiques » comme les démocraties populaires l'étaient . Il ne s'agit pas d'un jugement moral, mais simplement du constat de l'impuissance réelle du citoyen devenu isolé à agir sur son environnement, même proche . Pour l'essentiel, le citoyen moderne est d'abord une personne soumise à des contraintes sur lesquelles il n'a pas de prise, et soumise aux règles étroites du salariat, et qui de temps à autre se voit offrir le spectacle de sa consultation . Des actes basiques des hommes anciens, comme s'arrêter de travailler selon le temps qu'il fait, se défendre soi-même ou sa famille en cas d'agression, payer un sorcier pour se soigner d'une maladie, fumer sans y penser, s'enivrer, ou encore vendre au marché les produits de son jardin sans pouvoir justifier de l'achat de ses semences suffisent à s'attirer de gros ennuis . Il faut toute la force de mensonge et de caricature du discours progressiste pour faire oublier quelle réduction à l'obéissance et à l'immaturité est exigée sans sourciller des hommes modernes .

Le spectacle de la liberté a remplacé la liberté vécue directement . Le spectacle de la justice est offert pour masquer l'injustice fondamentale du Système . Dans ses essais politiques, Vaclav Havel a très longuement analysé le poids de ce mensonge, du politiquement correct comme dissolution de toute vie authentique . Un effet particulièrement pervers est l'instrumentalisation du langage, des mots les plus sacrés de la tribu . La communication entre les hommes est rendue impossible ou pervertie quand les mots de patrie, d'honneur ou de loyauté servent à masquer un pouvoir arrogant, égoïste et cruel . La communauté des hommes est blessée, mais le langage lui-même est blessé par le langage de l'Empire . Notre terre est la gaste terre, la terre rendue stérile, sans sève ni sang, par les mensonges et la déloyautés des hommes, la terre dont le roi pêcheur est blessé, privé de sa force virile . Dans ce sens, Ellroy est par excellence un écrivain situationniste . Car le lieu d'énonciation de la Loi morale est pour lui Dream-a-Dream land, le monde des rêves bâti sur le meurtre d'autres hommes, le monde des miroirs construit par des hommes mauvais . C'est à dire que c'est la Loi même, l'énonciation du bien, du juste et du vrai qui est au service du mal, de l'injuste et du mensonge . Le Spectacle est cela même qui neutralise tout espoir de renaissance en portant la décomposition de toute parole de printemps .

Un aspect complémentaire de l'étude du Spectacle est de montrer que le Spectacle ne doit pas vainement être étudié pour son contenu, car l' information n'y est qu'une quantité, un débit, une matière. L'axe de compréhension est sa forme : la dissociation, la réduction à la quantité . Dans la nature dont le Spectacle se veut la représentation, tout est lié, tout est systémique ou presque ; le réchauffement de l'atmosphère, la pollution et le taux de croissance ; le taux de chômage et l'intensité de l'exploitation ; la discrimination positive qui par nécessité logique entraîne une discrimination négative - si cet emploi est pour telle catégorie humaine, tu seras refusé à cet emploi à cause de ta propre catégorie . L'essence de la compréhension, du sens donné à la Cité humaine est de comprendre les liens . Comprendre, c'est relier . Or le spectacle fragmente, dissocie et déforme ; l'image d'un sous-système devient essentielle, un évènement majeur ; un problème d'envergure mondiale devient inexistant . A Fukushima, deux piscines de combustible usagé, mais à refroidir en permanence, sont sur les toits de deux réacteurs endommagés . Selon un expert nucléaire japonais (université de Kyoto), un nouveau tremblement de terre qui viderait les piscines, et permettrait le réchauffement de ce combustible, it will be the end . 2500 tonnes de combustible seraient à l'air libre, et tout le Japon serait en puissance à évacuer . Les travaux de vidange, très difficiles, ne pourront commencer qu'en décembre 2013 . Le monde est pris en otage de ce désastre dans un silence halluciné du Spectacle . Il y a peu, tous les médias et des hommes puissants s'étaient déplacés en France pour une prise d'otage dans une école . Voilà un exemple de ces gigantesques boursouflures occasionnées au réel .

Chaque atome du spectacle est vrai, et est un moment du faux en étant intégré à des organismes fantasmatiques crées par le Spectacle . C'est pour cette raison que l'oxymore est la figure de rhétorique typique de l’idéologie spectaculaire : l'oxymore est une chimère de la représentation . Le Spectacle fait vivre les hommes dans des chimères . De ce fait, et les chimères de la représentation liées à la légitimité démocratique qui fait peser avant tout ceux, les plus nombreux, qui ne se déterminent que par le Spectacle, les hommes de cette terre sont incapables de prendre des décisions adaptées même à des situations d'urgence - voyez le cas exemplaire de Fukushima . Les hommes comprennent de moins en moins la réalité naturelle ou humaine, organisationnelle ; le caractère dissocié de toute réalité des débats politiques est de plus en plus évident . Et le refus des contraintes du réel par la révolte d'un narcissisme infantile, c'est de l'immaturité (voyez Gombrowicz), une immaturité devenue modèle de développement des adultes dans le Système, et même des vieillards .

Un autre exemple de fonction du Spectacle est la pornographie . Tout d'abord, la pornographie opère sur l'érotique le processus de réduction au fait matériel propre à l'ensemble du nihilisme : un rapport sexuel n'est qu'un rapport sexuel et rien de plus, avec une symbolisation annihilée . L'intégration sacrée du sexe n'est pas une limite, mais une intensification de la puissance sexuelle, et aussi de sa pratique effective . La pratique antique du sexe était certainement indéfiniment plus puissante que la nôtre . La pornographie est énormément sexuelle et crue par exténuation de l'éros à l'âge du nihilisme .

La pornographie fait du sexe une activité spécifique, spécialisée ayant sa place dans l'ensemble de la division fonctionnelle du travail . Mais comme le renforcement des forces de sécurité est le signe de l'impuissance des adultes à affirmer leur sécurité autonome, le renforcement de la pornographie est le signe d'une dépossession de la sexualité par les hommes . Le sexe est réduit à l'acte et standardisé, pratiqué en série, de manière industrielle . Et l'homme moyen n'en est que le spectateur, c'est à dire que sa dépossession de la vie directe par la représentation est achevée . Comme pour une prostituée, il doit payer – mais il ne peut même pas posséder .

Ce spectacle par contre détend la puissance de transformation du désir, qui pousse à partir en quête . Très exactement comme les films d'action ou les jeux vidéos, la pornographie permet à un ego fantomatique, dans le corps d'une personne rendue complètement fonctionnelle, de délirer sur une toute puissance inexistante, baisant sommairement d'un sexe énorme, tuant ses ennemis par milliers, dirigeant des royaumes, puis retournant à son travail misérable et monotone . L'essence du Spectacle est la séparation, condamnant à l'impuissance dans le monde, et fantasmant la toute puissance dans la représentation .

En organisant la dérégulation du désir, la pornographie facilite l'asservissement : c'est la désublimation répressive, déjà notée par Marcuse dans les années 60 . Le propagande de la toute puissance individuelle, du narcissisme moderne fonctionnel au Système fait de l'ego un fantôme hideux qui ne cesse de se la raconter tout-puissant, et de se voiler sa misère . La peur panique de l'agression ou de la maladie dévorante dans le monde moderne est bien la peur panique de l'expérience de l'impuissance, expérience qui brise les structures de l'ego spectaculaire – expérience qui est un traumatisme irréparable pour tous les hommes incapables de construire un être humain déjà mort, et donc forgé de cette capacité de résistance au mal des aventuriers du passé, de ces êtres que rien ne semble pouvoir traumatiser – de ce caractère indomptable qui ne se forge que de la joie immédiate, de l'immense joie solaire et de l'accord entièrement donné à la douleur de la vie .

Si dans la voie tu cherches d'abord à éviter la douleur, tu éviteras la vie - et toute voie quelle qu'elle soit.


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Le spectacle de l'art, le théâtre, le cinéma ne sont pas le Spectacle en soi . Ils ne sont pas asservissement nécessairement, et tromperie, mais peuvent être intensification de la sève, de la vie ici et maintenant . Ils forment une sphère temporairement à l'abri de ce monde de mort – et c'est ainsi, au delà des définitions maniaques de Debord, qu'il faut comprendre ce qu'est la situation que peut construire la puissance de l'artiste : un moment puissant de la vie humaine et plus qu'humaine . La situation chez Debord est au fond proche de la T.A.Z chez Hakim Bey . La situation est un signe et une preuve vivante, concrète, de la puissance de la transformation de la vie par l'art . Un sacrifice, un rite divin, la pratique de la théurgie, un amour puissant dans l'espace des jours sont des situations en ce sens, comme certains livres, comme le Docteur Jivago, sont des mémoriaux de situations, la preuve certaine, l'être certain et très véritable que les limites du Système peuvent être franchies, qu'il est de l'inconnu, du nouveau qui se renouvelle éternellement, une aube d'été a embrasser .

L'art, un spectacle, y compris un chant sublime, peuvent être des situations . Le propre de la situation est de ne pas supposer la séparation entre l'artiste, l'objet et le spectateur . La participation ne doit pas être pensée comme étant une activité, et encore moi une activité de production . La participation est le contact intérieur avec la puissance . Devant une œuvre d'art plastique, une pièce de théâtre sublime, en communiant dans l'intensification de l'être, je crée en moi cette participation des essences au sens platonicien. Les grecs ne s'y trompaient pas .

Le Spectacle décrit par Debord garde aussi sa puissance de vie .

Ces distinctions peuvent paraître subtiles . Mais le révolté sait examiner les cas, et rendre à chacun selon la justice .

Vive la mort !

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova