Rapport sur le rapport sur la construction des situations de Debord, ou l'insurrection à venir, 1.

(Oeil, Khayyam 2006 sur http://mehere.free.fr/)



Lettres d'un flibustier des mers du Sud et des TAZ sur la piraterie dans les océans des pensées, l'organisation et l'action de la flibuste et de ses républiques, ou rapport sur le rapport de Guy Debord sur les modes de l'insurrection à venir .

Nous allons reconquérir une puissance révolutionnaire de la pensée, ce qui passe par une révolution dans la pensée révolutionnaire . Nous sommes las de ce monde ancien, et las de l'impuissance . Nous allons à nouveau secréter une pensée dangereuse comme la rose noire, comme le venin du cobra . La pensée à nouveau sera opératoire, et puissance de mondes .

L'échec des « mouvements sociaux » successifs depuis 1968, et même l'échec de 1968 pourraient être analysés ; mais ce n'est pas l'objet d'un tel travail . Ce qui est certain, c'est l'échec . Il est donc vain de répéter des formules usées jusqu'à la corde, et d'espérer la grève générale . Sans le moindre doute, avec une détermination de fer, je viens renier le passé hideux de l'humanité pleurarde . Nous nous replaçons dans le champ historique, pour constater que toutes les grandes transformations récentes de l'Europe s'enracinent dans un travail de la pensée au delà de toutes les transformations sociales, que ce soit la christianisation de l'Empire Romain, la révolte protestante, la pensée des Lumières, ou encore la révolution russe . Ajoutons que les Avant gardes marginales de l'Europe ont déjà produit un immense travail théorique, mais fait d'îles et d'archipels, fragmenté, et méconnu . Nous partons riches de trésors, et sans brûler nos vaisseaux .

Il est illusoire de croire que des leaders intellectuels, syndicaux ou politiques intégrés à l'oligarchie, et qui partagent les fondements idéologiques de l'oligarchie, puissent œuvrer à la moindre transformation d'un monde - Voyez à ce sujet Michels, qui écrivait avant 1914 . Les hommes intégrés à l'oligarchie, fussent-ils des parties dominées des classes dominantes, sont des parties fonctionnelles du processus de production de ce monde de tyrannie floue, d'enfermement . Un monde qui déjà, n'est plus le nôtre-un monde dont nous ne sommes pas citoyens . Nous ne sommes pas citoyens de l'Empire, puisque l'Empire ne reconnaît que des sujets conformes à son essence, et entièrement neutralisés dans leur humanité, dans leur puissance de création de mondes . Nous ne sommes pas citoyens de l'Empire, et pourtant il n'existe aucun espace en dehors de l'Empire ; aussi nos écrits sont-ils des lettres de TAZ, de zones autonomes temporaires sur les océans de l'imaginaire . C'est par le long vol des vaisseaux sur la route de la baleine que parviennent ces mots, sous le drapeau de la piraterie qui porte la mort . C'est ainsi que peut naître un parti imaginaire, que l'Empire ne peut atteindre . C'est ainsi que peut se poser une position de l'extériorité dans une totalité qui produit des clôtures, des barbelés en processus continu . C'est ainsi que l'imaginaire est la puissance de l'action concrète et le poison de l'Empire .

Homme ! Si tu es rempli de moraline, mécanique machine emplie d'un vide mélancolique, moulin à déclamer les grands principes larmoyants issus de ton cœur intelligent, titre d'un ouvrage dont je tairais le nom pour ne pas te voler deux minutes ta vie, le temps de le comprendre, je dois t'avertir : tourne tes pas en arrière et pas en avant . La révolution dans la pensée ne peut être satisfaisante ni moralement, ni ontologiquement, ni esthétiquement pour la pensée dominante . La révolution idéologique est immorale dans la perspective de la morale dominante . Les formes sataniques, lucifériennes, la voie de la main gauche, les accusations de crimes et de sorcellerie sont les perspectives de base de la morale dominante sur les marges les plus actives-et elles le seront encore au jour où notre pensée sera réellement dangereuse, par exemple sous la forme ténébreuse du terrorisme pour le Comité invisible .

Genesis P.Orridge, artiste undergroud, raconte comment la police anglaise cherchait un lieu de cérémonies sataniques et de sacrifices humains dans le sous sol de sa maison de Brigthon, maison qui avait ce regrettable défaut de justement n'avoir pas de sous sol . A cause de cette absence inquiétante, il lui était impossible de prouver positivement que rien de répréhensible ne s'était déroulé dans son sous -sol . Et une preuve négative, une absence de preuve, ne peut altérer la suspicion qui nait d'un être aussi manifestement déviant, n'est ce pas Behemoth? . C'est évident !
Le Système demande à chacun de prouver son innocence, et ainsi peut faire régner discrètement son ombre et sa glace au plus profond de toutes les âmes – car qui n'est pas coupable au fond de son cœur ? Et qui au fond ne tire pas des délices de ce crime ? Les oiseaux pleurent, et les hommes, ceux qui n'ont pas émigrés, pensent qu'ils chantent, quelle erreur, quelle horreur, saints du paradis ! (…) personne ne concrétise simultanément comme les oiseaux la mort et la liberté, le mysticisme et la beauté, l'Ange et le Diable, l'agonie et le désert au dessus de l'abîme...Le fond de la moraline est un désir d'éradication du désir, car le désir-le Haut désir du haut tant désiré- ne cesse de pousser au delà, au dépassement des règles, à l'imprévisible, à l'ingérable . Cela épuise et terrifie le dernier homme, qui ne désire que sa sécurité et sa retraite . Le dépassement de l'homme est l'homme . Le fond et la fin de la moraline est la prison, ou la mort . Le Système est en ce sens puissamment puritain, puisque que l'homme nouveau qu'il promeut doit être précisément parfaitement gérable, c'est à dire prédictible, c'est à dire absent à toute puissance de création, donc d'imprévu : « En tant que son apparence épuise entièrement son essence et sa représentation, sa réalité, la jeune fille est l'entièrement dicible ; comme aussi le parfaitement prédictible et l'entièrement neutralisé »(THJF, p 30) . Et c'est la vérité, que de conjoindre le crime, la douleur, la mort, le désir et la jouissance dans les abîmes de l'âme .

C'est pour cela que les ténèbres de la subversion plus que jamais fascinent tous les hommes, et d'abord ceux qui sont chargés de lutter contre elle . Ils appellent leur vice étude . Ils font des thèses sur la subversion, lisent avec délices des ouvrages sur les sorcières, les vampires, les serials killers . Mais comme Pierre, ils affirment ne pas la connaître quand on leur demande, ils renient leur désir qui les affole . Ils sont craintifs, timorés, rien de plus . Le révolté lui adhère à son désir, et a fait un pacte avec la prostitution pour semer le trouble dans les familles . Ainsi le décrit Lautréamont : J'établirais en quelque lignes comment Maldoror fut bon dans ses premières années, où il vécu heureux . C'est fait . Il s'aperçut ensuite qu'il était méchant : fatalité extraordinaire ! Il cacha son caractère tant qu'il put pendant un grand nombre d'années ; mais à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête, jusqu'à ce que , ne pouvant plus supporter pareille vie, il se jeta résolument dans la carrière du mal...Bien sûr, le mal en question, la méchanceté en question est l'image que lui renvoie le miroir de la morale dominante, et dans sa perspective, pour passer de méchant à révolté, Satan doit devenir une figure de Dieu . Ainsi disait exactement William Blake de Milton, en montrant que le Paradis perdu devait être lu de manière renversée pour être compris : comme tout vrai poète, il était du parti du Diable sans le savoir .

La transgression, la méchanceté, la cruauté fascinent, et elle sont revendiquées par tous comme une valeur de marché, une puissance d'influence sur le comportement de consommation, y compris la consommation « artistique » et spectaculaire . La popularité de nombre de formes d'art contemporain et leur parfaite intégration au marché – ces formes sont dans le marché comme le poisson dans l'eau- permet de distinguer ce qui relève de la transgression de propagande, parfaitement prévisible et rituelle, par exemple l'inflation du sexuel avec la bestialité sadomasochiste ou scatologique qui s'illustrent dans l'art contemporain, de la transgression insupportable pour le Système . Ces limites du supportable évoluent rapidement dans l'ordre factuel, dans le degré d'obscénité des images, ou dans les pratiques sexuelles, par exemple ; pourtant il y a d'un côté s'amuser avec Harry Potter, ce doux et inoffensif frisson, et croire et pratiquer la sorcellerie, invoquer le Diable, comme la redoutable version de la Palo Mayombe d'Adolfo Constanzo . Il y a les bonbons d'Halloween et les rapports policiers sur les sectes .

Moins visibles que les limites factuelles, ou de l'ordre des images, ces clôtures sont indéfiniment plus stables et fortifiées dans l'ordre des principes, dans la pierre dure, dans l'obsidienne noire, aux éclats tranchants la chair et les artères du travail idéologique et métaphysique . Car c'est là qu'est le champ du sang, le lieu crucial du Kairos et du combat décisif, la grande guerre, l'affrontement du dragon . Mais le Système, quoique visiblement blessé et usé, est encore d'une puissance disproportionnée à la nôtre . Nous pouvons comparer notre position à la position des Lumières vis à vis de l'absolutisme au milieu du XVIIIème siècle, quand il semblait simplement impensable de penser un effondrement européen de ce système politique global séculaire . Plus encore, à la lutte des carbonari contre la Sainte Alliance, car l'Union Européenne de la Concurrence Libre et Non Faussée n'est autre que la sainte alliance de l'idéologie racine . Nous ne pouvons sans doute que préparer ce moment du Kairos, comme le creusement hégélien de la taupe, dans une guerre de partisans, de guérilla, de piraterie, de contrebande . Notre figure de la résistance à l'oppression, notre respect des droits de l'homme .

Dans cet ordre de la pensée, qui est notre principal objet, de tels passages de frontières, de tels changements impulsés par les marges ne sont pas des changements absolus, impensables, sauf dans le cadre frelaté de l'idéologie racine, et sont des continuités, mais des continuités à partir des marges . Les marges de l'Empire, les îles des océans des mers du Sud, tels sont les lieux où s'élaborent les aurores des mondes nouveaux . La marginalité ainsi désignée est une marginalité idéologique, et aussi une marginalité sociale . La transformation à la marge est la règle des transformations idéologiques par le moteur des Avant-garde, depuis le contre-exemple de la transformation de la religion égyptienne par Akhenaton . D'ailleurs même l'article de Wikipedia, reprenant sa logique d'idéologie dominante, qualifie les réformes d'Akhenaton de « transformations radicales et chaotiques » . Les marges sont toujours, aux yeux des maîtres, radicales et chaotiques, fussent-elles solaires, et gardiennes du Soleil Invaincu, ou intensité et puissance de la vie humaine . Et ce, même si les marges s'éveillent dans un monde en ruines, et souillé du sang humain : le monde légué par nos pères, celui dont le Faust de Goethe dit : « tout ce qui existe mérite d'être détruit » . Ce mérite ne pose aucune nécessité, mais une légitimité de l'insurrection .

« Qu'a tu fais de ton frère Abel ? » Demande Dieu à Caïn . Et de même, dans l'antique Beowulf, manuel d'éducation royale des barbares saxons : « Tu as tué ton frère, ton proche le plus cher, toi . C'est pourquoi l'enfer t'es promis, malgré tes propos retors » . Le Système a tué, au delà de toute imagination ; il a réalisé sur la terre les enfers de Dante et de Hieronymus Bosch . Pendant les guerres de religion, pendant la guerre de Trente ans, on jetait les enfants contre les murs ; nous avons organisé scientifiquement le massacre des enfants, réalisant l'un des pires crimes de notre propre Écriture . C'est cette accusation que nous portons et tenons contre notre modèle actuel de civilisation . Les puissances qui ont produit le talon de fer de l'exploitation capitaliste, et les massacres totalitaires, que ce soient les guerres totales, ou les génocides, sont encore parfaitement présentes au cœur du Système, et c'est illusion et folie de l'en croire indemne . Les mécanismes idéologiques de la Shoah sont encore vivants, endormis comme le dragon rouge sous le château de la princesse du Lac . Le totalitarisme n'est pas un accident de l'histoire, mais une tendance de fond de notre système de civilisation, qui se dirige vers une forme floue de totalitarisme, c'est à dire de prise en réseau de la totalité des existences humaines pour la production matérielle, jusqu'aux horizons des peuples les plus lointains, jusqu'aux profondeurs les plus intimes de la psyché, par exemple dans le triomphe du traitement statistique de l'être . Alors que se multiplient les espaces d'expression extérieurs, les espaces intérieurs ne cessent de s'amenuiser, dit l'artiste russe Vadim Zakharov . Un être sans espace intérieur n'est pas un homme, n'est plus un homme . Le système met en péril l'humanité de l'homme . L'humanité de l'homme est le prix de son expansion .

Dans les galeries d'art contemporain « les plus réputées » de Paris, New York, Los Angeles ou Tokyo, comme les expositions de ces temps le montrent, Slick ou Fiac, « il faut avoir un chinois » (sic) . Que montre le meilleur de l'art contemporain chinois ? Des vortex aux multiples spires, animés ou pas, de villes géantes en constructions indéfinies, des babels modernes se hissant vers le ciel dans des spirales de fumées noires, des esclaves au teint pâle par millions, habillés à l'identique, des espaces vides, empoisonnés, vastes jusqu'à l'horizon, dédiés à l'aménagement industriel, des ruines noircies par les fumées rasées par des myriades d'engins, des hommes emprisonnés, des hommes nus tirant sur des cordes, des hommes souriants et vêtus sur le modèle occidental, des répliques des capitales du monde vendues en tourisme du décor, en logements standardisés . Ces images cauchemardesques se vendent, sont à la mode, comme des bannières annonciatrices de la mort . L'Occident s'amuse de ces œuvres d'art sans s'y reconnaître, sans les reconnaître comme un miroir, car l'Occident n'a pas conscience de lui même, enivré par « l'économie » . Comme dit Zakharov, les espaces intérieurs de la conscience et de l'image ne cessent de s'amenuiser . Le dernier homme est un être gai, et doté d'une forte estime de soi, et d'une pensée opératoire, et positive . Il n'en est pas moins stupide, et mesure le monde à l'aune de sa stupidité souriante . Il admire le développement de la Chine et les œuvres des artistes chinois . Il aime la différence, et aussi la différance . Impeccable !

Que savons nous de la chine ? Ignorons nous que c'est une tyrannie violente, carcérale ? Et pourtant l'Occident est fasciné par la Chine, qui est si performante, avec sa « croissance à deux chiffres », son marché . L'Occident envoie ses étudiants en Chine, fait du chinois moderne une langue de prestige, comme dans le poulailler le plus gros coq est le modèle de tous, doive-t-il en crever . Ce n'est pas la puissance de la pensée, de la culture chinoise qui nous fascinent . Pour les grandes puissances économiques, la hiérarchie s'énonce ainsi : « c'est moi qui ait le plus gros bide, c'est moi le chef », selon la digne et historique parole d'un Ubu invisible . Alors que se multiplient les espaces d'expression extérieurs, les espaces intérieurs ne cessent de s'amenuiser . Que de gros bides partout, sans têtes, qui s'expriment ! Que sont pénibles pour nous de tels mots, alors que les vraies questions, comme les chiffres de notre commerce extérieur, comme le travail des jeunes, des seniors se posent, ou les résultats de l'équipe de France ! G.P.Orridge déclara en 1999 : je suis abasourdi de voir que les Anglais s'intéressent encore au football, que les mêmes animateurs animent encore les mêmes émissions ignobles à la télévision, continuent des années après à insulter à ce point l'intelligence . C'est bien cela, ce que les médias appellent « information » et « débat » . C'est cela, le miroir qui nous est tendu pour y voir la Chine .

Nous ne nous reconnaissons pas dans la face cachée de la Chine, face manifestée par l'art . Nous nous reconnaissons dans la Chine mythique des victoires de la croissance . C'est la pensée positive, cette ingénierie du néant intérieur des cadres moyens, déployée par les médias dans le marché de l'information, et appliquée à « la Chine » . Pourtant la face cachée de la Chine est une partie fonctionnelle de notre milieu de vie ; sa tyrannie et son hubris, sa démesure, ne nous sont pas étrangers, mais intimes – sont notre propre face cachée, clivée et déniée . Nous admirons le déchainement d'un cancer qui frappe une grande civilisation, et qui nous a frappé depuis longtemps, comme nos pères ont le plus souvent admiré les réalisations massives du III Reich . Que la grandeur moderne soit une forme de gigantisme absurde, soit identifiée à l'énormité, est une manifestation de sa vérité . Souvenons nous !

Ce monde dénie la face cachée de la Chine comme il dénie son aspiration obscure à l'abîme . Le monde se dirige vers une singularité, un temps d'imprévisibilité chaotique, selon Jacques Blamont, mais pas selon lui seul . En bref, vers ce qu'en mathématiques on peut appeler une « catastrophe », et s'agissant de l'histoire humaine et des cycles du temps, d'une révolution . Et ce, sans que nul n'y pense, et alors que la puissance déployée dans le monde a atteint un niveau dont les effets potentiels ne sont pas non plus prévisibles . Rien n'est sûr, mais dit Villon, rien ne m'est sûr que la chose incertaine . Dans les années précédant 1914, les meilleurs observateurs savaient qu'une guerre européenne déploierait une puissance de destruction inconnue depuis lors, et aurait des conséquences imprévisibles, mais ils ne furent pas entendus . La guerre serait donc « fraîche et joyeuse » . C'est ce que tout homme avait envie d'entendre, et c'est donc ce qui était entendu . De même, avant 1939, le colonel de Gaulle avait averti les dirigeants de la France que la force mécanique nouvelle permettait d'articuler de manière foudroyante l'aviation et des corps blindés ; mais les grands chefs répondaient, décisifs : « les Ardennes sont infranchissables ! » . Notre Chine est fraîche et joyeuse, notre modèle technique est infranchissable aux catastrophes, voilà ce que nous avons tellement envie d'entendre ! Quelle gratitude ne devons nous pas aux institutions de propagande du Système de nous le dire, comme les institutions de propagande de l'URSS nous dirent que la catastrophe de Tchernobyl était d'une gravité limitée, était fraîche et joyeuse même ! De nous le démontrer par les mots issus du front d'airain de Claude Allègre ou la face énigmatique des frères Bogdanov !

La encore, la pente naturelle de la partie spécialisée dans la propagande de l'oligarchie, comme celle du marché de l'information, et donc des cons-sommateurs majoritaires, qui sont complices de l'anéantissement de leur intelligence et de leur immaturité, est celle de la pensée positive, de l'anesthésie de la pensée, alias le monde de oui-oui . L'immaturité dans laquelle le Système maintient indéfiniment les hommes leur fait préférer l'insignifiance des résultats sportifs ou les programmes télé à toute forme de vérité un peu cruelle . Dans la morale dominante, dire la vérité même est immoral . C'est l'essence du charabia du politiquement correct, des « hommes à pensée différente » qui fait de la débilité un mode d'appréhension du monde égal à la pensée la plus élaborée, ou aux sens les plus aiguisés . Dans la jungle, seul, le débile crève . La pensée du débile n'est pas seulement différente, elle est inférieure . L'homme qui ne sait pas nager n'a pas, tombé à la mer, une mobilité différente, il coule, et tournoie bientôt vers les abysses .

Nous sommes des hommes aux yeux brillants, de l'éclat noir, ou vert comme la jungle impénétrable, de la révolte . A deux nous doublons les yeux pers du Diable . Le guerrier est aussi seul que le tigre dans la jungle, dit le Hagakure . Sans le moindre complexe, nous reprenons les manuels d'insurrection et de contre-insurrection du dernier siècle, pour poser que le niveau 1 de la subversion est la subversion idéologique, et que ce niveau n'est même pas atteint par les révolutionnaires actuels, en dehors, et c'est rare, de quelques mouvements de pensée particulièrement invisibles ; que le niveau 2 est celui de la constitution de réseaux ; et donc que les bêlements bien pensants, les pétitions, les grèves et les manifestations rituels qui permettent de se sentir généreux ne nous concernent pas immédiatement, quels que soient le courage, la détermination et les capacités de ceux qui les mettent en œuvre . Nous reprenons sans le moindre scrupule le modèle aristocratique de Lénine et des bolcheviks, s'appuyant sur un petit nombre de penseurs déterminés à fournir au monde l'idéologie de fer, la verge de fer avec les peuples du monde seront battus . Pour se retourner sur eux mêmes, accomplissant une involution et un retour aux modèles de l'humanité, pour inventer et créer des mondes neufs, et non s'enfermer dans la folie de la croissance infinie d'un monde de plus en plus unidimensionnel, étouffant, carcéral . Nous n'avons pas d'autre déontologie que la création de mondes nouveaux – au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau .

Il convient me semble-t-il d'éclaircir un dernier point préalable . Aborder une lutte est accepter un monde de division, voire accentuer les divisions, la confusion ; accepter un combat est risquer de s'exténuer jusqu'au niveau de l'ennemi ; chercher à formuler une idéologie qui soit une hache pour abattre un monde en décomposition est s'exposer à la simplification et à l'enfermement . Nos armes sont une panoplie poliorcétique pour prendre une ville fortifiée qui enferme le monde, et nos frères ; mais une fois la ville prise, il sera aisée de s'en servir pour construire des murs encore plus puissants, pour cerner le monde d'une idéologie de fer forgée pour être l'épée qui brisera les roches des prisons de l'âme . Rien de cela ne peut être évité – c'est en pleine conscience que nous nous engageons dans le champ du sang, parce que nous n'avons pas le choix, conformément à notre essence et à la hiérarchie des obligations de lutte contre le mal, n'étant pas assez spirituels, trop attachés aux multiples spirales de la chair et à l'âpre saveur de la vie, à l'odeur mêlée du sang et des roses . Nous, hommes de la clarté lunaire, partons sur la main gauche, en mémoire de St Michel et de Marie-Madeleine – mais répétons que l'idéologie est une arme subordonnée à la pensée et à l'esprit, et non l'inverse ; qu'en aucun cas l'idéologie ne peut légitimer une fermeture des espaces intérieurs . Et répétons les paroles de Jean le Baptiste, concernant la puissance spirituelle : je ne suis pas digne de dénouer la lanière de sa sandale (…) il faut qu'il grandisse, et que moi, je diminue .

Au fil cette brève introduction, j'ai parlé des travaux des Avant-garde . L'Encyclopédie n'a d'autre buts que d'établir une connaissance effective et approfondie de ces souterrains successifs, et de les relier entre eux non par des cordes et des nœuds de pendu, mais par les liens humains des signes et des paroles . Et ce, non dans le cadre oligarchique des instituts de formation du Système, mais dans une TAZ sans attaches précises, sans neutralisation par l'accumulation érudite . Bien plutôt, dans une volonté consciente d'intensification de leur puissance corrosive ici et maintenant . Il s'agit d'évaluer des puissances d'impact, de proposer un catalogue d'armes dans une guerre idéologique, dans la guerre civile mondiale .

C'est à ce titre que j'aborde un des travaux les plus significatifs d'une école de grand intérêt, dont le contenu artistique a pu être métabolisé, mais dont la radicalité révolutionnaire reste coupante : je parle de l'Internationale Situationniste . Et à cette fin je veux réaliser un commentaire approfondi d'un texte programmatique .

Le rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l'organisation et de l'action de la tendance situationniste internationale
de Guy Debord (1957) .

Un tel texte est à la fois daté et parfaitement inactuel dans le cadre du Système . Son étude permettra d'éclaircir un très grand nombre de difficultés, dont le lien entre la pensée et l'idéologie de combat, en l'occurrence l'idéologie marxiste, un modèle de dureté et de puissance, et un contre-modèle dans son incapacité à subordonner l'idéologie à la pensée .

J'utilise à cet effet l'édition de 2004 de ce texte parue chez Allia . C'est une bonne maison, qui publie aussi remarquablement Novalis en français . Je vais longuement citer le texte, mais je vous incite à acquérir la version intégrale .

Premier chapitre : révolution et contre révolution dans la culture moderne .

Ce premier chapitre, par son titre même, situe la lutte dans le champ de la culture . Je répète que c'est bien le lieu crucial, et cela distingue Debord de tous les autres qui se placent sur le terrain des luttes sociales ou militaires . Se placer sur le terrain des luttes sociales et militaires est penser les liens dans le cadre de purs rapports de force, c'est à dire c'est se situer d'entrée dans le cadre machiavélien de l'idéologie libérale elle-même-c'est précisément donner à l'ennemi le choix des armes et de la forme du combat .

§1 Debord : (…) nous voulons le changement le plus libérateur de la société et de la vie où nous nous trouvons enfermés .

Le premier paragraphe utilise le thème de l'enfermement, justifiant que l'on puisse parler du caractère carcéral de notre propre monde, de son aspect tyrannique . Cet aspect n'est pas évident à priori dans une société qui ne cesse de se réclamer de la liberté, des droits, de la lutte contre les discriminations . Il nécessite une argumentation serrée, et une prise de conscience qui ne peut être universelle, principielle . Elle ne peut concerner que les hommes de désir, qui se sentent étouffer dans le Système comme un poisson au fond d'une barque .

« Mais pour les autres, pour nous, chaque geste, chaque désir, chaque affect rencontre à quelque distance la nécessité d'anéantir l'Empire et ses citoyens. Affaire de respiration et d'amplitude des passions » (Tiqqun, Théorie de la Jeune Fille, p 9).

La liberté est réduite au choix entre mille insignifiances, entre des goûts et des couleurs, entre les différentes marques de burger, comme l'évoque une longue tirade de pulp fiction, faite par un tueur à sa victime avant son exécution . Ou encore comme ce passage de Gullo Gullo :

« -Professeur, qu'avez vous fait de moi? Je ne veux pas parler de la pilule que je viens de prendre, je veux dire en général. Il m'est arrivé quelque chose. Tout ce qui m'entoure est calme, indifférent, vide de sens. La vie n'est tout de même pas ainsi ?
-La véritable vie est paix, Herr Nossack. La vie du citoyen devrait être entièrement dépourvue de rêves. Il ne devrait pas y avoir place en elle pour des souvenirs de tatouage, de chair humaine, d'os humains carbonisés, de savon fait avec de la substance humaine. Un vrai citoyen du monde doit être un bébé sans mémoire politique...
-Je refuse une telle vie, professeur . »


A titre de complément on peut aussi faire appel à Michéa – l'enracinement dans le Système est une hiérarchisation des valeurs selon la règle de « l'intérêt bien compris », qui est en réalité un enfermement sur soi, la mort de toute communauté humaine normale, « décente ». Nul ne doit attendre de moi d'aller au delà du calcul de l'intérêt immédiat dans une relation avec moi. Et moi, je ne peux rien attendre de plus. Ainsi ma vie humaine est-elle un chapelet de relations insignifiantes. La langue peut s'exténuer en mécanique et en fonctions logiques, voire se réduire à quelque centaines de mots ; la capacité à élaborer son désir, à le reporter, à le projeter, à construire de vastes Empires, réels ou imaginaires, se réduit au pulsionnel immédiat. Le modèle anthropologique construit et produit en série par le Système est un être pulsionnel, dispersé, sans langue, sans imaginaire, sans autonomie, sans communauté, incapable d'engagement. Tout ce que les civilisations antérieures ont pu concevoir de détestable pour l'homme est devenu « qualités » pour le Système.

Voilà un aperçu de la variété des thèmes de l'enfermement : la limitation apportée à l'amplitude des passions, dont on retrouve la puissance distinctive déjà chez Pascal-le dans un grand homme tout est grand du discours sur les passions de l'amour- ; l'immaturité d'un monde qui nie toute dureté, au point de devenir vide de sens, et qui met les hommes, au nom du bien, en situation d'incapacité enfantine ; enfin l'isolement produit par le système libéral des liens, la réduction des liens, fondements du groupe et de l'humanisation par le langage, au marché libre et non faussé du lien contractuel . Tous ces aspects de la déshumanisation de l'homme sont culturels, car c'est par l'élaboration symbolique que le monde est raconté, que la loi qui interdit l'expansion et l'intensification passionnelle est posée, que les liens et les modèles de liens sont élaborés . La dé-symbolisation de l'univers capitaliste est déjà évoquée par Marx dans le manifeste du parti communiste, aux premières pages de ce texte .

Marx, Manifeste...ouverture.
« Partout où elle (la bourgeoisie) a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages .
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. »

Le texte de Marx oscille entre deux interprétations . Soit les liens si variés sont des liens réels d'une variété réelle et ils ont été brisés ; soit ces liens n'étaient que des masques de l'exploitation réelle, et les masques sont tombés, la vérité apparaît . L'ambiguïté de Marx est très significative : comment penser une transformation de la société si la natures des liens entre les personnes, manifestée par la dé-symbolisation, est nécessaire et inexorable ? Il est essentiel de retenir que le procès visé par Marx est un processus culturel, puisque visant le tissage des liens . L'enfermement de l'homme dans la société moderne est un enfermement en soi-même, faute de liens authentiques possibles – c'est ce que nous poserons pour l'instant .

Debord : (...)Nous savons que ce changement est possible par des actions appropriées .
§ 2 Notre affaire est précisément l'emploi de certains moyens d'action et la découverte de nouveaux, plus facilement reconnaissables dans le domaine de la culture et des mœurs, mais appliqués dans la perspective d'une interaction de tous les changements révolutionnaires .

L'action est une priorité, et l'action culturelle . Un simple mot sur la dernière phrase : l'interaction en question est moins évidente que jamais . Dans la perspective marxiste de Debord, l'action dans la culture et les mœurs ne doit pas se couper du mouvement ouvrier ; encore faut-il qu'il y ait un mouvement ouvrier incontestable .

§ 3 : Ce que l'on appelle la culture reflète, mais aussi préfigure, dans une société donnée, les possibilités d'organisation de la vie .

La culture reflète, vision marxiste orthodoxe, mais aussi préfigure, c'est à dire est une puissance de création . L'ordre symbolique de la culture peut être mis en œuvre pour produire le changement du monde ; nous sommes sortis non de Marx, dont l'existence même de l'œuvre montre qu'il pensait ce fait possible, mais du marxisme vulgaire .

La vie est organisée symboliquement ; la culture organise la vie . En conséquence, contrairement à l'interprétation la plus brutale – et sans doute exacte - du manifeste, il n'y a pas une forme vraie de l'organisation de la vie, et des formes voilées, hypocrites, fausses ; il y a des organisations culturelles de la vie . Pour penser cela au plus profond, il faut sortir de l'idéologie de la chose et de l'homme individuel, et voir la culture comme le logiciel d'organisation d'une communauté humaine dans son environnement ; il existe le mode européen moderne, et le mode aborigène, en Australie, par exemple . Les catégories de science, de mythe, d'ontologie, d'axiologie, etc, appropriées à la vision individualiste des relations entre l'individu humain et l'être qui pose en priorité la question de la vérité, ne sont pas appropriées à cette perspective d'émergence d'un rapport structuré à l'environnement d'un groupe par l'ensemble de sa culture, qui est une série de choix, et rien qui ne puisse être qualifié de vrai ou de faux . Une telle perspective est refusée plus loin par Debord .

§ 3 : suite, et § 4 . Ces passages engagent une interprétation marxiste de l'époque de rédaction du rapport . La lutte des classes et le décalage entre les formes d'action politique et le développement des forces productives sont évoquées . Le problème essentiel du temps est selon Debord, « la domination rationnelle des nouvelles forces productives et la formation d'une civilisation à l'échelle mondiale » sous la forme d'une société socialiste . Le moteur de la transformation sociale est la puissance de production .

§ 5 : Debord : L'éclatement de la culture moderne est le produit, sur le plan de la lutte idéologique, du paroxysme chaotique de ces antagonismes . Les désirs nouveaux qui se définissent se trouvent formulés en porte à faux : les ressources de l'époque en permettent la réalisation, mais la structure économique retardataire est incapable de mettre en œuvre ces ressources .

La duplicité, consciente ou inconsciente, de Debord est ici maximale . Car la première phrase reprend la structure idéologique qui pose la production de la culture par les antagonismes de classe et les contradiction de la structure productive matérielle ; et en même temps, la deuxième phrase montre que les désirs peuvent être moteurs, en plus de la puissance productive, d'une phase nouvelle de production . Le vocabulaire de « mise en œuvre des ressources » freinée par « une structure économique retardataire »pourrait être celui d'un ministre libéral ou d'un dirigeant de multinationale guettant de nouveaux marchés émergents .

§ 5 suite . En même temps, l'idéologie de la classe dominante a perdu toute cohérence [entre autres par ](…) la coexistence de pensées réactionnaires (…) en principe ennemies(...) le but de la culture dominante est donc la confusion .

Pour des raisons plus ou moins contingentes, la perte de cohérence est advenue, mais elle a été adoptée ensuite comme procédé contre-révolutionnaire, par la confusion .

La confusion permet de neutraliser le discours révolutionnaire en le noyant dans une masse indifférenciée de signes . C'est une censure non par la coupe, et l'imposition du silence, mais par le bruit, la libre expression non hiérarchisée de tous . Depuis Debord, l'indéfinie multiplication des sources médiatiques diffusant des fragments mécaniques de textes produits par la matrice de l'idéologie racine, avec des variantes complices mais en principe ennemies, à travers la « libéralisation » des médias audiovisuels, puis internet, rend cette analyse très puissante . L'enjeu majeur de la pensée révolutionnaire n'est plus le droit à la libre expression, mais bien celui des critères de discrimination de la pensée . L'enjeu majeur est la lutte pour la visibilité des complicités des sous-espèces idéologiques de l'idéologie racine en principe ennemies, ennemies du spectacle, comme les acteurs d'un même film de guerre sont en principe ennemies dans une narration unique . La lutte, aussi, contre les critères de reconnaissance internes aux universités et aux médias oligarchiques dominants – pour des critères de légitimité de la culture des souterrains propre aux souterrains, et non imposés par la reconnaissance intéressée de la culture dominante . Bouvard et Pécuchet sont ainsi les complices narcissiques de la censure oligarchique, avec l'idéologie du droit de tous à l'expression et le polocolisme, ou droit pour chacun à la recherche de soi-même, et de sa « légende personnelle », ce que Flaubert a réalisé pour les pauvres susnommés . La contre-culture révolutionnaire est-elle ainsi acculée à se réclamer d'une aristocratie révolutionnaire sur le modèle léniniste, ou d'un outre-langage et d'un outre-entendement dans les Avant-gardes .

§ 6 : Dans la culture – [Debord met à part, à tort selon nous et pour des raisons contingentes de respect de l'ordre du champ culturel, science et pédagogie] nous désignons ainsi un complexe de l'esthétique, des sentiments et des mœurs : les réactions d'une époque sur la vie quotidienne (…)

Cette définition de Debord est intéressante, en ce qu'elle oriente vers le monde concret et la vie la définition bourgeoise de culture, qui par exemple dans la comique « culture générale » des grandes écoles, voit surtout un compendium socialement distinctif de « grandes œuvres d'art à « connaître » et à citer dans les dîners » . Remarquons par contre que cette définition utilise un vocabulaire très flou et très suranné, proche des siècles précédents, comme les mots mœurs, et sentiments .

§ 6 suite . (…) les procédés contre-révolutionnaires confusionnistes sont, parallèlement, l'annexion partielle des valeurs nouvelles, et une production délibérément anti-culturelle avec les moyens de la grande industrie (roman, cinéma) (…) . L'idéologie dominante organise la banalisation des découvertes subversives, et les diffuse largement après stérilisation . Elle réussit même à se servir des individus subversifs : morts, par le trucage de leurs œuvres ; vivants grâce à la confusion idéologique d'ensemble, en les droguant avec une des mystiques dont elle tien commerce .

§ 7 : La bourgeoisie respecte la liberté de création et fait ainsi usage de la création intellectuelle et artistique . Debord aborde d'autres techniques de neutralisation : (…) sous condition d'orienter cette activité vers des activités utilitaires strictement fragmentées, et d'écarter toute recherche d'ensemble (…) détourner le goût du nouveau (…) vers certaines formes dégradées de nouveauté, inoffensives et confuses . Par les mécanismes commerciaux qui commandent l'activité culturelle, les tendances d'avant garde sont coupées des fractions qui peuvent les soutenir, fractions déjà restreintes par l'ensemble des conditions sociales . Les gens qui se sont fait remarquer dans ces tendances sont admis généralement à titre individuel, au prix des reniements qui s'imposent : le point capital du débat est toujours le renoncement à une revendication d'ensemble, et l'acceptation d'un travail fragmentaire, susceptible de diverses interprétations . C'est ce qui donne à ce terme même d'«avant garde », toujours manié en fin de compte par la bourgeoisie, quelque chose de suspect ou de ridicule .

L'analyse de Debord reste dans l'ensemble valide . L'art et la recherche scientifiques même, qui pourraient remettre en cause les fondements de l'idéologie racine, mécaniste et atomistique, sont extrêmement fragmentés, et la french theory se présente comme l'orthodoxie bourgeoise qui, au nom de la liberté indéfinie de l'interprétation et des fragments, place tous les discours dans une confusion indifférenciée . Ainsi la qualification d'anti-culturelle de la production industrielle du cinéma et du roman (pour ne pas parler de la télévision) est devenue depuis Debord surprenante, voire politiquement incorrecte . N'est ce pas méprisant pour le peuple, n'est ce pas bourgeois ? Ainsi est-ce devenu un signe de respect du peuple de soutenir les formes les plus brutales de sous-culture, et de traiter de la propagande comme une culture légitime . A ce sujet je renvoie à l'excellent opuscule de Lasch, Culture de masse et culture populaire, édité par Michéa en français . C'est à dire qu'un puissant courant de philosophie qui se réclame de l'avant garde a fait de la confusion méthodologique son fil directeur, tant en France que dans les pays anglo-saxons .

Par ailleurs, les artistes sont à titre personnel purement et simplement achetés, par l'achat de leurs œuvres . Les mécanismes commerciaux, ou du marché, imposent leur ordre au champ qui était autrefois le pouvoir spirituel . L'argent devient le déterminant externe qui organise la vie de l'esprit, par une inversion significative . Dans ce contexte, il est impossible de ne pas tenir compte en priorité des conditions matérielles de l'expression, qui détermine la simple possibilité de respirer . Dit autrement, le « marxisme », ou plutôt le matérialisme financier s'impose non pour des raisons, mais pour des faits .

Les «producteurs intellectuels » adaptés à cet ordre développent une stratégie de confusion à ce sujet, en prêchant la raison, c'est à dire la résignation, et en naturalisant les faits à l'ordre spirituel, en les travestissant en raisons, en justice même . Ainsi les meilleures œuvres sont les plus chères . Ainsi le « philosophe » richissime sera-t-il le meilleur philosophe, le plus profond car le plus riche, et personne ne lui discutera son titre . Ce procédé argumentatif est ainsi décrit par Schopenhauer :

" Schopenhauer, l'art d'avoir toujours raison" XXXV.

Les intérêts sont plus forts que la raison.

Dès que ce stratagème peut être utilisé, tous les autres perdent leur utilité : au lieu de tenter d’argumenter avec l’intellect de l’adversaire, nous pouvons appeler à ses intentions et ses motifs, et si lui et l’auditoire ont les mêmes intérêts, ils se rallieront à notre opinion, quand bien même elle fut empruntée à un asile d’aliénés, car de manière générale, un poids d’intention pèse plus que cent de raison et d’intelligence. Ceci n’est bien entendu vrai que dans certaines circonstances. Si on arrive à faire sentir à l’adversaire que son opinion si elle s’avérait vraie porterait un préjudice notable à ses intérêts, il la laisserait tomber comme une barre de fer chauffée prise par inadvertance.

Plus gravement encore : Arendt note quelque part que l'ordre des faits imposé par violence peut imposer la perception d'une fausse nature idéologique, en soulignant que croire dans la dignité humaine des juifs dans le IIIème Reich était un effort contre toutes les évidences contraires que ne cessait d'imposer l'ordre nazi . Croire dans la supériorité de l'ordre spirituel dans notre tyrannie est du même ordre de difficulté, autant que dans l'URSS de Staline .

Les faits sont la réalité la plus têtue du monde . Pourtant, l'ordre spirituel ne peut être un ordre de fait sans profondément dégénérer . Quand un homme portant un titre de maître spirituel paye un isolé pour rédiger ses textes, quand un autre est acclamé comme écrivain en pratiquant le plagiat le plus ignoble, quand un dernier est reconnu au moment où son œuvre est devenue totalement neutralisée...tout cela n'est pas bon, sinon pour une oligarchie arrogante et stupide . Rimbaud et Lautréamont écrasent Sully Prudhomme, qui dans les faits eut le prix Nobel de littérature, tandis que ceux là se vivaient de vent . Cela est un fait d'ordre supérieur .

L'ordre du marché est différent de celui d'un champ auto-organisé de recherche -comme par exemple celui passé de la philosophie grecque . Cet ordonnancement est encore plus éloigné de l'ordre hiérarchique d'un ordre initiatique . Cette situation- dans un sens quasi-situationniste-de subordination au marché interdit une organisation consciente et volontaire des hommes nobles, organisation susceptible de se doter de finalités qualitatives propres aux activités intellectuelles et artistiques, afin de sélectionner non par la capacité de se vendre au plus haut prix, mais par la reconnaissance de la puissance créative par les pairs . Et que l'on ne me parle pas du théâtre grec ou élisabéthain : leur public avait des exigences très au delà des diffuseurs modernes . L'ordre moderne du marché n'est pas seulement de trouver un public, mais bien plutôt de servir les institutions de propagande du Spectacle . L'ordre du marché est bien celui de l'instrumentalisation pour la propagande, de la division, de la confusion, et de la réduction à l'insignifiance du champ intellectuel et artistique .

Pour autant, il ne faut pas abandonner je crois les termes distinctifs, comme Avant-garde, mais maintenir vivants les univers sémantiques qui puissent en conserver des déterminations valables . Il s'agit d'une résistance idéologique .

Pour une première récapitulation, Debord dessine, avec les difficultés conceptuelles liées à son imprégnation marxiste et à un vocabulaire peu déterminé, les contours d'une production culturelle massive et industrielle de la vie humaine dans le Système, d'une saturation symbolique de la vie remplaçant le contrôle strict de la production symbolique par les métiers d'art et par les milieux susceptibles de commander des productions symboliques . Le renoncement à toute ordination autre que par le prix fait du confusionnisme – tout est possible, tout doit être possible, tout est permis, tout est œuvre, tout énoncé est pensée - la théorie officielle de la pensée et de l'art .

La régulation – clairement la souveraineté occulte - de la production symbolique par le marché passe par la liberté de production, qui permet une saturation indifférenciée, d'autant plus que l'éducation ne donne pas de principes de différentiation dépassant la reconnaissance des critères de « sérieux » de l'information oligarchique . La censure est ainsi sortie en partie du cadre objectif de la loi et peut échapper à toute discussion réelle, en devenant invisible .

Par ailleurs, la publicité est un producteur symbolique à part entière, doté de moyens de diffusion bien supérieurs ; et la confusion générale permet de la présenter en équivalence avec toute autre œuvre . L'art moderne use des techniques de communication de la publicité, tend même à s'exténuer en ne devenant que l'utilisation massive et par choc de ces techniques . Le Système produit ainsi un conformisme et un matraquage idéologique digne des meilleures propagandes tout en vantant sa liberté .

Enfin le marché incite a en adopter les règles,et donc incite les œuvres à devenir adaptées . Les récompenses sont significatives . Y résister suppose un socle personnel rare . L'art et la pensée sont ainsi massivement informés par l'idéologie racine .

Au total, les possibilités d'existence d'une contre culture développant une puissance de négation et de transformation du Système n'est pas plus accessible que dans les formes positives de totalitarismes . Sans doute est-elle moins accessible .





J'insiste sur le fait que l'analyse globale de la situation de la culture par Debord reste tout à fait contemporaine .

Debord examine ensuite les conditions de l'action révolutionnaire dans ce contexte très particulier . Ce sera l'objet du texte suivant . Il est clair que les modes d'action des époques de régimes autoritaires, d'ailleurs encore largement existants, ne peuvent y être adoptés sans réflexion critique . Il est ainsi un puissant précurseur des résistances à venir .

Par ta main seule, pace et salute .

(Araki)

Par ta main seule, pace et salute.

Lueur de feu sur le cuir
Et la dentelle
Volutes d'ombres sur l'épaisseur floue de la peau
Tracée de fleuves
Salés
Rassemblés vers le
Sexe

Le plan immobile du mur
Le roc pensif voit
Le dévoilement de la chair
Le sein tendu vers des cieux improbables mais
Réels du Serpent
Délice dévorant comme l'haleine ignée du
Dragon.

Je te brise les Seins
Dans mes serres
Mon âme se fend

L'intensité électrique flue
Vers les vertiges
Des abîmes d'enfer
La nuit appelle les ténèbres
D'un son sans timbre
(AUM)

La douleur et le plaisir s'entrelacent en une
Corde de métal
Résonnante
De fantômes de fourrure
Qui brûlent en phosphorescences
Les yeux de la mort
dans
Le crâne

Quel mort frappe les feuilles de sang
Quel crépuscule est bu dans la coupe du sacrifice
Quelle lame s'enroule autour de la gorge
Fer rouge
Errant dans la trachée et l'artère
Sacrificiel
Brulant le souffle en
Angoisse d'
Excès
Inassouvi qui
Se liquéfie comme moi même
Fluant de moi
Le sang s'écoule


Angoisse d'excès
Qui arrive brulante
Qu'enfin
Hurlant
Le monde
Soit!

Sur le goût du révolver au froid de serpent mort
Le rouge du ciel s'enroule en
Ivresses
Pourpres
Le crépuscule coule le long des cordes de peau duveteuses
De la lune
Blafarde et dégoulinante de cyprine et de foutre
J'embrasse le tremblement rouge de tes lèvres
Ton souffle de brumes
Ta bouche posée sur la coupe
De mon Sexe
L'odeur divine du sang comme la forêt mouillée
Piétinées comme les hommes
Les feuilles

Je règne par l'éclair aux corps d'aromates
Je règne par la mort aux formes asservies
Je règne par la chair aube solaire et vaincue par la chair
Par le crépuscule du soir qui se répand noir sang dans la tasse de nuit et
Déborde sur les mondes
Par la fleur hiératique qui se tend vers la puissance
Par le monde qui se fend
Par l'invocation silencieuse des ombres

Pace et salute
Par ta main

Sang.

(Peinture murale du grand canyon)


Il se peut que des gouttes de sang s'écoulent à terre . Le sang forme une flaque, puis s'écoule en une figure compliquée dans la poussière . Quand tout le sang sera à terre, comme le serpent, alors peut être ma vie m'aura quittée .

Le temps s'écoule et comme le fleuve, ou encore comme la taupe, il creuse . Dans les falaises de marbre il creuse des puits et des siphons souterrains, envahis d'obscurité . Puis les siphons s'effondrent, se manifestent à la lumière comme canaux et roches brisées .

Des gorges, des falaises apparaissent . Vertigineuses, superbes, leurs fronts noirs de forêts séculaires sous le soleil . Le fleuve coule en bas, très loin, entre le moucheronnage des truites et l'éclat furtif des barbeaux . Sur les bras des fleuves, des îles de galets portent des peupliers, et des plantes à fleurs . Là fut échangé un baiser au soleil, là je m'enracinais dans le soleil .

L'eau a creusé son enfermement, comme la violence de nos vies . Tous ces moments qui ne sont plus toujours distincts, comme ne sont plus distinctes les pierres des îles . Cet amas de choses indistinctes, lourdes, froides, laides, ces prisons de l'âme . Il y a cette angoisse diffuse, cette difficulté à croire le sol solide, ce sens du creusement des puits d'abîme sous les univers des hommes . Le puits d'abîme porté dans le ventre, dans la tête . Les vomissement du matin, ou les convulsions des murènes parmi les tripes, les roches de l'esprit qui se fendent sous le gel, le hurlement qui ne peut être dit, le corps chargé de ces noirs maux violents .


« Au bassin de l'Ange
COMME SI le souvenir amer de la peine rejoignait
Le corps chargé de ces noirs maux violents
l’ultérieur démon immémorial
N'ayant pas trouvé de bel exutoire



QUAND BIEN MÊME LANCÉ DANS DES CIRCONSTANCES ÉTERNELLES
DU FOND D’UN NAUFRAGE



Empoisonné de mes venins
Je suis maintenant l'un de ceux-ci
un banni et un homme errant loin des dieux
je mettais ma confiance dans la Haine insensée


COMME SI errant
Mes pas se feraient alors insaisissables Tant
Aux autres qu’à moi-même aussi légers et
Lourds que le vent chaud d’Algérie qui emplissait ce soir le vide des rues et des passages
vers
ce doit être
le Septentrion aussi Nord

UNE CONSTELLATION


COMME SI le serpent lové dans le ventre de l'homme banni
à l'infini rejoignait sa marche et
l’angoisse suspend chacun de ses pas


C’ÉTAIT
LE NOMBRE
issu stellaire
EXISTAT-IL
autrement qu’hallucination éparse d’agonie


COMME SI les rues et les voyages vers les ténèbres à l'infini rejoignaient
Un boulevard qui allait engager ma mémoire.
Ma mémoire entrechoquée par
Le gémissement des trains humains La nuit
À travers la plaine


COMME SI l'infini des voies de fer était mort Vie et
Envol des oiseaux de feu et
Je regardais je m'orientais me désorientais tandis que
Mort d'inquiétude
je rendais une âme mutique aux étranges hommes qui contemplaient des œuvres d’art Tandis que
Des métros aériens, d’une grâce toute fictive
fusaient
embarquant encore un peu de l’air chaud
très à l’intérieur résume
l’ombre enfouie dans la profondeur par
Cette voile alternative


Des vaisseaux dérivants
D'un long vol vers Le ténébreux vertige
au front invisible
debout
en sa torsion de sirène »



Ce que j'ai vu dans tes yeux noirs dans l'effleurement du premier regard . Et nos inquiétudes qui s'annulent . Et au delà, j'ai embrassé l'aube d'été, l'éclatante lumière du Soleil Invaincu .

La violence creuse son enfermement . Non pas cette violence physique, le sang, mais aussi la tension, la haine, la peur, le désespoir - et surtout la tristesse, la tristesse de l'enfant qui ne voit que l'amertume . Et l'enfant tend à penser que la cause de tout cela, c'est lui ; ou encore qu'il n'est pas assez puissant pour apporter la paix, qu'il apporte le mal et qu'il mérite d'être puni . Mais le mal était là avant, bien avant lui, et bien avant même ceux qui l'ont porté . La douleur n'est pas inessentielle au monde .

Tout cela n'est pas beaucoup assimilé dans l'enfance . L'enfance peut être encore légère, émerveillée . Mais teintée d'un léger voile, comme un paysage baigné dans la brume . Mais le sang est toujours déjà présent .

Alors les baisers sont teintés d'inquiétude, car le malheur qui a eu lieu n'est jamais entièrement reconnu . Aussi tout amour est aussi sourdement le retour de la violence, le retour de la destruction, aussi tout amour est aussi désir de rédemption . Telle est l'Aube de la main gauche . Celui qui connaît une chose précieuse, indéfiniment précieuse, plus que toute vie humaine biologique, que toute principauté de ce monde, que toute fortune hors l'absolu Soleil du Saint - peut la cacher dans une caverne secrète, ou la faire connaître au monde, mais il veut aussi, s'il sait pouvoir la perdre, en dresser un mémorial, tant pour son souvenir que pour le souvenir des hommes .

Toi qui réside dans les eaux et les sources des collines, dans l'obscur des forêts, le sucre des fruits et la splendeur des fleurs, donnes-nous la paix . C'est à dire, permets-nous de combattre non des fantômes qui se dérobent, mais des ennemis . Alors l'héritage du sang sera un bouclier, en un cercle accompli .

COMME SI les mots pouvaient se teinter comme
le ciel ou encore comme le sang
Comme l'entrelacs et l'enlacement


COMME SI la mort de l'espérance et
le début de la grande guerre dans le
Ciel
Je la reconnaissais fulgurante remontée tempétueuse
que se
prépare
s’agite et mêle
au poing qui l’étreindrait
comme on menace
un destin et les vents



Car pour nous, la guerre est la paix . Marguerite brisant des vitres trouve la paix .

Je veux briser mes hautes fenêtres et te retrouver .

Viva la muerte!

Les mille plateaux sous le déluge, ou le devenir-animal de Deleuze sous l'oeil du sorcier .

(Hikiko Mori, S.D.)



Quand s'élèvent les nuées au dessus des collines et des forêts, quand l'ascension des arbres vers les eaux du ciel se dessine à travers la brume, quand la surface de la mer et les falaises hiératiques sont criblées par le vent et la pluie – il est temps de méditer sur le symbolisme des eaux, et du déluge – des quarante jours et quarante nuits de sa durée . L'eau, comme la nuit qui permet la transformation de l'homme en loup, est le lieu de l'exténuation des limites .

N'invoquez pas, je vous prie, Bachelard . A part la longueur de sa barbe, assez semblable à celle du sexe d'un âne, il n'y a rien à retenir de ce gentil instituteur de « l'imaginaire », des « rêveries ». Car s'il peut satisfaire les corbeaux, les professeurs qui professent la recherche de la sagesse à travers la Science, laquelle est un Fantôme qu'il mettent à une place analogue à celle de Dieu, un tel penseur aux oreilles de cheval ne peut satisfaire l'aigle – L'aigle ne perdit jamais autant de temps que lorsqu'il se résigna à écouter le corbeau . Aigle ! Ce dont le corbeau fait ses délices, rejette le sans plus d'examen . Ne te nourris que de ce qui l'étouffe . Et écrase lui la tête entre deux pierres, pour te nourrir de sa chair .

Le monde enivré de pluie, de brumes, paraît être aussi un monde d'atténuation indéfinie des limites, là où le soleil méditerranéen découpe, depuis des millénaires, les lignes précises des genres et des espèces . Cela, de manière métaphorique quoique rigoureuse, m'amène à parler de Deleuze, celui du début de Mille Plateaux . Il s'agit de produire une infinité de puissances, de transformations sans genres ni espèces, de déstructurer toute filiation des êtres, de morceler, d'effacer les limites . Le brouillard devient ainsi un modèle mouvant d'organisation . En même temps, on voit des êtres humains ainsi enivrés se réclamer de la théorie de l'évolution . Mais toute la théorie de l'évolution est une méditation sur les genres et les espèces . Darwin ne nie pas les espèces, il prétend en fonder l'origine par la filiation . Deleuze soutient lui il n'y a de filiation que symbolique . De toute façon, toutes les théories se valent, mais toutes ne sont pas compatibles au delà de paroles verbales sur l'émergence de la complexité par des intégrons - désintégrés .

Il y aurait ainsi selon Saint Gilles des pensées schématiques, basées sur la disjonction binaire de la différence spécifique, et des pensées plurielles, indéfiniment riches, basées sur le chatoiement indéfini des perspectives multiples, et sur le rhizome, bref des pensées pécheresses, hiérarchisantes, et des pensées vierges du péché originel, égalitaires, celles inspirées par Deleuze . Par exemple, l'horrible distinction des sexes, binaire, inégalitaire, et le nombre indéfini de genres distingués savamment par la pensée queer . Seul petit problème, la disjonction binaire entre les pensées démultiplicatrices d'a-pensées désensorcelantes de l'écart, bonnes, progressistes, et les horribles pensées en soutane du discours des suppôts théologiques du binaire, est parfaitement binaire, tant et si bien que le deleuzisme vulgaire, loin d'avoir la noblesse du déluge, est un discours idéologique simpliste qui se réclame du complexe sans l'être, tout comme le scientisme est un discours idéologique qui se réclame de la science sans la moindre valeur scientifique . Valeur scientifique qui par ailleurs ne vaut presque plus rien, sinon l'honnêteté bécassière de la plupart des travailleurs du champ de la « recherche » .

Tôt ou tard nous devrons nous débarrasser de ces fantômes . La pensée qui n'ordonne pas, qui n'invoque pas une harmonie, est à peine une pensée ; elle est par contre parfaitement fonctionnelle au monde du troisième totalitarisme, qui se caractérise toujours par des oxymores fondateurs donnant réponse à tout, depuis le libéralisme qui oblige à être libre, jusqu'au simplisme de la « pensée complexe » . Plus je le connais, plus l'ensemble de ce courant de pensée m'apparait autant paradoxal dans son contenu que parfaitement fonctionnel dans ses résultats . L'envahissement de l'université américaine par de telles familles idéologiques n'est plus alors la figure d'une opposition à la société du Système, mais bien une forme d'accompagnement idéologique d'avant garde de l'ontologie du Bloom .

Le déluge est le retour du chaos et de la destruction . Le chaos et la destruction ne sont bons qu'en référence à un ordre pervers, comme réaction divine au chaos provoqué par les hommes . Ce chaos n'est pas de nature ; le monde donné à l'homme était ordonné, par la différence des sexes et des espèces, ce qui permet à l'Arche d'être un résumé du monde ordonné, et non un chaos à son tour . C'est l'homme, qui par l'accumulation des meurtres a crée le chaos à partir de l'ordre qui lui était donné . Le déluge est alors une destruction qui permet la refondation d'un monde .

L'eau est à la fois le symbole du chaos et de la re-naissance, puisque toute naissance est renaissance . Dans leur puérilité, les rationalistes condamnèrent l'ambivalence constitutive des symboles, qui les rend impropre à la logique binaire ; mais en réalité cette ambivalence est la manifestation du caractère dialectique de toute existence . Héraclite est le penseur même du symbole . Naître, être séparé, est le gain de la liberté et l'apparition du conflit, de la disharmonie indéfinie des mondes ; de ce fait la guerre est mauvaise et mère des mondes . L'eau est ainsi symbole de destruction, d'étouffement, d'enlisement dans la boue des mondes ; et symbole de naissance, de purification, de jouissance infinie de la fontaine . L'eau est ce qui descend vers les égouts, ce qui couvre et remplit toute forme, le sang qui couvre le front de Caïn, la vague immense qui emporte la vie ; et l'eau est l'eau des ablutions, la goutte sur la peau, le sang du sacrifice, l'ambroisie de ton sexe, les sinuosités des liquides entre les cuisses, la pureté sainte des larmes . Le Graal est le réceptacle d'un liquide . On parle ainsi de rosée céleste, et des eaux noires des fleuves de l'Enfer ; mais l'eau est une et même .

Ce qui fait l'ambivalence est la puissance ; le puissance possède ce double aspect destructeur et bâtisseur au cœur de toute violence . La puissance, et aussi le désir indéfini de la puissance, la volonté de puissance, sont par nature par delà le Bien et le Mal – tout comme le Saint en soi, le désert de l'outre divinité . La source de la disjonction a son image originaire au cœur même du processus divin, qui de l'Un produit des forces qui s'affrontent . Mais toute disjonction n'est pas fondamentale .

La disjonction entre imagination et pensée rationnelle, comme les autres disjonctions de l'épais brouet bachelardien, est une disjonction axiologique-idéologique, et rien de plus . Le monde imaginal a sa rationalité propre . Le caractère ambivalent des mondes que manifeste l'eau n'est pas la projection sur l'écran vide d'une eau claire de la psyché humaine, dans l'idéologie racine créatrice de tout ordre, mais bien la sympathie, l'analogie de l'âme et du monde, qui permet à la pensée de jouer au Créateur, par analogie, à partir de mondes ordonnés avant toute humanité . Il n'y a décidément rien d'archaïque a comprendre l'union des opposés, mais bien plutôt immaturité à la structuration permanente du monde en bons constructeurs d'ordre et en méchants destructeurs, structuration mythique qui permet le discours progressiste et ses prestiges vides .

L'accumulation de l'ordre humain dans le temps finit par obscurcir la lumière de l'ordre primordial qui doit être régénéré - telle est la pensée du Déluge, et aussi la pensée du temps cyclique qui s'exprime dans la fête de Samain . Mais on retrouve ce même phénomène dans l'exténuation actuelle de la République, dans le vide que ressentent même les progressistes . Le progressisme lui même s'exténue . C'est dans la réalité même que l'on perd dans la mesure où l'on gagne, et que l'on gagne dans la mesure où l'on perd . Dans la réalité même que le vieillissement est à la fois maturité et mort . Le même chemin me grandit et me tue .

L'union des opposés est un autre aspect des états multiples de l'être . Il n'est pas de texte plus proche, en vérité, des réquisits de pluralisme des deleuziens que ce livre de René Guénon . Plus même que Deleuze lui même, enfermé sans recours dans des limites idéologiques incroyablement bornées . « Jamais un homme n'a pu dire : « je suis un taureau, un loup... » » (mille plateaux p 289 sq) . Non seulement cela s'est dit, mais cela a été . L'image prend possession de l'âme, et le sorcier devient loup, ce que toute âme est en puissance, car l'âme est en quelque sorte toutes choses .

J'ai revêtu une multitude d'aspects
avant d'acquérir ma forme définitive (...)
J'ai été une lance étroite et dorée,
(...)
J'ai été une goutte de pluie dans les airs,
J'ai été la plus profonde des étoiles
J'ai été mot parmi les lettres,
J'ai été lumière de la lampe (...)
Taliésin.

Deleuze cherche la subtilité, en nous disant en terme d'eaux : le devenir ne produit pas autre chose que lui-même : là encore voilà une pensée de l'in-identité qui se formule en terme d'identité . Il n'existe rien de parfaitement défini, cela est parfaitement défini . Le devenir n'a pas d'identité, et il a pourtant selon Deleuze une limite circonscrite et un lui-même- c'est à dire une identité .

De quoi diable peut parler le « lui même » d'un étant sans consistance, et comment même on peut l'appeler un, voilà le grand mystère que ne peut dévoiler cette pensée . Le devenir, la puissance, n'appartiennent pas à l'ordre des choses, et n'ont pas les propriétés des choses-définissables, manipulables, localisables dans le temps et l'espace, définies et définissables par exemple . La puissance d'être d'un homme a venir n'a pas de nom . Ce que l'on peut nommer, le devenir, l'évènement, est déjà un acte, l'acte de ce qui est en puissance . Et l'évènement, localisable dans le temps et l'espace, n'est déjà plus manipulable, sinon par son souvenir .

En tant que puissance, étant sans nom - car le « devenir-loup » ne nomme ni ne cèle, mais fait signe vers l'acte, vers le loup à venir et vers le monde de sa manifestation – étant sans lieu ni temps, le devenir-loup est toujours déjà présent, partout et nulle part . La puissance du devenir-loup était au commencement . Cette puissance est identique à celle du monde entier du loup, comme le rêveur produit la totalité du rêve, sans y être situé plus en un moment et en un lieu . Le destin est toujours déjà présent, déjà étoile et Soleil Invaincu . La puissance est insaisissable, tout comme l'ordre du monde en tant que donné .

Le mortel ne peut revenir sur sa naissance, son temps et son lieu, sur la certitude ordonnée de sa mort . Le mortel peut invoquer les puissances du destin, peut garder le front haut face à elles, il ne peut les transformer totalement . Aussi la sagesse est-elle amor fati selon Nietzsche lui-même, amour de l'ordre donné par le destin . L'homme ne peut fonder d'ordre que dans l'amour de l'ordre plus vaste qui le reçoit, et qui lui échappe . L'homme se révolte contre l'ordre humain pervers, selon la figure du Déluge, en s'appuyant sur l'ordre reçu par les hommes, et cet ordre donne alors au Héros primordial, comme Dieu à Noé, sa puissance d'aurore .

C'est au nom du Destin figuré humainement, symbolisé par les puissances astrales et magiques, que Tristan s'élève contre l'institution royale, contre l'ordre de la fidélité humaine et matrimoniale . L'ardent désir du Haut tant désiré emporte, et dépasse comme une vague, les fragiles digues de l'ordre humain, ordre dont la faible puissance, dont l'étouffement sont marqués par leur fondation satanique dans le Récit gnostique . Et grâce à cette puissance, il triomphe, d'un triomphe de l'ordre supérieur sur l'inférieur ; et non pas au nom fictif d'un caprice individuel . Sa Loi est hiérarchiquement supérieure à l'ordre humain ; il juge, et ne peut être jugé . Mais il ne juge pas en son nom .

Ce qui est réel, poursuit le noble Deleuze, c'est le devenir, le bloc de devenir, et non pas des termes supposés fixes dans lesquels passerait celui qui devient . Le devenir peut et doit être qualifié de devenir animal sans avoir un terme qui serait l'animal devenu . Le devenir animal de l'homme est réel, sans que soit réel l'animal qu'il devient ; et simultanément le devenir autre de l'animal est réel sans que cet autre soit réel .

Voilà de frais propos qui permettent à des urbains incapables de se confronter à une véritable séance de sorcellerie de respecter la sorcellerie sans développer de mépris à l'égard de ces pauvres sauvages, au contraire des moches et féroces colonisateurs qui se moquaient du moine bourru, comme Don Juan . Le devenir loup de l'homme loup est réel ; pour autant, il ne devient jamais un loup, il ne faut pas prendre un prof pour un con non plus . Ainsi on respecte le sauvage sans se renier . La solution est purement verbale . La pensée qui se développe ici ne repose en rien sur une réflexion sur l'être et un désir invincible de savoir ; elle repose sur la nécessité de sortir des caricatures du positivisme sans abandonner l'idéologie racine ; en bref, il s'agit de trouver une issue à des contradictions internes du champ intellectuel, qui veut être rebelle et qui est fonctionnel par nécessité . Cela est net quand on lit : « devenir ne se fait pas dans l'imagination, même quand l'imagination atteint au niveau cosmique ou dynamique le plus élevé, comme chez Jung ou Bachelard » . Parce que sortir de ces modèles pour aller vers Henry Corbin et l'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi, c'était véritablement changer de paradigme – ce qui est tout simplement impossible . Les obstacles épistémologiques sont si nombreux...

Pourtant, que vaut l'analyse proposée ? Rien . Un éclat de rire . « Du reste, je lui ait dit un jour, en déjeunant avec lui : « voyez vous professeur - excusez moi-mais vos idées sont un peu incohérentes . Très intelligentes, sans doute, mais terriblement incompréhensibles . On rira de vous » . Devenir ne se fait pas dans l'imagination, au fond, qu'est ce que cela apporte comme information ? Mourir, cela ne se fait pas dans l'imagination ? Attention, c'est pour de vrai ? L'intellectuel moderne se débat dans un tel vide qu'il éprouve ce désir de pour de vrai ? Quoi de plus réel que ce vide de la pensée du bloom, envahissant, féroce ?

Si je dis qu'une pâte d'argile devient du pain à un homme affamé, et que je lui dis : le devenir pain de la pâte est réel, mais non le pain ; il ne faut pas supposer de terme fixe au devenir, qui ne produit que lui même ; je ne peux te donner réellement que de la terre - cet homme risque de penser que je me moque de lui . Non ? Si un druide dit qu'il devient un loup, je peux certes dire que « c'est une fausse alternative qui nous fait dire : ou bien on imite, ou bien l'on est . » Supposer que le loup se manifeste sous la forme du Druide, et donc que la manifestation se présente comme la surface d'un kaléidoscope indéfini de mondes, cela paraît trop pour Deleuze, mais c'est pourtant indéfiniment plus conforme à son programme . Si ce n'est l'inavoué de son programme, qui est de se situer dans l'ontologie moderne, et de n'en pas sortir .

Et le devenir, le mouvement ? Aristote définit le mouvement dans sa physique comme l'acte de ce qui est en puissance, en tant qu'il est en puissance . Mais nous connaissons la puissance par l'acte ; nous connaissons le devenir-loup par le loup, et non le loup par le devenir-loup . Le devenir-loup de l'embryon de loup est certain, sinon réel ; si le devenir-loup du Druide est le même que le devenir loup de l'embryon, il n'est pas pertinent de distinguer, ou de nier, le terme supposé fixe de ce devenir . Et si l'acte de l'acte de ce qui est en puissance, la fin du devenir-loup, n'est pas le terme, le loup, comment le connait-on comme devenir-loup réel en tant que devenir, réel comme ayant le caractère de la res, de la chose, c'est à dire comme objet de science susceptible de définition ? Comment puis-je connaître cette réalité non manifestée ? Y-a-t-il des réalités non manifestées ? Des étants non-manifestés, certes, mais des choses ? Une réalité n'est-elle pas essentiellement manifestée ?

Le devenir-loup réel dont le terme n'est pas réel doit être distingué du devenir-loup réel dont le terme est réel ; mais alors le critère de la « réalité » du devenir-loup se pose avec insistance réelle .

A cette question je ne peux apporter de réponse dans un univers poppérien de validation . Je crois que l'hypothèse d'un devenir-loup réel dont le terme n'est pas réel ne peut être testée, puisque le test doit se définir sur une réalité « loup » susceptible de se reproduire . Or le devenir-loup réel dont le terme n'est pas réel ne peut en acte être distingué d'un devenir-bécasse réel dont le terme n'est pas réel, puisqu'il s'agit d'états indéfinis à terme indéfinis .

Il importe aussi de peser les raisons de l'hypothèse du devenir loup réel dont le terme n'est pas réel, et sa rigueur . En toute rigueur, le loup qui succède à un devenir loup réel dont le terme est réel n'est supposé fixe que par la sémantique ; en réalité, l'organisme est lui aussi un devenir, un être pour la mort . Il s'ensuit que distinguer le loup du devenir n'est qu'une apparence, une commodité ; le loup est comme le feu, ou le fleuve, ou la conscience, un perpétuel courant . La distinction entre substantifs, comme le loup, et verbes, comme devenir, relève d'un certain arbitraire de la grammaire, ce qu'a assez montré Quine : et soudain, entre les nuages, il luna . Dire que le devenir-loup de l'embryon passe en loup n'a rien d'une pensée enfouie dans l'immobilité morte de la pierre, laquelle d'ailleurs n'est que la figuration symbolique, la pétrification, de la mort ; car le pierre ne cesse de passer en autre chose, ce que pose Lyell, lecture de Darwin .

Pourquoi poser ce devenir-animal réel dont le terme n'est pas réel ? Pour concilier l'ontologie occidentale avec le respect de la sorcellerie étudiée par l'anthropologie . Dire en effet à quelqu'un que quelque chose à laquelle il croit, comme le devenir-loup du loup garou, est inexistant, est manifester du mépris et de l'irrespect . Mais penser ainsi est d'une naïveté coloniale . En en toute rigueur, Deleuze devrait dire, plutôt que de sortir de sa musette de telles contorsions, que les croyances telles que le devenir loup ne sont pas compatibles avec son ontologie, ne sont pas traduisibles directement dans son monde sémantiquement construit – et rien de plus . Dire « cela est inexistant »se fait par définition par référence à un univers ontologique qui définit l'existant . Deux attitudes sont possibles : défendre le cadre ontologique-ce que fait Deleuze . Le poisson est dans l'eau, aussi loin qu'il aille il est toujours dans l'eau .- ou remettre en cause le cadre, en essayant véritablement de savoir si le devenir-loup revendiqué est réel, par expérience .

Deleuze ne fait aucune tentative en direction d'un tel savoir, ce qui suppose une mise en abîme des mondes, tout comme prendre au sérieux William Blake . Son jugement sur Bachelard le manifeste . Bachelard ou Jung sont le maximum pensable à ses yeux . Pourtant, si le visionnaire, le fantôme, ou le devenir-loup, ou les intersignes, ou ...sont attestés au delà du doute, cela ne peut avoir qu'une signification : l'ontologie occidentale n'est qu'un modèle partiel, fragmentaire des mondes, une sorte de banquise fêlée, parcourue de failles et de cavernes-une mer pétrifiée par la glace mais grinçante, mais toujours déjà proche de la débâcle . N'en déplaise à un certain esprit borné de philosophes analytiques standardisés, c'est exactement l'analyse de William James dans expériences d'un psychiste .

Le poisson est toujours dans l'eau . Aussi loin qu'il aille, il est toujours dans l'eau .(...) Aussi, lorsque dragons et poissons voient dans l'eau un palais, ils la perçoivent comme les hommes voient un palais, il ne la voient pas couler . Si du dehors quelqu'un leur disait : « ce que vous prenez pour un palais, ce n'est que de l'eau qui coule », ils en seraient aussi interloqués que nous, quand nous entendons les mots « les montagnes s'écoulent » ! (...)vous devez y réfléchir et considérer le sens de ce point de vue . Si vous n'apprenez pas à vous affranchir de vos conceptions superficielles, vous ne serez pas encore délivrés du corps et de l'esprit d'un homme du commun .» Dôgen, Shobogenzo, Sûtra des montagnes et des eaux, trad J. Brosse .

Le loup n'est un terme du devenir-loup que dans l'ontologie occidentale-dans l'esprit de l'homme du commun . L'ordre d'être de l'eau, du fleuve, du devenir-loup et du loup ne sont pas différents si l'on sort de l'idéologie de la chose . Le devenir-loup, le loup n'ont pas de terme . Le loup est un devenir-une puissance qui va- comme l'homme, comme le fleuve d'Héraclite, comme l'écoulement de la montagne, comme le soudainement il luna de Quine . Mais la pensée du mouvement et sa mesure sont relatifs à l'immobilité du Verbe et du Nombre .

(...)
L'Éternel des Armées à tracé (le monde )
sous trois formes :
par l'écrit, le nombre et le Verbe .

Dans le devenir-loup du Druide, le loup est dans l'Autre Monde, il est la porte du Ciel . Il n'est Loup que par analogie au loup de ce monde, être d'orientation dans l'obscur des forêts, d'endurance et de désir de sang . Le devenir est le cycle du retour à la sauvagerie de l'ardent désir du haut tant désiré . Dire que ce terme n'est pas réel, est à la fois exact en ce monde, et faux et menteur, puisque il s'agit de nier la porte et l'Autre monde, de rester indéfiniment dans l'eau stagnante de l'idéologie racine .

L'Autre monde est dans le Verbe une puissance sémantique qui peut bouleverser ce monde, le recouvrir des eaux d'en haut . L'Autre monde est une puissance en ce monde . Sans l'Autre monde, la pensée du Loup se réduit à l'animal domestique, à l'aboiement impuissant du chien vers la lune . Lautréamont : "Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini...je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l'homme et de la femme d'après ce qu'on m'a dit...cela m'étonne, je croyais être davantage ! Au reste, que m'importe d'où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant . (...) Pourtant, je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! Pourtant, je sens que je ne suis pas le seul qui souffre ! Pourtant, je sens que je respire ! " Voilà le sort du chien, voilà la nécessité du Loup .

Les limites sont exténuées à la vue comme la forêt dans la brume, non pour les faire disparaître, mais pour les renforcer par l'ignorance de leur vérité . Tu ne sauras jamais ce qu'est assez si tu ne sais pas ce qu'est plus qu'assez . Tu ne connaitras pas les limites en les exténuant dans le fatras d'un verbiage de la pluralité indéfinie, mais en les affrontant, en les transgressant . Deleuze est une carpe, à la rigueur un carassin doré, figure lumineuse et molle de l'animal domestique, le chien porteur du collier – Blake a écrit encore à son sujet : de l'eau stagnante, n'attends que du poison .

Nous sommes des saumons, au retour dans les eaux vives vers le suprême, animal symbole par excellence du Druide ; nous ne sommes pas des carpes . Laissons les carpes dans les bassins du Rhizome, sur les plateaux du deleuzisme, avec leur schizophrénie, leur transgression lovée dans l'intérieur de leur étangs .

La foi déplace les montagnes, a dit le Maître . Les montagnes s'écoulent . Que les montagnes, les fantômes géants de l'idéologie racine s'écoulent dans le déluge des mondes, que ce monde ancien dont nous sommes si las soit régénéré par des eaux vives d'une pensée vivante . Une telle pensée est comme le sperme du Dieu mêlé aux sucs de la déesse ; elle est eaux des plus grands désirs, enivrement, amplitude et exaltation . Une telle pensée est mariage du Ciel et de l'Enfer, elle est union du Ciel et de la Terre, dont l'ouverture des eaux du Ciel est un délice, et dont l'image circulaire de plénitude est le cycle du saumon, ou encore comme le demi cercle de l'Arche surmonté du demi cercle de l'Arc en ciel . Tout amour humain authentique est le miroir analogique de cette union et de cette restauration, une arche sur les océans du déluge de l'Âge de fer, depuis la petite maison du Maître jusqu'aux refuges de Jivago .

C'est pourquoi le Maître et Marguerite est un livre sur le Déluge . Le Maître est un loup égaré en ce monde . Marguerite, une louve, une sorcière . Le Loup est un délice de l'Âge de fer .

Viva la muerte!

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova