Miodrag Bulatovic, frère corbeau, frère entre tous .

Dédié à Eros,qui de son souffle fait onduler les cheveux de corbeau de l'aimé comme des algues.


Qui est Miodrag Bulatovic ? Un serbe de Bosnie, cet homme aux cheveux de corbeau et au regard intense, l'auteur né en 1930 de romans écrits entre les années 50 et les années 80 . « Traduit en 29 langues » . Cas examiné, et rejeté par le jury du prix Nobel de littérature . Et l'auteur de Gullo Gullo, publié en 1983, et en 1985 traduit par Jean Descat chez Belfond .

« Synthèse de toutes ses oeuvres antérieures, et son dernier écrit ».

On rencontre parfois un livre comme on rencontre un amour, une balle perdue . Je ne saurais me lasser de l'amour, me lasser de le chercher de par les rues . En juin 1990, je cherchais cet ouvrage étrange, intensité, extase et folie . Cette œuvre inconnue dont mon âme avait soif comme j'avais soif de chair, de la chair blanche d'une jeune femme brune, si éthérée alors, qui s'appelait Sonia, que j'avais aimé, follement, et que j'avais perdue .

Le livre était sous plastique . Gullo Gullo est le nom du glouton,être polaire, animal d'enfance préféré, féroce, rusé, sans peur . Le récit semblait vide : « l'animal féroce sert d'emblème à un groupe de terroristes . Leur victime d'élection, un richissime industriel autrichien, Kurt Bodo Nossak, colosse inquiétant, se laisse convertir à leur nihilisme exterminateur et revient prêcher leur doctrine dans l'univers concentrationnaire des multinationales .(…) Le diable, présent dans tous les livres de B., devient ici le maître d'œuvre (…) ». Suivait l'avis d'un membre du jury Nobel : « Gullo Gullo est un livre très particulier, scandaleux, d'une effroyable cruauté . L'imagination de Bulatovic passe toutes les limites concevables ».

C'est le diable qui m'a décidé . J'ai acheté ce livre .

J'ai ouvert Gullo Gullo et je ne l'ai jamais oublié, portant le soleil noir de son baiser partout dans mes chemins . Je l'ai récité à Naples, dans le quartier de la Gare, fief de la Camorra ; je l'ai récité sur un navire déglingué dans l'Adriatique, en me lavant les dents avec du Whisky tiède, au lever du soleil . Je l'ai lu dans les trains turcs, sur des terrasses, en même temps que des classiques élégiaques grecs, sur les ruines de Smyrne . Je ne l'ai jamais fini . Je l'ai lu entièrement, par bribes, mais sans en comprendre l'ensemble . Et à la relecture, hier, j'ai compris . Ce texte c'est nous, ici et maintenant . Ce Gullo, être polaire et féroce, condensé de toutes les injustices et de toutes les tueries, est le blason du monde moderne . Ce monde était voilé en 1983, encore en 1990 . Notre monde est bien très particulier, scandaleux, d'une effroyable cruauté . Chacun a accès au savoir de ce scandale : Ce temps est en lui-même un crime: voilà le premier sujet de Gullo Gullo . « Que les hommes de ce temps participent également au crime qu'il constitue sans retour (…) il(le Système) refuse de le reconnaître comme un fait métaphysique (...) ». Tiqqun . Nous avons « de l'explosif dans chaque vaisseau sanguin » dit Bulatovic . Ce livre n'est pas une imagination qui passe les limites, il est la prémonition de notre guerre civile .

L'ouverture est une description du monde moderne à partir d'un journal, entre fureur, destruction et nostalgie .

« Le proche Orient recommence ses tours de cochon avec son pétrole (…) les cheiks noirs et blancs des clichés ont l'air menaçant et les Européens qui s'inclinent autour d'eux ressemblent à des putes du siècle dernier (…) les prix du plomb, de l'aluminium du cuivre montent à une vitesse vertigineuse (…) Grèves, ô snobisme ! Dans la corne de l'Afrique, on continue de s'égorger, de se tailler en pièces (…) Les hauts plateaux d'Abyssinie et d'Érythrée baignent littéralement dans le sang, l'urine et les excréments, et les vents venus du Soudan et du Kenya emportent les sanglots des noirs vers la mer rouge et les rives de l'océan Indien .(...)

La confusion règne : « A Lund, en Suède, le professeur portugais Lima de Faria était parvenu à croiser une cellule humaine et une cellule végétale, et on s'attendait à voir apparaître un monstre humain . (…) L'hybride humano-végétal était crée, reste à voir si c'est du sang ou de la lymphe qui coulera dans ses veines .(...) « Quelle terreur va inspirer cette sorte d'homme ? Ce ne sera plus le temps de la terreur politique et pathologique que nous connaissons aujourd'hui, ce sera le temps de la terreur générale, et , ce qui est pire, naturelle . Aux caresses du clair de la une, de la femme s'ajouteront celles de la pierre, de la ronce, du serpent . (…) les propos humains prendront un autre sens, si toutefois ils ont encore un sens .(...) Tout le monde baisera, mais sans y trouver de plaisir (…) Les cheiks des pages du Kurier et leurs clients blancs iront ensemble brouter de l'herbe, siroter du sable, manger de la merde et vomir du pétrole . On parlera du péché, du remords, du repentir, comme de sentiments appartenant à un lointain passé . Il n'y aura ni égoïsme, ni haine, ni jalousie... » Caractère typique de Gullo Gullo, l'alliance d'un avant gardisme littéraire frénétique et d'un imaginaire abyssal .

Hommes avides de parfum et de cruauté, Nossack comme les terroristes de Gullo Gullo sont des esthètes des formes naturelles, de l'odeur mêlée du sang et des roses : « Pour ne pas penser à l'écroulement de l'économie mondiale (...) Nossack porta son regard vers (...) la roseraie . Il aimait (…) la rose Lido de Rome, dont les pétales étaient parfumés, tendres et charnus comme les lèvres de Brunhild l'année où ils s'étaient connus à Salzburg (...).Mais (…) Nossack préférait les roses violettes, Blue Parfum, Mainzer Fastnacht (…) couleur de la mort et de la décomposition... »

Les Gullo Gullo, groupe terroriste et nihiliste de l'âge sombre, comme Nossack, juif rescapé des camps, milliardaire nihiliste de l'âge sombre s'observent et se comprennent, vont expérimenter l'amitié avant même de se parler :

« Dans la lunette de son fusil, le kidnappeur numéro un regardait Nossack fouiller dans le jardin alpin de ses bras longs comme ceux d'un singe . Tout comme il savait que son vrai nom n'était pas Luther, le kidnappeur numéro un savait que ce qui tourmentait Kurt Bodo Nossack, c'étaient, plus que tout, les mensonges, la falsification, la conscience que tout ce qui, hier encore, était naturel et unique était maintenant devenu hybride (...) Le kidnappeur numéro deux, l'Italien, visait . (…) Il ne faisait qu'un avec son fusil, qui établissait comme un pont entre lui et sa victime . (…) lui-même, l'Italien, le fusil et Nossack n'étaient plus qu'un seul corps, qu'une seule âme, et nulle pensée n'aurait pu les séparer .(...) »

Livre visionnaire s'il en fut, Gullo Gullo ignore la guerre froide, mais prédit l'orgie exterminatrice de la purification ethnique . Le groupe Gullo Gullo lit les tracts de groupes terroristes :

Grec : « Si tu es un vrai fils d'Hellas(...) tue tous les Grecs qui répondent au salut d'un Turc... »
Basque, Breton, Palestinien : « Au nom de la fraternité musulmane (…) renverser tous les rois (…) leur trancher la tête devant le peuple assemblé(...) brûler toutes les ambassades, toutes les légations , toutes les compagnies aériennes où un juif ou un chrétien on put mettre le pieds, toutes les institutions (...) »Allemand, Italien : « nous rendrons à la couleur noire son éclat et sa gloire ou nous périrons jusqu'au dernier »Espagnol, Arméniens : « Nous tuerons des turcs partout où nous pouvons, (…) pendant les mille ans à venir » Juif dissident : « Nous sommes prêt à inonder Tel Aviv de sang, sans l'aide des (…) Arabes . Nous ferons un massacre inouï . (…) Serbe : « Nous, les Serbes, (…) nous combattons avec acharnement le communisme, l'Islam, le catholicisme(...) Croate : « Le loup est l'animal mythologique croate . Le temps de son retour est venu . Le temps est venu du loup croate qui défendra sa tanière croate . Le temps est venu du bond du loup , pour qui il n'y a ni pitié, ni hésitation, ni discussion. »

Le temps de la danse macabre est venu, de l'orgie démoniaque de la mort et de la destruction : telle est l'évidence du monde, et tel est le miroir du livre . Mais ce temps est toujours déjà présent, involué dans le temps de l'histoire comme le serpent est lové au centre de l'homme, comme l'explosif dans chaque vaisseau sanguin . Il est l'essence du monde capitaliste, que Bulatovic ne distingue absolument pas du nazisme . Absolument pas distincts sont les cercles de l'Enfer, c'est à dire issu de la même racine de mandragore au plan de l'absolu, et non pas dans leur phénoménalité propre, mais dans leur finalité ordonnée au règne du Diable, le Prince de ce monde, l'Ancien des jours de Blake, sur le monde des hommes . Dans ce monde l'homme et l'animal sont des émigrés, qui assistent, fascinés et subjugués comme par une vague scélérate, à de telles horreurs que l'accès à leur parole, à leur âme est tranché dans une blessure inguérissable .

Gullo Gullo s'est adjoint les services d'un émigré des Sudètes, le Dr Ott . Cet homme étrange livre des clefs de ces temps étranges et difficiles :
« Ott avait déclaré n'avoir jamais trouvé de représentation satisfaisante des mondes parallèles, et surtout du Démon . Hanaff et Luther (du Groupe Gullo Gullo) avaient demandé quel aspect de Satan n'était pas suffisamment mis en évidence : « Le côté politique, Herren ! » Avait-il répondu, en précisant que seule l'émigration (…) de l'Est pourrait dessiner et expliquer le Démon . (…) disant qu'il était content, dans le désert de ce monde suspendu au dessus de l'Abîme, rencontré des âmes soeurs (…) . A ce mot (…) Hanaff avait rougi, ce qui avait plu au docteur . »

Hanaff lui demande de parler des oiseaux : «Les oiseaux sont des émigrés et l'homme, le pauvre, se prépare le même sort . Les oiseaux sont des malheureux, sur une terre qui est toujours à quelqu'un d'autre . Les oiseaux, mes jeunes amis, sont comme nous qui sommes loin de notre foyer . (...) On pourchasse les oiseaux, on les persécute, on les maudit, et ils piaillent, gémissent, sanglotent . Les oiseaux pleurent, et les hommes, ceux qui n'ont pas émigrés, pensent qu'ils chantent, quelle erreur, quelle horreur, saints du paradis ! (…) personne ne concrétise simultanément comme les oiseaux la mort et la liberté, le mysticisme et la beauté, l'Ange et le Diable, l'agonie et le désert au dessus de l'abîme..."

Le thème de l'étranger errant sur le monde est un thème gnostique qui est l'involution de la nostalgie, celle-ci étant explication de l'étrangeté, arrachement aux mondes angéliques, enveloppés dans un voile de neige et d'étincelles d'or . Dieu a élu un peuple pour être me être le peuple errant, mais cette errance est bénédiction, car elle est vérité du Royaume, et négation de la fausseté du monde, du monde de la puissance et de la domination de la Terre . Mais tant les hommes "qui n'ont pas émigré", que finalement les errants eux-même ont perdu le céleste pays et la grande amitié . Pour leur malheur, ils ont pris cette bénédiction secrète pour une malédiction, et ont aspiré à la terre, en payant le prix du sang : sang de leurs ennemis, sang de leur peuple, sang de leur crimes, de leur âme . Un chef de guerre gît, silencieux, sans parole et sans voix, le sang versé par lui a rejoint le sang versé en lui .

Au delà du peuple, tant d'hommes furent des oiseaux à l'Orient .

"-La liberté qui vous tient à cœur, Herr Ott!
-Ah oui, elle me tient à cœur, cette liberté qui a y regarder de plus prêt, diminue de jour en jour...(...) ce que nous nommons le ciel , les hauteurs, la seule chose qui nous appartienne après tout... ».

Bulatovic, comme Ott, identifie avec justice la liberté avec le Ciel et l'Enfer, car Adam a gagné sa liberté en s'écartant du Ciel, et donc en y trouvant un accès . Que signifie de chercher une porte, un accès, pour celui qui est dans le Jardin? Seul celui qui s'éloigne peut envisager le retour . L'adieu est le miroir du retour, et c'est le désir du retour qui empreint l'adieu de son voile de nostalgie . Et à travers chaque adieu et chaque embrassement, et chaque enlacement imprégné à chaque instant du souvenir et de la mémoire, l'homme revit cet essentiel adieu d'Adam . Le parfum, les splendeurs du parfum sont de retrouver l'évocation des amours perdues, de les retrouver dans les plis d'une écharpe, d'un drap . Adam et Ève quittent leur père et leur mère, les faces féminines et masculines de Celui qui Est, pour ne faire qu'une seule chair . L'unité perdue par le déchirement est retrouvée dans la chair . L'acte de chair est une image du retour .

Et par la suite des temps, c'est l'adieu qui permet de retrouver l'âpre saveur du retour . Le Sacrifice et la foi sont aussi cette certitude que mon sacrifice est agrée, que Caïn est pardonné . A la foi Tristan, qui cherche l'éveil dans l'œuvre d'amour, en abandonnant les noms et les formes pour faire retour à l'unité de l'unité, et Don Juan, qui cherche à revivre à chaque instant la puissance du départ et du retour toujours déjà présents . Mais comprendre cela est sortir "du désert de ce monde suspendu au dessus de l'abîme" .













Nossack, le milliardaire, est donc un ancien déporté, tatoué, devenu impitoyable, devenu un homme féroce, collectionneur de serpents, mêlé d'une enfance émerveillé et d'une ardente aspiration à la pureté, figurée par sa fascination pour les roses et les Alpes . La cruauté lui a fait perdre l'accès non seulement au ciel, mais même à l'humain, à l'enfer . Il vend tout, il vend son âme . Avec ses amis et invités Turcs et Indiens il vend des armes, des explosifs, des infirmes pour leurs organes . Ainsi lors d'une bacchanales dont nous avons des exemples contemporains, un commerçant Indien retrouve la mémoire .

« Ce jour là Tataroglu avait livré (…) des infirmes européens . A pleins camions ! Des enfants (…) certains étaient dans les petites voitures dans lesquelles on les avait emmenés à la pension paneuropéenne au bord de la mer du Nord où on les avait laissés avec des poupées des baisers des jouets dans les bras, avec des prières la forêt la mer et les vagues (…) . Radjah Pantt avait l'impression que les enfants savaient pourquoi on les avait emmenés là . (…) ils versaient des larmes humaines(...). Il faut croire que Radjah Pantt s'est soudain rappelé la mer rouge, les horribles commerçants, les fous, les épileptiques, les vautours aux ailes puantes qui survolaient la marchandise, les enfants qui en bredouillant gémissant pleurant faisaient leurs adieux aux falaises rocheuses et à la vie, il faut croire que Radjah Pantt a revu tout cela, car à la surprise de ses amis, il a caché ses parties sexuelles avec ses mains . Il faut croire qu'il a eu honte de vivre une époque sans justice et sans tribunaux, sur une terre d'où les hommes, les pluies et les vents n'ont pas encore chassé la crasse, la maladie et le mal .

Il faut croire que Radjah Pantt s'est souvenu de son père et de sa mère qui alors qu'ils mendiaient dans les rues de Bombay, lui disaient que l'homme ne s'élève que lorsqu'il pense aux malheureux, à ceux qui ont faim et soif... »

La violence et la cruauté de l'âge moderne ne peuvent être dit qu'avec des métaphores, car même l'homme devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit ne peut l'affronter entièrement, sans masques . C'est l'ordre et la sécurité de la vie ordinaire qui se révèlent construits sur du sable . C'est le vertige de l'abîme qui vient se poser entre le canapé et la porte, entre le lit et les tapis, dans la bibliothèque, derrière les touches du téléphone ou du PC .

Nossack n'a plus accès à son âme, et rapporte ainsi sa conversation avec Gullo Gullo venu l'enlever, et auquel il a temporairement échappé : « Les choses se sont gâtées entre eux et moi lorsque j'ai déclaré, brutalement il est vrai, que je ne croyais pas à la psychologie, à l'âme, à toutes ces conneries de professeurs et de curés . Il n'y a que l'homme, le physique de l'homme, (…) et le comportement de ce physique . Et ce comportement ne dépend pas de ce qu'ils appellent l'âme, ou le cœur, il dépend du nombre de cylindres, pour ne pas dire du nombre de chevaux, du physique de l'homme . Ils ont dû se vexer, car ils établissent un rapport entre les mots âme, cœur, et souffrance(...) »

La souffrance de la nostalgie comme élection, face à la fermeture des portes des mondes qui s'accomplit dans l'Âge de fer . Fermeture sur le physique et l'expansion de la puissance . L'expansion de la puissance est l'intensification du déchirement sans prudence ni douceur ; c'est la figure de la mort, ni plus ni moins .

Ce monde de ténèbres assimile la poésie au terrorisme . La description de Bulatovic est proche, si proche de tout ce qui peut être construit comme position de la révolte . Trois points de convergence :

La guerre est là, et déclarée depuis longtemps . La rupture avec le monde est existentielle avant d'être matérielle .


Dialogue de Gullo Gullo avec Nossack :
« Mettez vous dans la tête que la guerre n'a pas été déclarée, mais qu'elle est commencée depuis longtemps et qu'il faudra bien qu'elle finisse .(...) Il y a bien dans ce pays de l'ordre, une morale et enfin une police . Nous vous exterminerons comme des chiens enragés ! Il ne restera rien de vous, rien qu'une fiche de police (…)
-Herr Nossack, calmez vous . En réponse à ce que vous dites de (…) la traque dont nous sommes l'objet, écoutez les vers du Danois Vagn Steen :
« Tu as beau attraper l'oiseau, tu n'attrapera pas son vol,
Tu peux bien dessiner la rose, tu ne peindra pas son parfum .
En bref le danois dit que quelque soit votre nombre, vous ne pouvez rien contre nous . (...)vous tous qui pensez ainsi, vous serez vaincus par la philosophie et la poésie, vaincus par la martre...
-Vermine communiste, comment osez vous faire un rapprochement entre la poésie et l'histoire, entre la vie et des vers de ce genre ! »

Plus tard, Nossack s'est rallié .

« -Herr Nossack (...) Nous n'avons aucun lien concret avec le peuple, à moins d'entendre par ce mot la pire espèce de bétail, celle qui n'a pas de queue (…) Notre orientation est différente, peut être est-elle même théologique . Les terroristes rouges sont l'expression d'un moment de révolte (...)fait pour les indigents de corps et d'esprit(...)nous, nous procédons d'une insatisfaction qui est aussi vieille que l'humanité .
-Alors, on entendra parler de nous... »

Nossack, le déporté, a des cauchemars issus de la schoah, et en parle longuement à un psychiatre chargé de l'examiner . Celui ci le soulage avec des médicaments, mais Nossack a rencontré le groupe Gullo Gullo :

« -Professeur, qu'avez vous fait de moi? Je ne veux pas parler de la pilule que je viens de prendre, je veux dire en général. Il m'est arrivé quelque chose. Tout ce qui m'entoure est calme, indifférent, vide de sens. La vie n'est tout de même pas ainsi ?
-La véritable vie est paix, Herr Nossack. La vie du citoyen devrait être entièrement dépourvue de rêves. Il ne devrait pas y avoir place en elle pour des souvenirs de tatouage, de chair humaine, d'os humains carbonisés, de savon fait avec de la substance humaine. Un vrai citoyen du monde doit être un bébé sans mémoire politique...
-Je refuse une telle vie, professeur . »

Le puissant désir du Gnostique qui le mène à sa rédemption est parfaitement ressenti par l'homme qui a pu écrire :

« Je me dois à beaucoup et beaucoup se doivent à moi. Combien de mes vies passées parlent par ma bouche (…) je souffre de ne pouvoir vivre en même temps toutes les vies, toutes les réalités . La vie de l'oiseau, du serpent, de la pierre, de l'étoile (...) Ce n'est pas la mort qui me fait peur, mais mon incapacité à vivre la vie de tous . Sur mon lit de mort, je ne regretterais pas tant de n'avoir pas possédé toutes les femmes actuellement vivantes que de n'avoir pas eu celle qui ont vécu autrefois et celles qui ne sont pas encore nées .Ce qui me tourmente, ce sont les limites du temps et de l'espace... (...) le possible est la source de toute souffrance(...) »

Le combat terroriste est existentiel et poétique avant d'être militaire . Les terroristes de Gullo Gullo sont des cathares, des purs .

« Nous ne sommes pas une école (...) La force de notre mouvement, c'est qu'il a des tâches à remplir, mais que personne ne les impose, elles vont de soi . Vous leur montrerez (...) que seuls les lâches, les cons, les désespérés se mêlent de pendre, d'égorger et en général de tuer : ce n'est pas là notre affaire, nous sommes des moralistes, des visionnaires, des interprètes (...)il doivent comprendre que les vrais révoltés, les terroristes de l'avenir sont arrivés... »


Les tâches vont de soi parce qu'elles reposent sur l'être même, qu'elles sont liés à l'essence de l'existence humaine, qui est d'exister ; les tâches sont nécessitées par une situation existentielle .
« Hanaff, reste toujours jeune, pure et astrale dans ce monde souillé et injuste... »

« Tous les maux de la terre ne résultent pas d'une injuste répartition des biens, des produits, comme l'affirme Marx, dont vous me prêtez les idées, mais d'une injuste répartition de l'amour...La poétisation ! La restauration des des significations primitives, la réalisation des mythes interdits, la rationalisation des mondes parallèles !
-Herr Nossack, combien cela coûtera-t-il?
Tout ne se mesure pas en marks...(...) je refuse d'admettre que c'est le travail, et lui seul, qui a fait l'homme . Car alors où sont les principes? Où est la justice? »

« Macha, il y a toujours un roi, vivant ou mort, peu importe . L'important, c'est qu'il y ait un roi quelque part . Sans roi, il n'y a ni royaume ni philosophie . Ni poésie . Ni hiérarchie!
-Alors, qui est le Roi ?
-L'homme (...) dont la tristesse est immense . (…) Le roi est un être véritable, un état d'âme, le seul être, qui a notre époque, s'exprime par une métaphore . Le roi est la dialectique ! ».

Là encore, la formidable puissance métaphysique de Bulatovic est éclatante, quand il déclare un état d'âme être véritable et roi . Car l'eschaton fait de ce qui est faible et exténué dans ce monde injuste ce qui est appelé à la puissance .

La logique même du Système est exterminatrice, et il s'anéantira de lui-même .

« Les hommes par leur injustice et leur égoïsme, se sont crées un mal concret, le terrorisme, qui menace d'engloutir le monde . On aurait pu éviter ça, Herr Nossack ! L'homme a trahi les principes fondamentaux, ceux qui l'ont crée . Maintenant il paie ! »

« Herr Nossack...comment...en quoi...en quels termes saluez vous les millions de téléspectateurs...cette humanité de consommateurs, comme vous avez joliment dit dans un entretien radiodiffusé...demandait (...) le reporter d'Eurovision .
-Mon jeune ami..je salue seulement la partie de l'humanité qui ne consomme pas...celle qui pourra changer...en voyant quelles fautes ont commises les délégués de cette humanité de consommateurs...au cours de l'histoire, depuis des temps immémoriaux jusqu'à l'époque actuelle...aux autres, pourquoi le taire...je souhaite de se réformer, de se corriger ou d'être anéantis...
-Anéantis comment, Herr Nossack ?
-Anéantis par eux-mêmes, mon cher jeune homme...

« Vous, culs et cons de l'Ouest, du Sud et du Nord citoyens dont les fichiers théologico-policiers, les zoologies et autres saloperies de manuels sont pleins de contre-vérités (…) grâce à notre violence et à notre terrorisme une erreur historique va être réparée et la poésie satisfaite (...) Citoyens et petits bourgeois du monde, gens de gauche et de droite, liquidateurs de tout ce qui est honnête, juste et substantiel, vous qui nous étouffez avec l'idéologie des pâtes, du fromage et du chocolat, avec la religion de vos propres excréments, rappelez vous ceci : Gullo Gullo aura votre tête et vos tripes...(...) vous (l') avez porté disparu pour en faire l'être le plus sanguinaire, le plus impitoyable, le plus vengeur d l'histoire (...) »

Ce dernier texte montre aussi, omniprésent dans tout le livre, l'aspect moqueur, et même bouffon de Bulatovic : il ne respecte rien de ce monde, et ne cesse de pratiquer un humour surréaliste qui accentue le sentiment d'étrange monolithe que procure ce livre . Un exemple caractéristique est le récit complet de l'histoire du monde fait par Gullo Gullo, qui crée des expressions comme « le camarade pharaon Khéphren » .

Résumer le récit ne peut se faire dans un article destiné à faire découvrir un livre . Pour ceux qui savent, le récit est structurellement situé sur une structure gnostique de dévoilement . il pointe la source d'énonciation du discours moral comme origine même du mal . Et ce non pas comme dénonciation de la pureté, mais dans le mouvement même de l'exigence de la pureté . Gullo Gullo est un livre que les temps rendent progressivement compréhensible : un classique du XXIème siècle .

Le livre se termine sur un jet de sang juif, le sang le plus pur qui fut au monde . Il rejoint là une dernière idée de ténèbres, et pourtant réaliste : ce monde ne peut être réformé par le terrorisme, ce monde n'a pas en lui les puissances qui lui permettraient d'être, sinon par l'inversion des puissances du mal . C'est aussi un grand livre sur l'amitié et sur l'amour, et sur toutes les formes de folie : une forme littéraire de la Nef des fous .

Être fol en ce monde est signe de santé, être malade en ce monde est signe de raison . Ce monde est une affaire sérieuse, et il importe de le traiter avec légèreté . Regarde et je regarde aussi : tel est le labyrinthe des mondes .

Viva la muerte!

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Zinaida Serebriakova