Sang.

(Peinture murale du grand canyon)


Il se peut que des gouttes de sang s'écoulent à terre . Le sang forme une flaque, puis s'écoule en une figure compliquée dans la poussière . Quand tout le sang sera à terre, comme le serpent, alors peut être ma vie m'aura quittée .

Le temps s'écoule et comme le fleuve, ou encore comme la taupe, il creuse . Dans les falaises de marbre il creuse des puits et des siphons souterrains, envahis d'obscurité . Puis les siphons s'effondrent, se manifestent à la lumière comme canaux et roches brisées .

Des gorges, des falaises apparaissent . Vertigineuses, superbes, leurs fronts noirs de forêts séculaires sous le soleil . Le fleuve coule en bas, très loin, entre le moucheronnage des truites et l'éclat furtif des barbeaux . Sur les bras des fleuves, des îles de galets portent des peupliers, et des plantes à fleurs . Là fut échangé un baiser au soleil, là je m'enracinais dans le soleil .

L'eau a creusé son enfermement, comme la violence de nos vies . Tous ces moments qui ne sont plus toujours distincts, comme ne sont plus distinctes les pierres des îles . Cet amas de choses indistinctes, lourdes, froides, laides, ces prisons de l'âme . Il y a cette angoisse diffuse, cette difficulté à croire le sol solide, ce sens du creusement des puits d'abîme sous les univers des hommes . Le puits d'abîme porté dans le ventre, dans la tête . Les vomissement du matin, ou les convulsions des murènes parmi les tripes, les roches de l'esprit qui se fendent sous le gel, le hurlement qui ne peut être dit, le corps chargé de ces noirs maux violents .


« Au bassin de l'Ange
COMME SI le souvenir amer de la peine rejoignait
Le corps chargé de ces noirs maux violents
l’ultérieur démon immémorial
N'ayant pas trouvé de bel exutoire



QUAND BIEN MÊME LANCÉ DANS DES CIRCONSTANCES ÉTERNELLES
DU FOND D’UN NAUFRAGE



Empoisonné de mes venins
Je suis maintenant l'un de ceux-ci
un banni et un homme errant loin des dieux
je mettais ma confiance dans la Haine insensée


COMME SI errant
Mes pas se feraient alors insaisissables Tant
Aux autres qu’à moi-même aussi légers et
Lourds que le vent chaud d’Algérie qui emplissait ce soir le vide des rues et des passages
vers
ce doit être
le Septentrion aussi Nord

UNE CONSTELLATION


COMME SI le serpent lové dans le ventre de l'homme banni
à l'infini rejoignait sa marche et
l’angoisse suspend chacun de ses pas


C’ÉTAIT
LE NOMBRE
issu stellaire
EXISTAT-IL
autrement qu’hallucination éparse d’agonie


COMME SI les rues et les voyages vers les ténèbres à l'infini rejoignaient
Un boulevard qui allait engager ma mémoire.
Ma mémoire entrechoquée par
Le gémissement des trains humains La nuit
À travers la plaine


COMME SI l'infini des voies de fer était mort Vie et
Envol des oiseaux de feu et
Je regardais je m'orientais me désorientais tandis que
Mort d'inquiétude
je rendais une âme mutique aux étranges hommes qui contemplaient des œuvres d’art Tandis que
Des métros aériens, d’une grâce toute fictive
fusaient
embarquant encore un peu de l’air chaud
très à l’intérieur résume
l’ombre enfouie dans la profondeur par
Cette voile alternative


Des vaisseaux dérivants
D'un long vol vers Le ténébreux vertige
au front invisible
debout
en sa torsion de sirène »



Ce que j'ai vu dans tes yeux noirs dans l'effleurement du premier regard . Et nos inquiétudes qui s'annulent . Et au delà, j'ai embrassé l'aube d'été, l'éclatante lumière du Soleil Invaincu .

La violence creuse son enfermement . Non pas cette violence physique, le sang, mais aussi la tension, la haine, la peur, le désespoir - et surtout la tristesse, la tristesse de l'enfant qui ne voit que l'amertume . Et l'enfant tend à penser que la cause de tout cela, c'est lui ; ou encore qu'il n'est pas assez puissant pour apporter la paix, qu'il apporte le mal et qu'il mérite d'être puni . Mais le mal était là avant, bien avant lui, et bien avant même ceux qui l'ont porté . La douleur n'est pas inessentielle au monde .

Tout cela n'est pas beaucoup assimilé dans l'enfance . L'enfance peut être encore légère, émerveillée . Mais teintée d'un léger voile, comme un paysage baigné dans la brume . Mais le sang est toujours déjà présent .

Alors les baisers sont teintés d'inquiétude, car le malheur qui a eu lieu n'est jamais entièrement reconnu . Aussi tout amour est aussi sourdement le retour de la violence, le retour de la destruction, aussi tout amour est aussi désir de rédemption . Telle est l'Aube de la main gauche . Celui qui connaît une chose précieuse, indéfiniment précieuse, plus que toute vie humaine biologique, que toute principauté de ce monde, que toute fortune hors l'absolu Soleil du Saint - peut la cacher dans une caverne secrète, ou la faire connaître au monde, mais il veut aussi, s'il sait pouvoir la perdre, en dresser un mémorial, tant pour son souvenir que pour le souvenir des hommes .

Toi qui réside dans les eaux et les sources des collines, dans l'obscur des forêts, le sucre des fruits et la splendeur des fleurs, donnes-nous la paix . C'est à dire, permets-nous de combattre non des fantômes qui se dérobent, mais des ennemis . Alors l'héritage du sang sera un bouclier, en un cercle accompli .

COMME SI les mots pouvaient se teinter comme
le ciel ou encore comme le sang
Comme l'entrelacs et l'enlacement


COMME SI la mort de l'espérance et
le début de la grande guerre dans le
Ciel
Je la reconnaissais fulgurante remontée tempétueuse
que se
prépare
s’agite et mêle
au poing qui l’étreindrait
comme on menace
un destin et les vents



Car pour nous, la guerre est la paix . Marguerite brisant des vitres trouve la paix .

Je veux briser mes hautes fenêtres et te retrouver .

Viva la muerte!

Les mille plateaux sous le déluge, ou le devenir-animal de Deleuze sous l'oeil du sorcier .

(Hikiko Mori, S.D.)



Quand s'élèvent les nuées au dessus des collines et des forêts, quand l'ascension des arbres vers les eaux du ciel se dessine à travers la brume, quand la surface de la mer et les falaises hiératiques sont criblées par le vent et la pluie – il est temps de méditer sur le symbolisme des eaux, et du déluge – des quarante jours et quarante nuits de sa durée . L'eau, comme la nuit qui permet la transformation de l'homme en loup, est le lieu de l'exténuation des limites .

N'invoquez pas, je vous prie, Bachelard . A part la longueur de sa barbe, assez semblable à celle du sexe d'un âne, il n'y a rien à retenir de ce gentil instituteur de « l'imaginaire », des « rêveries ». Car s'il peut satisfaire les corbeaux, les professeurs qui professent la recherche de la sagesse à travers la Science, laquelle est un Fantôme qu'il mettent à une place analogue à celle de Dieu, un tel penseur aux oreilles de cheval ne peut satisfaire l'aigle – L'aigle ne perdit jamais autant de temps que lorsqu'il se résigna à écouter le corbeau . Aigle ! Ce dont le corbeau fait ses délices, rejette le sans plus d'examen . Ne te nourris que de ce qui l'étouffe . Et écrase lui la tête entre deux pierres, pour te nourrir de sa chair .

Le monde enivré de pluie, de brumes, paraît être aussi un monde d'atténuation indéfinie des limites, là où le soleil méditerranéen découpe, depuis des millénaires, les lignes précises des genres et des espèces . Cela, de manière métaphorique quoique rigoureuse, m'amène à parler de Deleuze, celui du début de Mille Plateaux . Il s'agit de produire une infinité de puissances, de transformations sans genres ni espèces, de déstructurer toute filiation des êtres, de morceler, d'effacer les limites . Le brouillard devient ainsi un modèle mouvant d'organisation . En même temps, on voit des êtres humains ainsi enivrés se réclamer de la théorie de l'évolution . Mais toute la théorie de l'évolution est une méditation sur les genres et les espèces . Darwin ne nie pas les espèces, il prétend en fonder l'origine par la filiation . Deleuze soutient lui il n'y a de filiation que symbolique . De toute façon, toutes les théories se valent, mais toutes ne sont pas compatibles au delà de paroles verbales sur l'émergence de la complexité par des intégrons - désintégrés .

Il y aurait ainsi selon Saint Gilles des pensées schématiques, basées sur la disjonction binaire de la différence spécifique, et des pensées plurielles, indéfiniment riches, basées sur le chatoiement indéfini des perspectives multiples, et sur le rhizome, bref des pensées pécheresses, hiérarchisantes, et des pensées vierges du péché originel, égalitaires, celles inspirées par Deleuze . Par exemple, l'horrible distinction des sexes, binaire, inégalitaire, et le nombre indéfini de genres distingués savamment par la pensée queer . Seul petit problème, la disjonction binaire entre les pensées démultiplicatrices d'a-pensées désensorcelantes de l'écart, bonnes, progressistes, et les horribles pensées en soutane du discours des suppôts théologiques du binaire, est parfaitement binaire, tant et si bien que le deleuzisme vulgaire, loin d'avoir la noblesse du déluge, est un discours idéologique simpliste qui se réclame du complexe sans l'être, tout comme le scientisme est un discours idéologique qui se réclame de la science sans la moindre valeur scientifique . Valeur scientifique qui par ailleurs ne vaut presque plus rien, sinon l'honnêteté bécassière de la plupart des travailleurs du champ de la « recherche » .

Tôt ou tard nous devrons nous débarrasser de ces fantômes . La pensée qui n'ordonne pas, qui n'invoque pas une harmonie, est à peine une pensée ; elle est par contre parfaitement fonctionnelle au monde du troisième totalitarisme, qui se caractérise toujours par des oxymores fondateurs donnant réponse à tout, depuis le libéralisme qui oblige à être libre, jusqu'au simplisme de la « pensée complexe » . Plus je le connais, plus l'ensemble de ce courant de pensée m'apparait autant paradoxal dans son contenu que parfaitement fonctionnel dans ses résultats . L'envahissement de l'université américaine par de telles familles idéologiques n'est plus alors la figure d'une opposition à la société du Système, mais bien une forme d'accompagnement idéologique d'avant garde de l'ontologie du Bloom .

Le déluge est le retour du chaos et de la destruction . Le chaos et la destruction ne sont bons qu'en référence à un ordre pervers, comme réaction divine au chaos provoqué par les hommes . Ce chaos n'est pas de nature ; le monde donné à l'homme était ordonné, par la différence des sexes et des espèces, ce qui permet à l'Arche d'être un résumé du monde ordonné, et non un chaos à son tour . C'est l'homme, qui par l'accumulation des meurtres a crée le chaos à partir de l'ordre qui lui était donné . Le déluge est alors une destruction qui permet la refondation d'un monde .

L'eau est à la fois le symbole du chaos et de la re-naissance, puisque toute naissance est renaissance . Dans leur puérilité, les rationalistes condamnèrent l'ambivalence constitutive des symboles, qui les rend impropre à la logique binaire ; mais en réalité cette ambivalence est la manifestation du caractère dialectique de toute existence . Héraclite est le penseur même du symbole . Naître, être séparé, est le gain de la liberté et l'apparition du conflit, de la disharmonie indéfinie des mondes ; de ce fait la guerre est mauvaise et mère des mondes . L'eau est ainsi symbole de destruction, d'étouffement, d'enlisement dans la boue des mondes ; et symbole de naissance, de purification, de jouissance infinie de la fontaine . L'eau est ce qui descend vers les égouts, ce qui couvre et remplit toute forme, le sang qui couvre le front de Caïn, la vague immense qui emporte la vie ; et l'eau est l'eau des ablutions, la goutte sur la peau, le sang du sacrifice, l'ambroisie de ton sexe, les sinuosités des liquides entre les cuisses, la pureté sainte des larmes . Le Graal est le réceptacle d'un liquide . On parle ainsi de rosée céleste, et des eaux noires des fleuves de l'Enfer ; mais l'eau est une et même .

Ce qui fait l'ambivalence est la puissance ; le puissance possède ce double aspect destructeur et bâtisseur au cœur de toute violence . La puissance, et aussi le désir indéfini de la puissance, la volonté de puissance, sont par nature par delà le Bien et le Mal – tout comme le Saint en soi, le désert de l'outre divinité . La source de la disjonction a son image originaire au cœur même du processus divin, qui de l'Un produit des forces qui s'affrontent . Mais toute disjonction n'est pas fondamentale .

La disjonction entre imagination et pensée rationnelle, comme les autres disjonctions de l'épais brouet bachelardien, est une disjonction axiologique-idéologique, et rien de plus . Le monde imaginal a sa rationalité propre . Le caractère ambivalent des mondes que manifeste l'eau n'est pas la projection sur l'écran vide d'une eau claire de la psyché humaine, dans l'idéologie racine créatrice de tout ordre, mais bien la sympathie, l'analogie de l'âme et du monde, qui permet à la pensée de jouer au Créateur, par analogie, à partir de mondes ordonnés avant toute humanité . Il n'y a décidément rien d'archaïque a comprendre l'union des opposés, mais bien plutôt immaturité à la structuration permanente du monde en bons constructeurs d'ordre et en méchants destructeurs, structuration mythique qui permet le discours progressiste et ses prestiges vides .

L'accumulation de l'ordre humain dans le temps finit par obscurcir la lumière de l'ordre primordial qui doit être régénéré - telle est la pensée du Déluge, et aussi la pensée du temps cyclique qui s'exprime dans la fête de Samain . Mais on retrouve ce même phénomène dans l'exténuation actuelle de la République, dans le vide que ressentent même les progressistes . Le progressisme lui même s'exténue . C'est dans la réalité même que l'on perd dans la mesure où l'on gagne, et que l'on gagne dans la mesure où l'on perd . Dans la réalité même que le vieillissement est à la fois maturité et mort . Le même chemin me grandit et me tue .

L'union des opposés est un autre aspect des états multiples de l'être . Il n'est pas de texte plus proche, en vérité, des réquisits de pluralisme des deleuziens que ce livre de René Guénon . Plus même que Deleuze lui même, enfermé sans recours dans des limites idéologiques incroyablement bornées . « Jamais un homme n'a pu dire : « je suis un taureau, un loup... » » (mille plateaux p 289 sq) . Non seulement cela s'est dit, mais cela a été . L'image prend possession de l'âme, et le sorcier devient loup, ce que toute âme est en puissance, car l'âme est en quelque sorte toutes choses .

J'ai revêtu une multitude d'aspects
avant d'acquérir ma forme définitive (...)
J'ai été une lance étroite et dorée,
(...)
J'ai été une goutte de pluie dans les airs,
J'ai été la plus profonde des étoiles
J'ai été mot parmi les lettres,
J'ai été lumière de la lampe (...)
Taliésin.

Deleuze cherche la subtilité, en nous disant en terme d'eaux : le devenir ne produit pas autre chose que lui-même : là encore voilà une pensée de l'in-identité qui se formule en terme d'identité . Il n'existe rien de parfaitement défini, cela est parfaitement défini . Le devenir n'a pas d'identité, et il a pourtant selon Deleuze une limite circonscrite et un lui-même- c'est à dire une identité .

De quoi diable peut parler le « lui même » d'un étant sans consistance, et comment même on peut l'appeler un, voilà le grand mystère que ne peut dévoiler cette pensée . Le devenir, la puissance, n'appartiennent pas à l'ordre des choses, et n'ont pas les propriétés des choses-définissables, manipulables, localisables dans le temps et l'espace, définies et définissables par exemple . La puissance d'être d'un homme a venir n'a pas de nom . Ce que l'on peut nommer, le devenir, l'évènement, est déjà un acte, l'acte de ce qui est en puissance . Et l'évènement, localisable dans le temps et l'espace, n'est déjà plus manipulable, sinon par son souvenir .

En tant que puissance, étant sans nom - car le « devenir-loup » ne nomme ni ne cèle, mais fait signe vers l'acte, vers le loup à venir et vers le monde de sa manifestation – étant sans lieu ni temps, le devenir-loup est toujours déjà présent, partout et nulle part . La puissance du devenir-loup était au commencement . Cette puissance est identique à celle du monde entier du loup, comme le rêveur produit la totalité du rêve, sans y être situé plus en un moment et en un lieu . Le destin est toujours déjà présent, déjà étoile et Soleil Invaincu . La puissance est insaisissable, tout comme l'ordre du monde en tant que donné .

Le mortel ne peut revenir sur sa naissance, son temps et son lieu, sur la certitude ordonnée de sa mort . Le mortel peut invoquer les puissances du destin, peut garder le front haut face à elles, il ne peut les transformer totalement . Aussi la sagesse est-elle amor fati selon Nietzsche lui-même, amour de l'ordre donné par le destin . L'homme ne peut fonder d'ordre que dans l'amour de l'ordre plus vaste qui le reçoit, et qui lui échappe . L'homme se révolte contre l'ordre humain pervers, selon la figure du Déluge, en s'appuyant sur l'ordre reçu par les hommes, et cet ordre donne alors au Héros primordial, comme Dieu à Noé, sa puissance d'aurore .

C'est au nom du Destin figuré humainement, symbolisé par les puissances astrales et magiques, que Tristan s'élève contre l'institution royale, contre l'ordre de la fidélité humaine et matrimoniale . L'ardent désir du Haut tant désiré emporte, et dépasse comme une vague, les fragiles digues de l'ordre humain, ordre dont la faible puissance, dont l'étouffement sont marqués par leur fondation satanique dans le Récit gnostique . Et grâce à cette puissance, il triomphe, d'un triomphe de l'ordre supérieur sur l'inférieur ; et non pas au nom fictif d'un caprice individuel . Sa Loi est hiérarchiquement supérieure à l'ordre humain ; il juge, et ne peut être jugé . Mais il ne juge pas en son nom .

Ce qui est réel, poursuit le noble Deleuze, c'est le devenir, le bloc de devenir, et non pas des termes supposés fixes dans lesquels passerait celui qui devient . Le devenir peut et doit être qualifié de devenir animal sans avoir un terme qui serait l'animal devenu . Le devenir animal de l'homme est réel, sans que soit réel l'animal qu'il devient ; et simultanément le devenir autre de l'animal est réel sans que cet autre soit réel .

Voilà de frais propos qui permettent à des urbains incapables de se confronter à une véritable séance de sorcellerie de respecter la sorcellerie sans développer de mépris à l'égard de ces pauvres sauvages, au contraire des moches et féroces colonisateurs qui se moquaient du moine bourru, comme Don Juan . Le devenir loup de l'homme loup est réel ; pour autant, il ne devient jamais un loup, il ne faut pas prendre un prof pour un con non plus . Ainsi on respecte le sauvage sans se renier . La solution est purement verbale . La pensée qui se développe ici ne repose en rien sur une réflexion sur l'être et un désir invincible de savoir ; elle repose sur la nécessité de sortir des caricatures du positivisme sans abandonner l'idéologie racine ; en bref, il s'agit de trouver une issue à des contradictions internes du champ intellectuel, qui veut être rebelle et qui est fonctionnel par nécessité . Cela est net quand on lit : « devenir ne se fait pas dans l'imagination, même quand l'imagination atteint au niveau cosmique ou dynamique le plus élevé, comme chez Jung ou Bachelard » . Parce que sortir de ces modèles pour aller vers Henry Corbin et l'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi, c'était véritablement changer de paradigme – ce qui est tout simplement impossible . Les obstacles épistémologiques sont si nombreux...

Pourtant, que vaut l'analyse proposée ? Rien . Un éclat de rire . « Du reste, je lui ait dit un jour, en déjeunant avec lui : « voyez vous professeur - excusez moi-mais vos idées sont un peu incohérentes . Très intelligentes, sans doute, mais terriblement incompréhensibles . On rira de vous » . Devenir ne se fait pas dans l'imagination, au fond, qu'est ce que cela apporte comme information ? Mourir, cela ne se fait pas dans l'imagination ? Attention, c'est pour de vrai ? L'intellectuel moderne se débat dans un tel vide qu'il éprouve ce désir de pour de vrai ? Quoi de plus réel que ce vide de la pensée du bloom, envahissant, féroce ?

Si je dis qu'une pâte d'argile devient du pain à un homme affamé, et que je lui dis : le devenir pain de la pâte est réel, mais non le pain ; il ne faut pas supposer de terme fixe au devenir, qui ne produit que lui même ; je ne peux te donner réellement que de la terre - cet homme risque de penser que je me moque de lui . Non ? Si un druide dit qu'il devient un loup, je peux certes dire que « c'est une fausse alternative qui nous fait dire : ou bien on imite, ou bien l'on est . » Supposer que le loup se manifeste sous la forme du Druide, et donc que la manifestation se présente comme la surface d'un kaléidoscope indéfini de mondes, cela paraît trop pour Deleuze, mais c'est pourtant indéfiniment plus conforme à son programme . Si ce n'est l'inavoué de son programme, qui est de se situer dans l'ontologie moderne, et de n'en pas sortir .

Et le devenir, le mouvement ? Aristote définit le mouvement dans sa physique comme l'acte de ce qui est en puissance, en tant qu'il est en puissance . Mais nous connaissons la puissance par l'acte ; nous connaissons le devenir-loup par le loup, et non le loup par le devenir-loup . Le devenir-loup de l'embryon de loup est certain, sinon réel ; si le devenir-loup du Druide est le même que le devenir loup de l'embryon, il n'est pas pertinent de distinguer, ou de nier, le terme supposé fixe de ce devenir . Et si l'acte de l'acte de ce qui est en puissance, la fin du devenir-loup, n'est pas le terme, le loup, comment le connait-on comme devenir-loup réel en tant que devenir, réel comme ayant le caractère de la res, de la chose, c'est à dire comme objet de science susceptible de définition ? Comment puis-je connaître cette réalité non manifestée ? Y-a-t-il des réalités non manifestées ? Des étants non-manifestés, certes, mais des choses ? Une réalité n'est-elle pas essentiellement manifestée ?

Le devenir-loup réel dont le terme n'est pas réel doit être distingué du devenir-loup réel dont le terme est réel ; mais alors le critère de la « réalité » du devenir-loup se pose avec insistance réelle .

A cette question je ne peux apporter de réponse dans un univers poppérien de validation . Je crois que l'hypothèse d'un devenir-loup réel dont le terme n'est pas réel ne peut être testée, puisque le test doit se définir sur une réalité « loup » susceptible de se reproduire . Or le devenir-loup réel dont le terme n'est pas réel ne peut en acte être distingué d'un devenir-bécasse réel dont le terme n'est pas réel, puisqu'il s'agit d'états indéfinis à terme indéfinis .

Il importe aussi de peser les raisons de l'hypothèse du devenir loup réel dont le terme n'est pas réel, et sa rigueur . En toute rigueur, le loup qui succède à un devenir loup réel dont le terme est réel n'est supposé fixe que par la sémantique ; en réalité, l'organisme est lui aussi un devenir, un être pour la mort . Il s'ensuit que distinguer le loup du devenir n'est qu'une apparence, une commodité ; le loup est comme le feu, ou le fleuve, ou la conscience, un perpétuel courant . La distinction entre substantifs, comme le loup, et verbes, comme devenir, relève d'un certain arbitraire de la grammaire, ce qu'a assez montré Quine : et soudain, entre les nuages, il luna . Dire que le devenir-loup de l'embryon passe en loup n'a rien d'une pensée enfouie dans l'immobilité morte de la pierre, laquelle d'ailleurs n'est que la figuration symbolique, la pétrification, de la mort ; car le pierre ne cesse de passer en autre chose, ce que pose Lyell, lecture de Darwin .

Pourquoi poser ce devenir-animal réel dont le terme n'est pas réel ? Pour concilier l'ontologie occidentale avec le respect de la sorcellerie étudiée par l'anthropologie . Dire en effet à quelqu'un que quelque chose à laquelle il croit, comme le devenir-loup du loup garou, est inexistant, est manifester du mépris et de l'irrespect . Mais penser ainsi est d'une naïveté coloniale . En en toute rigueur, Deleuze devrait dire, plutôt que de sortir de sa musette de telles contorsions, que les croyances telles que le devenir loup ne sont pas compatibles avec son ontologie, ne sont pas traduisibles directement dans son monde sémantiquement construit – et rien de plus . Dire « cela est inexistant »se fait par définition par référence à un univers ontologique qui définit l'existant . Deux attitudes sont possibles : défendre le cadre ontologique-ce que fait Deleuze . Le poisson est dans l'eau, aussi loin qu'il aille il est toujours dans l'eau .- ou remettre en cause le cadre, en essayant véritablement de savoir si le devenir-loup revendiqué est réel, par expérience .

Deleuze ne fait aucune tentative en direction d'un tel savoir, ce qui suppose une mise en abîme des mondes, tout comme prendre au sérieux William Blake . Son jugement sur Bachelard le manifeste . Bachelard ou Jung sont le maximum pensable à ses yeux . Pourtant, si le visionnaire, le fantôme, ou le devenir-loup, ou les intersignes, ou ...sont attestés au delà du doute, cela ne peut avoir qu'une signification : l'ontologie occidentale n'est qu'un modèle partiel, fragmentaire des mondes, une sorte de banquise fêlée, parcourue de failles et de cavernes-une mer pétrifiée par la glace mais grinçante, mais toujours déjà proche de la débâcle . N'en déplaise à un certain esprit borné de philosophes analytiques standardisés, c'est exactement l'analyse de William James dans expériences d'un psychiste .

Le poisson est toujours dans l'eau . Aussi loin qu'il aille, il est toujours dans l'eau .(...) Aussi, lorsque dragons et poissons voient dans l'eau un palais, ils la perçoivent comme les hommes voient un palais, il ne la voient pas couler . Si du dehors quelqu'un leur disait : « ce que vous prenez pour un palais, ce n'est que de l'eau qui coule », ils en seraient aussi interloqués que nous, quand nous entendons les mots « les montagnes s'écoulent » ! (...)vous devez y réfléchir et considérer le sens de ce point de vue . Si vous n'apprenez pas à vous affranchir de vos conceptions superficielles, vous ne serez pas encore délivrés du corps et de l'esprit d'un homme du commun .» Dôgen, Shobogenzo, Sûtra des montagnes et des eaux, trad J. Brosse .

Le loup n'est un terme du devenir-loup que dans l'ontologie occidentale-dans l'esprit de l'homme du commun . L'ordre d'être de l'eau, du fleuve, du devenir-loup et du loup ne sont pas différents si l'on sort de l'idéologie de la chose . Le devenir-loup, le loup n'ont pas de terme . Le loup est un devenir-une puissance qui va- comme l'homme, comme le fleuve d'Héraclite, comme l'écoulement de la montagne, comme le soudainement il luna de Quine . Mais la pensée du mouvement et sa mesure sont relatifs à l'immobilité du Verbe et du Nombre .

(...)
L'Éternel des Armées à tracé (le monde )
sous trois formes :
par l'écrit, le nombre et le Verbe .

Dans le devenir-loup du Druide, le loup est dans l'Autre Monde, il est la porte du Ciel . Il n'est Loup que par analogie au loup de ce monde, être d'orientation dans l'obscur des forêts, d'endurance et de désir de sang . Le devenir est le cycle du retour à la sauvagerie de l'ardent désir du haut tant désiré . Dire que ce terme n'est pas réel, est à la fois exact en ce monde, et faux et menteur, puisque il s'agit de nier la porte et l'Autre monde, de rester indéfiniment dans l'eau stagnante de l'idéologie racine .

L'Autre monde est dans le Verbe une puissance sémantique qui peut bouleverser ce monde, le recouvrir des eaux d'en haut . L'Autre monde est une puissance en ce monde . Sans l'Autre monde, la pensée du Loup se réduit à l'animal domestique, à l'aboiement impuissant du chien vers la lune . Lautréamont : "Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini...je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l'homme et de la femme d'après ce qu'on m'a dit...cela m'étonne, je croyais être davantage ! Au reste, que m'importe d'où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant . (...) Pourtant, je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! Pourtant, je sens que je ne suis pas le seul qui souffre ! Pourtant, je sens que je respire ! " Voilà le sort du chien, voilà la nécessité du Loup .

Les limites sont exténuées à la vue comme la forêt dans la brume, non pour les faire disparaître, mais pour les renforcer par l'ignorance de leur vérité . Tu ne sauras jamais ce qu'est assez si tu ne sais pas ce qu'est plus qu'assez . Tu ne connaitras pas les limites en les exténuant dans le fatras d'un verbiage de la pluralité indéfinie, mais en les affrontant, en les transgressant . Deleuze est une carpe, à la rigueur un carassin doré, figure lumineuse et molle de l'animal domestique, le chien porteur du collier – Blake a écrit encore à son sujet : de l'eau stagnante, n'attends que du poison .

Nous sommes des saumons, au retour dans les eaux vives vers le suprême, animal symbole par excellence du Druide ; nous ne sommes pas des carpes . Laissons les carpes dans les bassins du Rhizome, sur les plateaux du deleuzisme, avec leur schizophrénie, leur transgression lovée dans l'intérieur de leur étangs .

La foi déplace les montagnes, a dit le Maître . Les montagnes s'écoulent . Que les montagnes, les fantômes géants de l'idéologie racine s'écoulent dans le déluge des mondes, que ce monde ancien dont nous sommes si las soit régénéré par des eaux vives d'une pensée vivante . Une telle pensée est comme le sperme du Dieu mêlé aux sucs de la déesse ; elle est eaux des plus grands désirs, enivrement, amplitude et exaltation . Une telle pensée est mariage du Ciel et de l'Enfer, elle est union du Ciel et de la Terre, dont l'ouverture des eaux du Ciel est un délice, et dont l'image circulaire de plénitude est le cycle du saumon, ou encore comme le demi cercle de l'Arche surmonté du demi cercle de l'Arc en ciel . Tout amour humain authentique est le miroir analogique de cette union et de cette restauration, une arche sur les océans du déluge de l'Âge de fer, depuis la petite maison du Maître jusqu'aux refuges de Jivago .

C'est pourquoi le Maître et Marguerite est un livre sur le Déluge . Le Maître est un loup égaré en ce monde . Marguerite, une louve, une sorcière . Le Loup est un délice de l'Âge de fer .

Viva la muerte!

Ruptures - et merci Carolanne !

En tant que vieillard, je manque de savoir concernant les moeurs de notre belle jeunesse . Une charmante étudiante, soubrette occasionnelle fort légère, et cependant profonde, a bien voulu, sur mes instances, nous éclairer sur un point important, le point final de ces charmantes historiettes qui mêlent foutre et études . Au delà, cela informe sur des situations fort désagréables qui encombrent la vie moderne . Sans aucun doute les ruptures qui naissent de l'exténuation et de l'infime sont elles les plus douces, et ne passent pas même par les mots publics de remise en cause des institutions . Car le fond de la rupture est dans l'institution qui pousse à l'erreur par la normalisation .

Vous noterez ce paradoxe : les plus belles ruptures sont celles qui restaurent le lien .

"Bonjour Monsieur

Vous m'aviez demandé il y a un moment de vous faire un texte sur la rupture, à la façon "je suis venue te dire que je ...", j'ai quelque peu de retard mais c'est qu'il m'est difficile de traiter le sujet avec la légèreté qui semblerait vous plaire .

Je suis en amours alors de chez moi la rupture me semble d'un ridicule sans nom : et ça l'est .

J'aimais les aventures rapides parce qu'elles entraînent toujours des ruptures sobres et silencieuses. Car, malheureusement avant de pouvoir quitter une personne aimée il faut la voire passer par toutes les états de la mesquinerie et de la lâcheté : une choses effrayante mais qui s'avère nécessaire pour qui cherche du sens au delà de ce "bon vieux braquemart"

Certain se vantent de collectionner les aventures et mettent ce penchant sur le dos de la curiosité et de l'aventure (l'aventure : comme si Casanova n'était jamais sorti de son lit !) : j'ai été de ceux là alors à présent je m'en moque pas mal et m'en défie beaucoup : la façon de baiser de ces véritables bouquetins s'apparente à ma façon de monter des meubles : en kit et avec une notice façon IKEA (je les soupçonne de prendre leurs sources vers Marc Dorcel) .

Ces gens là n'entraînent pas de rupture, seulement un SMS et surcout éventuel de l'opérateur : pratique mais insupportable pour qui pense avec orgueil (très peu d'orgueil est nécessaire aux condoms .)

Vous voyez Monsieur comme je m'éloigne du sujet ?

Moi que les pleurs indisposent je suis la pire des garces quand il s'agit de rupture : là dessus on peut dire que les télécommunications on beaucoup aidé à ce genre de mes lâchetés. Mais enfin quoi, avouez donc que pour qui aime rire et aimer, la rupture est la plus ennuyante des épreuves, une formalité pénible et humide : les hommes faibles dans la rupture perdent quasiment 50% dans la masse de leurs valseuses : pensez si après cela le peu de désir susceptible de rester se transforme en une pitoyable tendresse presque fraternelle : comme on aime son puceau de cousin on tape sur l'épaule du malheureux les yeux tournée vers le ciel.

Voyez comme le tableau est ridicule : ainsi la vrai nature de l'homme se révèle, certain tombent dans le ridicule ou le grandiloquent ("j'ai passé ma nuit a courir dehors en pensant a toi" : véridique !), d'autre dans le méchant : voyez celui qui ne me fondra pas dans les bras, celui qui restera beau même après, celui qui aura conserver l'ensemble des ces couilles : et bien de cet homme là je veux bien être l'ombre et l'épouser !

(Je prie tout les saints qu'il arrive bien après mes 25 ans afin que j'ai bien usé ma jeunesse, choses si précieuse aux vieilles personnes, jusqu'à la trame : j'ai peur de ne pas avoir été exaucée )

C'est le point de vue de celui qui quitte bien sûr : mais chance ou stratégie je me suis toujours trouvé du bon côté de la colère .

Je suis peut être trop en retard pour retenir votre attention, mais je ne pense pas vous avoir déplu.

Amicalement votre, Carolanne ."

Dialogue aux enfers entre Kant et William Blake .


(Angelo Bronzino, Lucrezia Panciatichi, vers 1550-1560. Florence, Galerie des offices. )



To Marguerite .

Kant, nous l'avons laissé en Enfer...Boulgakov :
"(...)
Votre Kant, avec ses preuves, je l'enverrais bien pour trois ans aux îles Solovki, moi ! Lança soudain Ivan Nikolaïevitch, tout à fait hors de propos .
Mais l'idée d'envoyer Kant aux îles Solovski, loin de choquer l'étranger, le plongea au contraire dans le ravissement .
Parfait, parfait!(...) c'est exactement ce qui lui faudrait ! Du reste, je lui ait dit un jour, en déjeunant avec lui : « voyez vous professeur-excusez moi-mais vos idées sont un peu incohérentes . Très intelligentes, sans doute, mais terriblement incompréhensibles . On rira de vous »
Berlioz ouvrit des yeux ronds : « en déjeunant...avec Kant ? Qu'est ce qu'il me chante là ? Pensa-t-il.
Malheureusement, continua le visiteur étranger en se tournant, nullement déconcerté par l'étonnement de Berlioz, vers le poète, il est impossible d'expédier Kant à Solovki, pour la simple raison que depuis cent et quelque années, il séjourne dans un lieu sensiblement plus éloigné que Solovki, et dont on ne peut le tirer en aucune manière, je vous l'affirme .
Je le regrette ! Répliqua le bouillant poète .
Je le regrette aussi, croyez moi ! Approuva l'inconnu et son oeil étincela. »


Là où est Kant, nul homme ne peut le sortir-nous l'avons vu, amis . Mais Kant se promène et parle en ces lieux .

Kant se promène, il fait éternellement la boucle qu'il faisait à Königsberg, et ressasse éternellement ses héroïques paroles de penseur . Il les ressasse, car le penseur mort n'est qu'une machine . La pensée est la vie, où rien - l'école des cadavres .

Blake, lui est vivant, tout comme Marguerite ; vivants, car ils sont nus, vêtus de l'onguent des sorcières . Il aspecte Kant, et souhaite l'assommer de ses mots, par gangstérisme intellectuel, pour lui voler sa bourse bien remplie depuis sa mort par les innombrables lecteurs, et qui lui sert à cantiner royalement, et même à trafiquer à l'entrée de l'Enfer . Kant est un notable de l'Enfer .

Marguerite relève ses cheveux de corbeau et montre d'un sourire ses petites canines, aiguës . Elle porte pour vêtement un ruban de velours noir sur son cou sublime, où palpite le sang des vampires . Elle dit, avec sincérité, en levant le doigt d'un air magistral, arrondissant ses lèvres et ses grand yeux mystérieux :
"Mais Kant, William, est une institution ! Une institution ne peut être attaquée librement, comme on veut ! "

William Blake, puis Marguerite partent d'un grand rire démoniaque . Puis William Blake commence, décidé :

"Je pense au Kant des préfaces de la Critique de la Raison Pure, cet homme enflammé, dans sa petite ville de la Baltique, d'être à la fois le porteur de la Révolution, la fin de la Révolution, et le juge de l'histoire de la pensée . Voilà la métaphysique sur la voie sûre d'une science, sur une voie d'une portée infinie, et cette révolution résulte de la pensée d'un seul homme . Bien sûr, Kant utilise ces mots en parlant du découvreur des mathématiques ; mais il n'en n'est pas moins clair qu'il trace une analogie entre la découverte des mathématiques et la Critique de la Raison Pure . Kant parle, au sujet de son œuvre métaphysique, de complète révolution .

Dans la Critique de la Raison Pure, l'entendement n'a rigoureusement affaire qu'a lui-même : voilà la pureté dont parle la Critique : la pureté d'être enfermé en soi-même . Quand bien même l'on accorde-et je n'accorde pas, pas plus que Fichte-que l'on puisse poser purement la limite de soi même hors de la pensée de l'Autre, pour ainsi déterminer un entendement qui n'ait affaire qu'à lui même, tout homme frère du rêve sait à quel point l'eau stagnante entraîne de pestilence . La pureté dont parle Kant est tout à fait mythique pour un être comme moi, qui se nourrit, en lui-même, des puissances -parfaites comme pur vouloir- du monde imaginal, de cette puissance de produire images et pensées qui m'entraînent comme une spirale de sorcières . La pureté de Kant est celle d'un entendement sans désir, d'une métaphysique sans Bien ni Mal, sans mâle ni femelle, sans fleurs, sans arbres, sans ciel, sans le goût divin de la rosée de ton sexe .

Et la conscience, qu'il faut distinguer de l'entendement, d'accord, peut-elle être pensée en elle même, alors même que toute conscience est conscience de quelque chose, selon le concept d'intentionnalité de la conscience ? L'entendement peut-il n'être entendement que de lui-même ? Et comment déterminer avec certitude que l'objet de l'entendement, distinct de lui par définition en tant qu'objet d'un sujet, est pourtant de la même essence, et permet de rester pur dans l'entendement pur ?

Et que m'importe, que le Diable m'emporte si je désire une telle pureté-autant désirer la mort !

Le Nyasa Sutra de Gautâma Akshapada commence l'examen des voies de connaissance droite par la motivation et l'aspiration au bonheur indépassable . Il importe en effet de poser préalablement la question de comprendre pourquoi nous désirons si violemment connaître, et voir . Nous désirons en effet connaître, comme nous désirons le désir ; et nous désirons connaître par signes, en énigme, dans le miroir, et plus encore face à face, par la vue . Nous désirons voir la nudité de l'aimé ; et par ce désir nous connaissons sa peau, son corps, et par le désir de son âme, à la mesure de ce désir, nous connaissons son âme . Il en est de même pour la nature, Natura ; nous la connaissons à la mesure de la puissance de notre désir . Le désir et le savoir, sapere, l'âpre saveur du monde, sont Un. .

L'ascète désire tellement Dieu en sa nudité qu'il se met nu lui-même, et dénude Dieu des vêtements de la Nature ; et ainsi se dévêt lui-même de l'homme . L'ascète ne renonce pas au désir, il réoriente son désir vers l'objet suprême du désir . Mais il n'est pas supérieur à celui qui cherche Dieu dans les vêtements de la Nature, dans les plantes, les fleurs, les simples, qui se récapitulent dans le microcosme, dans le corps, l'âme et l'esprit de l'aimée .

Le désir n'est pas le désir de soi même, il est éternelle puissance de dépassement, et donc de transgression, de transformation ; et aussi désir de paix et puissance d'ordre, un et même en essence, et séparés comme les moments d'un cycle . Oui, parfois l'homme vivant désire l'ordre et la paix, désire le port, le feu de la chambre d'auberge, dans les ténèbres de l'ouragan qui martèle de lames d'eau l'univers entier ; mais la vie, comme la mer, n'est pas le lieu des répits, ou bien plutôt est le lieu des répits, mais non du repos éternel . Car tu ne saurais pas ce qu'est assez, si tu ne sais pas ce qu'est plus qu'assez . Aussi la plupart des hommes sont agités de désirs insurmontables, car leur âme, hélas, n'est pas assez hardie . Et le petit nombre sait ce qu'est plus qu'assez ; ceux là ne désirent plus revenir...il sont partis sur la voie de la main gauche, et ne peuvent revenir qu'avec leur départ selon le cercle des mondes, ô Infini .

Kant, par son concept de pureté, accomplit trois ruptures, trois révolutions . C'est toi, sœur, dit William à Marguerite, qui jugera si de telles révolutions sont des retours, ou des avancées pour l'ordre du plus Haut Désir .

La première rupture est celle de l'analogie de la pensée humaine et de la Nature . La pensée pure de l'entendement est la forme qui informe de Temps et d'Espace la matière, obscure comme toute matière, de l'intuitionné . Le monde phénoménal n'est autre qu'un obscur en soi inconnaissable qui nous effleure, et est informé par les catégories à priori de l'entendement . En soi, il n'est ni temps, ni espace, ni cause, ni effet, ni signe, ni sens, ni beauté, ni rien de nommable . Nous projetons sur un écran obscur un être peu consistant . Les analogies entre l'ordre mathématique et l'ordre physique s'expliquent par le fait que ce sont les même catégories à priori de l'entendement qui ordonnent le monde phénoménal de la physique et l'ordre pur des mathématiques . Seul problème, cette thèse n'explique que difficilement que le calcul puisse poser des possibilités matérielles, comme l'explosion tout à fait concrète d'une bombe nucléaire . Sans parler des redoutables charmes des sorcières .

(...)
L'Éternel des Armées à tracé (le monde )
sous trois formes :
par l'écrit, le nombre et le Verbe .

Une position basée sur l'analogie permet de comprendre, au contraire, que les structures des mathématiques informent le monde des choses, et donc de comprendre que l'imagination mathématique, comme la pensée logique d'espaces à plus de trois dimensions, a permis de mieux comprendre et manipuler l'univers réel . Ce fait, cet ordre chronologique des faits, à savoir l'apparition des ordres mathématiques avant leur application physique théorique, et avant toute "expérimentation" est la chose la plus têtue du monde .

Kant rompt le lien, plus exactement brise l'unité de la pensée et de la nature qui rend la magie normale, dès l'Écriture . Dieu dit : que la Lumière soit ! Et la Lumière fut . Pour celui qui sait lire, le passage de Genèse, 6 contient aussi ce sens:

Les fils de Dieu virent que les filles d'hommes étaient belles et ils prirent pour femmes celles de leur choix.

Les fils de Dieu sont aussi les Lettres, les puissances divines, et ces lettres se lient aux filles d'hommes, aux oeuvres et aux désirs des hommes . La magie n'est rien d'autre que ce lien, cette invocation des puissances qui sont l'essence du pouvoir spirituel tant du Prophète, du Poète et du Mage, qui ne sont que trois aspects fonctionnels de l'analogie du Tout Puissant qu'est le Maître des mots . Tel est le dit du sage :

Premièrement l'esprit du Dieu vivant
Béni et loué soit le nom de la vie des mondes.
Voix, souffle et Verbe
C'est lui l'Esprit Saint .
Sefer Yetsirah, 1&9 .

Ma pensée est emplie de lumière et d'ombres, comme une forêt sous l'azur du Soleil Invaincu ; constellées de fleurs, parsemée de chemins de forêts, de labyrinthes tortueux comme le corps des serpents ; ma pensée est rosée, pluie, vent du ciel, odeurs puissantes des herbes sauvages . Ma pensée est comme le crépuscule qui enflamme le souvenir de ta peau nue, parfumée, sur ma couche . La pensée invoque la vie, et la pensée comprend les abîmes .

Ils correspondent aux dix infinis :
Profondeur du commencement
et profondeur de la fin,
Profondeur du bien
et profondeur du mal,
Profondeur du haut
et profondeur du bas,
Profondeur de l'orient
et profondeur de l'occident,
Profondeur du Nord
et profondeur du Sud
Et un Maître unique (...)
Sefer Yetsirah, 5 .



Une pensée qui n'invoque pas le Soleil et la Lune, qu'invoque-t-elle, sinon la mort ? La vie des mondes n'est-elle pas absente de ses mots ?

Les mots que j'invoque, sous le souvenir de Merlin et de Taliésin, sont la sève du monde . Ainsi les paroles du Druide invoquant son excellence :

"Une question, ô jeune homme d'instruction, d'où est-tu venu ?
(...) du talon d'un sage,
Du brillant du soleil levant,
Des noisetiers,
De l'art poétique,
Des circuits de splendeur
Par lesquels on mesure le vrai (...)
Par lesquels on apprend la vérité
(...)par lesquels on voit les couleurs
Par lesquels les poèmes sont renouvelés
(...)"
Dialogue des deux sages,
Payot, traduction C.J Guyonvarc'h .

La splendeur du soleil, de la forêt, de la sagesse, des couleurs, de la vérité : voilà l'ordre de la splendeur qui se déploie, et non la pureté inatteignable et morte de l'entendement . Voilà la première coupure de Kant, la blessure fausse et mensongère qui coupe la pensée de la nature . Toute pensée opère par signe, par absence, par invocation ; toute pensée naît du désir, de la splendeur du monde ; toute pensée est vie et habitation des mondes .

Il n'est rien à trouver dans la pureté de soi-même, sinon le mythe de cette puritaine pureté ; car l'homme n'est pas une essence, mais l'âme est en quelque sorte, toutes choses (Aristote, de l'âme) . Une règle de la sagesse de l'Inde est tat vam asmi, je suis aussi cela, Ange, pierre, démon cruel ; l'homme n'est rien d'autre que la spirale des états multiples de l'être, et ainsi récapitulation indéfinie des mondes involuée en elle-même .

"Voici le barde qui n'a pas encore chanté
Mais il chantera bientôt
Et à la fin de son chant
Il connaîtra la science des étoiles
(...)
J'ai revêtu une multitude d'aspects
avant d'acquérir ma forme définitive (...)
J'ai été une lance étroite et dorée,
(...)
J'ai été une goutte de pluie dans les airs,
J'ai été la plus profonde des étoiles
J'ai été mot parmi les lettres,
J'ai été lumière de la lampe (...)

Ma science s'est exprimée
En Hébreu (...) "

Extraits de Taliésin, barde du VIème siècle .

Kant n'aurait pas accompli de si grande rupture s'il s'était contenté de définir la nature en terme d'entendement, comme étant la matière de l'intuition ordonnée dans les formes à priori de l'entendement . Il a aussi fermé la porte de la Gnose .

Le désir de savoir provoque dépassement et transformation . Le savoir, forme la plus haute de la sensualité, est l'acte commun du sentant et du senti (Aristote, de l'âme) . L'âme, l'esprit, et les puissances divines sont des puissances qui enflamment des actes, des étoiles . Tel est le feu du savoir, la gnose . La gnose est par ailleurs, l'objet d'une expérience, mais cette expérience ne relève pas du critère du monde des choses, l'intersubjectivité égale . Kant accomplit pour cela une lourde construction conceptuelle, lourde comme une porte de prison, et qui fait encore autorité :

"Nous nommons les principes dont l'application se tient entièrement dans les limites de l'expérience possible immanents, mais ceux qui sortent de cette limite, nous les appelons transcendants . Aussi le transcendantal- nous ne connaissons à priori des choses que ce que nous y mettons nous -même-et le transcendant ne sont pas la même chose . Les principes de l'entendement pur(...)ne doivent avoir qu'un usage empirique(...). Mais un principe qui repousse ces limites et nous enjoint même de les franchir est un principe transcendant ."

CRP A295 296, B352 353

Le transcendantal est la science de notre mode de connaissance des objets en tant qu'il est possible à priori . Il est donc possible par cette science de déterminer les abus du transcendant, les dépassement, de dire à priori si telle ou telle expérience est possible ou impossible . Or nous ne pouvons connaître, dit le transcendantal, que des objets informés par les catégories a priori de l'entendement et naissant d'une intuition empirique, ou le transcendantal, qui ne nous renseigne que sur nous même . De ce fait, si je vois un Ange, soit je vois un objet empirique et je dis que c'est un ange, soit je vois une image produite par mon imagination . Je vois donc une illusion ou une hallucination .

A priori donc aucune gnose, aucune vision ne sont possibles . L'intersubjectivité permet de trancher, identique dans les faits à la notion de reproductibilité de l'expérience ; ce qu'un est seul à voir est une illusion . En conséquence, toute vision est à la portée du premier venu, et le premier venu est la mesure de toute vision . Sous l'apparence de l'objectivité, Kant accomplit une inversion rigoureuse de toute théorie que puisse défendre un visionnaire . A cette aune, Pétain a raison contre De Gaulle, qui décrit le déroulement de la guerre dans ses grandes lignes en 1940 . La preuve, c'est que la majorité le soutient .

De même, aucune pensée valable ne peut naître d'un objet non empirique ; de ce fait la seule théologie encore acceptable est l'interprétation objective, selon la règle précédente de l'intersubjectivité, de l'écriture sainte . Autant dire que cette théologie acceptable n'est elle guère plus que les plumes de l'albatros, proposée comme nourriture consistante . Roborative, même . Nous en arrivons à un niveau vraiment répugnant, de théologie dépourvue de vision, de symbolisme et de savoir . Et aussi, à une théologie qui se pose comme savoir objectif, sur le modèle du savoir des objets empiriques, devenu mesure de tout savoir, et non science salvifique, transformante, illuminative : gnose . Ainsi le Verbe est-il pensé non comme le rideau du temple, comme les plis divins de ta jupe quand je la relève sur tes hanches, mais comme un objet-comme si la description objective, les étiquettes, de ta jupe et de ta fine culotte était plus que le mouvement de tes hanches et de tes pas, que l'odeur de mes mains passée sur le frêle tissu humecté d'humeurs, plus même que l'oubli des vêtements !

Marguerite rougit légèrement, pour deux raisons .

En fermant l'harmonie naturelle de l'entendement et de la Nature, du Soleil et de la Lune, du mâle et de la femelle présents tout deux tant en l'homme qu'en la femme, tu as interdit la magie des mondes, tu as voulu nous interdire d'être - en fermant la gnose, tu as entraîné des hommes à la damnation, à la haine, comme Isidore Ducasse ; mais tu as fait pire, tu as fermé le souffle de la poésie .

"La contemplation du monde a commencé par le spectacle le plus splendide que les sens de l’homme puissent offrir et que l’entendement, s’il veut en saisir la vaste étendue, puisse supporter, et elle a abouti – à l’astrologie." Critique de la Raison Pratique, I, 803.

D'une simple perspective sémantique, tes mots ne veulent rien dire d'autre qu'une interdiction de la métaphore, de l'invention du Verbe qui permet l'invention des mondes . Les mots prononcés devant la nuit, devant la splendeur de la voûte céleste ne peuvent être utilisés pour caractériser mon âme, même si tu reconnais que la loi morale est l'analogue du Ciel étoilé . Tu le reconnais, mais dans ta hâte à fermer des portes, tu le condamnes en général . L'astrologie en tant que Science traditionnelle est une poétique du ciel de l'âme . Et tu l'assimile à la sottise, au fanatisme et à la supersitition, avec sottise, fanatisme et superstition rationnelle .

Maintenant, tu n'est plus qu'une horloge parfaite, c'est à dire mortelle, cassée ; tu tourne pour l'éternité la même ronde monotone de tes prisons conceptuelles, de tes pas, de tes désirs putrides d'être l'Histoire, d'être le Maître . Tu séduis encore dans le Système, et accomplir ta destruction phénoménologique reste une utilité . Tu es séduisant comme penseur, livré à la pensée ; mais tu est comme un château sans fenêtre, comme la tour de Babel ; faute d'ouverture sur les mondes qui ne s'atteignent pas en accumulant les pierres, tu t'es enfermé dans une pureté logique sans consistance . Personne ne t'a demandé l'autorisation de penser des espaces impossibles, à n dimension, ou les aspects multiples de l'être .

Marguerite regardait Kant et William Blake avec un mélange de tendresse et d'amusement . La colère l'avait quittée, cela faisait longtemps qu'elle était du parti du Diable en le sachant, comme tout vrai poète arrivé en Enfer-poétesse, fée et sorcière . Elle s'amusait surtout par des farces aux pédants, comme répandre de l'huile par terre lors d'un vernissage d'un ennemi du diable, ou par mille autres tours attentatoires . Elle était même parfois marxiste, c'est pour dire . Elle mangeait des coquillages gras des fleuves de l'Enfer, en laissant son regard errer avec admiration sur les laves et les feux de l'enfer, qui répondaient aux feux de son âme .

"Servez moi un thé russe aux agrumes", dit Kant en souriant . Il était tout à fait habitué, et très aimable, au fond de lui-même . Et il s'assit avec eux . William mit le thé, et Marguerite l'eau, dans un grand samovar . Kant se servit ensuite une tasse avec délectation . William Blake pensa à l'alliance du thé brûlant et de la bouche de Marguerite, et de...

Le regard de Kant se perdit sur la surface sombre et fumante . Il pensait aux arguments qu'il opposerait au Maître de Behemoth, lors de leur repas habituel . Il regardait Marguerite, comme une preuve des délices du transcendantal . Tôt ou tard, il connaîtrait l'apocastase . "Le Diable sait ce que je ferais alors", se dit-il en ses pensées .

Il regarda un instant une jeune femme aux gestes sévères . Une certaine Irena Adler, qui regardait Kant avec plus de colère d'ailleurs, en passant le balai sur les cauchemars irrationnels qui tapissent le sol des enfers . Elle le regardait ainsi parce qu'elle était en Enfer à cause de lui, et même pas par amour . En plus, elle était toujours en colère, c'était sa peine .

Le soleil de l'Enfer était à son crépuscule .

La spirale de l'initiation : Aleister Crowley .




Il est dit que trop souvent l'on parle trop . L'ensemble des paroles prononcées sur un homme, quant elles atteignent une certaine masse, devient un fait objectif, qui se nomme réputation . Si ces paroles sont globalement des jugements, négatifs, on parle de réputation sulfureuse, sulfureuse comme l'odeur du Diable, comme l'odeur des couloirs du n°50, de mauvaise réputation . Au diable la mauvaise réputation !

C'est le cas d'Aleister Crowley . Il avait une mauvaise réputation, entre le sexe, la drogue, la sorcellerie . Il avait une mauvaise réputation auprès de Mussolini, qui l'a fait expulser de Sicile en 1923 . Il passe pour sataniste .

Crowley est un homme spirituel, qui invoque les dieux et les esprits, et qui en toutes choses cherche l'Un . L'amour est le seul lien qui puisse restaurer le divisé . Il est un spirituel de la main gauche . Il y a la colombe, et il y a le serpent : choisissez bien ! De ce fait, il ne peut être compris que d'un petit nombre de gens, ce qui est posé dans le Livre de la Loi . Le croire athée est une première incompréhension massive qui condamne le lecteur . De tels mots sont dépourvus de tout contenu dans la Voie . Le Dieu de la voie de la main droite est un fantôme, et ainsi Crowley apparaît athée dans cette perspective . Car la main gauche est et n'est pas une négation de la main droite ; est négation dans sa perspective, mais nullement dans l'absolu, car la main gauche se définit relativement à la main droite, et réciproquement .

Crowley, comme Blake, comme Wilde, est un Celte . Être Celte est une filiation angélique, nullement un atavisme biologique ; l'inférieur est analogue à ce qui est en haut, nullement un support ou une puissance du haut . Les fils du ciel trouvèrent les filles des hommes désirables et s'unirent à elles...Telle est la parole de Moïse qui rapporte cette filiation . Héraclite ne suit pas d'autre Voie . Qui est (comme) Dieu ? Demande l'Ange . Le monde est la beauté même de Dieu, belles et désirables, solaires comme Dieu sont les filles des hommes...telle est la réponse de cette filiation depuis l'origine . Le désir pour la beauté de la manifestation est le désir de Dieu pour lui-même, est la puissance même de l'être ; le désir est Dieu ; comme le feu, il se nourrit de lui-même, s'intensifie, se rend toujours plus puissant . Car le pur vouloir sans objet (...) est en tout point parfait . La manifestation n'est autre que la peau visible et sensible, parfumée de Dieu, homme et femme mêlés indissolublement, le deuxième livre d'Eriugène . La nature du Periphyseon est Dieu rendu visible, à l'égal des lettres de l'Écriture . Le corps, l'être auquel je fais l'amour est l'analogue, l'image, la puissance même de Dieu .

Le désir humain, puissance impersonnelle-ça désire, et je dis que je désire- est l'expression du pur vouloir ; proche d'un gouffre, et tout entier tourné vers l'abandon à la puissance du Serpent, non la volonté individuelle, qui peut être contraire au désir par le sens du péché, la culpabilité . L'amour est la loi, l'amour sous la volonté . Le mot du péché est restriction . Le pur vouloir, le désir, vécu comme étranger au moi, volonté de puissance, l'extase – Mon extase est votre extase - dans la possession par la puissance qui fait germer les mondes, et non la possession du monde . Délivré de la loi, le gnostique paraît se livrer à un culte transgresseur, quand il lève en lui les chaînes, les illusions de l'existence, de la puissance, de la liberté individuelle, selon une ascèse qui exige une renonciation aussi sévère que l'ascèse de la main droite, qui exige d'affronter l'angoisse jusqu'à la mort, les océans des ténèbres et d'éternités, la destruction nocturne de l'âme, mais non pour atteindre à l'extinction dans l'humilité, mais à la puissance, à la liberté d'un ordre supérieur, la liberté des mondes, de l'être même .

Les mots, les invocations, les poèmes, les œuvres d'art ne sont pas des déplacements symboliques du désir, des sublimations, mais des dévoilements, des invocations destinées à intensifier indéfiniment le désir, pour exténuer la séparation entre l'homme, le divisé, et la Puissance, pour restaurer l'unité . Alors l'homme est puissant non en tant qu'ego, mais en tant que son ego s'exténue, il est puissant comme identifié à la puissance, et voulant ce qu'elle veut, comme étant devenu destin, et liberté par rapport aux liens de la multitude, qui sont malédiction . Multitude et divisé sont synonymes, car la multitude d'en bas naît de la division indéfinie de l'Un, et non d'une impossible multiplication ou addition de la totalité, ou puissance . Ainsi le gnostique est cinglé d'embruns sur l'océan des désirs, sous l'œil de Sol Invictus .

Voie de la manifestation, la voie de la Main gauche passe par les contraires, le combat, père de toutes choses, et dessine une spirale indéfinie où les pas ne cessent de paraître s'éloigner du centre infini de la Ténèbre, dans la plupart des perspectives . Aussi l'homme du commun ne discerne-t-il le plus souvent aucune continuité dans la Voie, entre vie dans les richesses du monde, exhibition sans mesure, et obscurité et misère . Mais il n'est d'autre continuité que les écarts indéfinis de la spirale, écarts liés à la manifestation, et qui s'impliquent en un point unique, et dont seule l'explication chaotique est visible .

Tout Maître absolu est cependant au même lieu de tous les lieux qu'un autre, et n'est donc qu'implication de sa Voie .

Les hommes de la voie de la main gauche, les hommes du Serpent-brûle sur leur front, ô splendide Serpent ! -sont des gnostiques, des hommes de la jouissance du visible et du sensible comme manifestations, qui suivent la voie des spirales indéfinies de la Maya : le Soleil, la force&la Vue, la Lumière ; ceux-ci sont pour les serviteurs de l'Étoile et du Serpent ! Je suis le Serpent qui donne connaissance et plaisir . La division première du divisé est le division des sexes, et un des aspects multiples de l'amour passe par la puissance de l'attraction des sexes . Ainsi ils se chargent de la puissance des éléments, puissance apte à briser les fers de la présente humanité pour élever l'alchimie des sons, des couleurs et des mots, la pensée et l'œuvre, pour transformer la vie par l'art, et par l'art secret de l'union des sexes . Tel est la fin de la magie sexuelle .

Mais en tant que serviteurs du Serpent, ils sont souffrants dans ce monde qui veut se fermer sur la main droite, et passent pour serviteur du mal, athées, hommes cruels, Grande Bête 666 .

L'apparence de l'Antéchrist pourtant ne sera pas celle d'une grande Bête, mais bien celle là même d'un Ange : il tromperait même les élus, si cela était possible . La véritable raison de la haine qui frappe toutes les voies de la main gauche et les plonge dans l'obscurité, est le secret qui s'échappe par l'écoute de Tristan : Le Roi Marc a des oreilles de cheval . Ou encore, le diable se cache dans l'énonciation de la morale et de la Loi, car la morale et la Loi sont fondées sur la division originaire entre le Bien et le Mal – sont la fermeture définitive de la Restauration, ou encore ne sont pas autres que les chérubins aux glaives de Feu qui gardent les portes de l'Éden, de la Jérusalem céleste .


Ajoutons que le diable, comme toute créature, est au service de Dieu . Et que certains gnostiques voient Dieu, dans leur perspective, comme démiurge, comme mal, à tort et à raison . Il en est de même de la Loi .

Un maître de la voie de la Main gauche n'est autre que René Guénon, qui suivit essentiellement la voie de la Main droite, mais n'ignorait absolument pas l'autre .

Il ne l'ignorait pas non plus, le Maître qui a dit : Le Royaume des cieux se conquiert par violence .

Que celui qui a des oreilles, entende !

Viva la muerte !

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova