Gangstérisme dans le champ intellectuel : casse sur les sarcophages de la culture .



Notre position à nous autres, de l'underground du champ intellectuel - les mémoires du souterrain de Dostoïevski valident ce mot - est une position qui demande à être analysée . Je vous écrit d'une île, d'une Temporary Autonomous Zone, d'un lieu délié de liens avec les pôles des mondes de l'âge moderne, sinon de liens électroniques, médiatiques-un lieu anonyme et dominé de plus des champs de force du Système, qui reçoit des formulaires standards de la domination, impôts, factures, amendes automatiques, rien de personnel, même pas le luxe d'une surveillance policière à un nom commun , encore moins propre . J'ai le droit de choisir le prélèvement mensuel, le prélèvement à l'échéance, bref, de rentrer dans l'anonymat absolu, c'est ce dont m'informent les formulaires standardisés que je reçois . Ainsi le Système pense et préserve ma liberté . Sinon je reçois le bulletin municipal, une fois par an . J'apprends parfois qu'il y a des élections . Autant vous dire, je me sens vachement partie prenante de la République .

Je n'ai de liens avec aucune Université . Ces liens ont existé, ont été rompus . A vingt trois ans, j'ai raté la marche de l'université, le poste, la thèse prévue, en échouant à l'agrégation, à la surprise générale, et avec les excuses d'un membre du jury . Rien que de normal, de ne pas avoir l'agrégation du premier coup . Mon père avait sombré dans une dépression délirante en janvier . J'étais très proche de lui . Je l'avais appelé tous les soirs, une heure, pendant des mois . En juin, le téléphone avait sonné dans le vide, dans la chambre de la maison de retraite sinistre où il avait fini par échouer . J'avais appelé ma sœur, qui avait appelé la maison de retraite, qui avait envoyé quelqu'un dépendre mon père, à la porte des toilettes . Puis j'ai enterré mon père, embrassé son corps étrangement gonflé, son visage marbré de rouge . Puis je suis allé passé l'oral, à la Sorbonne, à Paris .

Le jury de géographie, c'était des gens assez jeunes, gras, laids , en sueur à cause de la chaleur . Ils étaient très sots, très contents de me flinguer, je venais d'une université ennemie . Le jury qui m'a donné le sujet de hors programme m'a dit après, après les résultats que c'était très bien, mais que je n'avais pas présenté tel personnage en introduction, qu'il ne pouvait pas me mettre quatorze, mais dix . Le président du Jury m'a dit en me regardant dans les yeux que je devais absolument repasser l'agrégation . Absolument !

Mais voilà, mon père était mort, je devais me mettre au travail . J'ai commencé à travailler en zone sensible, le nom de l'époque . J'ai souffert, ramé, été humilié plusieurs fois . J'ai continué, réussi parfois, gagné le respect et l'estime de gens qui ne sont pas des universitaires, des flics, des routiers, des marins, de gamins paumés . La pensée a disparu de ma vie, mais comme le soleil passé de l'autre côté de la terre . Insensiblement, je me suis spécialisé dans "les adolescents difficiles" .

Je suis dans mon travail, en position de réussite sur le critère valide du Système, l'argent . Je suis marginal professionnellement, mais financièrement reconnu, et globalement en réussite, mais sans aucune sécurité .

Je suis aussi un petit soldat du champ intellectuel . En réalité, le projet de thèse, le champ de recherche abandonné sur le cadavre de mon père revit dans la blogosphère . Je suis ainsi entre la violence de la pauvreté, la violence d'un quartier, et l'art, et la pensée, et la vie . L'âpre saveur de la vie . Si je ne peux vivre l'art et la pensée, je meurs étouffé comme un poisson au fond d'une barque . Notre position m'apparait de plus en plus comme un gangstérisme intellectuel . Notre, car nous sommes plusieurs .

Nous voulons bouffer le champ intellectuel et artistique par la force . Bouffer le monde par la force, c'est une expression d'André Bellaïche, chef présumé du gang des postiches . Nous avons pour cela le désespoir, la haine, la rage, l'immense désir qui font le gangster . Le pragmatisme absolu aussi .

Bellaïche, personnalité attachante, ajoute que le gang des postiches aurait été une aventure romantique s'il n'y avait eu deux morts . C'est cela même ; l'histoire de nos pensées, de nos groupes, de nos espoirs, est une aventure romantique, serait une aventure romantique, si nous ne nous vidions de notre sang en public . Car cette écriture, c'est écrit avec du sang . Et si je ne parlais pas de mon père pendu, des marbrures sur son visage, quand j'ai embrassé son cadavre, avant l'enterrement .

"L'image de mon père en agonie, en chaînes, au fond d'un cachot, restera l'image de ma vie . Sans cesse, elle hantera mes rêves . Quand je l'évoquerai ou qu'elle m'apparaîtra dans les épreuves ou la défaite, elle décuplera ma force ; quand elle me viendra dans la victoire, je deviendrais cruel, sans humanité ni concession quelconque . " Amadou Kourouma .

Peu importe . Une vie sans mort, sans corde, sans effusion de sang, avec juste les formulaires anonymes de l'État comme attention, nous n'en voulons pas . Plutôt mourir . Tout a commencé quand nous avons compris que sans combattre, nous allions mourir . Quand le désespoir nous a donné la force de ne plus reculer . Il a fallu du temps . Les leurres de la vie privée ont pu nous contenter . Le sexe, la fête nocturne . Mais même des vêtements, des talons, peuvent être une occasion d'agression, car la plupart des hommes de ce temps, comme dans toutes les tyrannies, sont amers, agressifs, frustrés . Encouragés tous les jours dans la sottise . Ou l'édification d'un foyer . J'ai écris sur les illusions de l'authenticité, produit du Système .

L'affaire Coupat a été pour beaucoup un éclaircissement . La guerre était réelle, pratique . Les armes, l'ordinateur, la rigueur des mots . La poésie, le sang, le sperme, le désir, la cyprine . L'angoisse, la douleur, la mort . Les murènes qui se tordent dans les tripes, qui te déchirent, le temps épais comme la résine, comme l'ambre, dur comme le cristal des falaises granitiques . L'atroce attente, la mélancolie qui donne le gout du sang dans la gorge . L'ivresse, les ivresses artificielles, les labyrinthes nocturnes de l'âme .

L'odeur mêlée du corps et des roses . Je rêve de voir ton cul, ton ventre, ton sexe, de te voir avaler mon sexe, d'introduire ma langue dans tous tes orifices . Ton regard est profond comme les gouffres des mondes, scintillants luminaires des sphères . Ta voix résume en elle les rumeurs des mondes, les rumeurs infimes des passés sanglants, des passés d'aurores sublimes, de crépuscules rêveurs . Ta peau est la surface duveteuse et douce du fruit de l'arbre-et cet arbre était un bouleau . Tu es l'alliance des forêts du Nord et du soleil invaincu du midi, le seul nombre qui ne pourrait être un autre . D'une certaine manière, tu es le monde . Et tu est la colonne sur lequel il repose . L'air que je respire, dans la roseraie . Le pôle qui ordonne la rotation de la Roue .


Mishima se retrouve avec Duras, à affirmer qu'un écrivain, pour écrire de choses intenses, ne peut vivre des choses intenses, doit se mettre à part, enfermé dans l'écriture . Perspective-en outre inexacte pour eux même- de la dissociation d'un âge de fer . Il ne faudrait pas être sage vivant, pour écrire de la sagesse ? Il ne faudrait pas être fou de douleur, pour écrire de la douleur ? Il ne faudrait pas aimer, pour écrire de l'amour ? Je dis, moi, que celui qui a écrit le Cantique, connaissait l'amour, et que je n'ai compris le Cantique que par l'intensité de l'immense désir .

Pourtant c'est une chose commune, dans notre âge, de voir des oeuvres, de méchantes oeuvres, qui traitent de sujet absents de la vie de leurs auteurs . Une universitaire initiée au Tantrisme est rare, paraît même étrange . Écrire sur la vie religieuse, sur l'ascèse, sur toute sorte de sujets sans en avoir la plus infime parcelle de vie est tout à fait considéré . Écrire sur les textes sacrés sans jamais en goûter la saveur est banal . Écrire des livres d'éthique en ayant jamais vécu la moindre éthique, sans jamais avoir affronté de moment crucial . Juger dans un livre les actes d'un guerrier sans connaître le gout de la panique et la terreur organique, le risque de la mort par le fer, le désir de te tuer dans les yeux de celui qui est devant toi . L'autorité de toutes ces paroles n'est pas intrinsèque, mais extrinsèque, issue de la position de maîtrise sociale . Tombent-ils au sol, que leurs mots rejoignent la poussière . Invoquer l'éternité dans la parole leur est étranger . Cela est vanité et poursuite de vent . Le monde qui nous abrite ne permet pas de mener une vie pleinement humaine : nous n'avons que le pain . Reste le monde . L'être manque, la vie moderne est vide comme un évier abandonné dans un terrain vague .

Notre écriture se trempe de notre intensité, de notre nostalgie, de notre manque légitime, ontologique . Notre intensité est l'eau claire, la source dans la forêt, qui fait jaillir la vapeur autour du style sorti de la forge . Nous sommes forgerons, Héphaïstos, boiteux et souterrains, se vivant de feu dans les abîmes, créateurs des armes des dieux . Nous sommes Hadès, roi du royaume des ombres, mais avides de l'hiver, où le règne du souterrain se pose avant l'ère des mimosas, ces mêmes mimosas que tient Marguerite en rencontrant le Maître .

Hors des liens qui produisent la pensée officielle, en fuite sur les routes, à travers les espaces improbables de l'Europe, nous mêlons ce que les autres séparent, et nous sommes le creuset de l'avenir . Nous n'avons besoin d'avoir une éthique révolutionnaire, ou je ne sais quelle verbosité pompeuse, pour être réellement des révoltés, comme Roméo et Juliette interrogent bien davantage l'ordre de Florence sans se poser de questions que tous ceux qui prétendent, dans les vestiges consternants de la chute de l'art, par des oeuvres vides, interroger profondément des thèmes profonds- alors que leur pensée et leur vie sont totalement vides, fonctionnarisées . Les esclaves jouent aux hommes libres, sous le maréchalat du Père Ubu, couvert de chaînes de chocolat . Ce monde de verre ne tiendra pas éternellement sous les impacts de feu, cruels, sans humanité ni concession quelconque, de l'invocation de l'esprit impliqué de la langue, sous l'appel persistant, insistant de la rénovation du monde par l'art .

Nous allons infiltrer les forteresses et casser les coffres qui gardent dans les ténèbres les corps aimés-les grands corps blancs des amoureuses- dont parle Apollinaire en 1917 : "Les jalouses Patries m'ont déchiré un jour, Moi! La Pensée, Moi, l'Art, et Moi, l'Amour! Mon corps est splendide toujours. "

C'est le Système aujourd'hui, barbe-bleue moderne, qui a enfermé dans des sarcophages de marbre ces corps . Et qui paye, et sélectionne, tous les ternes et vides gardiens des sépulcres, ces êtres pompeux qui croient être, parce que des fils les tiennent debout .

Nous allons les briser, sans humanité ni concession quelconque . Nous sommes vivants, et ils sont morts . Nous sommes traversés par tous les printemps, toutes les sèves qui auraient pu être . Nous sommes des loups, et ils sont devenus des chiens, porteurs de la marque de la laisse . En réalité, ils n'ont aucune chance .

Nous allons briser les sarcophages de la culture .
C'est notre gangstérisme intellectuel, celui du Prince d'Aquitaine à la tour abolie . Celui de Bohémond De Tarente, prince de Tripoli .

Vive la guerre ! et vive la mort !

Métaphysique cubiste de l'érotique postmoderne . De la visite de Kant au Cap d'Agde .



Ce qu'est une position en vue kaléidoscopique .


L'érotique moderne a ses lieux, ses boîtes, ses commerces de plus en plus hype, et a un spot qui réuni les européens passionnés par le sexe, le village naturiste du Cap d'Agde . Ce lieu étrange est un spectacle recherché, par sa saveur et sa drôlerie . L'érotique moderne, en tant que produit de notre monde, ne peut être séparée du monde, et appelle une lecture fonctionnelle . Une telle lecture n'est pas un jugement, ni une prise de position .

Il est courant d'être incité à prendre position, ne serait-ce que par une pétition – et je soutiens que le penseur supérieur n'a pas d'opinion, pas de position à prendre . Cela ne saurait signifier que ne pas réagir face à une situation insupportable soit une marque de sagesse . On préfèrera une attitude excessive à un comportement intelligent et discret, dit le Hagakure . Cela signifie seulement que le sage n'a pas à répondre aux sollicitations partisanes du Système, qui ne servent qu'à maintenir celui dont elles jouent dans l'univers unidimensionnel de ce monde . Aussi ne s'agit-il pas pour moi de prendre position pour ou contre le spectacle du Cap d'Agde . Le Cap d'Agde est un champ de positions et d'images . Ce champ est un élément du monde moderne, et a ce titre en apporte une compréhension, une perspective .

Abd El Kader dit que le gnostique est exempté de l'obligation de devoir lutter contre le mal, car il n'est pas de mal qui ne soit un aspect du bien pour celui qui ne connaît que l'Être, et connait l'existence comme une écume toujours renouvelée d'oppositions, c'est à dire de positions binaires relatives . Pour celui qui cherche l'Un, la lutte contre le mal peut être une division dans sa propre maison . William Blake relève ces proverbes de l'Enfer : « the roaring of lions, the howling of wolves, the raging of the stormy sea, and the destructive sword are portions of éternity too great fot the eye of man » . Autrement dit, traduit : la lubricité du bouc est la générosité de Dieu . Ou encore, la clef de ces proverbes, ou de la consultation secrète d'Abd El Kader, chez ce même Blake : Dieu seul Est, Dieu seul Agit dans les êtres existants ou dans les hommes . Le diable est au service de Dieu, voyez Faust, et parfois Dieu, comme figure du Suprême, est au service du diable, ainsi chez le pécheur justifié de James Hogg . Aussi le gnostique peut-il être ami du Serpent, et Judas auteur d'un Évangile secret, issu du Royaume immortel de Barbèlô . Il n'est pas certain qu'Agde soit plus superficielle et sinistre qu'une réunion de la Halde, ou qu'un livre de la rentrée littéraire . Il n'est pas certain qu'une orgie au Glamour soit plus loin de Dieu qu'un touriste au Mont St Michel .

Le penseur supérieur n'a pas d'opinion . Ces paroles de gnose, ne sont-elles pas une opinion, une position ? Non, c'est une position de position, et cela n'est qu'homonyme, c'est à dire le même mot, mais non le même ordre . Pouvoir penser une position est d'ordre inférieur à la capacité de produire la matrice des positions possibles . C'est exactement ce que comprend tout homme normal qui lit un livre normal, comme la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel, ou le Kama Sutra, ou encore les états multiples de l'être de Guénon . Une œuvre puissante est une matrice de positions . Bien entendu, ce qui est vrai dans son ordre d'une position est vrai par analogie, selon donc une réfraction, d'une position de position – dans son ordre, et non dans l'ordre des positions simples . Cela ne peut être compris que par ceux qui comprennent les divers ordres de la vérité, les cycles des états multiples de l'être . Et parmi les positions de positions, il en est de démoniaques, il en est qui sont des prisons de l'âme, des îles des morts sous des apparences riantes . Et contre celles-là, il arrive que le sage doive lutter .

Prendre une position est inévitable, fait partie de son essence, pour celui qui est déterminé, limité, qui existe . Analogiquement à un étant, à mon corps, qui ont toujours une position . L'homme existe, c'est un ordre de l'être ; ex-istere, il se tient en dehors du principe, qui lui, est, mais n'existe pas . Pour les penseurs orthodoxes, il est tout à fait clair que Dieu n'existe pas . Le principe est immuable et n'a pas de position à prendre, étant la puissance de toutes les positions . L'être est, le non être n'est pas, juge durement le vieux Parménide, semblable aux ascètes de l'Advaïta . L'existant n'est pas l'être . L'existence est un être séparé, un être diminué . Exister n'est pas une marque de noblesse . Goethe dit, après Héraclite : « tout ce qui existe mérite d'être détruit » . La destruction rôde partout dans les mondes de l'existence, et pas seulement pour l'individu humain, sous le nom de mort . Ce fait est toujours déjà jugé .

L'homme n'est pas enfermé dans l'existence ; il garde l'image et le souvenir de l'Être . Il peut renoncer aux néants du siècle, candide comme la colombe . Il peut goûter à l'être comme on goûte l'éclat divin d'un fruit mur, rusé comme le serpent, car l'image de l'être est à la fois être et non être . Une image n'est pas rien . Et ainsi le néant dans la perspective de la colombe, le Siècle et ses ténèbres, peut être le foyer d'intensité de l'être du Serpent .

Il peut par un lien d'exception poser la puissante analogie de l'arbre de la connaissance, s'abriter sous les branches de l'arbre qui protégea Marguerite et Lara .

L'existant est image et ressemblance du Principe, comme l'image est un être diminué par rapport à cette image primordiale . L'objet existant est image, et l'image est image d'image, poussière de poussière . L'ontologie de l'image est analogue à celle du signe, à celle de la conscience intentionnelle, problématique et paradoxale : c'est un étant isolé comme objet, et dont pourtant l'essence est de marquer une absence, un autre que lui . L'image, le signe, sont susceptibles de fiction, d'illusion, d'erreur, comme la conscience de mensonge cruel, ou de trompeuse mélancolie . L'image, le signe, et la conscience partagent cette implication d'être et de vide au plus profond de leur tissage d'être, cet insaisissable essentiel .

Aussi le vêtement, le costume, sont-ils associés à l'illusion, voire à la tromperie . L'homme désire la confiance et désire l'obtenir d'essences insaisissables, ainsi condamné à l'errance, comme le chevalier des Grieux . Il sait pourtant, ce naïf chevalier, que les délices de l'amour sont liées à l'essence humaine, à l'immense désir de l'aimée, désir qui le porte, et désir qui la porte . Il désire en plus une confiance absolue qu'il ne saurait s'accorder à lui-même, qui ne cesse d'hésiter entre Manon et le respect de la moralité de son père et de ses amis . Jivago a vis à vis de Lara, et Lara vis à vis d'elle même, cette puissance d'aimer le monde dans ses voiles . Mais rares sont ceux et celles qui ont reçu, incompréhensiblement cette grâce, d'aimer inconditionnellement un être conditionné, car cet amour est lié au soleil, à la lune et aux étoiles, par la chaîne d'or de l'être . Cette chaîne d'or est elle même le lieu des reflets entre les eaux d'en bas et les eaux d'en haut :

Un abîme en appelle un autre,
Ils forment ensemble un duo solide :
(…)
Le ciel lui-même doit être terrestre,
Sinon aucune vie n’est insufflée dans le royaume terrestre.
Ce qui est en haut doit être ce qui est en bas,
Ce qui est en bas doit à nouveau être ce qui est en haut.

La terre doit monter au plus haut du ciel,
Et le ciel se replier au centre de la terre.
Ainsi doivent être inversés le ciel et la terre,
Ce qui est en bas devrait devenir ce qui est en haut.

Ainsi doit venir au jour, visible,
La Quintessence et ce dont elle est capable, son pouvoir.


Cette puissance de mettre au jour l'invisible à travers le jeu indéfini des reflets est ésotérique et rare . L'homme souffre habituellement de ce sentiment inauthenticité qui le frappe par essence . Certains cherchent la racine de cette souffrance, et la trouvent dans le mensonge et l'hypocrisie du vêtement . Ils espèrent que la nudité du corps permettra un retour à la confiance perdue, une simplicité aurorale . Cette démarche est en son principe très puritaine . Elle provoque en réalité une flambée du désir, du manque, là où les naturistes attendaient la pacification des apparences et des désirs .

Mais même de ce qui n'est pas, l'être n'est jamais absent, ne serait-ce que présent par son absence, par la nostalgie essentielle . La chaîne d'or des mondes est une chaîne, une cascade indéfinie d'images, l'image étant séparée de ce dont elle est image, selon les deux objets les plus essentiels d'un temple japonais, le miroir, et l'épée . Tout le secret des mondes peut être compris dans ces objets . Ainsi la flambée du feu érotique provoquée par la nudité pudique du naturisme principiel est-elle peut être moins illusoire que le puritanisme des fondateurs .

L'homme, condamné au miroir, au reflet, à l'énigme, aspire passionnément au réel, au vrai, au nu . Mais ce désir l'entraîne dans des cascades d'illusions nouvelles ; illusion de croire que seul l'objet réel est vrai, alors que le vrai est une propriété du Verbe avant d'être celle d'un étant réel ; illusion cartésienne de sacrifier toute connaissance comme douteuse, pour se refonder sur de l'indubitable formulé dans les mots de la tribu, et donc gonflé d'implicite – cogito, ego sum contre ça pense, et je dis que c'est moi qui pense . "Toi, tu n'a pas vie en toi . Toi, tu n'existes pas . (...) La vie, tu ne la possède pas-c'est elle qui te possède (...)" (Doctrine de l'Éveil) . Illusion de croire que l'homme nu soit plus vrai que l'homme vêtu . Illusion de croire que la vérité de l'âme soit la paix, et que l'absence des simulations modernes des hommes habillés, érotisés par leurs vêtements, apporte la paix de l'âme par la paix du désir . Non, l'âme, pas plus que la mer, n'est le lieu des répits .

L'authenticité que désire le vulgaire, le vrai bois, la vraie laine, les vrais gens, le vrai corps – tout cela est par essence image, et donc illusion . Derrière le voile, derrière le miroir, il n'y a que voiles et miroirs indéfinis, per speculum in aenigmate,et l'authenticité est aussi fausse que le faux qui la copie . La seule vérité de l'illusion est l'illusion . Le réel, le vrai ne sont que des images de ce à quoi l'homme aspire, et qui est une intensité d'être de sa vie . Là où l'objet authentique est trompeur, la vie humaine authentique n'est pas trompeuse, même si elle ne peut aisément se dire . La vie humaine peut être enserrée, étouffée par le vide, ou respirer, s'élever parmi les orbes des astres à travers les images . Ce qu'écrit Wilde : Il y a des moments où il faut choisir entre vivre sa propre vie pleinement, entièrement, complètement, ou traîner l'existence dégradante, creuse et fausse que le monde, dans son hypocrisie, nous impose . Respirer l'or liquide des météores . Être possédé par l'insaisissable : ce qu'est l'authenticité d'une vie humaine portée à la grandeur, loin du cogito de Descartes .

L'authenticité de l'existence humaine est l'acceptation souriante de la totalité de la condition de l'homme, l'odeur mêlée du sang et des roses, l'immense joie et l'immense douleur, l'âpre saveur de la vie, ces entrelacs de lumière et de ténèbres qui se mêlent comme nos mains, comme nos corps . Il est diverses voies, mais toutes se rassemblent en ceci que l'homme se guide sur ces mots de Racine : Mais il n'importe, je dois suivre ma destinée...alors la destinée devient destin, quand aucune force autre que la mort peut me faire plier d'arracher au monde la puissance des destins, la pierre enfouie au cœur de la montagne des mondes . Aucune force, l'immensité des espaces, le mouvement des mâchoires du temps qui me broie comme l'herbe entre les dents du cheval, les convenances humaines, les moqueries et les attaques sinistres des critiques Staliniens envers le Maître, la fidélité due au Roi et au père, la morale, et la loi même : il n'importe . Telle fut Simone Weil, tel fut Rimbaud, telle est l'histoire de Tristan et Iseult . Qu'importe la défaite et la mort à celui qui n'a pas plié – et qu'importe la vie de l'esclave qui protège sa vie au prix de toutes les morts . Comprendre cela fut la grandeur de Spartacus, de toutes les résistances . Et la vie humaine se nourrit de cette force solaire . Et cette force solaire de l'homme apparaît parfois dans la nudité du corps, mais n'est pas la nudité du corps .

La puissance d'être de l'homme n'est pas acte, mais puissance, force qui va, analogue au créateur primordial . Puissance qui comme la source s'enracine au plus profond du Principe, et fait retour à lui . Le règne du spectacle désigne le processus d'exténuation de l'être qui afflige l'homme depuis toujours, en tant qu'existence séparée . Le règne du spectacle est le lieu de la jouissance du visible au prix du renoncement à la puissance . L'homme est un être faible, entouré de néant, percé de vide . Selon le principe hystérique de l'apparence, il est d'autant plus voyant qu'il est plus incertain d'être, faute d'exercer la puissance . Mais quand l'hystérie devient mesure de l'être, ce qui est le plus voyant devient la mesure de l'être, tandis que l'obscurité envahit les signes de l'invisible . Cela est vrai quand dans la lecture des textes sacrés l'exégèse, la lecture obvie, remplace le commentaire qui révèle le sens caché dans le mystère ; cela est vrai de la représentation en perspective, à partir de Vasari, qui cherche à reproduire un visible pur, privé d'invisible, vide d'ontologie, une phénoménologie de fait ; cela est vrai de Lady Gaga . Cela est vrai du spectacle du désir de l'érotique postmoderne .

L'image est devenue le modèle de l'être . L'image expose la loi du monde moderne . On assiste à ce phénomène caractéristique dans son inversion, qui est que l'individu devient moins que son image, et que l'on demande à la personne d'être à la hauteur de l'image . C'est l'essence du narcissisme, cette dialectique entre un gonflement de l'ego et une exténuation de l'être . L'image devient la norme, occupe la fonction de la loi morale . Le jeune doit être un jeune, personnifier une génération . L'habitant d'une ville doit être le symbole de la ville . Le modèle doit être plus qu'une image, une personne absolument conforme à l'image . C'est pourquoi on opère le corps plutôt que l'on modifie l'image . L'image est lisse, et les corps sont épilés, par exemple . La chirurgie, le maquillage idéaux tâchent de faire aussi bien que photoshop . Il faut être un spectacle, un événement pour le regard des autres, qui sont autant de puissances capables de me gonfler d'être, ou de m'en priver en détournant le regard .

L'être au sens puissant du terme est à la fois l'acteur, la scène, le décor, comme dans le rêve où je suis le monde, l'ensemble des personnages et l'air qu'ils respirent . L'être diminué existe par ses limites, il doit occuper une position dans le temps et dans l'espace pour ne pas filer vers le néant . L'être diminué se réduit fort justement à un point, un point de fuite, qui fuit à l'indéfini de l'absence, de l'inconsistance . L'espace, le temps, les images, le garantissent dans sont être, comme ces gens qui ne regardent plus le monde que par leur appareil photo, par la capture indéfinie et vaine des images . Cela crée un processus d'extension du domaine de la lutte dans l'apparence, une surenchère pour occuper le regard, et l'hypersexualisation est encore la voie la plus rapide pour y arriver . De ce fait, la surenchère porte à l'exhibition toujours plus poussée du corps, et d'insignes de fer, de piercings, de tatouages, de cuirs, de chaînes, qui puissent faire événement .

Dans l'espace de la pensée, un champ de reconnaissance comme le tournoi, ou la plage du Cap d'Agde, celui qui veut exister doit occuper une position, et si possible créer un évènement . Il doit être à gauche, à droite, au centre, peu importe, mais quelque part . Il doit être visiblement homo, sadique, partouzeur, biker, mais pas rien . C'est par cette nécessité que naissent les tribus, sociétés de reconnaissance mutuelle . C'est cela qui lui donne une identité, qui permet justement de le re-connaître ; car sans ces déterminations il est un masque, présent ici comme cela, et là comme ceci, un être protéiforme, un anonyme qui ne peut être reconnu .

Le penseur supérieur ne désire pas tellement exister, mais être . Mais pour être à l'aise, peut être lui faut-il exister, comme Casanova de Venise . Ne soyons pas dupes : exister est un jeu, et le jeu a pour enjeu la vie . Un jeu, c'est à dire que l'exister en question est contingent et relatif . Les déterminations sont contingentes, mais l'exister est lui nécessaire, selon l'ordre de fer de la vie . Pour le contingent, le contingent est un destin fatal . Le jeu doit être affronté ; et pour être, il faut aussi exister . C'est la problématique théologique de l'incarnation des dieux . C'est le dilemme du Maître, qui doit publier dans un monde qui lui est étranger pour être le Maître . L'immense désir d'être devient alors un processus inflationniste du mode d'existence moderne, le spectacle .

Dans l'amour, une position en appelle une autre en miroir, que ce soit psychologiquement, comme le maître et l'esclave, ou que ce soit la position des corps . Mais n'occuper qu'une position est une faiblesse, quand l'homme est puissance de la totalité des positions . C'est ainsi que quand deux font un, leur puissance d'être est d'un ordre supérieur . Je peux jouer tous les rôles, mais non rester fixée à un . En pensée comme en toutes choses, la stéréotypie est une faiblesse . Aussi le sage peut-il paraître comme un astre errant, comme un nomade étrange, comme un dément, selon Guénon lui-même . Ainsi il entre dans le jeu...

L'homme moderne ne désire rien plus qu'être aussi bien que ses propres images, et doit se conformer à la hiérarchie des images . Bien sûr, ces images servent à la domination des producteurs d'images sur ceux qui les subissent ; bref, elles sont des instruments de pouvoir . Ainsi sur la plage il y a les beaux, les moyens, les laids, et ces derniers sont à priori les dominés, les humiliés . L'artiste peut modifier les images, la Loi, et donc dominer le jeu ; il le peut, mais il peut aussi être vaincu .

Exister alors, c'est exister relativement au monde des images . Le monde des images est posé comme mesure de l'être ; la mesure est ce qui mesure, et non ce qui est mesuré – encore une fois, une figure de l'inversion moderne . L'habit fait le moine . Le non être juge l'être . Le physique est alors l'intérêt unique d'un être humain . Comme dit Houellebecq, pour baiser en toutes positions et en nombre, les beaux avec les beaux, les moyens avec les moyens, les laids avec les laids . Cette règle idéale n'est pas toujours vérifiée . Le mélange apparent est ségrégation réelle . La nudité apparente est un puissant voile de l'euphémisation de la violence des rapports sociaux . Car les vieux, les laids qui sont avec de beaux sont à l'évidence des riches et des puissants . La beauté s'achète à prix d'or .

Seule l'image pèse ; aucune autre puissance humaine n'est reconnue . Il est vain de parler . L'image est la monnaie unique de l'échangisme . C'est le paradis de l'Union Européenne de la concurrence libre et non faussée, et des sportifs, le lieu international de mixité sans aucun effort, sans créole à produire, sans rien .

Chacun hiérarchise les autres selon ces principes de l'image et selon ses prétentions . La prise du pouvoir par l'image se marque au fait que la parole est exclue, réduite au minimum du oui/non . Chacun juge l'image de l'autre comme possible ou pas possible relativement à l'image qu'il se fait de lui-même . Sympathiser est impossible, ce serait échanger des émotions . Les rapprochements sont rares, car tout rapprochement est le risque de subir une blessure narcissique, en voyant l'image qui se forme dans les yeux d'autrui . Ainsi le Cap est-il une puissante machine de propagande de la toute puissance de l'image . On y baise moins qu'on y défile, le long de la mer, tous arguments dehors . Cette sincérité est reposante : il n'y a rien d'autre à chercher ou à comprendre .

La perfection de la consommation d'autrui se passe du politiquement correct . C'est un lieu expérimental du monde moderne, et donc futuriste . La surenchère de la sexualisation est en route encore et encore . L'entéléchie du monde moderne est la dévoration du monde par le Système, et son achèvement est la dévoration du sujet, de l'homme par le Système . Le siècle précédent a vu les hommes utilisés comme bêtes de somme, animaux de boucherie, les corps poussés par des bulldozers, les corps utilisés comme sacs de sable, en bref comme matière première industrielle . Nous voyons l'homme utilisé comme glace à l'italienne, comme objet de consommation, en concurrence avec des sex-toys . Désirant être, et prenant la réalité pour être, l'homme parcourt le cycle pour se réduire à l'exténuation des choses réelles . Désirant être naturiste, il reconstruit les voiles hypocrites des mondes qu'il a cru quitter . Finalement, les paradis modernes sont simples, vides, comme la vie du bloom . Ils sont l'avant garde moderne . L'avant garde moderne n'a d'autre supériorité que sa radicalité dans l'application des principes du troisième totalitarisme . Ainsi le Cap d'Agde est-il un laboratoire de l'avenir .

Le désir immense n'est pas mort, même s'il s'insinue sous le sable . Le troisième totalitarisme le neutralise, mais ne peut l'annihiler; de ce fait, même le désir neutralisé est soigneusement séparé du reste du monde, par des frontières infiniment mieux gardées que la frontière de la Pologne . Ce spectacle étrange et drôle est au fond moins désespéré que la plupart des galeries d'art postmoderne, et moins désespérant qu'un livre de Coetzee . La faune des désirs, cette étrange folie, ce mirage planté dans des marais est finalement un lieu possible, infiniment plus éthique qu'une réunion d'Europe Écologie, plus drôle que Disneyland, et plus spirituel que la conférence de rédaction d'une chaine de télévision .

Viva la muerte!

Doisneau, fils du Dream-a-Dream land. Exposition Doisneau à Dinan .


(Robert Doisneau)


Doisneau : des amoureux qui s'embrassent, des enfants qui jouent, des passants qui lorgnent discrètement des images érotiques, des artistes bonhommes avec leur œuvre, de grands moments de l'histoire sur un joli sépia argentique intemporel désormais- qui ne chanterait pas Doisneau, qui ne serait pas ému par ses photos ?

Ne montre-t-il pas un intérêt social, ces pauvres gens chargés de butin de retour du marché, ces bouchers gros et sanglants touchés par une accordéoniste, ces vieillards joviaux dans des cafés pourris, ces enfants de banlieue jouant avec des bidons en vue de Montmartre ? Qui pourrait ne pas adhérer à cette esthétisation du sordide urbain ?

Pourtant un peu de recul devrait nous faire réfléchir . Le photographe de Vogue est-il quelqu'un qui a voulu changer la vie des enfants pauvres, ne pas les laisser là, dans le monde qu'il présente, ou porte-t-il sur eux un regard en terme de valeur dans le sous système des images ? Porte-t-il une instrumentalisation des images en vue de la puissance d'impact sur le spectateur ? Porte-t-il sur eux le même regard esthétisant que sur les soldats allemands dans Paris ? Le totalitarisme moderne ne peut-il faire d'aussi belles photos que l'occupation ?

Le regard des enfants enchante un bidonville . Rimbaud s'habituait à l'hallucination simple, faisait naître des palais sur l'emplacement des grandes usines . Doisneau retranscrit le regard des enfants, nous amène dans la fiction de voir par leur yeux à travers les siens ; aussi nous attendrissons nous, sentons en nous une humanité commune ; mais au prix du gommage de l'horreur réelle, concrète, de ces lieux d'entassement . L'humanité commune de Doisneau est une fiction spectaculaire . Le sourire d'enfants à Évry en 1980 ne peut faire oublier, rendre uniquement poétique ces mondes de béton, de goudron, d'ordure, de désespoir .

Ne doit pas nous faire oublier par exemple la cité Gropius de Christiane F dans le Berlin des années 70 . Les enfants machines à laver, les enfants télés, enfants attendus pour les allocations . Et le tintamarre intéressé du spectacle dans les appartements, les télés, la musique, le bruit, les cris, les hurlements, la violence omniprésente . La misère : car c'est bien de misère qu'il s'agit, et qui est voilée .

Rare sont les enfants qui connaissent le désespoir . Le désespoir se lit dans les traits d'une femme adulte, la désillusion, le retour au réel qui prend au tripes de ce Paris de cauchemar . L'attendrissement nous rend pharisiens, participe du politiquement correct . La vérité des villes modernes n'est pas dans la bouche des enfants ; ceux-ci la trouvent après de longues enquêtes, de longues voies de cauchemar que l'on retrouve dans la part d'Ombre d'Ellroy, plus généralement dans la roman noir, pour reprendre les thèses, exactes, de J.P.Manchette .

L'art bourgeois use de l'émerveillement et de l'attendrissement comme d'un arrière monde qui moralise les cuisines sales et grasses du Système . Cet art vénéré est difficile, si difficile à renier ! Comment renier avec des mots d'adulte ces enfants rêveurs, rieurs, consciencieux, si craquants ? N'a t'on pas le sentiment de renier non Doisneau, mais ces enfants eux mêmes, et peut être tous les rêves d'enfants ? Au risque d'être un monstre ?

Pourtant l'art bourgeois est un moment du Système, il le rend un instant infime poétique, agréable, loin de toute la laideur qu'il véhicule : et c'est le bruit, le vacarme de cette négation que j'ai ressenti dans le calme ouaté de cette salle d'exposition tendue de noir, moquettée, emplie de vénération et d'extase, loin, très loin des pays et des lieux photographiés, de leur vie réelle, étrangère et hideuse .

Aussi je le répète : non, je n'ai aucune sympathie pour Doisneau, et je me sens étouffer dans le sépia de ces merveilles-comme si j'y lisais au travers le visage des adultes et des morts qu'il recouvre de son voile consolateur . Ce qui est fonction du Système est le Système . Le radicalisme est inéluctable, même subtilisé par la stratégie du virus, la nécessité de l'apparence compatible . L'art que j'attends n'est pas la voile du vaisseau des morts du Système, la participation à l'éloignement de l'âpre saveur de la vie dans la douceur mièvre du Spectacle .
Viva la muerte!

Respirer.


Le cercle des étoiles se reflétait à la surface de nos regards
Et le souffle de nos lèvres s'entrelaçait au souffle de la forêt.
Les mots prononcés se dissipaient comme une brume légère
Ta main effleurait la mienne.

Le temps a emporté le reflet des étoiles sur les flaques des yeux
Et les mots
Et le velours de ta peau
Sur ma peau d'homme cruel et tordu de douleurs
Enfouies comme le minerai dans la montagne.

J'avais souhaité mourir
Je ne savais comment respirer
J'avais souhaité mourir de sang, de choc,
Pour ne pas mourir
Noyé, tournoyant vers l'abîme
Comme les pères

Humiliés
Après tant d'âpre labeur
Vain.

Et je respirais
Je respirais les arbres, les sommets de roc, les voiles de la nuit,les constellations, les orbes des planètes
Les millions d'années
La forêt et le cri des hardes
L'or liquide des météores
La splendeur de ton souffle,
La vie de ta vie,
Le baiser de ta bouche.
Le temps l'a emporté.

Pourtant le souvenir est puissant comme la dalle de roche
Fendue par les hivers,mouillée par la pluie,brûlante de soleil
Là depuis les siècles
Ecailleuse comme la peau du Dragon
Victorieuse.

Le souvenir est vieux comme le futur de notre mort
Viens à moi sur les forêts profondes
Egarées dans l'obscurité
Les rues écarlates
Les montagnes
Les horreurs du passé

Viens à moi, ma bien aimée
Sauvage comme la racine du chataignier
Douce infiniment comme l'écorce du bouleau
Acceuillante comme l'île sur la mer du Nord
Viens à moi
Donne moi encore le souffle
Montre moi le pays et le lieu du repos
Face aux statues des Dieux hiératiques
Muets

Aucun désert ne me tuera plus
Si je peux sentir ta main dans la mienne
Encore
Si je peux être arbre enraciné dans tes entrailles
Aucune mort
Aucune horreur
Je sais respirer, aussi et
Sourire à la mort.

Le nomade, ou Attila comme concept.



Le non lieu comme lieu . Être partout chez soi, ou nulle part .

Rouler vers le soleil levant, vers l'Orient . Traverser les villes comme des forêts, et les forêts comme des villes . Être chevalier errant, trouvère des chemins et des saisons, des châteaux, des âmes .

Une ville est comme une forêt, de même qu'une cathédrale, mais inconsciemment, sauf Jérusalem, qui sait . Elle a ses ronces, ses marécages, ses chemins qui ne mènent nulle part . La ville est le grand nulle part, the great nowhere qui absorbe tous les destins dans son ventre énorme, qui fait du crime d'éventreur l'art du minotaure, d'une femme qui aurait pu être, en quête éperdue de reflets de l'être, une victime sacrificielle, une épopée, un mémorial .

Il est possible de se perdre dans les labyrinthes intérieurs comme de se perdre dans une forêt obscure, d'avoir perdu la voie droite . Ou encore comme dans la Ville, ou dans les entrailles ondoyantes du Dragon .

La ville est ce soleil d'où rayonnent les routes, et à ce titre figure de la vie rayonnante, et figure de la mort où tous les chemin mènent . La ville est cette grandeur, et cette forêt où se cachent le Maître et Marguerite, est ce vide, ce vacarme et cette folie palpable de l'Âge de fer .

Le nomade est étranger à la Ville, il est figure du barbare, du fléau de Dieu et des Empires ; mais il n'est cela que par la Ville . Rome prise par Alaric, roi des Wisigoths, fait d'Alaric son amant, et fait l'écriture de la Cité de Dieu par Augustin, le portrait de Rome comme vouée à la destruction divine . Mais même ce portrait est un mémorial d'Alaric .

Peut être l'essence de la Ville se manifeste-t-elle non sur ce qui est immobile, mais sur l'éphémère, la circulation indéfinie, les spectacles, sur les rêves, et plus encore, dans les rêveries ondoyantes du barbare qui se voue à la ville, qui se voue à la dévorer aux sources de ses fleuves . Ainsi la poésie doit-elle lier la Ville au Ciel, pour faire descendre de nouveaux cieux et une nouvelle terre, conformément à l'Apocalypse .

La Ville est plus puissamment imaginale que liée au monde des choses- comme l'iceberg, ce qui fait partie des choses n'est que peu de choses-face aux immenses obscurités translucides qui s'enracinent dans les trois mondes, comme les os souterrains des tombeaux . La Ville est partout, au plus profond des forêts, des montagnes, dans mes mots, ma bouche ; il n'est pas de lieu qui soit encore un lieu autre, le monde, l'espace étant depuis longtemps dévoré par le centre puissant qui le nomme, le construit, le structure de lois .

Nul n'a plus de lieu, et nul qui ne soit à la dérive, nul qui ne soit le hollandais volant, vaisseau fantôme sur les océans multicolores ; mais cela, seul le sait le nomade, enfoui au profond des veines d'émeraude des forêts de l'âme .

Que le soleil se love comme un serpent sur nos couchants, que le soleil intérieur se lève sur nos crépuscules . Que les étoiles luisant dans l'eau se vrillent dans les yeux des noyés, partis vers les fortunes de la mer . Telle est l'essence du nomade, dont le lieu fixe est dans le ciel, car les étoiles fixes l'accompagnent immobiles de leur sphère, en une voute qui est comme les plis de ton manteau .

Et que Dieu me laisse vivre tant que j'ai les mains sous ton manteau .

Viva la muerte !


Nu

Nu
Zinaida Serebriakova