Le Maître d'émeraude, II . L'Ange du lointain exil .

(Hieronymus Bosch, le jardin des délices)

Consultation spirituelle sur les mondes des démons.


Ô mon ami et mon maître, je viens à toi, pour me lover à tes pieds, comme un chat ou un serpent . Tu es vivant, vivant au milieu des émeraudes ; les fleurs rient de ta présence . Dans des bassins d'eau limpide et fraîche tournent de grands poissons, ta monture . Tu tiens dans tes mains un chapelet de santal, et tu est couvert d'un manteau de pourpre ; la bienveillance et la miséricorde sont sur tes yeux . A tes côtés est assis l'homme, le sceau de la sainteté ; vêtu d'une robe noire, il tient aussi un chapelet plus clair que le tien .

Ô mon ami du cœur, tu m'as enseigné la miséricorde et appris la confiance en Dieu des adorateurs . Tu m'as dit : « c'est lui qui vous a créé, vous et tout ce que vous faites ! » Je sais que je ne suis rien, je sais que je ne sais rien, et pourtant je n'ai peur de rien . Ô mon ami, comme Moïse, je marche indéfiniment sur les pas d'Abraham – Abraham est passé avant moi - mais je marcherais, je ne cesserais pas avant d'avoir atteint le confluent des deux mers, et de sentir le santal, l'encens et l'oud de tes prières d'Or . La science des miroirs indéfinis de la lumière une fut transmise par Denys, sans connaissance des Noms . Aussi cette science est comme le plan d'une forêt sans limites, un égarement pour l'homme de la Voie, si les rêves ne le guident .

Abraham est la racine des mondes des hommes, et il est comparable à l'Adam . Tout le souffle du monde fut impliqué dans la glaise d'Adam . Toute transmission, tout le sang, toute la sève, furent transmis au monde par Adam . Le Coran dit : Craignez, ô hommes, de rompre les liens du sang ! Il fut celui qui donna les noms, le miroir et la ressemblance de Dieu, et nul n'a fondé de monde sans être le miroir et la ressemblance d'Adam . La grande chaîne d'or de l'être, serpent issu des spires de l'or des temps – est la transmission de baisers et de parole du souffle, du sang et de la sève de l'Alliance d'Adam . Elle s'étend sur tous les mondes des hommes . Elle est parfois nommée la Tradition primordiale .

Caïn, fils aîné d'Adam et d'Ève a reçu le souffle d'Adam et des bénédictions de Dieu . Je te parlerai de lui, car ta station est la station de Caïn, quand comme la fleur, au crépuscule, elle se tourne vers le soleil et le vent de l'Aube qui se lève, soulevant la terre des chemins . Alors les ossements blanchis commencent à être visibles, alors le vent tiède porte les vapeurs des océans vers les narines des hommes . Les parfums du confluent des mers enseignent à l'homme endormi sur la dalle de pierre au bord du chemin .

Caïn fut crée de l'humus et du sperme d'Adam, d'une essence divine, et lové en Ève comme le serpent ; il connu les vestiges visibles et sensibles de l'Éden sur la surface du monde . Il fut aussi l'homme de la sueur sur le front, de l'amertume de la mort, des saisons ; de la haine, de la colère du Dragon, du labeur dur et forcé, le premier agriculteur – mais il devint nomade par Miséricorde après la mort de son frère Abel . Il fut l'homme de la nostalgie, l'homme des fleurs, l'homme des filles des hommes . Il fut, comme Adam, et Ève encore plus, l'homme de la révolte, et au delà d'eux l'homme de la rupture de l'Alliance d'Adam, appelé par la Miséricorde au retournement .

Homme de la race de Caïn, tu es nomade de l'esprit, est cela est le fruit d'une malédiction et d'une bénédiction plus grande . Empédocle dit de lui-même : Il y a un oracle de la Nécessité, une antique ordonnance des dieux, éternelle et fortement scellée par de larges serments : si jamais l'un des démons, qui ont obtenu du sort de longs jours, a souillé criminellement ses mains de sang, ou a suivi la Haine et s'est parjuré, il doit errer trois fois dix mille ans loin des demeures des bienheureux, naissant dans le cours du temps sous toutes sortes de formes mortelles, et changeant un pénible sentier de vie contre un autre. Car l'Air puissant le pousse dans la Mer, et la Mer le vomit sur la Terre aride ; la Terre le projette dans les rayons du brillant Soleil, et celui-ci le renvoie dans les tourbillons de l'Air. L'un le reçoit de l'autre, et tous le rejettent . L'errant, celui qui cherche, le quêteur, l'homme qui se tourne vers l'étoile, ou vers le soleil à l'aube et au crépuscule occulté derrière les cimes de l'horizon, celui qui réduit le monde sous ses pieds et brise les miroirs et les vases, celui là cherche à accomplir le cercle de la chaîne d'or de l'alliance d'Adam, l'or de la bienveillance du souffle et du Verbe . Car elle est la chaîne qui libère des chaînes, le rayon d'or mystique qui perce le rayon solaire du visible, de la splendeur indéfiniment étendue autour de la rose des vents placée sous tes pieds, sur la peau du monde .

Aussi cet homme est celui qui rassemble les vestiges épars dans le monde, comme fut l'Oeuvre de Pic de la Mirandole .

Taliésin dit :

«Je suis ce que j’ai été, ce que je suis et ce que je serai.
J’ai revêtu une multitude d’aspects avant d’acquérir ma forme définitive
Il m’en souvient très clairement.
J’ai été une lance étroite et dorée
J'ai été une goutte de pluie dans les airs,
J'ai été la plus profonde des étoiles,
J'ai été mot parmi les lettres,
J'ai été livre dans l’origine,
J'ai été lumière de la lampe,
J'ai été chemin, j’ai été aigle,
J'ai été bateau de pêcheur sur la mer,
J'ai été goutte de l’averse,
J'ai été une épée dans l’étreinte des mains,
J'ai été bouclier dans la bataille,
J'ai été corde d’une harpe,
J'ai été éponge dans les eaux et dans l’écume,
J’ai été arbre dans les forêts.
Et puis, quand les temps sont venus, j’ai été le héros des prairies sanglantes, au milieu de cent chefs.
Rouge est la pierre qui orne ma ceinture et mon bouclier est bordé d’or. Longs et blancs sont mes doigts. Il y a longtemps que j’étais pasteur sur la montagne.
J’ai erré longtemps sur la terre avant d’être habile dans les sciences
…»

Rouge est la pierre qui orne ma ceinture et mon bouclier est bordé d’or . Chacun de ces mots pourrait être dévoilé ; mais ce n'est pas le moment . Il demeure que la station de Caïn est la voie de la science, ou gnose . La science est la compensation par haut désir de ceux qui sont éloignés de sa Face – malédictions et bénédictions mêlées . La science est la voie des hommes de la clarté lunaire ; elle reflète dans le miroir, en énigme . La science est la voie de l'Ange du lointain exil, mon ami .

Adam a nommé tous les animaux, et il n'est nul être qui ne soit un vase du souffle, du sang, de la sève – de la lumière de l'Alliance d'Adam, image du Tout-Miséricordieux . Ainsi toutes choses ont leur part de souffle et d'odeur . Le monde est fait de reflets de Dieu comme une prairie sous la lune contient une image de la lune en chaque goutte de rosée . Par la science les vestiges de la Face sont rassemblés et suivis comme le poisson qui remonte vers la source, vers le confluent des deux mers . Telle est la Miséricorde, comme un voile d'or sur le monde . Elle donna la main qui rassemble les cheveux d'or de l'Alliance d'Adam, amenés d'au delà des mers par les oiseaux, et se tourne vers leur origine, et part à leur recherche – comme fut Tristan pour Iseult .

Comme le cœur, la Miséricorde est la puissance d'aspiration du sang et du souffle, de la sève humaine ; la Miséricorde est la force de retournement de l'homme, la grâce de Dieu qui te montre la Voie . La Miséricorde est sans limites, elle est l'océan des perles et des étoiles, dont les âmes sont les affluents du retour . L'homme du lointain Exil est souffrance et nostalgie, image de la Miséricorde, et ainsi la nostalgie est le complémentaire de la Miséricorde qui appelle en silence .

Satan ne fut pas ce qu'il fut sans la Miséricorde . Car vraiment ils (l'Amour et la Haine) étaient avant les temps, et ils seront ; et jamais, à ce que je crois, le temps infini ne sera vide de ce couple . Une image est dans l'œil de celui qui la regarde, et ainsi l'être de l'image réside dans la Vision . Être, c'est être-conscience-félicité, le sat-chit-ananda des Vedas, la jouissance de l'être puissant qui s'éveille ; mais ne pas être est ténèbres . Ne pas être image, pour l'image excellente, est ne pas être – est être frappé par le temps et la mort, qui voile les miroirs de dentelle noire . Quand la Haine fut tombée au plus profond abîme du tourbillon, et que l'Amour en eut atteint le centre, toutes les choses se réunirent en lui, pour n'être qu'Une seulement...Satan et les Anges rebelles furent séparés de l'Un, et leur essence à leurs propres yeux assombris devint le néant et la plus plus profonde souffrance . Ils goûtent l'Enfer à chaque instant . Caïn fut ainsi l'image de Satan, et la terre fut son enfermement dans l'enfer...Ivres d'abîme et de solitude, les Anges rebelles virent la beauté et l'exil des filles des hommes de la race de Caïn - ils allèrent vers les hommes, et se virent rachetés, aimés aux yeux des filles des hommes, et virent la splendeur dans le microcosme de leur corps, et retrouvèrent le pays des quatre fleuves entre leurs seins, entre les montagnes d'encens et de myrrhe .

Issue des filles de Marguerite est celle qui reconnait le fils de Caïn, que l'errant reconnaît . Il se reconnaissent parce qu'ils se connaissent, et se sont toujours connus depuis l'Adam . Comme un lis parmi les ronces, telle est ma compagne parmi les jeunes filles . Leur connaissance est d'un monde antérieur à ce monde, et ces deux mondes sont toujours déjà présents . David fut promis à Bethsabée depuis le sixième jour du monde . Leur reconnaissance est en soi un retournement de leur âmes : debout, toi ma compagne, et viens t'en – car voici que l'hiver passe, la pluie cesse, elle s'en va . On voit des fleurs dans le pays (…) je dormais mais je m'éveille (...)

Elle est l'exilée, la Sulamite . Elle est noire tant des ténèbres qu'elle a scrutées, dans l'attente de l'apparition d'un Ange - que des rayons du soleil invaincu . Elle porte la puissance de transgresser les limites du monde, l'esprit de révolte, la puissance indomptable née du haut désir . Sur mon lit, au long de la nuit, je cherche celui que j'aime . Je le cherche mais je ne le rencontre pas . Il faut que je me lève et que je fasse le tour de la ville ; dans les rues et dans les places, je cherche celui que j'aime . Ils me rencontrent, les gardes qui font le tour de la ville . A peine les ai-je dépassés que je rencontre celui que j'aime . Je le saisis et je ne lâcherais pas(...) Mais mon chéri s'est détourné, il a passé, mon âme me quitte...je le cherche mais je ne le rencontre pas, je l'appelle mais il ne répond pas . Je les rencontre, les gardes qui font le tour de la ville . Ils me frappent, ils me blessent, ils me dénudent (...)mais je cherche (...)

Elle est l'inquiétude et la sérénité, le feu du désir et le feu céleste de la nostalgie . Elle est Marguerite Porète, et sorcière nue, splendide qui joue des liens du mondes, qui relient la terre et les astres . Elle porte le souffle des dynasties anciennes . Elle est princesse aux yeux noirs, ironique et joueuse, aimant les délices des sofas, des parfums, des arts et des lettres ; et gitane au foulard rouge, aux yeux environnés de fumée, qui sent les influences spirituelles et les orientations des hommes . Tu es belle, ma compagne (…) terrible comme les mystères des abîmes...(...) Qui est celle qui mesure le monde comme l'Aurore, belle comme la lune (…) Détourne de moi tes yeux, car ils m'ensorcellent .

Elle est consolable et inconsolable de l'Éden, et la voie de sortie du désert . Elle est la voie du Retour, retour dans le Jardin, au pied l'arbre de la science, retour à un nouvel Adam, porte du cœur, de l'alliance de Miséricorde . Qui est ce qui monte du désert, s'appuyant sur son Aimé ? Sous le pommier je te réveille, là où fut enceinte de toi ta mère, là où fut enceinte celle qui t'enfanta, mets-moi comme un sceau sur ton cœur . Car l'amour est plus fort que la mort – ton amour est un feu dévorant . Alors la malédiction de la mort est révolue, et le feu dévore les crimes du passé, dépasse les forces du déluge et du retour au chaos . Tel est le baptême de feu qui succède au baptême de l'eau des quatre fleuves . Les Grandes eaux ne pourraient éteindre l'amour et les Fleuves ne le submergeraient pas .

Les yeux qui ensorcellent ouvrent le cercle de la liberté et du destin . Échappe, mon aimé ! Et sois comparable, toi, à une gazelle ou à un faon de biche, sur des monts embaumés . Ainsi la miséricorde donne une rédemption à la race de Caïn .

Empédocle fut un Ange rebelle de la race des hommes . Je suis maintenant l'un de ceux-ci, un banni et un homme errant loin des dieux, car je mettais ma confiance dans la Haine insensée . Les fidèles d'Amour ne sont rien d'autre, fidèles aux cycles de la terre par l'arrêt qui les enchaîne au monde dans le sceau de leur cœur . Le fidèle d'amour retrouve son être perdu du regard de Dieu dans le regard de l'Aimée ; l'Aimée rend vivante et acte la puissance d'être qui, sans ce regard, n'est que pesanteur de ténèbres, désastre et souffrance mélancolique . Le fidèle d'Amour s'adombre dans le lac noir des yeux de l'aimée, et par le feu se retourne vers sa nature angélique de cet ensevelissement dans les eaux . Et de cette lumière absolue des ténèbres il condamne le soleil du siècle, se révolte du mouvement de son retournement, devenant une figure de Satan, révolté sans rémission au yeux des hommes .

Il n'a jamais existé d'ordre des Fidèles d'Amour, sinon par la filiation de Caïn et d'Iblis . Il n'est pas de choix . Il n'y a pas de contre-initiation derrière eux . Et il n'est d'autre initiation que celle du regard de l'Aimée, et de la transmission du Souffle par le baiser, du sang et de la sève . Le Zohar dit : Qu'est ce qui a poussé le roi Salomon, lorsqu'il a consigné les paroles d'amour entre le monde supérieur et le monde inférieur, à commencer par les mots : qu'il me baise ? La raison en est, comme cela a été montré, que nul autre amour n'est pareil à l'extase de l'instant où un souffle adhère à un souffle dans un baiser, en particulier un baiser sur la bouche, qui est le puits du souffle et son intermédiaire . Quand la bouche rencontre la bouche, les souffles s'unissent l'un à l'autre et deviennent Un : un seul amour . Il n'est pas d'initiation étrangère à la Vie Nouvelle . je dormais mais je m'éveille (...)

Satan désirait infiniment le regard de Dieu, il voulait être ce regard, et fut dévoré de colère et de ressentiment face à Adam, que Dieu regardait, et qui reçut le souffle des mondes . Caïn, le premier né d'Adam, né d'Ève par la grâce de Dieu comme Satan fut le premier né de Lui, en fut le miroir sur la terre . Caïn avait une puissance de souffle issue d'Adam qui fit pousser l'arbre des fidèles d'amour, protégés par le signe et la main de Dieu dans les cycles des mondes . Tel fut le nom d'Hénoch .

Ce qui concerne Caïn concerne le premier Ange . Il devint lumière rouge, crépuscule et splendeur aux yeux des filles des hommes . Leurs regards devinrent pour lui le miroir de la Grâce . Les fidèles d'amour, mon ami, sont des démons parmi les hommes, issus de la race de Caïn et des Anges, des démons qui reviennent vers la miséricorde par les voies de la Terre, de l'Enfer . Telle est la station des Anges rebelles et des hommes de guerre dans le Ciel . Le Gnostique ramène les fleurs de l'Enfer au service de Dieu au crépuscule des temps .

Dieu est la grâce et la guidance des Anges rebelles comme des saints. Celui qui vient de la gauche et à souffert Ta compassion connaît le Miséricordieux - Et parmi les saints, même Jonas souffrit d'incompréhension de la miséricorde de Dieu . La Miséricorde dépasse toute compréhension des hommes, comme l'océan dépasse toute puissance humaine de le parcourir indéfiniment . Aussi Dieu pourvoit-ils aux Anges rebelles comme il pourvoit aux saints . Il leur donne un commandement nouveau qui les protège dans leur errance – respecte les lois de l'amitié et la loi de l'amour, et ne respecte aucune autre loi . Marguerite Porète dit : Charité n'obéit à rien de crée, mais seulement à Amour...Une âme qui se sauve par la foi sans œuvres, qui soit seulement en Amour . Elle dit encore : Vertus je prends congé de vous pour toujours...j'en aurais le cœur plus libre et plus gai (...)cette âme ne tient compte ni de honte ni d'honneur, ni d'aise ni de mésaise, ni d'amour ni de haine, ni d'Enfer ni de Paradis . Elle ne tient compte, pas plus que la Miséricorde ne tient de comptes pour le fils prodigue...La main de Dieu protège Caïn, le fils prodigue, qu'il rachète du sang de l'agneau, et dont il se réjouit du retour . Il lui donne un vêtement neuf et un anneau...Dieu donne de sa main ouverte comme l'aimée du fidèle d'amour donne de sa main ouverte .

Le don de Dieu est celui d'une voie cachée, d'une source scellée – ainsi parle l'ange du Cantique - mais toujours déjà présente . Il est deux réceptacles du souffle de Dieu en l'argile d'Adam, deux calices de vin et de sang, deux arbres emplis de sèves : le Livre, et le deuxième Livre est le monde, sur la terre rouge duquel Adam a marqué ses pas . Grand est celui qui a recueilli sa grâce sur ses lèvres ! Mais aujourd'hui les lèvres d'Adam sont sur le Livre et sur le Monde . Ces livres sont doubles . De chacun ces livres, il est le livre extérieur, ou loi, et le livre intérieur de la Gnose - le corps du monde réceptacle des pas, et la chair calice du sang et du souffle, vestige de l'Éden et - par la miséricorde de Dieu - arbre de connaissance des anges rebelles - des fils du Serpent .

Dieu a pourvu aux Anges rebelles par les mystères de la chair et du souffle . Leur nature crée, dit Scot Erigène, est bonne, issue du Verbe de Dieu, et leur cruauté est accidentelle et survenue dans le temps, et issue de l'ordre du temps ... seule l'éternité compte . Ce qui tue l'homme nourrit le Serpent, et le protège . Ce qui tue l'homme ! Car qu'est ce qu'un vampire, sinon un homme ou un démon qui est à la recherche du sang originaire...et quelles sont les dents du vampire, sinon les crocs du Serpent...et comment le renverser, si ce n'est par un axe vertical dans son cœur – si ce n'est en lui donnant la Paix de Dieu ! Voilà que ma main se tends pour te donner la paix, après tant et tant de chemins et de folies, de forêts et de mers, de haine et d'amour, de colère et de larmes...je suis Celui qui peut prendre le Démon entre mes bras, comme l'Aimée du fidèle d'Amour l'a fait dans tous les siècles...L'Aimée est la dépositaire de la miséricorde, et il n'est pas de limite à ton amour . Cette voie est comme une toile d'Épeire au soleil, et tissées de dérives comme les voies de l'Océan, des hommes extérieurs l'ont nommé main gauche, mais toi ne le nomme pas ainsi . Car en l'Un, il n'est ni droite ni gauche, ni haut ni bas, ni largeur ni profondeur, ni amplitude ni exaltation .

Tu peux comprendre, alors pourquoi la Science est la voie des gnostiques, de la station de Caïn ; et pourquoi ils furent appelés dans l'Empire Romain gnostiques Adamites, Caïnites, ou encore Ophites, adorateurs du Serpent ; et pourquoi encore ils furent les détenteurs de L'Évangile de Judas . La science de ces hommes était la remémoration du souffle d'Adam transmis par la bouche de Caïn et d'Hénoch, fils de Caïn . Tu peux comprendre de quel souffle est deux fois né l'homme nommé William Blake . Un seul homme du dernier siècle, d'une station plus haute, a réellement connu, et nommé par des allusions sûres, cette station ; les autres n'en savaient presque rien, malgré leurs propos retors .

La plus puissante occultation des secrets est encore de les dire avec précision . Mais tu dois avertir ceux qui te lisent . Il est un et même Celui qui guide et celui qui égare . L'égarement est dans le cœur de l'homme . La fontaine scellée offre une guidance cachée qui ne convient pas à tous les hommes, et le fait voir à son miroir . En elle il n'est pas de mensonge, pas plus qu'en Satan, le miroir des mensonges des hommes, qui le nomment père du mensonge . Il fut un ésotérisme de la miséricorde, qui voile les regards, parce que l'ivresse du venin du Serpent est poison mortel pour la plupart des hommes . Ce qui est vie pour les fils de Caïn est mort, ce qui est Voie est pour eux égarement – ainsi ceux qui croient comprendre le Libre Esprit de Marguerite comme « fais ce que tu veux », alors qu'il n'y a plus ni ego ni donc volonté . Le Libre Esprit est libre d'aise et de mésaise, de « sa » volonté comme de « son » désir, et le désir de l'ego est vide et pente vers le vide . Le désir de la nostalgie comme l'aspiration de la Miséricorde ne sont pas les basses envies de l'ego des hommes vils, et les mots de Marguerite ne sont pas l'exaltation des liens des esclaves du siècle . Cela tu le sais ; mais ceux qui doivent se perdre dans la forêt obscure s'y perdront .

Le Cantique dit : mon aimée est une fontaine scellée – dis de même .

L'enfer de la propriété, I . Le poisson symbolique et le poisson réel comme pont de l'origine .

(poisson...)



Ibn Arabi. « une science qui supprime l'oppression de l'âme de l'homme spirituel à cause de ce qu'il perçoit comme limites intérieures dans les âmes des hommes du commun ».

La photographie ici présentée a provoqué des réactions hostiles, exprimant du dégoût, de la plupart des spectateurs ; et une amie s'est déclarée choquée en ce que le poisson était symbole du Christ . De telles réactions méritent une réflexion .

Ce genre de remarques montre, je le crois, une difficulté structurale de la pensée des modernes . La pensée moderne est syntone à la société du Système, qui est une société de la dissociation, certains comme Jacques Généreux ont écrit une dissociété, non sans raison . La théorie de la société bourgeoise théorisée par elle même, qui considère favorablement dissociation et schizophrénie, a été faite par des penseurs bourgeois comme Deleuze . Mais la dissociation est globalement une lacune et une impuissance .

Ce que la dissociation rend difficile, c'est de dépasser l'opposition construite entre la théorie et la pratique, entre le concret et l'abstrait – une opposition construite par l'idéologie racine, non une opposition de fait éternelle - qui devient vécue comme une contradiction chez les modernes . Au point que j'ai pu entendre de la bouche d'une jeune femme cultivée, après des jugements d'un froid réalisme sur son mari, que l'excès de passion pouvait rendre difficiles les rapports sexuels, pour prendre un exemple . Cette dissociation est une maladie de l'esprit, puisque concrètement les modernes en viennent à accepter une vie dé-symbolisée (une vie déshumanisée tout aussi bien) comme si une telle vie était la vérité enfin dévoilée par l'histoire .

Pourtant toutes ces conceptions, issues du processus du nihilisme, ne sont rien de plus en elle même que des constructions symboliques . Les hommes « originaires » dont la naïveté fait sourire les progressistes, non plus ouvertement (politiquement correct oblige, ils s'agit d'humanités premières, attention !) mais intérieurement, n'étaient pas entièrement conscients de la construction symbolique de leur monde . Le caractère construit des visions du monde n'est pas une évidence de la conscience . Mais cette absence de conscience de la construction symbolique du monde n'est pas une exclusivité commode des peuples sauvages, dont seraient exonérés les banquiers ou les syndicalistes modernes . Les hommes modernes sont également inconscients de l'illusion progressiste qui fait croire à tant d'hommes qu'ils en savent plus que les hommes du passé sur l'essentiel par droit de naissance, comme l'ancienne noblesse imbue de son évidente supériorité, et sans aucun effort de réflexion – ils se sont donnés la peine de naître à une époque où les problèmes spirituels sont résolus, pour les hommes comme ils l'étaient pour les bêtes . Chaque génération produit son lot de ce genre de croyances naïvement satisfaites, de l'Empereur obèse de l'ancien Empire du Milieu ( les autres sont assez idiots pour vivre sur les marges) à nos foules de petits et grands Empereurs à nous, sangliers bornés parlant de la défaite de Platon .

La vérité est que les hommes modernes n'en savent pas plus que les hommes anciens sur la métaphysique, pas plus non plus sur les constructions symboliques qui les constituent comme sujets interprétants de structures symboliques . L'évidence est que l'ignorance des modernes sur les hommes traditionnels est aussi crasse et stupide que celle des trafiquants d'esclaves sur les sentiments humains des hommes noirs . La vérité intime du nihilisme et des processus de désymbolisation qui l'accompagne n'est rien de plus que l'intensification de l'exploitation de l'homme par le Système, une conséquence de l'effort du Système pour rendre fonctionnelle l'humanité . Cet effort est un processus, parfois par fragments conscients et volontaires, mais globalement une logique sociale auto-produite, qui porte ses acteurs, lesquels s'imaginent parfois exercer une « gouvernance », ou qu'un complot illuminati exerce une telle gouvernance . L'homme désymbolisé, qui croit que l'action est antagoniste de la réflexion, et s'en réjouit en déposant l'intelligence comme un fardeau – il est des sommets d'exemples – est le produit d'une construction symbolique, non un résultat autonome, souverain du monde . Ce souverain autonome est un nain détestable, agité, impuissant . Ce souverain est un aveugle à son propre aveuglement, un ignorant de sa propre ignorance, qui croit avoir des perspectives géniales, en étant enfermé dans un narcissisme à courte vue – voilà la marionnette moderne du Système .

L'homme « désymbolisé », comme l'homme illusoirement souverain du contrat social, n'est pas une origine, une donnée nue, mais un produit, le produit manufacturé de siècles de processus de détermination d'un homme complètement fonctionnel pour ses maîtres bourgeois . L'homme « désymbolisé » est un homme qui s'est détaché des symboles de sa construction psychique comme entité consistante, entité capable d'être pôle de liens et de puissance dans le monde ; mais il n'en devient pas libre, il en devient le jouet et le chien du Système . Le Système produit avec de grandes difficultés des individus isolés, des particules élémentaires du Système, convaincus de leurs droits et de leur liberté souveraine : et ces jeunesfilles sont des sous-systèmes psychiques du Système général – dit autrement, leur existence s'exténue indéfiniment pour n'être plus que spectaculaire, autrement dit illusoire, au point qu'être reflété par le Spectacle atteint pour certains l'intensité de désir d'une nécessité métaphysique, la nécessité d'être et de ne pas mourir .

Surmonter ce qu'on est consiste aujourd'hui à se débarrasser des conditionnements de l'éducation du Système,à reconquérir une perspective de totalité vécue, à exiger de soi une vie immédiate, en refusant toutes les médiations, le fétichisme de la marchandise comme celui de la représentation dans le Spectacle . Le poisson et les réactions qu'il suscite enseignent la Voie .

***


Revenons à notre poisson . Le poisson a une puissance symbolique très ancienne et puissante ; le Bestiaire du Christ de Louis Charbonneau-Lassay signale à ce sujet un article de René Guénon . Le poisson est une image de la divinité dans de nombreuses civilisations anciennes, transcendant les frontières linguistiques ou ethniques connues . Animal caché, mystérieux, donnant des signes de son existence, le poisson est l'image du mystère . Riche en œufs et en laitance délectable, d'aspect et de consistance analogue au sperme, vivant au cœur des eaux, le poisson est aussi associé à la fécondité . Le poisson est un analogue du phallus, et des pratiques magiques de fécondité lui sont consacrées . Il est l'origine, et il est le retour, l'alpha et l'oméga, le symbole du cycle des mondes . Khezr le Vert est figuré les pieds sur un poisson, et le saumon est un symbole des druides, de cet animal d'argent qui revient à contre courant vers la source du monde, vers l'Un .

(Khezr)


Le retour vers la source est une puissante image de l'ange du retournement, de la marche spirituelle de l'homme . Il est réputé pur, et pur comme aliment, ainsi réservé à des jours qui doivent être sanctifiés, ou à des personnes comme les Parfaits cathares . La symbolique des eaux est très complexe, mais comprend des notions purificatrices, de déluge macrocosmique, d'ablutions, de baptême .

Il était dans la nature des symboles que le Poisson soit un symbole du Verbe séminal, et du Fils pur, sacrifié, qui permet le repentir et le retour . Paul lui-même parle de l'union du Christ et de L'Église comme analogue de l'union charnelle de l'homme et de la femme . Le Christ a repris les symboles du Dieu poisson pur, médiateur entre Terre et Ciel, de la Syrie . A l'époque des persécutions, le mot grec Ichtys fut pris comme acrostiche de Iesous Christos Theon Yios Soter, Jésus-Christ fils de Dieu Sauveur . Durant les premiers siècles, le symbole du poisson fut le symbole le plus répandu du Christ, et un symbole portant une occultation, une discipline du secret . L'union du Christ et de l'Église s'associait à la sensation fraîche et muqueuse du poisson dans les mains, à l'odeur forte et persistante des mains maculées de mucus, aux puissants mouvements de torsion du poisson entre les mains, aux écoulements de laitance du poisson, aux grappes d'œufs, aux chairs blanches et fermes des meilleurs poissons .

Le poisson comme symbole du feu divin et du feu érotique est un symbole ésotérique . Le poisson est froid comme le Serpent, comme le séducteur, comme Valmont . Le sang glacé du Serpent est l'implication de l'occultation de son feu dévorant . Il est ainsi une figure des labyrinthes d'éros . Le caractère sexuel du poisson s'affirme aussi dans la sirène, et dans toutes les figures de femmes des sources et des fleuves, liées par l'humidité de leur sexe à l'élément humide du monde .

Le corps humain est un microcosme, une image du monde dans les moindres éléments, et planètes . La base traditionnelle de l'acupuncture chinoise est dans cet ensemble de correspondances . Alors que le macrocosme est masculin, le microcosme est féminin, c'est à dire que le corps féminin plus encore que le corps masculin a la puissance de résumer le monde . Le sexe féminin est évidemment l'analogue d'une source, ou d'un puits, c'est à dire aussi au calice déversant les grâces du dieu sur le monde ; analogiquement, la bouche est liée au souffle et à la vie spirituelle, à la parole . De manière très claire, le poisson orienté vers le sexe de la femme est une figure du retour à l'origine .

(Araki)


Araki, pour prendre un autre exemple, n'est pas un artiste contemporain, mais un invocateur d'images symboliques très anciennes, liées à la vie concrète, odeurs, saveurs, textures du sexe réellement pratiqué, et des analogies qu'il développe avec la vie végétale et animale, avec les mollusques, les coquillages, la mer, les fleurs, les lianes, les ronces . L'érotisme concret est le miroir du complexe énigmatique des puissances de jouissance et de douleur blanche comme le métal en fusion, de liberté et d'asservissement, de violence, de cruauté et de dévouement jusqu'à la mort, de transgression et de pardon, d'assimilation et d'abandon le plus radical, de dévoration, de fascination, de sèves infinies et de mort que développe la saveur du sexe posé comme Voie d'expérimentation de l'intensification de la vie humaine .

La réalité du sexe humain est dangereuse pour l'âme et pour le corps, et c'est pour cette raison que le sexe est un pôle de délices et de transformation, un pôle de folie et de mort et un pôle de reproduction du monde, un pôle d'humiliation et d'immense souffrance comme de fondation et de puissance .

Ce complexe énigmatique du sexe humain est indéfiniment éloigné de la théorie vide du lien contractuel « respectueux » des Gender Studies . Face à ce miroir qu'est le complexe synesthésique du sexe effectif, ce « respect » des mouvements politiquement corrects apparaît pour ce qu'il est, un puritanisme de la pensée fonctionnelle au Système général, un processus d'éloignement de la vie dans la représentation, en ajoutant que la représentation est celle d'un idéal moral désertique, sans saveur ni odeur, typique du présent cycle . A ce sujet, les « scandales de mœurs » modernes sont plus que des révélations spectaculaires d'injustice, largement illusoires . Ces scandales sont les manifestations d'une inquisition puritaine, et les médiations d'une imposition normative des produits des producteurs idéologiques fonctionnels au Système, de la même manière que les « chasses aux sorcières » de l'âge moderne montrent le renforcement de la domination de la bourgeoisie bureaucrate sur les campagnes .

Le caractère mobile et muqueux du poisson en fait une allusion crue, odorante et sensible, des sensations de la sexualité qui sont au delà du visible et de la lumière représentables dans le Spectacle, c'est à dire le plus proche du sexe vivant, effectif, concret . La civilisation japonaise, assurément plus proche des sensations matérielles raffinées que la civilisation européenne – ce que la cuisine du cru, et la culture de sensations buccales humides et moelleuses montre, par exemple – manifeste ainsi le lien du poisson, ou du poulpe, avec le sexe humain . Il me semble hors de doute que des poissons ont pu servir de jouets sexuels à des femmes poursuivies par la curiosité du désir . L'oubli relatif de telles pratiques, lié à un refoulement moral, ne me paraît pas un argument . Les frétillement d'un poisson, ou les ondulations musculeuses d'une anguille dans le sexe a pu provoquer d'intenses voluptés, liées aussi à la conscience de la mort du poisson dans le développement de l'extase .

(Hokusai)


La photographie ainsi associe des contenus psychiques que le Spectacle dissocie ; elle manifeste ainsi nos intériorisations dissociées .

À la splendeur visible d'un corps humain quasiment idéal, sans les marques de la graisse ou du temps, sans salissures ni sueur, et donc associé dans les attentes implicites communes - tant par le code culturel que par une programmation réalisée depuis l'enfance par la société du Spectacle – à une odeur de propreté ou de parfum, à une absence d'odeur fortes, musquées, liées à la réalité de la consommation sexuelle – l'image associe donc à cette perfection iconique l'image phallique d'une avidité animale et froide envers la vulve, et les anamnèses de sensations tactiles muqueuses et d'odeurs fortes d'animalité aquatique .

A la symbolique pure du poisson qui se lève en souvenir chez une personne déjà d'une culture anormale dans le Spectacle, l'image associe ces puissantes odeurs et ce désir, et implique des jeux sexuels que la culture chrétienne dénie . C'est à dire que l'incarnation de l'idée d'origine n'est pas le concept, mais la réalité muqueuse et odorante du sexe, la jouissance aquatique de l'acte sexuel, la saveur et l'odeur puissante des produits sexuels du poisson comme les oeufs précieux – et là encore, l'image permet de rendre manifeste, par nos dégoûts, nos dissociations intimes, impliquées par notre culture . Il est en effet des cultures que cette association éveille délicieusement, et dans laquelle le symbolisme est aussi tactile, et parfumé d'odeurs animales, de musc et de civette . L'esprit a le goût de la cyprine, de la salive et du sang : un hérétique du moyen âge résumait : Jésus a été fait foutant et merdant .

Le corps fonctionnel est devenu cet objet manufacturé sans défauts, épilé, retouché, aux odeurs discrètes et contrôlées, vivable dans un bureau ou un commerce – le corps sauvage est cet objet qui tend à disparaître du champ de la perception comme chair, sang et foutre, comme puissantes odeurs sensuelles, comme désirs, appétits et douleurs . L'anesthésie, qui est la suppression générale des sens au nom de la lutte contre la douleur, en effet est tout autant le signe et le processus d'un refus du spectacle de la douleur que d'une lutte contre la douleur chez ceux qui souffrent – la souffrance silencieuse étant globalement associée à des niveaux de réaction sociale beaucoup plus faibles que la souffrance manifeste . L'anesthésie du monde se paye d'une anesthésie générale de l'esprit, par la perte de l'incarnation .

Malheur a celui qui a perdu le céleste pays et la grande amitié du Ciel et de la Terre , dit Taliésin .

***


A l'échelle de l'individu construit par le Système, c'est à dire à l'échelle de la plupart des hommes de ce temps, la première sécession d'importance n'est pas la manifestation dans le Spectacle, mais la déconstruction méthodique, par le travail de la pensée sur la vie, de la dissociation moderne . La première sécession est de poser une exigence : la pensée, pour être conséquente, doit être vécue ; et la pensée, pour être consistante, doit rendre compte d'une expérience vécue au plus intime de l'existence humaine . Il ne s'agit pas de penser le monde séparément de la vie . Marx a dit : il ne s'agit pas de penser le monde, il faut le transformer . Il est possible d'ajouter : il est impossible de se connaître soi-même, ou de connaître le monde, sans le parcourir par l'action, comme Ulysse partant dans le monde . Le savoir ne peut être distingué de l'apprentissage, et l'apprentissage est un parcours, un cheminement effectif . Il est impossible de penser le monde sans le vivre, sans le transformer .

La position du détour nécessaire par le tout réel suppose en effet qu'il existe un moi globalement déterminé, et des voies globalement déterminées à connaître, mais qui sont incontournables . Or l'ego et les voies qu'il peut prendre sont des positions auto-constituantes, c'est à dire que ni le pèlerin ni ses voies ne peuvent se connaître avant son parcours effectif – il faut partir avant de tout savoir, il faut partir d'un savoir partiel, d'un savoir énigmatique, ouvert à tous les vents . Le sage ressemble plus au nomade face aux espaces indéfinis qu'au bourgeois qui fait le recensement de ses biens . Il faut partir, car le monde ne cesse de fuir sous nos pas – celui qui attend sera emporté et dévoré par le temps sans avoir plus de protection que celui qui marche au long des falaises .

Dans la guerre de la vie humaine contre son écrasement méthodique par les spires constrictrices du Système, toute pensée qui ne se pose pas comme vécue ne peut que développer les scénarios illusoires, dégoulinants de moraline, du désirable, sans se heurter à la dureté des murs dans lesquels l'homme s'est enfermé . Celui qui s'est éprouvé à ces murs sait que dire le Système totalitaire n'est pas un effet de rhétorique . Les mots des textes écrits par des hommes éprouvés aux prisons du monde moderne – pavillons, appartements des cités, hôpitaux, écoles, prisons – ne sont pas des efforts abstraits d'un romantisme de la révolte, mais les blasons communs d'une expérience commune de l'enfermement, de l'étouffement . Celui qui s'est éprouvé à ces murs – la tête contre les murs, la bête au ventre - sait d'expérience et de douleur que la souplesse de leur surface opposée aux chocs, analogue à un miroir de mercure liquide, n'empêche pas le déclenchement d'une indéfinité de processus d'homéostasie qui font revenir les marginaux et les révoltés dans la voie commune , et les rend assimilables, avec la sûreté et la maîtrise d'un prédateur vis à vis de sa proie . L'histoire lucide des révoltes modernes est l'histoire d'usures, d'échecs et de désillusions, de trahisons désabusées . Le désenchantement du monde est une théorie à succès chez ceux qui prêchent la résignation – le Système est notre Enfer, et le premier pas vers la puissance est d'abandonner tout espoir qui n'est pas cheminement effectif .

Sortir de la dissociation moderne par la vie, dans l'ordre de la sagesse, sapere - dégustation de l'âpre saveur de la vie - c'est comprendre que le symbole est vivant et concret, et que la vie concrète est d'ordre symbolique : bref, de saisir que la dissociation entre l'ordre de la vie et l'ordre du symbolique est une construction symbolique et rien de plus . Ce que j'ai tenté de faire goûter par le commentaire de cette image .

Je veux revenir sur la finalité globale de ce texte . Le nom générique de cette série d'articles est l'Enfer de la propriété . Nous en sommes ici à l'introduction méthodologique, qui pose la démarche et ses fins .

L'examen de l'unité concrète du symbolique et du réel dans la vie permet de montrer que la séparation entre la pensée et l'action - construction symbolique artificielle d'un mouvement comme les indignés, qui posent que l'effort de la pensée est de fait moindre dans sa puissance que leurs marches spectaculaires – est la plus sûre garantie de l'impuissance effective dans la réalité . L'effort de la pensée n'est pas un domaine d'activité séparé de l'organisation d'un mouvement, puisque sans une pensée consciente des types de liens, il ne peut être fondé un mouvement réellement étranger au Système dont les indignés dénoncent des effets sans en apercevoir les causes . Dit autrement, les liens entre les hommes sur le modèle d'un lien contractuel entre des individus atomiques, ou les liens entre les hommes et les choses sur le modèle de la propriété – tout comme par exemple la conception du corps comme d'une chose dont l'individu serait propriétaire – sont les briques moléculaires de la construction de la société du Système .

La maison a la forme compatible avec ses briques . Et il est des briques, au présent cycle, qui ont des vies plus intéressantes que des hommes .

Ces types formels de liens qui informent tous les liens possibles dans le Système sont le code génétique, la forme fractale de ce Système . Un mouvement politique qui reconduit sans critique ces liens ne peut que former une organisation de facto libérale . Il en est de même d'une pensée politique sans puissance de négatif, sans ténèbres, sans amoralité . Si des hommes dont le logiciel intérieur de construction des liens ne peut être que ceux du contrat et de la propriété sont débarqués sur une île déserte, ils reproduisent le Système et ses effets pervers . Vingt quatre révoltés, anglais et tahitiens, du Bounty débarquèrent sur l'Île de Pitcairn en 1790 avec toutes les compétences nécessaires à la survie alimentaire agricole . Onze mois plus tard Fletcher Christian, chef de la mutinerie, était abattu dans son champ ; quatre ans plus tard, ils s'étaient tous entretués – il ne restait qu'un homme, John Adams, et sept femmes, faute d'une pensée consciente concernant l'organisation communautaire .

Adams a raconté que Christian avait repris, en tant que chef, le comportement inqualifiable du capitaine Bligh, comportement à l'origine de la mutinerie . Christian a pris de force, contre la volonté de l'homme, une femme à un tahitien, et a voulu s'approprier des terres, déclenchant un cycle de massacres . Je ferais trois remarques : tout d'abord, à l'évidence, les mutins ont repris les structures anglo-saxonnes d'appropriation du monde par la violence, déclenchant une guerre exterminatrice typique de la société moderne, même si les mutins avaient été fascinés par la paix régnant à Tahiti, société communautaire organisée sur des bases régulant beaucoup plus puissamment ces conflits – les anglais avaient été incapables de relier les lois tahitiennes à la paix tahitienne . Deuxième remarque, et même si les modernes sont viscéralement dérangés par ce genre de problème, les règles du lien entre les sexes – comme l'ensemble des règles de lien - ne concernent pas seulement les individus, mais l'ordre social global . Le communisme sexuel de Tahiti a permis aux européens d'aimer des tahitiennes sans conflits majeurs . Une fois la monogamie occidentale imposée (au fond une appropriation de la femme par l'homme, un lien de propriété impliquant une exclusivité), la question des femmes devient une question de ressources, donc une source de guerre entre les hommes d'abord, puis entre les femmes concernées par la vengeance (ce sont les femmes tahitiennes qui ont tués les tahitiens d'abord vainqueurs des européens, pour venger leur maris) . C'est dire combien la polygamie et la polyandrie ne s'opposent pas à l'idée d'une société communautaire . La société de Pitcairn, issue de cette expérience a d'ailleurs mis en place un communisme sexuel fortement incestueux tout à fait contraire aux lois européennes, et qui a fait scandale au XXème siècle, sous l'autorité australienne .

Dernier élément pour comprendre et accepter le caractère essentiel d'un vécu de liens durables et détachés du Système pour réussir une sécession, le souvenir (dans l'état actuel de mon savoir) que toutes les communautés expérimentales de retour à la terre, les kibboutz en Israël, chez les hippies, en France comme au États-Unis, ont globalement échoué, devenant en France par exemple des Sociétés Civiles Immobilières, c'est à dire se moulant sur les formes juridiques du Système sans critique . Par cette préformation, les communautés se sont trouvées aux prises avec les problèmes de toutes les sociétés légales du monde capitaliste, comme la demande de vente suite à un héritage – c'est à dire que les règles légales ne permettent pas la survie de communautés essentiellement différentes du Système . Par exemple, il n'est pas possible de décider que les biens d'un membre de la communauté reviennent en indivision à la communauté .

Les liens sociaux humains sont construits par la culture symbolique . Chaque homme porte en lui, en suffisance, les codes symboliques qui permettent de reconstruire une totalité, de communiquer . Les hommes dans le Système sont construits et posés symboliquement comme individus, comme particules élémentaires déracinées . Partant de ces particules et des codes systémiques des liens issu du Système, il n'est possible de construire que des fractales indéfinies du Système, des avatars de la société macrocosmique, l'ordre mondial de l'impérialisme capitaliste . Comme certains vers, tout fragment du Système comprend l'information suffisante à la production d'un avatar complet . Le Système est ainsi une puissance indéfinie d'assimilation et de cicatrisation, un Léviathan semi vivant dans les marécages de la psyché humaine . La pensée des liens, c'est à dire de l'ordre symbolique de constitution des personnes, est de ce fait non seulement un travail effectif vital d'un mouvement révolutionnaire, mais au delà un préalable souverain à toute possibilité d'ordre nouveau .

Le travail sur le savoir explicite des codes symboliques qui tissent les liens humains, tant entre eux qu'avec le reste de l'être, et qui associent les images et les sens, les odeurs, les saveurs, les souvenirs – ce complexe énigmatique du tissage de l'être humain et de son monde – est la voie de libération intérieure des codes du contrat et de la propriété . Nous ne sommes pas, personne n'est propriétaire du monde . Il n'est rien de tel qu'un « je » propriétaire d'un « corps » une fois sorti des codes de la société capitaliste . La propriété est notre enfer dans le lien au monde . L'isolement est notre enfer dans le lien entre les hommes, faisant des autres l'enfer . Rien de cela n'est donné par le réel, mais tout cela est un héritage de nos pères, que nous ne sommes pas obligés de revendiquer .

Nous continuerons sur l'enfer de la propriété .

Destin - implication des étoiles sur les lèvres .


(Araki)



Celui qui sait que seul Dieu est
Celui qui sait que l'Être est dieu
Celui qui n'est que de la paille
Celui qui est feu de parole et de vie
Le quêteur du soufre rouge
Celui qui est l'ami oblique de la mort
Celui qui parle ainsi
Celui qui avance masqué

Quelle prétention, non ?
Quelle reconnaissance a-t-il ?
Quelle puissance l'y autorise
Veut-il être comme nos héros
Veut-il parler sans l'autorité des princes
Veut-il focaliser nos yeux sur son néant
Et que sommes nous s'il parle ainsi ?
Veut-il être notre roi?

Et les mots de la chair et les mots de l'amour
Posés avant les mots de nos lois
Et le mépris
Et cette hauteur

Il n'est pas un monde que
Sur ta peau je ne puisse parcourir
Une rose que la rose
De ton sexe ne puisse
Résumer
Pas un soleil qui ne puisse
se lever
Au creux de ton ventre
Un parfum que tes cheveux ne puissent
Entrelacer de filets de sèves
Le lait et le miel des fleuves coulent
Entre tes seins
L'or et les gemmes emplis du feu nocturne
Au creux de ton être
Dans la forge de l'extase au delà de la mort

Les lunes sont plus que les jours
Dans la rêverie de ta peau
Plus grand est mon amour
Plus le monde est ton corps
Et le moindre souffle d'air
Sur mes lèvres
Est délice de ton souffle bu
Sur tes lèvres rouges de
Tes baisers

Celui qui prononce ces mots
La poésie est souveraine
Vous serez vaincus par la poésie par la martre
La poésie est souveraine insaisissable
À aucun César
La poésie est
L'âme éternelle de la langue
La forme de l'homme et des peuples
Qui lui sont l'argile rouge et nue


La poésie est amour souffle foutre
Que la boue étouffe de s'en parer à faux
Comme de plumes piétinées dans la gorge
Que pleurent les serpents !

Je ne peux vivre dans le jardin près de la fontaine
Parce que le jardin n'est pas en moi
Alors je dois partir pour revenir
En lui l'homme porte son monde

Aux moments où je souffre durement
je sais qu'il est une clairière
dans la haute montagne
où bruisse une source
Et la fleur énigmatique
Cette fleur plus éloignée
Que l'horizon quand
Elle effleure mes lèvres
Je lui offre ma peine

Celui là sait
Nous ne pouvons offrir en vue
Du kairos que
Les choses qui dépendent de nous
C'est pourquoi nous sommes des veilleurs
Le désir de l'homme fait lever le soleil

Et la déchirure du cœur
Et la déchirure de l'âme
Je suis tel je ne choisis pas
Je vous cherche vous ou la mort
Je ne choisis pas
Qu'y puis-je ?

Sans doute la voie du désespoir
Mais la voie des crêtes
La voie sans air
La morsure des glaces éternelles
Je vous cherche vous ou la mort
Je ne choisis pas
Qu'y puis-je ?

Quelle prétention, non ?
Quelle reconnaissance a-t-il?
Quelle puissance l'y autorise?
Et ces mots qui nous échappent
Et ces mots insaisissables
Et ces mots qu'il dit étrangers
Étrangers à nous
Étrangers à lui-même
Les sèves, et le tournoiement des mouches peuvent
Voler l'âme et laisser
L'homme errant dans
Les chemins de poussière

Je suis ainsi à Dieu ne plaise
Je vous suis vous ou la mort
Je ne choisis pas
Je sentis une main sur mon épaule
- toi, Al-Khédir?

Je dépose ma peine à vos pieds
je ne la porte plus
Je vous suis vous ou la mort
Je ne choisis pas

Ce n'est pas l'ascèse qui
Emportera le monde
Et les eaux de la Seine ne portent pas le
Soleil couchant vers la source
A l'occident je vis se coucher sur le fleuve la pourpre de ta bouche

Le détour du réel . Des sciences des philosophes et de la sagesse des gnostiques .


(Ivan Aguéli)


L'Être - et les hommes le parlent à travers des concepts comme l'espace, le temps, le récit de la vie humaine qui s'y déroule collective-individuelle - produit sans trêve de l'excès ; il est sans doute possible de dire que l'ensemble de la vie humaine est une organisation, une retenue, une fortification face à l'excès sous toutes ses formes, qui le menace de destruction . L'homme, et plus encore son ego, est un vestige menacé de dislocation, face à des puissances déchirantes qui le surplombent, loin d'être le maître tout puissant du réel que l'idéologie nous vend . Il est puissance de déchirement organique, face aux obscurités, aux chemins de la maladie et de la mort, qui traversent son corps, de sa chair et de son sang ; il est puissance de déchirement de lui-même, par le désespoir, par le désir, par la folie qui le frappe en plein soleil – et enfin l'homme vit dans des mondes qui peuvent l'écraser, quand bien même il rêve de les maîtriser – l'ensemble confus de ses projets et de ses rêves peut s'achever sur du sang dans les selles, comme le dit Coetzee .

Excès est une notion construite, relative à la position de l'homme face à la possibilité universelle, qui est le nom le plus lucide de l'être . Si je pars de l'hypothèse d'une personne construite par les héritages et les enseignements d'une communauté humaine, dont l'identité et la mondéité, le moi et le non-moi sont partagés dans un sens exaltant la destination de l'homme, capable d'enseigner dans un temple connais-toi, toi-même, la quête de la sagesse a un sens reconnu par la communauté des hommes . Il s'offre à la personne les perspectives d'une vie comme d'un complexe de voies, comme d'un ensemble de choix cruciaux déterminant l'ensemble de la vie d'un homme aujourd'hui et dans l'avenir, mais aussi dans ce monde et dans les autres mondes .

Les choix de la vie, que l'on le veuille ou non, ont une perspective d'éternité ; et l'athée qui prêche la vie éphémère dans la jouissance du monde -avant de se pencher vers l'Éternel retour comme caution spirituelle la plus haute du matérialisme de l'éphémère - se situe par relation à l'éternité autant que le moine contemplatif qui ne veut qu'elle . Il se pourrait que chacun représente une polarité quelque peu simpliste, d'ailleurs, que l'athée militant soit plus proche du moine que du gnostique : mais cela n'est pas le lieu d'y penser .

La vie apparaît comme un complexe de voies ; et il semble que des choix puisse être faits, doivent être faits . L'homme cherche son orient ; et la société humaine propose alors des voies plus ou moins coercitives parmi lesquelles il peut plus ou moins choisir .

L'homme moderne, qui est orienté par les lourdes mécaniques d'orientation professionnelles de la gestion politique des ressources humaines des États développés, a tendance à rire sottement des voies des sociétés traditionnelles, qui par exemple posent le mariage non comme le libre choix des sentiments, mais comme l'imposition d'un état dans la société ; mais ce rire devrait simplement se rappeller que l'état de « salarié », qui est posé comme un libre choix contractualisé par relation à des goûts et à des aptitudes personnelles, n'est certes pas plus réellement choisi que l'état de "mariage" antique . Le temps, d'ailleurs, fait les choix à notre place, si nous ne les faisons pas ; et tous ces jeunes qui, dans le flottement qui suit l'enfance, refusent de s'intégrer à la société y trouvent fatalement une place, au pire en prison, ou dans une tombe . Les cas de maintien durable du refus sont authentiques, mais rares, très rares – et certes d'autant plus nobles . Bernanos disait qu'une vie humaine réussie est une vie qui est restée fidèle à la droiture et aux refus de l'enfant ; et ces paroles sont les plus sages que puisse offrir le révolté, avec le souvenir de la fuite de Rimbaud, ou de l'errance de Dante à travers l'Europe .

Si la vie dans ses départs apparaît comme un ensemble de choix, de décisions, de déterminations face à un excès de possibles incompatibles en vertu du principe de contradiction – selon l'analogie de l'espace, je peux aller dans une direction, mais je ne peux aller dans toutes les directions – et si je renonce à aller, je ne renonce pas à décider ; décider de ne pas décider est encore une décision . De plus, le besoin, et la pression des autres hommes, ne me permet pas de rester indéfiniment dans un lieu . Que l'on y songe, le simple sous-système de l'impôt foncier en argent est pour les puissances du Système une obligation de participer – une puissance de police déterminante qui a anéanti nombre de peuples qui souhaitaient se tenir à l'écart dans les siècles passés . En exigeant un impôt en argent, on exige la participation aux échanges en argent ; et si vous arguez de ne pas pouvoir payer, on s'autorise une enquête approfondie à votre égard, des conseils, et si nécessaire la répression et la saisie .

Ayant à se déterminer sur le monde, la philosophie est l'idée lentement dégagée d'une recherche de la vie humaine bonne, du souverain bien, plus tard du bonheur . Et comme il paraît rationnel en matière de choix de ne le faire que bien informé, comme un général s'informant des routes où faire passer son armée, il paraît rationnel à la démarche de la philosophie de s'enquérir du réel . Dans l'Antiquité comme de nos jours, l'homme peut tenir compte plus ou moins des dieux dans sa vie, et dans l'antiquité tardive, se convertir ou non à une religion posant des cadres et des exigences puissantes dans son existence .

Si tel chemin passe dans des marécages dangereux, je dois l'éviter ; s'il passe dans l'Éden, je dois évidemment le rechercher...Nous transformons le monde : chacun de ces mots renferme des abîmes sémantiques, et autant d'interrogations. Comme disait Nietzsche, la grammaire comporte des dangers : qui est "nous" ? "Nous" peut-il "agir" ? Qu'est-ce qu'"agir" ? Qu'appelle-t-on "transformer" ? Qu'est-ce que le "monde" ? Si le Dieu des chrétiens est, il est sage au philosophe de se faire chrétien ; mais la question préalable est celle de « l'existence de Dieu » . Alors le philosophe peut se poser la question « Dieu existe-t-il? » .

Si X est, alors je dois faire Y...telle est la formule de départ de la problématique de la philosophie qui se tourne à la recherche du réel . C'est à dire que la recherche du réel est un détour par rapport à la question essentielle de la vie bonne – la philosophie peut ainsi devenir un savoir constitué de discussion de « problèmes ontothéologiques », puis aujourd'hui, dans certains aspects de la philosophie, un analyse des problèmes de compréhension humaine des théories scientifiques . Le détour, il faut le dire, est devenu l'essence . Et sans doute le détour est-il devenu le divertissement de l'essence . La suspension du jugement dans l'attente d'avoir une information exhaustive est en effet nécessairement indéfinie . De ce fait, le philosophe ne choisit rien, et demeure dans l'accumulation indéfinie de savoirs .

Mener rigoureusement une vie bonne est exigeant, pénible, et arbitraire au moins en apparence . Une organisation comme une université ne pourrait se légitimer ainsi . Une organisation comme une université a besoin de développer, pour se légitimer, des ordres de compétences techniques . Une compétence technique est une compétence hautement spécialisée, distinctive, difficile à acquérir, mais qui peut être acquise par un entrainement . Un entrainement continu, sur des années, suppose un haut degré de soumission aux maîtres, ou une intégration très poussée des exigences du sous-système universitaire . Le développement de compétences techniques en philosophie, comme dans toute autres « disciplines » de l'université pendant des siècles est un développement fonctionnel non à la philosophie comme système de voies, comme vie, mais comme matière d'enseignement universitaire - il est très probable que la philosophie ne peut pas, dans son principe originaire de recherche de la sagesse, être une discipline plus spécialisée que respirer, parler, avoir une âme .

Le développement de compétences dites « techniques »n'entraîne pas de développement « technique » au sens moderne . Il est clair que le sens des termes doit être clairement distingué, qu'il y a là une homonymie . La technique, et les compétences de « l'enseignement technique » sont de l'ordre du faire dans un cadre de production – la technique est étroitement corrélée aux nécessités humaines d'affrontement du monde de la réalité, du monde matériel, pour ses besoins, en guerre, en architecture, en production de richesses .

Les compétences techniques en philosophie sont de l'ordre de la maîtrise de problématiques auto-constituées dans l'architectonique de l'être logique, et dans la sémantique d'un discours – l'exemple typique en est « la querelle des universaux », ensemble de discussions sur des problématiques nées de positions par exemple sur l'être des généralités, comme l'être - chien des chiens, comparée à l'être de ce chien singulier . Ces problématiques ne sont ni gratuites ni arbitraires, et peuvent être très importantes . Mais étendues sur des siècles, elles ne peuvent immédiatement répondre à la question des choix cruciaux qui se présentent en un instant à un homme . Le caractère passionnant, à vrai dire le délice de ces études pour les meilleurs de ceux qui s'y adonnent ne doit pas faire oublier le caractère fonctionnel de la complexité technique des problèmes : un certain nombre de ces problèmes sont vides, mais demeurent discutés autant que ceux qui ne le sont pas . Sinon vides, du moins certains de ces problèmes tombent aux oubliettes d'un bloc quand tombe le système social qui les porte . Les difficultés de la médecine hippocratique ou de l'astronomie ptoléméenne ont été discutées autant que les difficultés qui ont permis la formation de la logique formelle moderne, puis la production technique de l'ordinateur . Les réussites ne doivent pas aveugler . Les difficultés des commentaires de Deleuze sur Lacan et de Lacan sur Deleuze sont, à une très haute probabilité, de l'ordre des difficultés formelles de la médecine hippocratique .

Le caractère fonctionnel de la compétence technique de type scolastique (scolaire) est d'assurer la soumission et l'enfermement indéfinis de ceux qui s'y soumettent, de permettre la clôture solide du sous-système constitué . Ce développement produit une réduction radicale de la complexité, en réduisant à un petit nombre les problèmes légitimes, qui peuvent être indéfiniment creusés . Les maîtres ne peuvent ainsi être mis en difficulté par des ordres de problèmes qu'ils, justement, ne maîtrisent pas . Pour le maître, un problème qu'il ne maitrise pas – dont il ne maitrise pas l'approche – est un grand danger symbolique, est la remise en cause de sa domination, de lui-même - et de son ego très souvent . La définition des problèmes est donc de l'ordre de la domination du maître et de ses élèves .

L'ordre des maîtres impose les problèmes légitimes, et condamne les problèmes illégitimes, c'est à dire construit un ordre favorable à sa domination incontestée . Cela se paye d'un autisme que la fermeture ne permet justement plus d'apercevoir . La rigidification sociale de la fonction de conservation et de transmission du savoir, la constitution d'une université rigide – de la rigor mortis – défini progressivement, organiquement, une scolastique . Il existe aujourd'hui une scolastique américaine, avec ses problématiques bien spécifiques, importée en Europe . Il existe une scolastique française . Voir MB Kacem (http://intercession.over-blog.org/article-mb-kacem-introduction-a-etre-et-sexuation-81336685.html) qui présente ses travaux à l'école normale supérieure de la rue d'Ulm, ce petit homme en chemisette bien repassée, à la voix douce, qui pose d'emblée que le monde se résumé à Lacan commenté par Deleuze, et Deleuze disant de Lacan, et Lacan disant de Deleuze qu'aucun commentateur de sa pensée n'est encore utile, puisque Deleuze l'a commenté – voilà un homme qui a écrit un livre entier, sur une série de huit gros volumes, pour expliquer sa rupture d'avec Badiou – cette réduction radicale de la complexité des mondes à l'opposition de la schizophrénie à la paranoïa vues par Lacan et commentée par Deleuze parmi des petits hommes sages et bien propres convaincus de participer à un événement historique de la pensée de gauche – cela est soit une scène de comédie humaine, soit, également, l'abîme effrayant du monde moderne – une négation par l'ignorance de toute existence d'autrui, de tout passé – le résumé du monde au miroir du narcissisme le plus radical présenté comme profondeur .

Dans le champ universitaire constitué par la maîtrise, une position philosophique est avant tout la poliorcétique d'une volonté de puissance . Comme Nietzsche l'avait noté de Kant, tout le vaste appareil conceptuel n'est là que pour défendre la morale et paraître inexpugnable : ainsi, de manière analogue, le concept de plurivers, cette notion typique née du champ philosophique, qui accumule les oxymores nées de la nécessité de concilier des maîtrises contradictoires . Le concept de plurivers projette sur l'univers la morale unitaire pseudo-pluraliste des genders studies et du deleuzisme, qui dit que la meilleure unité est la pluralité, et que la meilleure classification hiérarchiquement est celle qui ne classe ni ne hiérarchise d'ailleurs aucun objet à classer – et qui montre sans cesse que les appels à la tolérance de la pluralité ne peuvent tolérer d'autre pluralité que leur pluralité, selon une adoration idéologique de l'Un aussi sectaire que fondamentalement comique, et triste . L'orthodoxie idéologique moderne est « pluraliste » et définit monolithiquement une orthodoxie pluraliste et des hérésies non-pluralistes, sans même esquisser un sourire .

***


La recherche philosophique du réel, (ou de la définition de la vérité, par exemple), est un détour, et devient un divertissement, si la quête du gué devient la voie elle même vers l'autre rive, c'est à dire le moyen d'oublier l'autre rive . Les problèmes techniques, même nobles et sublimes, sont des détours . L'enfermement scolastique fonctionnel de la pensée, ne cesse de se reconduire et de se dissoudre. – Par exemple, l'Université du XVème siècle avait développé une science logique très puissante, mais aussi une répression idéologique que l'imprimerie, l'humanisme, la réforme ont contourné, voyez les raisons de la fondation du Collège de France, permettre un enseignement sans certificats universitaires . L'enfermement scolastique est reconduit, mais de manière plurielle : il est plusieurs scolastiques fonctionnelles plus ou moins autistiques, mais collaborant au partage de la domination et de l'étouffement fonctionnel des puissances indéfinies de la pensée .

Nous continuons ce contournement, qui se présente, à la Renaissance analogiquement au présent cycle, comme retour vers l'originaire : quel était le problème de départ ? Comment vivre ? Ce problème est-il résolu ?

La vérité est que ce problème se pose dans des conditions extrêmement différentes que celles par exemple d'une société traditionnelle .

La vérité est que les contraintes du nouvel État industriel – il faut relire Galbraith, profondément syntone à Kaczinski – ne cessent de se renforcer sous les masques du libéralisme . L'augmentation de la complexité de « la gouvernance » comme les problèmes dits du « développement durable », c'est à dire les contradictions au bon fonctionnement du Système nées des limites à l'extensification et à l'intensification de l'arraisonnement des choses en vue de la maximisation de la production, ne vont pas diminuer ces contraintes, mais les aggraver . Le processus en cours est celui de la réduction fonctionnelle de la complexité auto-produite des sous-systèmes psychiques, c'est à dire de la réduction de l'âme humaine à n'être plus que fonction dans le Système de production, à en épouser les fins, à aimer ce destin de rouage et de mécanisme, destin de producteur rationnel et sérieux, et d'essence de l'homme comme être désirant dans l'horizon d'une ontologie unidimensionnelle, désirant des choses matérielles, d'être pour jouir de biens ; et à rejeter comme illusion mauvaise toute idée d'une autre vie, d'une vie indépendante de la maximisation de la production, ou du recyclage . Le lacanisme est un aspect d'une idéologie fonctionnelle quand il pose que tout désir sans objet réel est au fond sans objet, que la nostalgie humaine des autres mondes doit, selon le mot de Hegel (préface de la phénoménologie de l'esprit), se faire violence pour rester dans le désir des choses . Ainsi la mutilation est présenté comme grandeur, et l'aveuglement comme supériorité .

« Aujourd'hui, il semble que l'on ait affaire à une situation dramatiquement renversée, que le sens soit à ce point engoncé dans le terrestre qu'il faille déployer une violence identique pour l'élever au dessus du terrestre . L'esprit montre tant de pauvreté, qu'il semble, tel le voyageur dans le désert qui n'aspire qu'à une simple gorgée d'eau, n'aspirer tout simplement pour son réconfort qu'à l'indigent sentiment du divin . Et c'est à cela même dont l'esprit se contente que l'on peut apprécier l'importance de sa perte ».

Ce n'est plus le sentiment du divin dont se contentent les contents lacaniens, c'est le Nom-du-Père comme illusion acceptée, car les non-dupes errent...une pareille misérable portion issue d'un galimatias vertigineux . Cela même dont l'esprit se contente . Mais la lutte contre les discriminations, et la plupart des positions qui se présentent sous les aspects de la morale sont aussi des positions de l'homme fonctionnelles au Système, c'est à dire réductrices, et mutilantes pour l'intensité de la vie .

En tant que système de voies radicalement réduit dans la réalité offerte par le Système, la pensée libre ne peut se sortir d'une pensée du système social . Le problème originaire de la vie bonne comme choix pose le principe de la liberté humaine . Mais cette liberté s'exténue, tend insensiblement vers l'illusion . La refondation de la liberté humaine dans l'ordre de la Cité devient un autre détour tout aussi fondamental .

Détour fondamental, nécessaire, quand on peut lire dans la production idéologique officielle (l'officiel n'est plus la production d'État, mais la production fonctionnelle au Système) la libération a eu lieu, il nous reste à apprivoiser la liberté selon des mots écrits par Frédéric Nassif – je disais ça aux ouvriers chinois, d'ailleurs, ils adoraient .

Le Système des Lumières a en effet construit sa société d'abondance, aux yeux d'un journaliste de la presse magazine ; mais voilà, aucune de ses promesses de bonheur n'est réalisée . Le monde des lacaniens est le désert du réel, déchiré par la guerre, l'exploitation et le mensonge – un tigre de papier . La liberté a été réalisée, et il ne se passe rien . Plutôt que de remettre en cause le caractère ridicule et non-dialectique des espoirs des Trente Glorieuses, on voudrait nous dire que nous ne savons pas voir que tous nos espoirs sont réalisés...une fois de plus, dans les gaies scènes du théâtre de la « philosophie » moderne, entre les classes sociales sexuelles des Gender Studies et leurs campements scouts anti-domination d'été, les antispécistes et leurs mémères frustrées à chiens, et les lacaniens dupes non-dupes en quête de la jouissance eks-tatique de l'objet a, on voudrait pouvoir dire que le comique prédomine, si tous ces errants spirituels n'étaient profondément puritains, c'est à dire profondément sérieux, et prêts à brûler les sorcières, à recommencer des expériences médicales sur des sous-hommes pour protéger les bêtes, ou à rire de la naïveté des croyants, qui ne cessaient de commenter les écrits obscurs de maîtres manipulateurs comme s'ils étaient vrai, en dehors des écrits de Lacan .

Dans un ordre social tendanciellement totalitaire, la liberté humaine est excès, excès permanent ; et comme l'ontologie de l'Enfer au XIXème siècle encore servait à réprimer l'excès des désirs qui risquaient de produire des écarts chaotiques impossibles à réduire par l'homéostasie du Système, l'ontologie unidimensionnelle moderne joue un rôle fondamental de déni des voies possibles qui seraient toxiques pour le développement du Système . Ce qui est le plus fondamentalement toxique pour le développement du Système n'est plus le chaos du désir quand il s'exprime en dehors des espaces de production de richesses, mais assurément le désir d'ordre au delà de l'ordre matériel, et le désir de bien au delà des biens que le Système peut distribuer . C'est à dire que les hommes spirituels sont certainement ce que le Système compte de plus étranger, de plus radicalement opposé à son fonctionnement – il suffit de lire Guénon pour se rendre compte que le partage des thèses de cet homme, s'il devenait courant, serait aussi dangereux pour le Système que le christianisme pour la survie de l'ancienne Rome . Mais même le désir d'autonomie, de vie libre dans une nature sauvage de Kaczinski, liberté selon lui préférable à l'intégration asservissante dans le Système général, a suffit à produire une pensée du refus .

Il suffit en vérité de désirer ce qu'aucun objet ne peut satisfaire, aucun argent acquérir, pour se situer en excès par rapport au Système qui prétend accepter toutes les libertés et viser à satisfaire tous les désirs . De manière générale, pour rester conforme à l'idéologie de la liberté indéfinie que le Système est censé offrir, le Système est conduit à limiter chez les sous-systèmes psychiques (chez les personnes humaines appréhendées dans la perspective du Système) la capacité d'imaginer des désirs que le Système ne peut satisfaire, ou imagination ; donc à dévaluer l'imaginaire, et à qualifier d'illusion toute forme d'être qui ne serait pas une chose matérielle : ce processus, présenté comme un dévoilement de la vérité de l'être, est nommé désenchantement du monde .

***


La question originaire est la question des voies ; et les voies ne sont pas seulement être, ou droit, mais puissance . La liberté humaine est antérieure et supérieure au droit, inaliénable et sacrée. Elle est puissance et fondement du droit, non pas fondée par lui .

La puissance est au dessus de l'être déterminé d'un monde . La nécessité unique, racine des mondes, est la puissance d'être ou de ne pas être, de faire être ou de ne pas faire être, de laisser être ou de faire cesser un être . La liberté humaine en est l'image, le miroir, et la seule Loi effective des hommes . Ses seules bornes sont celles de la puissance, soit qu'elle engendre, soit qu'elle détruise, soit qu'elle guérisse . Elle n'est pas personnelle .

La liberté n'est pas appropriable, ni définissable, ni saisissable : « tu ne sais d'où il vient et où il va » . Elle est force qui va, sans fin, et hors des jugements et des mots - ni utile ni inutile, ni instrument ni bourreau, ni bien ni mal ne peuvent être prononcés sur elle en vérité . Elle pose et dépose la fin, l'utile, le juste .

Elle est aussi nommée souveraineté, ou liberté essentielle .

A l'intérieur d'un ordre humain, la liberté essentielle est puissance de transgression de l'ordre . L'Être est puissance de transgression, d'éclair foudroyant les plus hautes colonnes de la loi . Cela même qui peut fonder peut détruire. Ainsi cette puissance de liberté est-elle terreur, et charge pour tout ordre humain .

Tout ordre humain se pose comme souverain, et nie en retour la souveraineté toute puissante qui le fonde . L'ordre humain est toujours plié – il repose sur un déni originaire, et sur un mensonge . L'épaisseur du mensonge s'aggrave dans les cycles du temps .

La puissance est creusement de l'angoisse des hommes d'ordre, des hommes qui s'involuent sur eux même pour régner sur leur propre asservissement . L'ordre humain ferme l'accès à la puissance pour assurer sa vie . Les actes des hommes se sédimentent, et deviennent les pierres de murs, ces murs qui ferment l'accès du soleil de l'Éden .

La structure de l'homme moderne est schématique . Par terreur de ses profondeurs, tout être humain moderne se clive de la puissance originelle qui sourd dans ses profondeurs . Le reste, nommé « conscience », pose ses règles déterminées comme Raison, et les vestiges du monde, le monde qui reste visible à la conscience est nommé« réalité » - les autres mondes nommés « imaginaire » . Cette structuration mutilée, l'homme moderne la nomme « santé », et le respect de cette structure « principe de réalité » . La conscience se pose comme fondement de la liberté qu'il redéfinit, comme volonté consciente d'un ego : cette liberté là, étroitement déterminée, n'est pas la liberté originelle.

Le monde de la « conscience » est un monde névrosé et inversé . La « Raison »est une idéologie irrationnelle en pratique, que même les logiciens ne peuvent plus garantir, pas plus que les physiciens ne peuvent plus garantir le « principe de réalité » . Pourtant elle reste, au fondement de l'ordre moderne, l'idéologie officielle du Système .

Le partage d'une structuration analogue de la psyché par la grande masse des hommes suppose la communication nécessaire, a-volontaire, de cette structure, et constitue une négation en soi de la « liberté » de l'ordre juridique - du Spectacle, spectacle de la liberté, et non liberté effective .

Le Spectacle est la liturgie toujours recommencée du règne de l'idéologie - l'acte de la fermeture du monde à la puissance .

L'homme est né libre, et partout il est dans les fers . L'homme construit ses propres prisons, comme l'araignée secrète sa toile . Tout homme a son kairos . Et tout homme qui ignore le kairos a son destin, qui s'écoule avec nécessité de la liberté originaire, tombée dans l'oubli, et toujours déjà présente .

Il s'efforce de construire, mais ses constructions l'asservissent . Il essaie de parler, de dire des choses nouvelles, mais les mots l'asservissent aussi, asservissent sa puissance de monde - il devient le perroquet de matrices sémantiques, même des siennes . Les sociétés accumulent des travaux, des dettes de toutes sortes, et finissent immobiles, surchargées de chaînes . L'évolution par accumulation de choses est l'évolution vers la mort .

L'asservissement est complet quand l'homme ne peut même plus imaginer d'autres mondes ; et c'est pourquoi la pensée est une puissance de retour à la liberté de la puissance .

Les hommes morts, ceux dont les chaînes sont d'or, se donnent pour de tâche de répéter l'inéluctabilité des asservissements, de clore les espaces de respiration de la pensée, de dissocier la pensée et l'être . Les hommes morts ne cessent de parler de respect, de maîtrise de la violence, de conserver, de rester immobile, de cesser d'imaginer, d'être concret . Ce qu'ils nomment concret est mort . Cette mort, est ce que les hommes de puissance nomment Système, Empire, ou Tyrannie .

Une personne peut de droit antérieur à tout droit possible, participer indéfiniment de multiples demeures, de multiples mondes . Ce droit s'entend intensivement, dans les multiples mondes, et extensivement dans un monde . L'éternité est faite de multiples demeures, que la puissance imaginale peut poser dans l'être . C'est la pratique de la liberté et le destin.

Les hommes morts effrayent et culpabilisent les vivants . Ils diffusent le puritanisme, la peur du désir, pour conserver l'immobilité . Les hommes finissent par identifier désir, imagination, et ce qu'ils nomment « sauvagerie », « barbarie » .

La peur de la violence est souvent la peur de son désir . Ce qui est nommé sauvagerie est trop souvent le surgissement de la puissance . Toute manifestation de la puissance est violence pour l'homme endormi dans ses asservissements . La plupart des hommes ont peur de leur désir, et l'écartent comme un cauchemar, un serpent, un cadavre . Car ce désir est accusateur – il les accuse d'être lâches, d'être morts, d'être tièdes, et bons à vomir .

L'homme de puissance est désir et force qui va . Pour la puissance, c'est un et même de penser et d'être . L'homme doit vouloir son désir le plus intime, l'assumer, et en vivre – il est son étoile en ce monde . Alors la souveraineté peut à nouveau apparaître – dans la personne, comme dans le monde .

Ces mots ne sont pas d'abord des concepts, mais les signes, les blasons communs d'une expérience commune de l'étouffement . Nous désirons la racine des mondes, l'Être . La racine unique des mondes, par delà le Bien et le Mal, est pour l'ordre humain chaos, sauvagerie et violence dans sa perspective . Les mots sont des actes . Les mots de la tribu sont les pierres de nos prisons . Aussi sommes nous des sauvages, des loups .

La liberté de choix dans un monde pré-donné et déjà construit est la liberté animale, celle des rats de labyrinthe, vendue par la tyrannie comme essence de la liberté. Le labyrinthe de la tyrannie est unidimensionnel.

La production de mondes de choix à partir de situations de désespoir, de marée montante de la Destruction, l'ouverture de voies est la liberté humaine . C'est le combat désespéré entre les mâchoires de la mort . Là où le choix, la liberté est absente, l'homme essentiel produit les mondes qui la produisent à nouveau . Le choix de liberté est déchirement et co-engendrement de la personne et des mondes, détermination, position et négation entrelacés, mort et résurrection .

Celui qui était avant le croisement des astres n'est plus celui qui foule le sol de ce rayon . Celui là est autre que lui-même.

***


Le détour par le tout réel est une fausse évidence de la tradition philosophique, et cette évidence est nourrie du besoin des maîtres d'affirmer une maîtrise indépendante de la vie . La position du détour nécessaire par le tout réel suppose en effet qu'il existe un moi globalement déterminé, et des voies globalement déterminées à connaître, mais qui sont incontournables . Or l'ego et les voies qu'il peut prendre sont des positions auto-constituantes, c'est à dire que ni le pèlerin ni ses voies ne peuvent se connaître avant son parcours effectif – il faut partir avant de tout savoir, il faut partir d'un savoir partiel, d'un savoir énigmatique, ouvert à tous les vents . Le sage ressemble plus au nomade face aux espaces indéfinis qu'au bourgeois qui fait le recensement de ses biens . Il faut partir, car le monde ne cesse de fuir sous nos pas – celui qui attend sera emporté et dévoré par le temps sans avoir plus de protection que celui qui marche au long des falaises .

La logique du détour par le tout réel, la recherche de la vérité abstraite et sans vie, sans les mystères du sang, sans souffle, sans la puissance érotique, sans le sacré, sans la violence, sans le passage à la pratique, à la théurgie – cette recherche de détour qui amène Derrida à traiter toutes ces questions comme des marges de « la philosophie » – fait en réalité de l'essence de la philosophie la marge de « la philosophie » comme discipline universitaire . C'est comme la femme qui, en s'interrogeant indéfiniment sur son désir et le sérieux de ses engagements, reste indéfiniment vierge, et indéfiniment orientée vers le sexe . Le savoir du sexe s'éprouve, il faut le sentir comme odeur, comme goûts, comme inquiétude, comme désir déchirant qui envahi le monde – il s'éprouve de la bouche, des mains, de la peau, de la totalité de l'être . Il en est de même du savoir de la douleur, de la splendeur, du désespoir, de la victoire ou de la défaite atroce, et encore de même du savoir de la gnose, du lever du soleil dans l'âme ou du dévoilement des effets du voyage . L'être humain vierge ne peut dire grand chose de la splendeur de l'amour de la chair, comme l'homme sans esprit ne peut dire grand chose de sensé de la poésie, ou de la Vision .

Ce que tant de maîtres modernes n'hésitent pas à faire .

Le Hagakure est sage de pousser sans cesse au passage à l'acte . La sage est passage à l'acte, et pas attente indéfinie . Lorsque vous êtes décidé à tuer quelqu'un, ne laissez jamais la raison vous guider . « Je risque d'échouer si je charge l'adversaire de face . Il faut que je m'y prenne différemment, d'une manière plus détournée » autant de tergiversations qui vous feront perdre un temps précieux et affaibliront votre volonté première, ce qui le plus souvent, nuira à votre réussite . Le choix du samouraï est de foncer tête baissée sur l'ennemi, quitte à agir à l'aveuglette .

Alexandre a été supérieur à son maître Aristote, l'homme de la science de l'être en tant qu'être . L'être en tant qu'être est le détour par le tout réel de la philosophie, le début d'une formulation de problèmes standards, comme par exemple l'argument du troisième homme . L'homme en tant que puissance souveraine n'est pas déterminé, et il peut creuser ses propres voies, celles qui sont au delà de l'imagination de son époque . Alexandre a agit en tant que modèle du Roi ; mais Ibn Arabi a agit en tant que modèle du gnostique .

Que montre Alexandre ? Quand il arrive devant le nœud gordien, le problème scolastique par excellence, qu'il faudrait démêler avant de conquérir l'Asie, il sort son épée et le tranche . Il refuse les règles de son maître, et les règles du jeu . Il démontre que je suis le produit de mes actes, il se fait Alexandre le Grand – il fait la voie que personne n'avait imaginé avant lui . Luther ne débat pas des problèmes de la scolastique, il se sépare du Pape et de l'école – la discussion doit prendre fin, et tout appel à la discussion n'est qu'une manière infinie de tergiverser . Il est faux que tout soit discutable . En vérité, rien de ce qui est essentiel n'est discutable dans l'ordre de la sagesse comme dans l'ordre de la vision – soit la puissance de la vision ou du désir se partage entre les hommes parlant, et alors ils parlent sans argumenter ; soit la puissance ne se partage pas, et la discussion est un spectacle, une joute inessentielle . Seules les situations d'anamnèse, où un homme peut guider un autre au delà de ses préventions vers le retour au savoir sont des moments de discussion pleinement nobles, des banquets .

Poser le détour par la connaissance du vrai, cette antique tradition philosophique, est absolument vide face au détour de l'ordre politique totalitaire . L'attestation de l'Unique est infiniment plus puissante . La puissance est au dessus de l'être ; la puissance produit la vérité . La seule démarche légitime du maître de la sagesse est de lever les inquiétudes de l'inconnu chez le disciple, de lui permettre de s'engager dans un corps à corps amoureux avec les mondes .

S'il n'espère pas, il n'atteindra pas l'inespéré, car il est hors de quête et sans accès – Héraclite .

Face à la situation du monde moderne, il n'est plus de détour ou d'organisation humaine qui vaille . Il n'est que des veilleurs . Le veilleur, celui qui veille, qui veille avec désir, car le désir de l'homme fait lever le soleil .

Le soleil est le Miséricordieux, celui qui donne l'Aube .

L'homme est une négation pratique du réel . Le Hagakure dit : il n'est pas possible à un homme normal d'accomplir une tâche qui demande de la démesure . Nous avons une cause, et seule une cause peut être notre patrie dans un monde auquel nous n'appartenons que par nécessité . Devenir pur et simple et garder son mordant, sans poursuivre plus d'une cause (…) la poursuite d'une cause, sans devenir pur et simple, ne conduira jamais sur le chemin de la Voie .

Le Hagakure rejoint Marguerite Porète – il y aura toujours des universitaires pour brûler Marguerite, mais toujours le Maître proclamera la vérité de sa chair et du désir de son âme . Il est des fleurs jaunes éternelles .

Serment de la source .

(Khezr à contre courant)


Le bitume reflète dans ses flaques grises le sang des morts passées
Le ciel gris comme un couvercle comme
Le toit de béton des usines des écoles des prisons

Les larmes enroulées des temps
Enroulées dans une musique mélancolique
Qui bercent nos pas indéfinis

Les murmures des morts à venir errent au dessus des toits de la ville
Les djinns confèrent dans l'ombre
Le soleil au crépuscule s'efface des mémoires des hommes
Ils chuchotent
Et répandent les eaux
Sur le monde
Ils s'associent à Dieu
Ils disent qui doit mourir
Les fils d'Aaron, ô folie
Mais le sang de tous sera répandu
Le sang de tous les hommes
Adam le rouge

Dans la détresse je retrouve l'ancien serment
De l'Aurore naissante

Au nom d'Allah, le bienfaiteur miséricordieux
Dis : je cherche protection auprès du Seigneur des hommes (…)
Contre le mal du mauvais conseiller qui chuchote
Qui souffle le mal dans les poitrines des hommes
Qu'il soit un djinn, ou un être humain .

(Coran, les hommes)

Dis : je me réfugie auprès du Seigneur de l'Aube
Contre le mal de ce qu'il créa
Contre le mal de l'obscurité quand elle s'approfondit
Contre le mal de celles qui soufflent sur les nœuds
Et contre le mal d'un envieux qui envie

(Coran, l'Aube naissante)

Je protègerais ton corps de mon corps
Je donnerais mon corps comme bouclier
De par la force de mon âme
Que je meure si je t'oublie

Que mon corps retourne à l'humus
Si j'oublie l'ancien serment d'Abraham
Ton Dieu est mon Dieu
Bien plutôt nous sommes à Lui comme
De la paille
D'aube

- Je retrouverais les mots des anciens serments
Des nœuds les plus délicieux
Puissants comme la mer
Plutôt mourir que de t'abandonner

Alliance des hommes
La main enveloppée dans la main
L'alliance du souffle et du sang
Souffle et sang des hommes
Os des hommes
Que Dieu couvrira de chair
Au Levant du Couchant

Plutôt mourir que de vivre la tête basse
Déprivé du ciel d'azur et d'étoiles
Sous les cieux de béton des écoles des usines des prisons
Sur le noir bitume
Aucun arbre
Aucune racine
Aucune fleur ne poussent

Les djinns et les hommes chuchotent
Lèvent en eux la les haines
Leurs mots crachent sur les étoiles
Leurs yeux ne voient plus l'aube

Il a si peu de foi
Celui qui cherche l'unité dans la haine de l'Ennemi
Et non dans l'unité de l'être
C'est une grande indignité
Et pour lui une perte infinie

Gloire à celui qui mène la grande guerre intérieure
Malheur à celui
Qui a perdu le céleste pays et la grande amitié

L'obscurité s'approfondit
Honneur à l'homme des étoiles
Honneur au pôle des mondes

Je protège de mes mains la flamme de la torche
Je vois ta peau sous l'aurore du feu
Je sens les parfums du jasmin et du chèvrefeuille
A l'aube du souffle de tes lèvres

Honneur à toi
Celui qui veille
Encore à la fin de la nuit
Au dernier tiers du dernier tiers
Puisses-tu garder les yeux ouverts !

Honneur au feu
A la fleur
A la chair des mondes

Honneur à toi !

Exil.

(Exil)


La cheminée du navire au dessus des collines
Le soleil perce le cœur de l'arbre
Des aurores
L'anse bleue se creuse comme un abri
Mon amour s'est rappelé sous le pommier
Au loin tes yeux fermés
Au loin tu dors
Dans la rumeur des villes
Près du grand fleuve
J'enroule tes rêves dans la douceur de la mer
Tes draps aux ondes lumineuses
De l'abri des vaisseaux
Les plumes du vaste oiseau de mer aux délices de tes paupières
Je mêle les pommes aux saveurs de ta chair
Et la chute des fruits sur le sol résonne
Au rythme de nos cœurs
Gonflés de sang .

Eros platonicien, ou la fleur du mal des maisons closes : l'Apollonide .

(Irina Ionesco)



Il est proclamé, ô puissant Éros, que le divin Platon n'aurait aucune participation à ton souffle parfumé . Que l'homme, en quête de l'Un sur les sources délicieuses de la peau – les quatre sources de l'Éden – se priverait de l'intensité d'être que tu dispenses, celle de la participation à l'extase divine, à cet écoulement indéfini de tes grâces, de tes splendeur et de tes dons, ô Seigneur des mondes ! Il se dit parmi certains hommes amis de la poussière que le soleil aveuglant empêcherait de voir – quand la perspective de l'humus, elle, aplatie sur le sol, serait entendement et raison . « L'homme né de la poussière ne doit pas lever le regard », disent-ils ; et « un excès de pensée peut troubler la satisfaction du corps ».

Exprimer ce qu'est la jouissance du mâle – ce vrillement de l'odeur de la femme dans les os, les tremblements infimes des regards - le frémissement des paumes de mains sur le frémissement de la chair – l'humidité tiède du sexe de la femme s'écoulant en filets translucides quand la culotte glisse sur les cuisses – la dureté minérale de son propre sexe d'homme désirant de s'enraciner éternellement au plus profond de la fleur rose gorgée de sang – ou encore, les doigts passés dans la bouche offerte – tout cela est le monde, le monde offert à l'aspiration infinie du corps et de l'âme .

Car pendant que l'homme s'insinue puissamment dans la femme, dans les sentiers de sa chair, il absorbe son souffle ; la femme s'insinue puissamment en lui par les voies psychiques . L'homme est mâle sur la chair, et la femme femelle ; mais il est femelle dans l'esprit, et la femme mâle – l'instant d'extase, la femme le possède par son désir en étreignant son sexe . Cela peut être un combat, mais c'est aussi une spirale indéfinie .

Il est des films qui sont comme des fleurs, comme des œuvres qui creusent des mystères de la vie des hommes ; et ce fut pour moi le cas de ce film rare, l'Apollonide . Ce qui me revint en mémoire fut alors l'infinie ivresse charnelle du platonisme, la sensualité platonicienne . La sensualité platonicienne est la plus haute, et donc la plus puissante . Cette sensualité intensifie les contradictions, creuse longuement l'orage de l'extase, emmêlant le sexe le plus charnel avec l'éternité .

Oui, je me souvins avec l'Apollonide . Car les images creusent les pôles . Il y a le pôle de l'éternité de la fête, des bijoux, des vins, des tissus superbes, des parfums – les splendeurs de la maison close, de ce lieu fermé, à la fois enfermement, exploitation et protection, foyer pour des enfants, île, zone autonome temporaire de ceux qui brûlent pour éclairer l'obscurité . Et il y a le pôle de la génération et de la corruption, de la caverne platonicienne, de la naissance et de la mort, de la chair pourrissante et malodorante, du sang et du sperme – le pôle des roses fanées . Comme un tableau en perspective doit combiner des dimensions pour devenir espace, horizon, de même les pôles du temps cruel et de la nostalgie vivante des mondes tracent une profondeur, une amplitude, ou l'exaltation peut se déployer sur les chairs éphémères, exploitées, humiliées, délicieuses .

L'humiliation, l'exploitation ne sont pas pires dans la maison close que dans le monde – les ouvrières des blanchisseries malades des poumons, les servantes engrossées et battues, les grisettes l'attestent . La dureté de la subsistance humaine comme la domination du propriétaire n'y sont pas plus accentués de s'en prendre à la chair, quand dans nos rues, aujourd'hui, le monde de la subsistance et du propriétaire ont dévoré la vie humaine .

Une rose, comme toute fleur, comme le sexe ourlé de la femme, est un microcosme enraciné dans le monde d'un jardin ; et dans cet ensemble, elle est parfum avec l'indéfinie liasse de souvenirs évoqués dans l'instant, elle est ciselure de la vacuité et de la lumière, elle est suggestion de caresses, voile de peau par le velours des pétales – elle est puissance d'un ensemble entrelacé, indéfiniment impliqué, de sensualités indéfinies, elles même entrelacées à la mémoire, aux indéfinies mémoires des hommes .

L'acte de vente comme l'appropriation ne peuvent saisir l'essence, l'essence de la fleur, ou l'essence de l'amour – la violence de la domination échoue à détruire ce qu'elle humilie, et nie . Les splendeurs du sexe restent présentes au cœur de l'horreur du Système, du sadisme, dans les rêves, dans des regards qui passent de la tendresse à la haine et au mépris, de la mélancolie au désir, dans l'espoir inavoué que le geste manifeste .

Ainsi la maison close est l'image – image impure, damnée - dans le miroir, d'un jardin de roses, les roses étant le sexe des femmes qui y vivent, et la chair des fruits leurs chairs, comme une sororité dédiée à l'exercice de la sensualité charnelle . Ce jardin est clos, et sa clôture est le lieu principal de ses échanges et de ses négociations avec le monde extérieur . Ces négociations sont intermédiées par la patronne, qui relie et tient par l'argent l'ensemble des femmes – la prostituée « normale » est endettée auprès de la patronne, et doit donc rester pour payer – comme l'ensemble des hommes, qui lui achètent des jetons . La patronne elle-même tenue par des puissances sociales supérieures, le préfet, le personnel politique – le tout couronné par le symbole même de la société capitaliste, le propriétaire . Le préfet avoue ne rien pouvoir contre un propriétaire . La propriété toute puissante, ainsi la vente de la chair et des filles est toujours présente – pour coucher, on fait affaire .

La clôture est le fait de protéger le monde extérieur de la liberté des femmes de l'intérieur, selon le point de vue extérieur . L'extérieur craint les acteurs de ce monde clos – ne sont-ils pas passés derrière le miroir du jeu social et politique, n'ont-il pas vu les faces grimaçantes des notables, leurs fesses molles, leur méchanceté et leur humanité ? Comment les êtres humains de l'intérieur pourraient adhérer à la vertu des ligues patriotiques et républicaines, ou de celles du clergé, dont parfois les épectases manifestent la fascination pour ces peaux offertes ? Mais la clôture a aussi pour effet de protéger les femmes de l'intérieur contre l'extérieur, ainsi de permettre à une femme mutilée de la bouche de continuer à vivre cachée – non sans concessions, et sans états d'âmes, quand il s'agit de vendre la présence de cette femme à des soirées à spécialités de la haute bourgeoisie .

Une panthère noire apprivoisée, plusieurs fois exhibée, peut être comprise comme le symbole du désir illimité qui peut déchirer le voile, briser la clôture de l'intérieur, mais aussi du monde capitaliste extérieur, lequel peut aussi briser la clôture . La maison close qui apprivoise le désir, qui le fait ronronner comme un gros chat voit son équilibre menacé tant par les puissances intérieures du désir et de la cendre – ainsi le sadisme et la cruauté de clients ; la lassitude des prostituées, leur mort – que par la rapacité du monde extérieur . Dans la maison close peut se déployer un dandysme décadent, la liberté morale des marginaux – parmi l'ensemble des enfermements .

En apparence, la domination passe par le genre, les hommes exploitant les femmes – selon la lecture binaire des modernes . Mais en apparence, car la réalité est la jouissance du riche par la réduction du pauvre à n'être qu'objet de plaisir – les femmes de la haute société participent à l'humiliation des femmes infirmes dans la soirée à spécialité – et aussi le commerce du désir d'hommes seuls, isolés, voire déprimés, quand l'un d'eux demande à dormir avec les prostituées, qui d'ailleurs sont prêtes à l'accueillir entre elles, « sans faire affaire » . L'ordre hygiéniste et moral, en plus de la clôture, se manifeste par l'enregistrement de la prostituée en préfecture, l'astreignant à des visites médicales régulières, qui la condamnent sans appel – syphilis, par exemple, grossesse ou la déclarent « saine » . Et au dessus de tout, au sommet de la domination de la maison close comme des familles ouvrières, je le répète, trône le propriétaire, qui n'a pas d'autre genre que d'exercer son pouvoir absolu de permettre la continuation du lieu clos, ou de l'asphyxier en augmentant le loyer .

Lieu organisé par le capitalisme, la maison close est le lieu clos où l'âpre désir du gain qui organise l'ordre social est suspendu, occulté, refoulé en dépenses, en fête . Ni les hommes, ni les femmes ne peuvent se lier uniquement à l'argent, même dans une maison close ; et une indéfinité de ruses se déploient, pour faire des spectacles de concessions, d'accord, de désir, de passion, et même pour déployer de la chaleur humaine, avouée, des demandes en mariage, des rachats, ou inavouée, quand des sourires ou des larmes échappent pour un choix, un geste – quand bien même la dureté du travail, le labeur âpre et forcé y sont bien présents .

Les habitués, les mises en scène orientalistes, surréalistes, comme la femme robot, les masques sont là pour repousser dans l'ombre les puissances de l'argent qui nourrissent la maison, comme le gazon et le gravier d'un jardin couvrent la noirceur grasse de l'humus, et les os des morts . Il n'est pas de lutte, mais un accord tacite, une véritable communauté de cette mise à distance, de cette constitution d'un espace délié du besoin matériel, comme les vacances des hommes moyens le sont ; et le seul homme qui ne respecte pas ce pacte tacite est l'homme qui mutile une femme, l'homme qui par désir sadique de toute puissance transgresse l'ordre de ce jardin d'impureté, et qui répond, à celle qui lui demande d'arrêter son jeu avec un couteau : c'est moi qui paye, c'est moi qui décide quand j'arrête . La suspension de l'explicitation de la médiation de l'argent se manifeste par l'achat de jetons de paiement, et par son éloignement pendant l'acte, en particulier pour les hommes aimés – au contraire la manifestation de l'argent par les femmes est un mode de réappropriation de la domination sur l'homme, une marque de mépris : tu me trousses, ou nue, c'est plus cher . L'argent gagné est enfin caché, cousu dans les matelas, espoir d'une autre vie .

La réalité du pacte communautaire de refoulement de l'ordre d'argent éclate quand, lors de la dernière soirée, la soirée est gratuite ; une femme emmène un homme de son initiative ; la tristesse et la nostalgie sont étrangement partagées, communes, au delà de tout ce qui devrait séparer les filles et les clients .

Les hommes viennent en ce lieu non pour exercer sur les prostituées une puissance, une humiliation, qui paraît au contraire plus rare que dans une usine, un bureau, un lieu quelconque de travail du Système à l'époque du l'impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine – ils y viennent parce que les femmes ont un secret de l'intensification de l'existence, qui passe à travers leurs rires, leurs tristesses, leurs mélancolies, leurs ivresses d'alcool ou d'opium . Les femmes se choisissent de grands parfums et s'en parent la peau ; Une femme pleure de comprendre qu'un homme qui plaît, qui fait sourire, et même dont le regard attire, est avec une autre fille . Les émotions sont tout à fait présentes, profondes parfois, mêlées d'amertume, d'oubli, d'indifférence, de repli . Mais tout cela est une palette de la chair des émotions, du sang, du souffle .

Les hommes comme les femmes cherchent dans les couloirs de la maison close l'éternité dans les pas, les froissements des velours et des brocarts, les lourdes odeurs de champagne, de tabac, d'opium, de haschich, de sperme, de parfums - les masques, les corsets, les sourires affichés . La maison close est l'affirmation sensible, et occultée, de l'asservissement des liens au monde de l'argent – le crâne hilare du système, la face de son inhumanité, ou la manifestation extatique de sa supercherie, qui rappelle la misère des fortunes de l'ère de la sécurité, la prospérité des années 1850-1900 – comme si ce monde était suspendu à l'ombre des guerres mondiales qui s'annoncent . Les surréalistes passaient leur temps dans les maisons closes, respirant leur lourde atmosphère baudelairienne – la fleur du mal toujours déjà présente, l'empreinte du Serpent dans le monde asservi du capitalisme .

La fleur du mal est une créature née du jardin des maisons closes . La rose archétypale, l'absente de tout bouquet, est présente en toute rose, puisque la rose est entrelacement de l'éphémère de sa chair et l'éternité des puissances simultanément évoquées, rassemblées dans sa forme comme l’œuf du monde, que représente l'oursin fossile . Qui met en sa main l'œuf du monde possède la puissance des mondes et la vision - est puissance d'aube .

La difficulté pour les modernes, enfermés dans leur monde unilatéral, est de ne pas opposer l'instant de la rose et l'éternité de l'archétype . Il ne peut naître d'opposition, de différence, que sur un horizon commun, et non parmi plusieurs mondes, même si l'esprit humain fait le pont entre les mondes, relie les mondes . L'archétype n'est pas une chose, et analogue au nombre qui n'est ni dans le temps ni dans l'espace, identique en tous lieux et en toute opération, la rose archétypale est absolue, entière en chaque rose, et absente radicalement pour celui qui la recherche, insaisissable, puisque étrangère au monde des objets, et sœur de l'âme . Il en est de même de la chair, dont la rose est la métaphore incarnée .

Dans le monde des choses, l'archétype est une hypothèse inutile et vide, mais non dans les mondes des puissances de l'âme . Car l'archétype est alors le soleil noir de toute rose, ce qui fait de la rose une voie, un délice – le feu qui éclaire l'obscurité . Ce feu de l'intérieur, insaisissable, c'est pourtant ce que Dürer a rendu visible dans des aquarelles discrètes dans l'apparence, et d'une puissance infinie .

La chair est une puissance d'extase parce que l'âme y est incorporée, qu'elle frémit sans cesse des grands vents de l'intériorité, parce que le plus infime frôlement de tes lèvres est une vision du souffle – parce que la tristesse et la mélancolie des regards est noblesse, et cela même qui creuse le désir – ce que l'image finale, le visage d'une femme prostituée, montre dans toute sa puissance d'ambiguïté, entre la misère et la puissance, la tristesse et le charme, la pureté née de la souffrance dans l'impureté radicale des bas-fonds .

Il n'est rien d'autre que Dieu et sa puissance éclatante – le chemin vers le haut et le chemin vers le bas peuvent se rejoindre, car telle est la rose archétypale, telle est la grâce – rien ne peut l'atteindre de la putréfaction du monde . L'homme de splendeur, fut-il une prostituée, est une puissance inépuisable de résistance au monde des morts – qu'il soit Sohravardi d'Alep, Tristan et Iseult, Dante ou Simone Weil . Voilà ce que manifeste l'étoile pour Platon, non pas la fuite hors de la réalité humaine, de la chair, mais la certitude de la puissance éternelle qui s'y manifeste, la certitude de la lumière qui passe à travers les voiles de la peau – ce que Blake résume par ces mots : l'éternité est amoureuse des productions du temps .

La conscience de l'amplitude du monde de la chair n'est pas une fermeture à une « réalité »largement fantasmatique . Il n'est rien d'autre de donné à l'esprit que l'esprit : l'homme, ou sa conscience, ne connaît que ses réactions à ce qu'il pose comme étant étranger à lui, à la volonté de son ego, et cela, ses réactions, peuvent lui servir à connaître, peuvent être des signes de mondes – mais il n'a accès qu'à lui même et à ses mouvements intérieurs . « Les sensations psychiques ne sont pas des représentations relatives au monde extérieur, mais des adaptations internes à des situations internes des systèmes psychiques », dit Luhmann . Parfois ce qui résiste à ma « volonté », je le ressens comme étranger à mon ego, je le nomme mondes, objectif ; ce qui se plie à ma volonté, je le nomme subjectif . Ce qui m'est présent comme sensation, je le nomme extérieur ; ce que je ne vois, n'entends, ne sens, ne goûte ou ne touche, je le nomme intérieur . Tout cela paraît évident, mais recule infiniment devant l'analyse . Ainsi la couleur devient un phénomène intérieur, l'espace et le temps eux-même semblent indécidables entre idéalités et réalités... il n'est rien que de l'idéel dans la coupure entre le réel et l'idéel .

Pourtant quoi de plus cruel pour ma volonté que le temps et l'espace . Je veux te rejoindre, mais l'espace, je le reçois comme horizon - l'espace est tissé des heures qui manquent, de l'argent, de l'énergie pour se déplacer – ce qui manque ne peut être compté par l'espace...je veux me garder vivant, mais le temps mord ma peau, mon front, mes genoux faiblissent, mon souffle devient court...comment penser que ce temps, que cet espace « n'existent pas »? En vérité, l'idéal est, et s'impose à moi, barre l'horizon, aussi puissamment qu'une montagne .

Plus encore, l'interne et l'externe sont des déterminations posées en interne . Il s'ensuit que l'unité individuelle elle-même, la substance égotique, est une unité formée dans un tissu unique . Nous n'avons pas accès plus facilement à la compréhension de notre corps qu'à celle d'un autre corps – c'est ce qui justifie la médecine, y compris la médecine psychosomatique . En vérité, nous avons un accès plus immédiat aux émotions d'autres âmes qu'aux troubles de notre propre corps – ce corps qui est comme un double étranger, ce corps qui est puissance d'extase et puissance infinie de douleur et d'asservissement, puissance de mort quand les plaques rouges de la syphilis apparaissent sur le décolleté d'une femme sublime . Nous pouvons entrelacer les puissances des âmes et produire par instant l'acte commun d'âmes séparées, et produire un corps unique pour cette âme – les puissances du lien produisent de l'être, mêlent les secrets indicibles des archétypes originaires . Par ces entrelacements, la puissance archétypale se manifeste, traverse le vivant, le hausse un instant dans l'intensité supérieure d'une vie, et parfois jusqu'à l'intensité parfaite, jusqu'à la manifestation du parfum de l'éternité .

Le corps éphémère est puissance de manifestation de la puissance éternelle . De même que la discipline du souffle manifeste le rythme archétypal du souffle divin, comme un écho – une manifestation du cœur spirituel . Le cœur est le lieu miroir de cette pulsation des mondes, le lieu de passage de la puissance du souffle vers la puissance du sang, le lieu de l'incorporation, de l'incarnation . La chair est la figure de la chair du monde, le véhicule de l'absorption du sang . Les puissances charnelles se gonflent de sang comme les fruits se gonflent de sève ; le sexe mâle tendu, violacé, le sexe de la femme pourpre et gonflé, par la puissance interne du clitoris, les tétons, les lèvres rouges de la femme désirante . Le sang est l'envers du masque érotique, l'envers qui ne doit pas être montré, l'intérieur – et le sang répandu est une profanation . Le sang répandu est issu de ce désir démoniaque de l'homme de saisir le souffle dans une matière – en vain, car la matière est liquide, et coagule rapidement hors du corps .

Le couteau est une figure de la pénétration, mais une figure destructrice, issue de l'impuissance à entrer dans la chair et ses puissances archétypales, ces puissances d'extase . L'impuissance du couteau est la manifestation du caractère surréel de la chair . A l'offre du lien naturel, par nature extatique en puissance,que montre le songe de l'offre d'une bague d'émeraude, les yeux de la femme qui exhalent et voient à travers le sperme, à l'évident regard amoureux, cet homme répond par la volonté de toute puissance, par le liage du corps, par le sang répandu, par le sourire infligé au couteau sur les lèvres – une autre figure de la volonté de s'approprier l'âme, de décider de ne lui autoriser qu'une éternelle satisfaction – le désir d'être le seul fondement de la plénitude, de la vie et de la mort .

En vérité, l'homme qui lie la femme et répand le sang, dans l'espoir de saisir et de déchirer l'insaisissable, dans le désir ténébreux de dominer les puissances qui le produisent et le dominent, celui dont une figure mythique est le Dracula incompris de Bram Stocker est le même homme que celui, complètement dominant vers 1900, qui proclame le règne du matérialisme, le règne définitif de l'homme blanc, le petit crâne des prostituées, celui qui pèse les cerveaux pour saisir l'âme – désir de maîtrise et de puissance dont Freud est le contemporain et l'héritier souterrain .

Par analogie, en extrayant l'essence de la rose, le parfumeur tente de maîtriser cette puissance insaisissable d'évocation sensuelle de la fleur, exaltant le caractère intimement faustien du métier de parfumeur – de même, l'œuvre d'art qui représente s'essaie à se charger des nuances infinies du souvenir, de leur puissance de savoir – car c'est un savoir, un obscur savoir qui s'écoule de la noire liqueur de la nostalgie, et c'est cet apprentissage de mondes, ce lien secret noué à des mondes inconnus qui en fait toute la valeur . Ce savoir est celui de la vérité de la révolution – mais un tel coup de révolver ne peut être compris aisément .

Tout signe, toute perception sensible naît d'une différence dans l'horizon indifférent de l'être sensible de ce monde ; à savoir, l'étant, la rose, le sein, le téton, le sexe ne sont que sur un horizon qui leur donne non simplement leur sens, mais leur être . Ce que l'on identifie comme étant, par une identité, est un pôle de liens, de liens entre des pôles indéfinis de liens comme est l'âme humaine, en quelque sorte toutes choses, donc puissance de tous les liens ; et de liens entre ces pôles d'âmes et d'autres pôles, comme ce pôle d'essence qu'est la rose, ou ce pôle du corps qu'est le lieu de peau chargé de sève érotique .

La maison close n'est pas plus une prison que le reste du monde . Il est un dispositif cherchant à apprivoiser la puissance d'éros, à en rendre la panthère noire ronronnante comme Béhémoth . La puissance de construction de monde bouleversant ce monde – telle est la redoutable figure d'Éros . Par lui, la femme mariée est débauchée par le vil séducteur, et permet l'existence d'hommes mauvais comme Giacomo Casanova ou Don Juan ; par lui le chevalier enlève la jeune femme sur le grand chemin caché par les arbres, par lui l'ordre des familles est maudit par Roméo et Juliette, par lui encore le Roi Marc est joué, trompé, humilié par son vassal Tristan . Par lui est jetée dans la poussière la souveraineté terrestre du mâle .

La maison close est close aussi comme une église, chargée de teintures, de statues d'or et d'encens ; elle est comme une maison de la culture, comme un musée, une encyclopédie pleine de gravures de héros ; comme la « littérature », ou « la philosophie », des lieux d'apprivoisement des puissances toujours déjà débordantes, excessivement dangereuses pour l'ordre . Au delà de l'éros platonicien et de ses délicieuses lames qui s'enroulent autour des corps comme des suaires extatiques, des voiles offrant toutes les percées hors de ce monde, la fin des maisons closes n'est pas une libération, mais le passage du lieu clos à la moraline individuelle pour asservir les puissances d'extase, les puissances de retour à la souveraineté créatrice d'Adam nommant les mondes d'une langue nouvelle – c'est à dire le passage de l'enfermement des marginaux à leur asservissement par l'endoctrinement idéologique, caractéristique de notre monde . Le matérialisme dans l'ordre du sexe, l'extension du domaine de la lutte, est exactement cela, un asservissement qui se présente comme libérateur . Porter en soi sa propre prison, voilà la libération de la morale sexuelle .

Mais nous, nous abreuvons aux sources des surréalités, nous respirons le souffle, nous aimons les mondes de la vie et de la mort . Nous ne porterons pas nos prisons, et nous ne maîtrisons rien du tout de l'essentiel – nous ne possédons pas l'insaisissable, l'insaisissable nous possède .

Vive la mort !

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova