Guerre du Ciel intérieur


(Man Ray)

Dans le désert de ce monde suspendu au dessus de l'abîme, les marges de puissance du barde sont étroites, comme les corniches sur les falaises rongées par les vents, ou encore comme l'estran quand, à marée haute, les grandes vagues chargées de varech recouvrent le sol vivable, et le dévorent de leurs tourbillons spiralés comme les bras multiples de Kali, soufflant dans l'ivresse de la danse .

La pensée, ou la poésie, semblent impuissantes à transformer la laideur du monde . La magie ne semble pas accessible, faute de magicien, faute du Maître tant désiré, au regard qui donne la vie . Les forêts les plus abyssales sont détruites par des mains profanes .

J'ai cherché les secrets du monde . J'ai voulu être aigle, être loup, être corbeau, et connaîtres les multiples vies qui tracent leurs entrelacs de perspectives dans un tissu dont nous pensons l'unité sans la vivre .

J'aime les lieux déserts, où les loups se vivent de vent et la source s'insinue sous le sol . J'aime alors observer les circonvolutions spasmiques du Serpent, et le laisser s'enraciner en moi par les orifices oculaires, émeraude dans mes yeux verts . Cela saigne un peu, et même beaucoup, sans aucun doute .

Mais c'est le prix de la vue, que paya Odinn pendu et éborgné sous Yggdrasil . Mon désir est immense, sous des astres défavorables, et je ne peux vivre sans respirer ce souffle rauque, igné des mondes .

Je marchais sur une digue battue par les eaux, et je réussis à passer . J'étais dans un jardin entouré de batiments ouverts, d'où sortaient des voix . Au centre de ce jardin un cercle de bancs entourait une fontaine .

Je m'assis pour reposer mes jambes et me sécher des masses d'eau salée de la naissance . Une jeune femme passa, aux cheveux noirs . Elle s'assit elle aussi, à côté de moi . Après un silence, elle se tourna vers moi, et me demanda-à ma grande surprise : "connaissez vous le dieu Thot?"

Ainsi le regard de l'Exil, ces yeux noirs posés sur moi, et les ailes de corbeau de l'Egypte, et la reine rebelle des Aurès m'ont-ils parlé en silence et en feu du dieu Thot, l'Hermès Trois fois Grand messager des Dieux qui est aussi l'Archange Michel . Cela n'est pas des choses, comme les pierres, mais l'ombre immense des rêves, ombre inverse, lumineuse, fille du Soleil invaincu, qui apprend sans paroles dans le feu du Dragon, l'air du souffle issu de tes lèvres bénies, la terre des viandes, du lait, du miel et des épices, l'eau qui s'enroule autour des cuisses et des lèvres des amants, flammes vivantes de l'esprit igné .

Ainsi le monde se brise, et entre les fragments, je vois la lumière des ténèbres . Et non seulement je veux voir encore, mais voir davantage, tant bien même je me tiendrais pendu sous l'arbre de la connaissance, tenu par le lien qui fait Un les extrêmes - l'extrême douleur de l'Exil loin de toi et l'extrême extase .

Un arbre unique de la Connaissance
Pas de séries pour le nombre Un
La nécessité unique
Le Trépas, père de la douleur
Rien avant
Rien de plus.

Ainsi, je désire l'extase et je pose le conséquent-le nécessaire . C'est la guerre, la grande guerre du Ciel intérieur, mère des mondes et des mots .

Viva la muerte!

Rapport sur le rapport de Guy Debord, 4 . Le surréalisme dans le procès du nihilisme européen .

(Guy Debord)


§ 10 . Debord aborde donc l'étude du surréalisme . Les créateurs du surréalisme (…) s'efforcèrent de définir le terrain d'une action constructive, à partir de la révolte morale et de l'usure extrême des moyens traditionnels de communication, marquées par le dadaïsme . Le surréalisme, parti d'une application poétique de la psychologie freudienne, étendit les méthodes qu'il avait découvertes (…) très au delà . En effet, il ne s'agit pas, pour une entreprise de cette nature, d'avoir absolument ou relativement raison, mais de parvenir à catalyser, pour un certain temps, les désirs d'une époque . La période de progrès du surréalisme, marquée par la liquidation de l'idéalisme et un moment de ralliement au matérialisme dialectique, s'arrêta peu après 1930 (...)il avait (…) inauguré une discipline (…) qui était une efficace mesure de lutte contre les mécanismes confusionnistes de la bourgeoisie .

§ 11 : Le programme surréaliste, affirmant la souveraineté du désir et de la surprise, est beaucoup plus riche de possibilité constructives qu'on ne le pense généralement . Il est certain que le manque de moyens matériels de réalisation a gravement limité l'ampleur du surréalisme . Mais l'aboutissement spirite de ses premiers meneurs, et surtout la médiocrité des épigones, obligent à chercher la négation du développement de la théorie du surréalisme à l'origine de cette théorie .

Les catégories d'analyse du surréalisme qui se manifestent dans le rapport sont les suivantes : Il s'agit d'un mouvement culturel général qui s'étend progressivement à l'ensemble de la société, avec une part théorique et des applications locales, soit dans des arts distincts, soit dans des aspects de la vie quotidienne .

Un tel mouvement est riche de « possibilités constructives », c'est à dire qu'au contraire du dadaïsme, il ne se contente pas d'être la négation du monde ancien . Il cherche à fournir des critères de discernement de ce qui est puissance de révolution dans la culture de ce qui n'est que masque de l'impuissance . Il permet ainsi de lutter contre le confusionnisme bourgeois . Pour autant, il n'est pas univoquement lié à l'histoire de la raison, puisqu'il s'agit de parvenir à catalyser pour un certain temps les désirs d'une époque .

Le programme, sans être un noyau théorique formulé de manière consistante, s'appuie essentiellement sur la psychanalyse freudienne, en est une application poétique . L'histoire de ce programme d'après Debord est la liquidation de l'idéalisme, et un moment de ralliement au matérialisme dialectique, suivie d'une décadence irrationnaliste, occultiste, voire néoprimitiviste . A l'intérieur du surréalisme se développe donc une dialectique de l'idéalisme au matérialisme dialectique, suivie d'un retour à des formes d'idéalisme moins développées qu à son origine, et même dégénérées . Il semble donc que le ralliement au matérialisme dialectique du surréalisme ne lui ait pas permis d'acquérir une puissance de transformation du monde suffisante . Cette limitation, ou négation – car toute détermination est négation- n'est pas due au matérialisme dialectique . Elle s'enracine, Debord l'indique plus loin, dans la sujétion excessive, originaire, à la psychanalyse freudienne . C'est le sens de la formule chercher la négation du développement de la théorie du surréalisme à l'origine de cette théorie . Dit autrement, le surréalisme portait en germe la négation de ses développements ultérieurs, et ne pouvait développer intégralement la puissance de révolution dont il semblait porteur .

Cette approche du surréalisme doit être dépouillée de ce qu'elle a d'évident, de limpide . Un mouvement qui touche un vaste éventail d'activités humaines, et qui cherche à capter et catalyser les désirs d'une époque, c'est un objet de pensée qui s'est depuis banalisé, et aussi aplati, avec les « mouvements de mode », comme le mouvement hippie, ou le mouvement punk . L'objet qu'élabore Debord, celui d'un mouvement culturel multidimensionnel, qui travaille dans le développement massif de la culture européenne, est un objet qui présente alors une certaine nouveauté, en tant que concept, même si l'activité d'un Apollinaire avant guerre ressort déjà d'une telle problématique . Reste à déterminer le champ du développement des masses dans culture .

Sur les processus séculaires à l'œuvre dans la culture européenne, ou aperçu simpliste sur le nihilisme européen .

Dans l'histoire des formes symboliques, nous pouvons reconnaître des activités qui relient les sous ensembles symboliques épars . Ainsi les activités rituelles de conservation des formes existantes, comme la plupart des discours publics d'autorité . Les activités de mise en consistance des formes contradictoires, afin de résoudre la dissonance cognitive, et d'élaborer des harmoniques, telle la Somme Théologique de Thomas d'Aquin, mais aussi, et plus encore, l'œuvre océanique d'Ibn Arabi . Il semble que dans les civilisations traditionnelles, l'esprit de la coïncidence des opposés, dont en Occident nous avons un puissant aspect dans les fragments d'Héraclite, conduisait les formes symboliques organisatrices des mondes à une puissance indéfinie d'assimilation – une puissance dont nous pouvons avoir idée tant par le Yi-King que par les états multiples de l'être de Guénon . La profondeur et la complexité de telles perspectives de pensée nous sont encore largement interdites .

Cet esprit universel se perpétue dans un grand nombre d'œuvres de la Renaissance, qui sont encore d'indéfinies compilations de sciences analogues, ou des synthèses qui dépassent les bornes de la chrétienté, comme chez Pic de la Mirandole ; des activités d'élaboration de philosophies comme mode de vie, d'écoles, que sais-je, qui sont toujours d'indéfinies puissances d'intégration des expériences humaines dans la totalité non moins indéfinie, analogue aux rayons de la sphère solaire, de leurs perspectives .

Mais en Occident ces familles de pensée universalistes se trouvent lentement mises en échec par des pensées de la dissociation . Il faut noter que les textes chrétiens, pas plus que les textes bibliques, ou le Coran, ne sont en soi plutôt orientés dans un sens ou dans l 'autre de l'interprétation des signes . Dans la pensée intégratrice, la théorie des cycles pose le temps comme image mobile de l'éternité, comme explication des implications contradictoires de l'Un . Toutes les thèses modernes qui voient l'origine de la pensée historique - dissociative- dans des textes anciens ne montrent que leur aveuglement interprétatif ; le Temps cyclique n'est pas par essence irréversible, et encore moins productif de nouveauté, mais simplement source de manifestations, nouvelles dans la perspective de notre monde de manifestation et de nos capacités de souvenir, dont les possibilités-les puissances- coexistaient de toute éternité . L'Évangile de Jean, qui parle de tout être en unité, est sur ce point significatif .

Qu'est ce qu'une pensée de la dissociation ? C'est une pensée qui privilégie des objets sans liens, et procède par distinctions claires, c'est à dire dans l'illusion de la clarté, au scalpel dans la chair vive des liens . C'est une pensée qui pense dans la tradition scotiste la distinction réelle comme base de la distinction de raison, c'est à dire que toute distinction sémantique vaut distinction réelle - par exemple, de ce fait, on peut penser qu'il existe une distinction réelle entre l'économie, et la politique, thèse qui est au fondement du libéralisme moderne . C'est donc une pensée de rupture, et de désymbolisation, car le symbole est le lien par essence ; et aussi une pensée du positif, puisque le négatif est à peine pensable dans cette ontologie-pour ne pas parler de la puissance positive du négatif .

L'idée même de Renaissance, qui s'oppose au Moyen Âge, est soi une pensée de guerre symbolique, qui trace des camps en lutte, les lumières de l'Antiquité luttant contre les ténèbres médiévales, une guerre symbolique que reconduisent tant Descartes que les Lumières contre des ténèbres définies de manière somme toute analogue . La guerre symbolique de la Renaissance, comme celle des Lumières, est un procès de dé-symbolisation . Les ténèbres sont celles du savoir symbolique, de la culture comme voile déposé sur la nudité des deux livres, l'Écriture, et les mondes . La maxime phénoménologique "vers les choses mêmes", en plus d'être illusoire, est chargé de l'histoire de la pensée européenne et de ses illusions .

La Critique de la Raison Pure comme pratique, plus encore que comme livre, est un moment ultime de ce négatif et de cette dissociation issue de la Renaissance, l'ensemble de tous les savoirs passés étant, comme toutes les formes symboliques, niés de l'être même des choses en soi . Mais dans cette course pour saisir un être pur, non symbolisé, non signifiant car fermé sur soi, la pensée ne peut saisir, par son intentionnalité essentielle qui reconduit la structure sémantique elle-même, que le néant, ou la négation d'elle-même, ce qui est le procès essentiel du nihilisme européen, processus diagnostiqué sous ce nom par Nietzsche . De ce fait, le négatif essentiel de la culture européenne n'est pas le creusement chaotiques des pensées révolutionnaires, mais la culture européenne en elle même . La culture européenne devient une puissance d'abîme, une formidable force de destruction . C'est le fond du prophétisme de Nietzsche, d'avoir sourdement entrevu les catastrophes à venir dans le procès même de la culture occidentale .


Dans ce procès l'être devient le contraire de la pensée, c'est à dire le dépourvu-de-finalité, propre à la pensée ; le dépourvu de sens, de beauté, d'ordre, que sais-je ; et cet être exténué est posé comme l'être « scientifique » . Par définition, on ne peut « objectiver » par une expérience sans observateur, l'ordre, la beauté, la bonté et la justice, si objectiver est voir, toucher, mesurer . La mort de Dieu, de l'être Un, Bon, Juste et Vrai n'est rien d'autre . Toute signification est exclue de l'être, et l'homme devient cet être indéfiniment isolé dans le silence éternel de l'espace infini . Les modernes se disent décentrés du centre du monde mais s'attribuent le monopole du Beau, du Bien, du Bon, du Sens – délicate modestie . Alors, aucune vérité de l'être ne peut être pensée, car la vérité est exténuée à n'être qu'un caractère de l'énoncé atomique isolé, confronté à une expérience atomique réplicable, alors même que cette vérité ne peut se penser que par référence à un état global de l'être, lequel est de plus en plus obscurément enfermé dans les paradoxes de la scission kantienne, entre phénomène et chose en soi .

En conséquence, c'est la pensée elle même qui est radicalement séparée de l'être et qui devient impuissante et vaine . Le lien à l'être passe par l'action et la technique, et non par le savoir . Alors même que la science et la technique montrent une analogie de la pensée et de l'être qui échappe quasiment à la compréhension, l'analogie de l'être et de la pensée sont devenus impensables – Heidegger lui même a reconnu ignorer comment pouvait marcher la science nucléaire appliquée . De ce fait, des épistémologies sceptiques se sont répandues alors qu'en pratique les techniciens ont renoncé à toute compréhension, mais utilisent la puissance, et se mettent au service de la puissance .

Il existe une corrélation étroite entre l'exténuation du sens à l'œuvre dans la Critique de la Raison Pure, l'ontologie de la chose et le projet libéral . Car la Critique, qui déclare purement interne, à priori subjectif, tous les liens, tout autre étant que la res, la chose ; l'idée de la chose en soi, qui assimile un étant sans relation comme référence même de son concept de vérité et d'authenticité, et le projet libéral qui est la projection du modèle de l'ontologie de la chose sur le modèle humain, où l'individu est pensé comme une chose, c'est la dire comme l'exemplum,le premier analogué de l'humain -et non la Cité, par exemple-sont idéologiquement une matrice unique .

Cette matrice est paradoxale, et conceptuellement intenable, mais ce noyau paradoxal – tout propos sur un étant isolé est un lien, donc une perspective, et l'idée même de chose en soi est une mythologie rationnelle régulatrice – s'il explique que le procès intellectuel de la modernité se finisse par un scepticisme toujours plus déconstruit, par exemple chez Rorty ou Feyerabend, est aussi idéologiquement une force d'assimilation indéfinie . Le nihilisme devient le confusionnisme bourgeois vu par Debord, le tout se vaut qui permet le règne univoque du marché, pensé comme la loi immanente de régulation du désir du tas de gens que l'on appelle les masses .

Toujours la chose est pôle et cause de ses liens ; le lien -y compris la référence sémiotique- est toujours essentiellement arbitraire et accidentel, ou encore l'individu s'engage, ou non, souverainement, dans le contrat social . Le discours est étranger à l'être comme l'individu préexiste à la société . Il n'est d'autre étant consistant que la chose matérielle, et elle est implicitement la mesure de tout étant, l'étant consistant de référence, lequel est lui-même le pilier sur lequel la société humaine doit se construire, selon la Tradition la plus immémoriale du politique et de la Loi . Ainsi la société se fonde avant tout sur le contrat et la production de choses .

Je cite Michéa : « Ramené à ses principes essentiels, le libéralisme se présente donc comme le projet d'une société minimale dont le Droit (sphère de la subjectivité et du contrat) définirait la forme et l'Économie (sphère des choses et de l'objectivité) le contenu . Cette croyance qu'une communauté humaine pourrait fonctionner de façon cohérente et efficace sans prendre le moindre appui (…) sur des valeurs morales et culturelles partagées est néanmoins si étrange -au regard de ce que l'histoire et l'anthropologie nous apprennent-(...) »

Impuissant et vain est l'être humain en sa pensée ; comme l'Ecclésiaste, il doit alors chercher le bonheur dans son travail, et ne plus chercher à organiser ses liens, la société, sur les thèmes les plus ambitieux de son esprit décrété tout à la fois illusoire et mortifère, facteur de guerres de religion . Le Système naît à la fois de la négation de la métaphysique et de la mise au travail des énergies humaines . Le Système est très exactement le négatif de la noblesse, du pouvoir spirituel et du pouvoir des guerriers traditionnels. Il est le déchainement de la puissance matérielle dans le concept avant qu'elle ne devienne réelle .

Il est pourtant difficile de ne pas rappeler l'avertissement de Parménide : c'est la même chose de penser et d'être . Le caractère mortifère de l'ontologie de la Critique est éclatant, si justement on s'appuie sur l'histoire et l'anthropologie . Cet aspect devient clair à bon nombre de penseurs d'Occident dans l'après guerre . Aucune des grandes civilisations historiques ne survivrait à l'application de notre principe de laïcité . Aucune ne concevait la Loi et la souveraineté comme des choses purement humaines et contractuelles . Et que l'on ne nous dise pas que la civilisation de l'Inde méprisait la femme, ou ignorait le plaisir . Au contraire, nos pratiques sexuelles sont pauvres relativement au Tantrisme . La connaissance anthropologique, et la redécouverte de « l'art primitif », ou des « arts premiers », dont le contenu sémantique est identique, mais plus politiquement correct pour le second, creusent le pressentiment de l'évolution vers l'impasse de la culture moderne dès les années 20 .

Le mouvement vers l'irrationalisme et l'occultisme que note Debord, comme le néo-primitivisme, qui se dessinent dans le surréalisme sont intellectuellement pauvres, mais aussi symptomatiques d'une révolte contre le monde moderne, et d'un sentiment de perte . Cette perte est impossible à objectiver tant par Debord que par les surréalistes eux-même, car ils considèrent comme inéluctable l'ontologie issue de la Critique . Les opposants de ce type ne sont pas des opposants conséquents . Ils se révoltent contre le vide du monde libéral, et adhèrent à la pensée idéologique qui l'articule au plan ontologique . (C'est aussi, d'ailleurs, la limite de Michéa) . Le matérialisme dialectique ne permet pas aux surréalistes de trouver de porte de sortie .

Une pensée comme le marxisme, qui s'élabore comme une pensée du conflit, de la dissociation dans la société même, est un moment d'approfondissement du négatif à l'œuvre dans la pensée occidentale, dont il partage les principales articulations, surtout dans la forme qui se diffuse et se vulgarise, qui devient une forme de progressisme . Les mécanismes de construction sémantique par l'opposition à l'ennemi se transposent à l'intérieur d'une société, pour en opposer les groupes rivaux, sur le modèle ancien il est vrai de la guerre civile . Le fascisme ne se structure pas complètement différemment . Des compagnons de route du surréalisme iront aussi vers le fascisme . Telle se dessine la puissance du négatif dans la pensée européenne .

Toute guerre civile est une guerre symbolique ; et toute guerre symbolique est une guerre civile inavouée . Le monde contemporain est le lieu d'une guerre civile mondiale, thèse défendue par Jakob Taubes . D'une certaine manière, un mouvement pensé comme le surréalisme en reprend la division de la pensée et de l'art en champ de combat, en dichotomies sémantiques indéfiniment analoguées . Mais le surréalisme est aussi un produit de l'histoire du nihilisme européen .

Les caractères d'un « mouvement culturel » dans le cadre du nihilisme .

La culture européenne a renoncé à la raison et à la vérité . Dans l'histoire de la pensée sur le modèle des Lumières, la plus banale en épistémologie, l'histoire des sciences comme discipline, l'objet de l'étude est encore l'histoire de la raison, de la vérité . Cela est vrai aussi dans le récit hégélien de l'histoire du savoir . C'est l'implicite à côté duquel Debord situe le surréalisme comme une négation, quand il écrit : il ne s'agit pas, pour une entreprise de cette nature d'avoir absolument ou relativement raison...Absolument, comme dans la visée idéaliste du savoir absolu hégélien ; relativement, comme dans le cadre marxiste une analyse des conditions historiques de la phase actuelle des antagonismes sociaux peut être vraie, et faire face à des représentations idéologiques bourgeoises .

Dans le cadre de l'idéologie racine, un mouvement qui se veut créateur ne peut simplement désirer d'avoir raison, au sens de dire le vrai de la situation, ou d'objets de science ; car ce qui est à créer ne peut être trouvé dans l'être en acte, sur lequel on peut se prononcer à tort ou à raison, mais ne peut être au mieux que puissance, et il n'est possible de connaître la puissance que relativement à l'acte, qui précisément est à venir, donc absent . Il est théoriquement possible de dire à postériori qu'un homme ou qu'un groupe qui veut établir du nouveau avait raison, non de le dire à l'avance, que ce soit pour la fondation de l'Empire romain, ou pour le surréalisme . Debord a raison en un sens, mais tort en un autre, en excluant le désir d'avoir raison dans la création d'un tel mouvement – il oublie le sens profond de la phrase hégélienne : l'histoire est le jugement dernier .

L'objectif est de catalyser les désirs d'une époque . C'est une métaphore au référent concret peu apparent, s'agissant d'un contenu décisif, pour un texte qui se réclame du matérialisme dialectique le plus rigoureux . Ce vocabulaire, là encore, est aujourd'hui parfaitement adapté à un cadre supérieur étudiant un produit, ou encore à la définitions des fins des créateurs de mode . Ce vocabulaire participe, aujourd'hui du moins, du confusionnisme bourgeois . J'ai déjà noté la faiblesse du vocabulaire de ce texte quand il s'agit de position aussi essentielles que celles là . La catalyse est une réaction chimique massive permise par la présence d'un élément, le catalyseur, en faible quantité . Le catalyseur est le mouvement culturel ; et les masses catalysées sont les désirs d'une époque .

Mais qu'est ce que ces masses mises en mouvement, quels sont les désirs d'une époque ? Là encore il ne peut s'agir que de puissances, et de puissances qu'une intervention humaine peut transformer en acte, par des actions appropriées . Cela suppose que des situations historiques globales placent des masses en équilibre, accumulent des énergies potentielles gigantesques qu'une intervention limitée, mais décisive, peut libérer, à la manière d'un séisme libérant soudainement l'énergie tectonique accumulée . Entre autres, cette idée des situations historiques se retrouve chez Hegel, dans le « bien creusé, vieille taupe ! », et chez Nietzsche, quand il compare la situation de la culture européenne à la tension d'un arc . L'implicite du rapport sur la construction des situations est que le champ culturel européen est le théâtre d'un processus de masses, non séparé, mais autonome .

Ces énergies potentielles ne peuvent être objectivées, au contraire de masses de roches situées en hauteur sur une falaise, et prêtes à s'effondrer, ou de masses d'explosifs de puissance connue, par exemple . Les calculs d'énergie potentielle se font par approximation dans des systèmes clos . On ne peut évaluer rigoureusement l'énergie potentielle des dialectiques historiques, la puissance née d'une dérive contradictoire des forces productives et des formes sociales, née de colère sociale ou de frustrations longuement accumulées, ou encore née de la dissociation entre des formes symboliques structurant la société et les formes symboliques qui imprègnent progressivement ceux là même qui habitent ces formes socialement établies, telles qu'elles se manifestent lors des troubles sociaux . En passant, le champ culturel est bien le lieu crucial de la guerre, car la dissociation entre les formes symboliques de l'ordre politique et la diffusion de formes symboliques incompatibles à cet ordre a été le moteur -indissociable en soi des luttes sociales- des plus puissantes transformations de l'Europe moderne, que ce soit la Réforme, ou la Révolution française . Formes de la totalité historique, et non éléments isolables, même par la pensée, par une distinction de raison, les puissances de transformation ne sont pas des réalités, des choses . Elles n'ont ni lieu ni temps précis, peuvent par principe être issues de causes très distantes, et très lointaines ; elles ne peuvent être connues que par l'acte de leur développement réel en acte .

Par ailleurs, les membres d'une société globale ont des limites ontologiques à leur puissance de connaître concernant leur propre monde . Sémantiquement, ils pensent dans les catégories qui informent leur monde, ce qui est aveuglant ; de plus, ils ont nécessairement une perspective, et donc des difficultés de comparaison des masses et des distances dans l'information qu'ils reçoivent ; enfin ils n'ont tout simplement pas le temps d'assimiler et d'élaborer en temps réel une pensée riche et nuancée de situations qui exigent sans cesse des décisions vitales . A titre d'exemples, le « les Ardennes sont infranchissables » conviction issue de catégories d'analyse dépassées de 1940 ; le « aujourd'hui rien » du journal de Louis XVI, le 14 juillet 1789 ; les décisions d'appartenir ou non à la résistance pendant l'occupation, entre un De Gaulle puissamment informé et réfléchi, et les décisions de personnes isolées . Les perspectives du discours du 18 juin sont remarquablement exactes, mais ce texte n'était guère alors plus qu'un texte isolé et d'auteur inconnu . Pour la plupart des hommes des peuples occupés, l'échelle mondiale de la guerre était masquée par la fin universelle vécue, terrifiante, vécue par la métonymie de l'occupation de leur petit monde . Et que reste-t-il de l'univers, au moment de la douleur et de la mort ? Ce n'est le plus souvent que par une étude à postériori que nous pouvons étudier les causes d'une révolution, et croire en leur puissance suffisante .

Il ne semble pas donc pas possible d'acquérir de grandes certitudes -le rapport parle lui-même de « la phase actuelle de liquidation de la bourgeoisie en tant que classe », ce qui n'offre pas la même vérité que la phrase : « la guerre ne se limite pas au territoire de notre pays » du 18 juin 1940 -, mais les indices d'une situation tendue ou explosive sont connus depuis longtemps . Des troubles locaux partiels, annonciateurs des grandes catastrophes, comme Wyclif pour la réforme protestante, ou la journée des tuiles en 1788 ; des répliques sismiques, comme 1905 en Russie ; la révolution anglaise de 1689 à l'apogée solaire de l'absolutisme en France...tous ces évènements parlent à l'oreille de celui qui sait entendre, pour lui dire que les plus puissants Empire sont aussi mortels que les hommes qui les incarnent, depuis la beauté juvénile d'Auguste et les printemps virgiliens de l'Italie . Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande ! Valéry a fait trembler peut être la culture bourgeoise, comme la voix d'une jeune femme ayant lu Sade, en écrivant après la première guerre mondiale : « nous les civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles », mais il a surtout montré l'ignorance crasse et la prétention de la civilisation dont il se prétendait porteur . Non seulement la civilisation moderne est mortelle, mais elle est aussi ignorante et pleine de préjugés que toutes celles qui l'ont précédé .

Catalyser les désirs d'une époque est terriblement ambivalent, et cette ambivalence est au cœur du rapport . Il peut s'agir de permettre l'émergence visible de forces nouvelles aptes à transformer le monde, de l'émergence du négatif d'une civilisation condamnée par l'histoire, comme le croit Debord ; mais s'agissant d'une civilisation telle que la nôtre, dont la destruction a été intégrée au pôle positif de son processus de développement sous les noms de guerre ou de consommation, le négatif apparent peut n'être que la puissance fonctionnelle de destruction de ce qui, dans un épicycle, servi l'entéléchie,et maintenant la freine .

Cette distinction faite dans ce texte même entre négatif destructeur et négatif fonctionnel assimilable est à la fois pertinente, et excessive ; car le déchaînement des puissances de destruction permises par le Système, et même nécessaire à son développement, peut masquer aux yeux de la police du Système, plus exactement de son système immunitaire idéologique, ensemble beaucoup plus vaste que les forces de police, le caractère négatif absolu de certains processus . Debord, en tout cas, croit lutter contre le capitalisme et participer à la liquidation de la bourgeoisie en tant que classe en soutenant l'émergence de désirs nouveaux rendus accessibles par le développement des forces productives ; nous savons qu'il ne fait qu'anticiper le développement de la société de consommation de services et de loisirs, et d'art contemporain, qui est la nôtre, et qui est parfaitement fonctionnelle .

L'analyse de l'échec du surréalisme, et de l'appétence du surréalisme pour l'irrationnel selon Debord devient on le voit un problème crucial . Il pose alors la question de la situation de la psychanalyse dans le développement de la négation de la négation bourgeoise confusionniste, ou nihiliste, qui est la pensée révolutionnaire recherchée . L'étude de la fonction de la psychanalyse devient nécéssaire .

Rapport sur le rapport de Guy debord, 3 . Elaboration, assimilation et domestication du négatif dans la culture moderne .

(Man Ray)
Ou l'échec des programmes antérieurs aux situationnistes .


§ 8 suite, et § 9 . Debord étudie dans la perspective précédente, celle d'un programme révolutionnaire dans la culture et la question de l'organisation les différents mouvements d'Avant-garde du XX siècle, futurisme, dadaïsme, surréalisme, etc . Même s'il discerne une progression, il présente un schéma d'évolution unique de ces mouvements : (…) volonté universaliste de changement, (...) émiettement rapide quand l'incapacité de changer assez profondément le monde réel entraîne un repli défensif sur les positions doctrinales mêmes dont l'insuffisance vient d'être révélée .

Ce schéma est particulièrement intéressant dans le cadre de notre analyse, car il pense implicitement le principe essentiel que tout programme d'action révolutionnaire qui commence par la culture doit respecter pour espérer avoir une puissance de changer assez profondément le monde réel . Et ce principe est le suivant : il faut poser dès l'abord des positions doctrinales suffisantes . C'est à dire, puissantes .

Le problème est celui de la fondation et de la production d'une idéologie de fer qui soit l'arme puissante de la révolution dans la culture . Ou encore : la production d'une pensée révolutionnaire est l'initiation de la révolution même . Ce point doit être envisagé avec tout le sérieux qu'il mérite . La question de fond qu'il pose, en théorie comme en pratique, est la possibilité de la construction et de la formulation d'une contradiction puissante, effective, de l'intérieur d'Un monde sémantique-culturel .

Car il semble que toute contradiction posée dans un monde sémantique soit impuissante à en dessiner une sortie . La sémiosis cyclique de l'idéologie racine ramène naturellement, comme le mouvement des marées, les mouvements d'Avant-garde sur la rive de l'idéologie dominante . La radicalité corrosive qui permet la construction d'une sortie - la puissance d'un départ de ce monde de mort, dont le cycle intellectuel est terminé - nécessite de forger une attitude de pensée appropriée, un fanatisme de fer détaché de toute adhésion fanatique à aucun principes, ou « pensée extrême » dans la perspective des policiers de la pensée bourgeoise . Je donnerais un chapitre de cette étude sur cette attitude mentale .

Une question préalable est celle du statut ou nature de la contradiction apportée à l'idéologie sémantique générale du monde auquel s'oppose le programme révolutionnaire . Cette contradiction peut être la négation – dada! - ou le démontage logique des contradictions, par exemple . Dans le cadre général du travail du négatif, il est clair que la déconstruction des contradictions logiques de l'idéologie constructrice de l'ordre du monde en phase de liquidation, telle que par exemple l'accomplit Diderot avec le catholicisme vulgaire dans les pensées philosophiques est une méthode fonctionnelle de l'application d'un programme révolutionnaire dans la culture . Un tel exercice dévoile l'usage idéologique qui est fait de pensées ou d'œuvres souvent étrangères à leur instrumentalisation historique . Un tel exercice peut saper les bases symboliques de la domination effective, qui est un complexe symbolique réel – car la réalité, dans une société donnée, est une construction symbolique . Cependant, cet exercice de déconstruction se base nécessairement sur des champs sémantiques communs, et peut manquer de portée effective, de puissance .

Pour nommer les murs de notre enfermement idéologique, je précise que l'instrumentalisation historique des lumières est notre idéologie constructrice . Le confinement bureaucratique a changé l'idéologie racine d'innovation, c'est à dire d'indépendance fonctionnelle, de liberté qu'elle était dans son histoire ancienne, particulièrement à l'époque des Lumières, en incarcération . La construction idéologique issue des « Lumières » peut être mécanisée et son aspiration fondamentale à la liberté occultée par un Système de domination totale, le nôtre . La philosophie des lumières, puissance libératrice à l'origine, devient ainsi dans notre cycle historique le fondement idéologique d'une nouvelle tyrannie .

La réalité symbolique peut être un facteur d'enfermement . Il convient de sortir, pour comprendre cela, de l'ontologie de l'idéologie racine . Dire que la réalité est une construction symbolique ne signifie pas qu'elle n'est, comme un objet de l'imaginaire individuel, rien de puissant dans le monde réel . Si j'imagine un marteau, je ne peux planter un vrai clou . Mais rien n'est plus puissant dans le monde réel des hommes que sa construction symbolique . Une construction symbolique a une puissante objectivité comparable à celle de la réalité physique . Les mathématiques sont une construction symbolique et n'ont rien de subjectif au sens moderne, très péjoratif, rien qui soit soumis au caprice individuel . Les règles fixées d'un jeu symbolique le rendent aussi inéluctable pour le dominé que les forces de la nature, que la prison . Le code noir n'en est pas moins un code symbolique . Cette puissance est bien sûr liée à la puissance de répression de l'errance en dehors du code ; mais cela est vrai de toute réalité symbolique .

En réalité, la puissance réelle déployée par les forces de répression est très faible par rapport à la réitération involontaire (subjectivement volontaire) par la parole et par les actes de la structuration symbolique du monde . Pour l'essentiel, les hommes désirent le maintien de cette structuration sécurisante, car la structuration symbolique du monde est aussi la structuration de leur psyché même, le sens de leur vie ; et le clivage et le déni, les mécanismes de défense du moi, éliminent purement et simplement les informations qui pourraient le remettre en cause . Les défenses les plus puissantes du Système ne sont pas que dans la police, mais aussi dans la psyché de chaque individu . Cela est manifeste dans la violence passionnelle liée à l'angoisse qui jaillit dans les luttes contre les dissidents, par exemple dans la mise à mort sauvage, l'usage du bûchers, l'inflation fantasmagorique – valables tant contre les chrétiens que contre les juifs, lors de la chasse aux sorcières, ou dans l'exécution à la hache des membres de la Rose Blanche dans le III Reich . Le clivage et le déni sont des instruments d'assimilation et de domestication du négatif - voilà ce qui explique que le matérialisme officiel de l'idéologie racine puisse coexister avec les croyances bornées des communautés chrétiennes américaines, ou encore que la physique quantique et sa dissolution de la notion d'objet n'empêche pas le règne sans partage d'une ontologie idéologique de la chose, bâtie en partie de l'atomisme physique des siècles derniers, et dont le procès intellectuel est bien fini .

Le clivage et le déni produisent la naturalisation de l'idéologie, ce processus symbolique de disparition des limites entre la perception idéologique de l'idéologie et la représentation culturelle de l'être, ou nature . L'usage de la psychiatrie contre les dissidents en URSS montre la naturalisation de l'idéologie : le respect du principe de réalité, signe de la santé mentale, est dans le cadre de l'idéologie le respect de l'idéologie . Toute folie n'est pas irrespect volontaire de l'idéologie et de sa structuration symbolique du monde . Mais il n'en est pas moins vrai que même dans notre monde, un grave irrespect volontaire de l'idéologie peut être qualifié et traité par la psychiatrie .

Les questions liées à l'émergence, à la nature et à la puissance du négatif, et les questions qui portent sur les forces auxquelles s'opposent un programme révolutionnaire dans la culture sont traités à ce moment du rapport de Guy Debord sur le mode d'une analyse historique .

Passons maintenant à l'étude de ces cycles de négation et de retour au conformisme .

Le futurisme : Debord note la puérilité de l'optimisme technique de ce mouvement . De ce fait, ce mouvement en Italie s'effondra du nationalisme au fascisme, ce qui peut faire penser au destin d' Évola . Par contre, l'expérience de Fiume eût sans doute mérité une analyse plus approfondie . Toujours est-il que parti d'un négatif auto-produit par le développement de la société bourgeoise qu'il prétend menacer, à savoir la puissance technique et la vitesse, le futurisme ne pouvait aller bien loin dans l'élaboration d'une révolution dans la culture .

Le dadaïsme (…) voulu être le refus de toutes les valeurs de la société bourgeoise, dont la faillite venait d'apparaître avec éclat . Ses (...) manifestations (...) portèrent (...)sur la destruction de l'art et de l'écriture (…). Son rôle historique est d'avoir porté un coup mortel à la conception traditionnelle de la culture . La dissolution presque immédiate du dadaïsme était nécessitée par sa définition entièrement négative . Mais il est certain(...) qu'un aspect de négation, historiquement dadaïste, devra se retrouver dans toute position constructive ultérieure tant que n'aurons pas été balayées par la force les conditions sociales qui imposent la réédition de superstructures pourries, dont le procès intellectuel est bien fini .

Revenons au rôle du travail du négatif au cœur du sous-système culturel . Debord souligne avec raison que la négativité seule ne peut construire l'organisation capable de formuler et d'appliquer un programme révolutionnaire cohérent dans la culture . La négativité pure est l'ombre du positif, ou encore son analogue symétrique, c'est à dire un produit issu de la dépendance reniée avec rage mais réelle aux dominations de ce monde rejeté . Une telle négativité ne peut être qu'une pensée et une activité immatures, des formes adolescentes d'opposition, des poussées de sève qui doivent encore produire des formes propres pour persister dans l'être .

Ce passage montre aussi que la réalisation complète du programme révolutionnaire ne peut se passer, aux yeux de Debord, de l'usage de la force politique, de la violence . Le procès intellectuel est fini, mais les énoncés de l'idéologie racine ne cessent de se répliquer, puisque les intérêts qui en maintiennent le fonctionnement effectif sont matériellement dominants . Telle est sa position . Par hypothèse, elle pense une vie partiellement séparée des structures et des superstructures, puisque le procès de la superstructure peut être achevé sans que la structure ne soit effondrée . Là encore, le matérialisme n'est pas rigoureux, malgré la volonté de liquider l'idéalisme . Ce paragraphe explicite l'idéalisme latent de Debord, plus puissant d'ailleurs que le matérialisme doctrinal du marxisme orthodoxe .

Au contraire de la détermination univoque de la superstructure idéologique par la structure matérielle, mais aussi de l'idée d'un procès interne d'auto-liquidation, il est clair par contre que le procès intellectuel d'auto-destruction de l'idéologie racine par ses propres contradictions internes n'était pas fini, ne l'est toujours pas . A ce sujet il faut rappeler que l'idéologie constructrice dominante d'un système social ne peut être détruite par ses contradictions logiques seules, puisque sa consistance réellement décisive n'est pas sa consistance logique, son caractère non-contradictoire, mais sa consistance fonctionnelle, son adaptation au système social général . La lutte contre les discriminations au nom du principe d'égalité en droit, puis l'application d'un programme de discrimination positive, par principe logiquement contradictoire avec le principe d'égalité en droit, est un exemple caractéristique des oxymores dont le discours idéologique moderne ne cesse de se charger, sans que ne se développe de procès de liquidation effective de l'idéologie dominante .

Les idéologies fonctionnelles ne sont pas consistantes en logique de manière générale, car comme Russell le montre quelque part, si l'on admet des contradictions logiques, il devient possible de démontrer n'importe quoi – l'utilité fonctionnelle d'une telle propriété, à condition qu'elle ne soit pas évidente aux yeux de tous (ce qui discrédite l'idéologie), sera aisément comprise par tous les pouvoirs . Selon que vous soyez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir .

Il faut ajouter que l'idéologie racine au présent cycle connaît une intensification de ses contradictions internes, analogue au développement général des contradictions réelles et des résistances passives et actives à l'extension et à l'intensification du Système . Une autre utilité fonctionnelle des contradictions logiques de l'idéologie dominante est de placer le dominé sous la double contrainte manipulatrice, et rendue invisible, du dominant . La double contrainte remplace toute codification claire des obligations réciproques ; et le flou de cette codification profite d'abord au dominant, sauf quand le dominant est faible, ce qui n'est pas le cas . Le dominant gouverne non par une idéologie cohérente, mais par le chaos logique et réel, par la division indéfinie de tout groupe organisé capable de s'opposer au Système et à l'oligarchie . La double contrainte participe d'une évolution totalitaire des rapports de pouvoirs, tout en permettant de maintenir un voile de grands principes .

L'idéologie produit dans son procès ses propres contradictions au profit, et non au détriment de son développement . Ainsi le dadaïsme est-il, en tant que négativité non constructrice, assimilable sans difficultés majeures par le développement normalisateur de l'idéologie-racine .

Comme pour le futurisme, la réalité des limites du dadaïsme est que sa négativité est une négativité déterminée, enfermée dans le champ des formes de l'art bourgeois, ou fonctionnel . En prenant le contre pied de la formalité bourgeoise, le dadaïsme n'en reste pas moins dans les cadres de l'idéologie dominante, progressiste et moralisatrice . De ce fait, il ne peut développe une esthétique autonome qui ne lui apparaisse aussitôt fonctionnelle, c'est à dire impuissante . Voilà la racine de l'incapacité à changer le monde du dadaïsme . Son approche d'abord formaliste de la révolution dans le champ culturel, refuse la rigueur d'une déconstruction idéologique, et cherche à produire des œuvres, fussent-elles totalement négatives vis à vis de l'esthétique bourgeoise . C'est pourquoi les ruptures dadaïstes, comme le futurisme, peuvent paraître puériles à postériori .

L'étude du Surréalisme mérite une partie en elle même .

De ta main seule, encore.

(Lucas Cranach, Bruges)


Si l'air vient à manquer dans ma poitrine
Si ton souffle quitte mon souffle au jour du Serpent

Si mon sang se vide en spirale dans l'herbe
Sur le champ du sang

Si ma vision devient étoiles
De sangs versicolores
Si des hurlements me hantent

Comme la mer s'enroule dans
Le coquillage varech sur la plage
Porté vers son oreille comme la portes des mondes
Dans la main de l'enfant
Si la douleur se tord comme le congre étouffe
Au fond
Des caisses de couleur

Quelqu'un qui se vomit, on le tient tendrement .
Quelqu'un qui se regarde avec haine,
Comme le regard d'un proche moi-même que j'aurais
Si violemment déçu
Ainsi je me hais avec passion


Je l'avais écrit
D'une flèche
Vers toi
Seule


Pace et salute .



Prends moi doucement dans tes bras
Donne moi tes lèvres
Ton souffle
Ta peau de merveilles
Solaires
Ton abandon involué
Dans tes yeux
Nuit
Que tes bras soient mon suaire
Que les flots de ton sang chaleureux me
Baignent comme tes cheveux
D'algues

Protège moi de moi-même
Comme tu m'as déjà protégé
Que l'immense serpent de ta peau douce
En paysages
Soit le chemin de la Ville
A l'Orient
Aux matins des mondes

Que Dieu me laisse en vie
Tant
Que j'ai les mains sous ton manteau
Tant
Que tes yeux se portent sur moi d'un feu
Non celui du naufrageur
(Aucun dragon
Ne peut souffler
Cette infime
Etincelle échappée de la lumière
originelle)

Celui
Qui éteint ma haine
Et mon désir
Vortex
De m'abandonner à la mer
Dévorante
Écume
De laisser mon corps
Las
Tournoyer
Comme la feuille morte
Aux abîmes

Protège moi de moi-même
Comme tu m'as déjà protégé
Que l'immense serpent de ta peau douce
Aux jardin des quatre fleuves
Que ton parfum
Musique des milliers de siècles
Etendus sur la couche
D'homme
Soit le chemin de la Ville

Que Dieu me laisse en vie
Tant
Que j'ai les mains sous ton manteau
Tant
Que tes yeux se portent sur moi d'un feu
Qui éteint la fureur

Ma haine
Si
Vieille
Tarentule
Incarnée
Suppurante
D'une
Angoisse
Sueur
De
Mort

Par ta main seule, pace et salute .

Rapport sur le rapport sur la construction des situations de Debord, ou l'insurrection à venir, 2 . Programme et organisation dans le rapport .

( Byron aux côtés des révoltés Grecs.)


§ 8 : Debord : La notion même d'avant garde collective, avec l'aspect militant qu'elle implique, est un produit récent des conditions historiques qui entrainent en même temps la nécessité d'un programme révolutionnaire cohérent dans la culture, et de lutter contre les forces qui empêchent le développement de ce programme .

Ce passage est déterminant . Il présente les éléments articulés d'une lutte idéologique efficace et sa finalité .

La finalité opérationnelle de l'organisation I.S. est la révolution dans la culture, définie précédemment comme l'ensemble de la construction symbolique de l'existence humaine, en tant que l'homme est un animal politique, c'est à dire vivant en société organisée symboliquement, et non en tas . La révolution dans la culture passe par la destruction, la lutte contre les forces, de l'idéologie racine, forme culturelle-symbolique de l'enferment spirituel, mental et matériel des hommes modernes, et idéologie officielle de l'Empire et de sa propagande . Miner les fondements conceptuels souterrains d'une culture dominante n'est pas une tâche aisée, mais difficile et complexe, qui demande un programme révolutionnaire cohérent dans la culture, c'est à dire qui dépasse tant les actions ponctuelles que les simples réactions morales . Non, nous ne nous indignerons pas . Dans une affaire aussi dangereuse que la guerre, les pires erreurs sont précisément celles causées par la bonté . Carl Von Clausewitz .

La finalité générale est la libération de l'être humain, c'est à dire la révolution, pensée en termes marxistes de libération des hommes de l'esclavage du salariat . J'ajoute que la simple destruction de facteurs d'asservissements est en soi révolutionnaire, et que prévoir la totalité du souhaitable ne peut avoir d'autre sens qu'un désir d'exercer une dictature effective, en niant toute spontanéité et créativité des processus d'innovation eux même dans leur déroulement . Cela n'est pas réaliste, ni conforme au principe de situation . La puissance dépasse sans cesse l'acte . C'est la puissance qui est essentielle, c'est elle qui doit être saisie, et lancée comme un feu sur le monde . La graine ne sait pas tout de la fleur, quand bien même le germe soit constitué aussi de formes qui rendent la fleur possible . Car la terre, le vent, le feu du soleil, l'eau joueront leur rôle créateur dans un processus continu, et le jardinier des mondes ne peut porter de soins que le moment venu . L'activité révolutionnaire est d'abord l'élaboration d'une négativité destructrice à l'intérieur d'un monde, et à partir de lui . Elle est le creusement du néant dans l'être, qui va permettre le mouvement de la vie et de l'histoire .

L'être à creuser n'est pas l'Être, même si l'illusion voudrait être prise pour la puissance ignée de la vie, pour une obsidienne dure et sans interstices . L'être à creuser est en soi vide comme un crâne au regard ironique, un être faux et menteur . Il est la figure du monde compact, naturalisé depuis des siècles, construit par l'idéologie racine . Le monde désertique et mortifère de la concurrence libre et non faussée et de l'idolâtrie de la croissance . Ce monde – le meilleur des mondes possibles - fondé par la parole de nos pères mérite d'être détruit, c'est à dire nié, déconstruit, présenté comme un monstre artificiel, sans son masque de « vérité » et d'« évidence », de « science » et d' « inéluctable » . Ce monde d'ombres mérite d'être présenté comme un ensemble de décisions conceptuelles contingentes, de définitions souveraines, c'est à dire comme une idéologie qui a réussi et rien de plus .

Ce monde construit par l'idéologie est le masque d'une oligarchie ayant perdu le contrôle de la créature qu'elle a crée à son profit, et qui menace aujourd'hui de devenir un monstre dévorant l'être humain lui-même à son profit exclusif, si tant est que l'on puisse parler ainsi d'un système sans conscience ni finalité autre que mécanique . L'œuvre de Michéa est pertinente à ce sujet . Le principe est d'une simplicité trompeuse : chacun est invité à la liberté pensée comme toute puissance, et donc chacun veut développer sa puissance, moyens de déplacement, de consommation, etc . Le Système interdit aux hommes de poser aucune finalité collective, pensée comme nécessairement tyrannique . La tolérance est de laisser à chacun sa recherche individuelle de bonheur, dans les limites de ce qui nuit aux autres individus .

Si tous veulent atteindre leurs finalités définies tout à fait librement, liberté qui déjà est très discutable, tous veulent avoir les moyens techniques et l'énergie matérielle de les atteindre, qu'ils veuillent regarder la télévision sur écran plat, se déplacer, etc . Il s'ensuit que la somme des efforts déployés par les individus pour étendre leur puissance, somme qui peut être réalisée en unités énergétiques ou monétaires (ce simple caractère possible de la sommation montre la dé-symbolisation profonde des hommes, et le règne de la monnaie comme langue universelle du règne de la marchandise, sans parler de la très réelle détermination unidimensionnelle du cadre des désirs légitimes dans le cadre du Système) ne peut aboutir, comme ligne de plus forte pente, ou entéléchie du Système, qu'à un processus de maximisation indéfinie du déploiement de la puissance matérielle, . Ce qui est nommé dans le vocabulaire du Système croissance économique .

Cette entéléchie, pour se maintenir en processus continu, maintien vital pour un système en outre basé sur le déséquilibre qui l'entraîne à marche forcée selon des mécanismes inflationnistes circulaires déjà entrevus dans l'analyse du modèle fordiste, doit chercher toujours plus de « ressources » et de « débouchés » . Il s'ensuit que quel que soient les choix contingents indéfinis de chaque individu, l'ensemble de ce système qui veut garantir la liberté maximale à chacun ne peut suivre qu'une ligne de développement unique, aussi surement qu'une économie planifiée dirigée par un Parti unique doté d'une idéologie unique .





Techniquement, je dirais : le Système absorbe potentiellement tout être au profit de son entéléchie, transforme le monde soit en ressources, ou marchandises, soit en déchet, ou cendres . Dans ce cadre, des hommes sont des ressources, et d'autre sont des déchets ; et c'est bien ainsi que les uns et les autres sont traités . Être une ressource est pouvoir produire, ou consommer . Il n'existe pas de déchet pauvre . Être un déchet, c'est ne pouvoir ni l'un ni l'autre . Être un déchet, c'est de ne pouvoir, ou vouloir être fonctionnel, du moins dans la fonction imposée . Le « prolétariat »apparait de moins en moins comme une puissance constituée réellement adverse de la croissance, mais bien comme une puissance d'ajustement de la redistribution de la valeur ajoutée favorisant la croissance . Le « prolétariat » salarié est aujourd'hui globalement fonctionnel .

L'enracinement prolétarien de la révolution est une nostalgie . Comme le note l'insurrection qui vient, cela crée une solidarité de fait, de marginaux, entre l'intellectuel révolutionnaire, le gangster, l'étudiant attardé, et le sans domicile fixe . Chacun de ces types pose au moins des problèmes de fonctionnalité . Mais contrairement au Comité invisible, cette armée romantique, cette « solidarité » d'abord conceptuelle ne me paraît promettre à ce jour aucune insurrection puissante .

Le Système est entraîné dans un processus d'extension spatiale déjà séculaire, ou impérialisme . Il est entraîné dans un processus parallèle d'intensification de la pénétration de la vie humaine par la sémantique de la ressource et le débouché, l'ensemble de la vie matérielle, et de plus en plus l'ensemble de la vie humaine, donc aussi la vie culturelle, devenant ressource et marché . Il ne s'agit pas seulement de la production industrielle d'une culture de masse . Depuis au moins la deuxième guerre mondiale, l'anthropologie sémantique et sociale ont permis le développement d'une ingénierie sémantique-sociale, de ce qui peut être appelé la guerre idéologique fonctionnelle . Il s'ensuit qu'est produite selon les normes scientifiques et techniques une culture fonctionnelle au fonctionnement général du Système, et que la culture devient un sous-système fonctionnel .

J'introduis ce principe de théorie des systèmes, qui veut que chaque sous-système contienne l'essentiel de l'information nécessaire à la construction du système général . Par exemple, un paléontologue peut reconstituer la totalité d'un squelette à partir de fragments fonctionnels, comme une mandibule . Il s'ensuit deux conséquences : le champ de la culture est un champ global de compréhension du Système ; et aussi, ce champ étant indispensable comme sous Système, il peut être le pôle de la guerre prométhéenne qui s'engage contre le nouveau Titan .

La parole humaine, y compris celle de l'idéologie officielle, est poiésis, établissement, et renouvellement à chaque énoncé conforme, à la manière d'un rite, des positions du monde symboliquement construit . Tous les mondes humains sont construits par des réseaux structurés de signes, et non donnés dans le nu d'un être-en-soi mythique . L'être-en-soi est le mythe fondateur de toute naturalisation du monde symbolique . La métaphysique inhérente à un monde symboliquement construit, et qui est à son fondement grammatical et sémantique, n'est pas une ontologie contemplative, et désintéressée de la vie effective des hommes, mais une structure de domination effective se renouvelant à chaque acte sémiotique conforme, un parole de hiérarchisation et d'ordre à l'intérieur de l'être – une analogie de l'organisation sociale . Le lien entre l'organisation sociale et l'organisation grammaticale-sémantique de l'idéologie ontologique d'une société donnée ne doit pas être pensé sur le modèle structure-superstructure, avec le monde physique causant le monde sémantique, mais plutôt sur le modèle du génome et de l'organisme, chaque acte de production d'un élément de l'organisme selon le code génétique répliquant à l'infini les règles de base de l'organisme, et en permettant la survie . Ainsi, chaque énoncé idéologique conforme réplique le Système général, en pose localement et à nouveaux frais les bases intangibles . Chaque parole conforme à la matrice de l'idéologie racine est intériorisation et reconduction du monde de l'enfermement .

Il fut un temps où ce monde n'était pas, et où les énoncés de l'idéologie racine avaient une valeur libératrice . Mais ce temps n'est plus, puisque l'idéologie racine règne de manière absolue, sinon totale . En sortir n'est possible que par la parole qui outrepasse la raison admise, la parole d'outre entendement .

« Mettez vous dans la tête que la guerre n'a pas été déclarée, mais qu'elle est commencée depuis longtemps et qu'il faudra bien qu'elle finisse .(...) Il y a bien dans ce pays de l'ordre, une morale et enfin une police . Nous vous exterminerons comme des chiens enragés ! Il ne restera rien de vous, rien qu'une fiche de police (…)
-Herr Nossack, calmez vous . En réponse à ce que vous dites de (…) la traque dont nous sommes l'objet, écoutez les vers du Danois Vagn Steen :
« Tu as beau attraper l'oiseau, tu n'attrapera pas son vol,
Tu peux bien dessiner la rose, tu ne peindra pas son parfum . »
En bref le danois dit que quelque soit votre nombre, vous ne pouvez rien contre nous . (...)vous tous qui pensez ainsi, vous serez vaincus par la philosophie et la poésie, vaincus par la martre...
-Vermine communiste, comment osez vous faire un rapprochement entre la poésie et l'histoire, entre la vie et des vers de ce genre ! »
Bulatovic, Gullo Gullo .

L'activité révolutionnaire dans la culture est prométhéenne, elle la destruction de la référence fondatrice de ce monde, et le renouvellement de la puissance originaire de fondation de mondes par le verbe humain . A ce titre, elle est la seule possibilité offerte aux hommes ce monde de l'enfermement de ré-ouvrir la porte de l'histoire, et d'inaugurer l'aurore d'une nouvelle époque du monde : la seule chance d'embrasser l'aube d'été .

§ 8 suite Debord : De tels groupements sont conduits à transposer dans leur sphère d'activité quelques méthodes d'organisation crées par la politique révolutionnaire, et leur action ne peut plus désormais se concevoir sans liaison avec une critique de la politique .

La lutte révolutionnaire dans le champ de la construction symbolique de la vie, ou culture, ne peut être le fait de réactions isolées ou émotionnelles, puisqu'elle pose la nécessité d'un programme révolutionnaire cohérent . Un tel programme et son application durable dans un milieu globalement hostile, constitué de forces s'opposant à la réalisation de ce programme, exige une organisation résistante, au sens propre . Il s'ensuit que les hommes qui engagent la lutte métaphysique doivent considérer et transposer les méthodes d'organisation des groupes révolutionnaires historiques-j'ai donné l'exemple de l'organisation léniniste plus haut .

Par ailleurs, la réussite de l'insurrection dans la culture passe par une attention précise à cette nécessité, et au couplage de la réflexion sur les formes symboliques et leur production, proprement appelée esthétique et art, et de la réflexion sur l'organisation de la vie humaine par les formes symboliques, appelée politique . En réalité ces distinctions de concepts et de champs sont propres au monde industriel et à son idéologie, et ne sont nullement à maintenir par principe . Esthétique, art et politique sont un dans le principe . La construction d'un monde symbolique effectif, habité par une communauté humaine, est la forme d'art la plus haute . Le symbolique, le politique et l'art sont des faces du même processus de production et d'intensification de la vie humaine par la volonté de puissance, nourrie aux sources du monde imaginal .

Le débordement de l'être, le dépassement de l' homme est l'homme . La neutralisation de l'homme dans le Système, nous l'avons vu au début, le rend prévisible, transforme sa puissance d'être créateur de mondes en ressource pour son développement unidimensionnel . Le Système pour se fermer doit faire de l'homme un être clôturé, borné, l'analogue de l'homme nouveau des totalitarismes antérieurs : « En tant que son apparence épuise entièrement son essence et sa représentation sa réalité, la jeune fille est l'entièrement dicible ; comme aussi le parfaitement prédictible et l'entièrement neutralisé »(THJF, p 30)

Libérer la volonté de puissance, retrouver la spontanéité productive du monde imaginal est la poiésis même d'un programme révolutionnaire dans la culture : Volonté de puissance et ordre symbolique ne sont pas individuelles, et ne s'actuent que dans le tissage des liens, dans la constitution d'une cité humaine . Les hommes de volonté de puissance et d'imagination ne peuvent vivre dans le monde fragmenté, dans le chaos construit par l'idéologie racine pour permettre l'exaltation de la puissance matérielle, tout simplement parce qu'ils ne peuvent rien réaliser des mondes dont ils sont porteurs – ils sont condamnés aux fictions, à la virtualité, aux architectures imaginaires si fréquentes dans l'art russe . Mais la fiction ne nourrit pas, au contraire de l'édification d'une œuvre commune . Poète et Roi ne sont pas deux fonctions séparées, mais inséparables, mais réunies dans le Prophète fondateur de monde . Le poète moderne cherche désespérément le roi, fut-il Staline, pour voir l'incarnation de la poiésis qu'il désire de toute sa puissance .

« Macha, il y a toujours un roi, vivant ou mort, peu importe . L'important, c'est qu'il y ait un roi quelque part . Sans roi, il n'y a ni royaume ni philosophie . Ni poésie . Ni hiérarchie!
-Alors, qui est le Roi ?
-L'homme (...) dont la tristesse est immense . (…) Le roi est un être véritable, un état d'âme, le seul être, qui a notre époque, s'exprime par une métaphore . Le roi est la dialectique ! ».
Bulatovic, Gullo Gullo .

Boulgakov lui-même espérait en Staline, et Staline lui-même était ambivalent face à lui . Staline fut le Roi de poètes de l'avant garde russe, et ce, même si cela aboutit au désespoir et au suicide . Les relations de l'Avant-garde avec la politique sont aussi structurées par le désir de réalisation, d'incarnation du monde imaginal qui porte tout vrai poète, du parti de la chair, ou du parti du Diable sans le savoir .

Incarner, faire vivre effectivement ici et maintenant la poiésis et la puissance symbolique . La civilisation et l'humanisation ne sont rien d'autre . Voilà le fondement du marxisme, pensée comme une pensée réalisatrice, matérielle, incarnée, d'un Debord, et si souvent des Avant-gardes modernes . Le roi est la dialectique ! La question du pouvoir que pose Debord est une question sur les puissances de réalisation des mondes de l'art général . (...) Nous ne sommes pas une école(...) La force de notre mouvement, c'est qu'il a des tâches à remplir, mais que personne ne les impose, elles vont de soi . Voilà la finalité et la nécessité de l'organisation . Debord développe ensuite cet aspect par l'étude des mouvements effectifs : futurisme, dadaïsme, surréalisme . Ce sera l'objet de notre troisième partie .

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova