Debord n°6-2 : l'analyse de la décomposition de la culture et la production de l'Utopie.

(Production de l'Utopie)


Debord § 14 : La culture prétendue moderne a ses deux principaux centres à Paris et à Moscou (...)

Nous n'entrerons pas dans les considérations historiques de Debord en 1957 ; il importe davantage de comprendre que ces deux principaux centres sont des figures de la décomposition bourgeoise . La décomposition peut être radicale, abyssale, comme dans les pays de capitalisme libéral ; elle peut être masquée par une réaction petite bourgeoise, comme dans les pays de capitalisme bureaucratique . Nous conservons le vocabulaire classificatoire marxisant, mais nous pourrions aussi écrire décomposition symbolique fonctionnelle au développement du Système, système qui sélectionne dans son processus sans sujet toute activité humaine favorable au développement maximal de la puissance matérielle, et exténue toutes les autres, et donc tout particulièrement la culture non fonctionnelle .

Ce processus agit sur les réseaux symboliques qui constituent les mondes humains dans deux directions .

La première est que le processus vide la culture symbolique de tout contenu ontologique supérieur, provoquant un vécu d'absurdité, d'insignifiance - l'absurde étant le sentiment de l'être humain vivant dans un monde dé-symbolisé (sans conscience de sa situation ; avec conscience de la dé-symbolisation, l'absurde n'est plus un état, mais un produit pourvu de sens, et la guerre métaphysique commence...) – et, dans la suite de cet assèchement des eaux célestes présentes dans les réseaux symboliques de la culture, assimilant celle- ci à un loisir fonctionnel, ou à une rêverie détachée des réalités sérieuses de la production et de la politique bureaucratique : c'est la plus visible teinture du modèle occidental de la décomposition bourgeoise .

La deuxième est que le processus instrumentalise les réseaux symboliques au service de l'entéléchie, l'asservissant en propagande : c'est la teinture la plus visible du modèle soviétique de la décomposition, mais la première teinture - l'insignifiance, l'absurde, la guerre métaphysique corrélative est profondément enracinée dans la réalité de la vie culturelle à l'Est . Par ailleurs, l'instrumentalisation en propagande du Système est très avancée dans la culture occidentale, avec la confusion entretenue de plus en plus nette, et la compénétration avancée, entre la propagande publicitaire et la « production artistique » . L'illustration de Chanel n'est pas nécessairement plus noble que l'illustration de Kim-Il Sung ; et seule notre constitution sémantique du monde nous empêche d'en remarquer la profonde analogie . Il existait en 1917 à Saint-Pétersbourg un total-look bolchevik, et les hommes imitaient l'allure des leaders bolcheviks, comme d'autre imitent Karl Lagerfeld . Je ne dis cela que pour insister sur ce point aveugle de la « liberté »occidentale, l'omniprésence de la propagande, d'autant plus efficace qu'elle n'est pas ni vécue ni pensée comme telle .

Il est à noter que ces deux modèles-occidental et soviétique- sont bien d'un même genre, caractérisé par l'inversion, propre à l'entéléchie du Système, du rapport entre le monde de la survie vitale et sa constitution et vie symbolique . Dans les sociétés traditionnelles, le travail, de tripallium, torture, est une malédiction :

Quant à Adam, Dieu lui dit : Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l'arbre, du seul dont je t'avais défendu de manger, maudite sera ta terre en tes travaux. Tu t'en nourriras dans les douleurs tous les jours de ta vie . Elle produira pour toi des épines et de l'ivraie, et tu mangeras l'herbe des champs.C'est à la sueur de ton front que tu mangeras ton pain : jusqu'à ce que tu retournes dans la terre d'où tu as été tiré, parce que : Tu es terre, et tu t'en iras dans la terre. (Genèse, 3) .

Aristote complète dans la Métaphysique sur la distinction hiérarchique entre la pensée et le travail :

Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est clair qu'ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire. Ce qui s'est passé en réalité en fournit la preuve : presque tous les arts qui s'appliquent aux nécessités, et ceux qui s'intéressent au bien-être et à l'agrément de la vie, étaient déjà connus, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Il est donc évident que nous n'avons en vue, dans la philosophie, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons homme libre celui qui est à lui-même sa fin et n'est pas la fin d'autrui, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit libre, car seule elle est sa propre fin.

La vie noble, la vie pleinement humaine, est la vie libérée de la torture du besoin, ce qui passe autant par le détachement des biens, propre au nomade, et une acceptation explicite d'une vie extrêmement fruste en comparaison des canons modernes . A titre d'exemples, l'inconfort de la cour du Roi Soleil nous serait inacceptable . Dans la chrétienté de la renaissance, il existait cent jours fériés par année en moyenne, et les travaux d'hiver étaient très réduits . La vie symbolique et sociale était par contre d'une richesse difficilement pensable, et posée par l'ensemble de la société comme la plus éminente, la plus propre à l'humanité de l'homme . Les modèles du Prince ou de l'Artiste vers 1500 sont très loin des stars du présent cycle . Nobles par excellence sont le soin de l'âme et de l'esprit, soins qui n'impliquaient d'ailleurs aucun puritanisme de la chair . Être poète était une activité en puissance d'anoblissement, malgré la réalité de la position d'un Villon, annonciatrice du poète maudit des temps modernes . Il a existé des sociétés poétiques – et cela n'était pas une aliénation à la moraline, mais bien l'expansion ordonnée des puissances humaines les plus hautes .

Dans le monde du Système, alors même que la production de richesses est d'une puissance inouïe, les activités de production ou de consommation (la vie des people est une longue consommation...) reçoivent une prééminence symbolique . De ce fait, dans ces sociétés d'abondance factice, la plupart des hommes, la masse des salariés, vivent dans un monde de survie, le monde du travail, et la hantise de la ruine . Ce fait est moins visible à l'ouest qu'à l'est, où les interminables queues étaient les signes visibles de cette pression du besoin ; il n'en n'est pas moins déterminant . Partout, comme déjà chez Villon, la vie, la vraie vie, est celle, carcérale, du travail et de la survie .

Symptomatiquement dans le champ culturel moderne, une production notable de l'ultra-gauche, l'insurrection qui vient, se marque par son refus du monde du travail . Cette position caractéristique pose le problème, dans la pensée issue du marxisme, de la position vis à vis de la classe qui s'identifie au travail et est déterminée par lui, ou prolétariat . Cette classe devient à la fois plus floue et plus générale . Comme l'édit de Caracalla, en 212, qui donne la citoyenneté romaine à tous les habitants de l'Empire, n'est pas une expansion de la puissance du citoyen romain, mais bien la fin de la puissance de cette citoyenneté, et l'abaissement de tous les citoyens au statut de sujet impuissant d'un César autocrate sous le spectacle de l'élévation des statuts, il est à craindre que l'égalité proclamée des hommes dans les deux modèles du système ne soit que l'égal asservissement de tous à l'oligarchie dans l'Empire, et que la lutte contre les discriminations ne soit le masque de la décomposition ordonnée des liens humains par le Système : une prolétarisation générale mais masquée, sans conscience de classe possible grâce à la décomposition symbolique avancée .

Cette décomposition symbolique, fonctionnelle entre autre par son annihilation de toute conscience collective, de classe ou de communauté, n'est d'ailleurs pas complètement l'effet involontaire du développement du Système, mais aussi le résultat d'actions idéologiques conscientes de leur fin menées par des organisations fonctionnelles privées ou publiques, dans le cadre d'idéologies fonctionnelles avancées présentant la décomposition comme un progrès, à l'intérieur du progressisme fonctionnel classique . Ce point mérite des développements ultérieurs .

Voilà résumée la situation de la décomposition de la culture : son abaissement, sa réduction au vide de tout contenu ontologique, donc vital, sa déstructuration organisée en tant qu'obstacle à l'exploitation maximale de la puissance de production matérielle des sociétés humaines . Tout concept ou construction symbolique d'une dignité personnelle ou collective interdisant certaines tâches, d'un sens du travail humain, d'une légitimité nécessaire des ordres, de limites humaines à l'asservissement devant être décomposés, en étant préalablement posés comme des préjugés, des tabous archaïques, des privilèges insupportables – obstacles qui furent rencontrés tant dans l'histoire des totalitarismes que dans nos tyrannies modernes .

A partir de là, Debord dresse un portrait très vivant des possibilités culturelles développées dans le Système occidental, et dans le Système soviétique .

Debord, §14 : (…) le conservatisme règne à l'Est et à l'Ouest, particulièrement dans le domaine de la culture et des mœurs . (…) . Bien que les deux cultures dominantes soient foncièrement inaptes à s'intégrer les problèmes réels de notre temps, on peut dire que l'expérience a été poussée plus loin en Occident (…)

Je l'ai signalé, et je le répète, la dichotomie Est-Ouest présentée ainsi est excessive . Mais peu importe, dans le contexte du présent travail . Le conservatisme visé par Debord est celui d'une impuissance à transformer le monde, faute d'une aptitude à intégrer symboliquement les problèmes réels de notre temps . Cette situation est bien sûr fonctionnelle dans le développement du Système . Mais les formulations de Debord méritent examen . La division entre être réel, en soi, et symbolisé dans la culture, pour soi, reste l'implicite de telles formulations . Un problème non symbolisé est-il un problème réel de notre temps, c'est l'abîme que creuse la société du spectacle . Peut-on poser un problème en soi, en dehors de toute problématisation pour soi ? Sans doute faut-il poser qu'il s'agit d'un problème en puissance, laissant dans l'implicite l'ensemble des conditions d'expérience humaine du problème .

L'essentiel est de marquer que la question ontologique est fondamentale à toute compréhension du rapport – comme d'ailleurs le fondement de la notion debordienne de spectacle . Cette distinction implicite d'un en-soi, la réalité, et d'un pour soi symbolisé, le spectacle, a une base marxienne, mais il semble que Debord la creuse tellement, marquant un abîme entre le réel et l'éloignement dans le spectacle, que des questions nouvelles apparaissent, fort éloignées de la fausse évidence de départ, la distinction structure réelle superstructure idéologique-symbolique . En particulier, le monde de la représentation possède des fonctions régulatrices infiniment plus complexes que la simple tromperie sur la domination réelle . Je dirais que ce monde, ce sous-système, est pleinement moteur, nécessaire et fonctionnel au Système général ; de ce fait, il peut être le lieu d'initiation d'une transformation globale .

Que peut être un problème réel qui ne serait pas élaboré ? Nous reportant au commencement du rapport, nous dirons qu'un problème réel visé par Debord est celui de la domination rationnelle des nouvelles forces productives à l'échelle mondiale, et la formation d'une civilisation à cette échelle . Il est aisé de comprendre que ce problème réel reste présent, plus que jamais – le déchainement des forces productives accumulant des cendres de plus en plus mal métabolisées par le Système, préfigurant l'hypothèse d'une crise générale des ressources .

Dit autrement, le développement intensif et extensif du Système adresse un ultimatum sans sujet à l'ensemble des êtres humains, et la décomposition de la culture fonctionnelle au Système, le morcellement indéfini des liens symboliques et de la puissance de relier de la connaissance objective, ou décomposition de l'Univers symbolique, empêche simultanément et d'un même mouvement la prise de conscience et l'élaboration symbolique collective de cet ultimatum, et des pratiques collectives qui pourraient être à la hauteur de ce kairos . Analogiquement, la course aux armements itérative de la fin du XIXème siècle européen a préparé les guerres mondiales et leurs gouffres, mais simultanément le déchainement de la puissance de production, s'appuyant de l'instrumentalisation de la pensée en propagande, a empêché toute prise de conscience du danger et de ses enjeux, ne serait-ce qu'au niveau stratégique en France, sans parler des enjeux humains et symboliques d'un tel blanc-seing laissé par des civilisations aux pires avidités meurtrières . Ces enjeux ne sont pas d'ailleurs à ce jour entièrement élucidés, et la réflexion la plus poussée sur la modernité des génocides n'est nullement reconnue, étouffée à grands cris par les dénonciations de barbarie . Reprenons ce mot de Bordiga : l'antifascisme est la pire forme du fascisme . C'est en effet un discours qui s'évite toute réflexion, et permet l'établissement d'une autorité tyrannique basée sur la moraline .

Dans ce contexte, l'incapacité des cultures à prendre en charge les problèmes réels reste manifestement une actualité . Les problèmes posés restent très complexes : il s'agit de la puissance d'élaborer symboliquement comme objet désirable une négation de l'ordre donné du monde symbolique, alors même que sémantiquement tout négatif d'un champ est perçu d'emblée comme condamnable et incorrect, sur le modèle de l'hérésie ou de la sorcellerie élaborées par l'inquisition . Il n'est pas possible de penser que la négation d'une culture symbolique dominante soit perçue par elle comme morale, cohérente, séduisante . A priori, il est très probable qu'elle soit perçue comme immorale, irrationnelle, sauvage, voire barbare .


(Interrogatoire d'une sorcière par l'inquisition)


De plus, une telle élaboration, d'un négatif désirable, risque de prendre la figure d'un millénarisme apocalyptique, ou d'une utopie irréaliste . Mais si le négatif est présenté à la manière de l'écologie néo-puritaine, il me semble clair qu'il ne peut se développer dans le champ culturel du monde moderne, où le désir est instrumentalisé . Difficulté encore, une telle élaboration ne peut être réalisée institutionnellement dans un paradigme culturel, mais ne peut être qu'élaborée que dans un milieu social marginal ou dominé par l'ensemble de la société où il se produit ; il se pose donc aussi le problème de la diffusion progressive du négatif et de sa transformation en position dominante régulatrice . Cette diffusion peut être le résultat d'une révolution violente, d'une diffusion pacifique, ou d'une combinaison historique des deux facteurs .

Cette problématique doit être élaborée dans une pensée révolutionnaire, mais il me semble que l'on peut poser par hypothèse que toute culture dominante est par nature l'élaboration d'un système immunitaire idéologique conservateur par principe . A ce titre, le caractère conservateur noté par Debord n'est pas inattendu d'un point de vue anthropologique . Il montre simplement l'impuissance profonde la culture moderne à penser sa propre réforme . Il est clair que la révolution dans la culture ne peut être autrement qu'un processus lent, aléatoire, en constante reformulation .

La décomposition analyse ensuite l'ensemble des stratégies culturelles mises en œuvre pour éviter d'affronter la tâche historique qui se pose à la pensée, pour prolonger le nihilisme symbolique fonctionnel au Système . Elle me permettra, à l'approche des fêtes, de devenir moins austère . Car ces stratégies sont reconnaissables , et forment des caractères .

Viva la muerte!

Debord, 6-1. Décomposition fonctionnelle de la culture : la dialectique de la révolution : révolution et révolution conservatrice .


(Caligula, Tinto Brass, 1979)

§ : 13 Debord : Le surréalisme, s'opposant à une société apparemment irrationnelle, où la rupture était poussée jusqu'à l'absurde entre la réalité et les valeurs encore fortement proclamées, se servit contre elles de l'irrationnel pour détruire ses valeurs logiques de surface . Le succès même du surréalisme est pour beaucoup dans le fait que l'idéologie de cette société, dans sa face la plus moderne, a renoncé à une stricte hiérarchie des valeurs factices, mais se sert à son tour ouvertement de l'irrationnel, et des survivances surréalistes par la même occasion . La bourgeoisie doit surtout empêcher un nouveau départ de la pensée révolutionnaire . Elle a eu conscience du caractère menaçant du surréalisme . Elle se plaît à constater, maintenant qu'elle a pu le dissoudre dans le commerce esthétique courant, qu'il avait atteint le point extrême du désordre (…) elle discrédite toute recherche nouvelle en la ramenant automatiquement au déjà vu surréaliste (…) le refus de l'aliénation dans une société de morale chrétienne a conduit quelques hommes au respect de l'aliénation pleinement irrationnelle des sociétés primitives, voilà tout . Il faut aller plus avant, et rationaliser davantage le monde, première condition pour le passionner .

Suivant le rapport sur la construction des situations, nous arrivons maintenant à un tableau général de la culture bourgeoise . Le champ culturel en 2010 a beaucoup évolué dans son écume par rapport à celui de 1957, mais les évolutions essentielles de l'idéologie d'un monde, le rythme propre du domaine historial, ou savoir objectif, sont liées à une temporalité séculaire dont les lignes tectoniques se retrouvent encore très largement . Par ailleurs, dans la perspective de la construction puissante d'une négativité dialectique de la culture moderne, les termes même de Debord doivent être soigneusement compris .

Debord travaille tout d'abord une contradiction, la rupture (...) poussée jusqu'à l'absurde entre la réalité et les valeurs encore fortement proclamées ( ...)dans la culture bourgeoise et l'œuvre propre du surréalisme qui se servit contre elles (les valeurs bourgeoises) de l'irrationnel pour détruire ses valeurs logiques de surface .
Le vocabulaire est caractéristiquement quelque peu confus .

Ces valeurs logiques de surface sont en quelque sorte les vestiges symboliques de formes culturelles dépassées par le procès de la reproduction matérielle de la société, ou réalité . Nous sommes là dans un marxisme orthodoxe, avec la dérive dialectique entre la structure déterminante et la superstructure déterminée . La dérive permet une instrumentalisation défensive des mondes symboliques dépassés, auxquels s'attache la classe dominante pour le profit de sa domination et la reproduction de l'exploitation . Cet écart entre le monde symbolique qui ordonne la vie et le monde réel est une aliénation pour ceux qui ne peuvent y creuser une négativité critique ; aliénation, à savoir que leur vie symbolique est étrangère à l'essence de leur situation matérielle dans le procès de reproduction du Capital, ou réalité .

Le problème semble être d'abord d'attaquer et de détruire les formes symboliques conçues comme dépassées, formes logiques, ou cohérentes en apparence et en fonction, fonctionnelles ; mais de surface, puisque contradictoires avec la réalité de la superstructure . L'irrationnel dont il a été question, nous l'avons déjà situé précédemment dans son champ sémantique cyclique . Il ne s'agit pas, à travers le mot irrationnel, de penser à une arme conceptuelle précise ou rigoureuse, mais à un positionnement idéologique dans le champ de la société bourgeoise, donc dans un champ pensé comme dépassé . L'irrationnel surréaliste se détermine sur un horizon de sens dépassé ; il est donc dépassé dès sa formulation même, étant le dépassement relatif à une forme posée comme sans vie, c'est à dire plus exactement sans charge de réalité, impuissante .

Si les formes de la culture bourgeoise contre lesquelles se détermine le surréalisme sont mortes, sans charge de réalité, d'une si caractéristique impuissance, le surréalisme ne rompt que des cercueils, et permet non pas une révolution réelle à partir de la culture, mais un spectacle de révolution dans les limites de la culture bourgeoise : le surréalisme dès l'abord est le sacrifice sanglant qui redonne vie aux formes mortes détestées . Ainsi à l'intérieur de la culture bourgeoise dans ses versions les plus avancées, le succès même du surréalisme est pour beaucoup dans le fait que l'idéologie de cette société, dans sa face la plus moderne, a renoncé à une stricte hiérarchie des valeurs factices, mais se sert à son tour ouvertement de l'irrationnel, et des survivances surréalistes par la même occasion . La bourgeoisie doit surtout empêcher un nouveau départ de la pensée révolutionnaire . La culture fonctionnelle au Système s'est ainsi considérablement renforcée de la diffusion neutralisée du surréalisme . Cette culture est ainsi moins factice, moins décalée, plus vivante, plus à même de satisfaire fonctionnellement des besoins spirituels auxquels le Système ne peut répondre pleinement .
Il parvient à en rendre l'absence plus supportable, presque souhaitable, plus aisée à affronter que l'âpre saveur du désir non médiatisé par des objets de consommation . La littérature, la poésie, la philosophie, la méditation Zen, l'érudition concernant les négativités passées, comme la démonologie,et les formes passées de la pensée révolutionnaire, les arts les plus raffinés peuvent ainsi devenir des activités compensatoires de l'absence fondamentale de la vie humaine dans le Système . Ces formes évitent la violence intérieure déchirante de la confrontation réelle à la négativité, confrontation qui nécessite une attitude mentale qui fera l'objet d'un texte complet . Le Système utilise sans cesse la mithridatisation idéologique, en neutralisant puis en assimilant au service de sa puissance les idéologies les plus puissantes nées des sous-champs culturels qui lui sont marginaux .

Ainsi est pointé ce paradoxe si vif dans l'ultra-gauche, qui fait que les pensées et les hommes issus des mouvements d'ultra-gauche parmi les plus radicaux sont massivement passés au service du Système . Cette capacité indéfinie d'assimilation du négatif distingue puissamment les formes modernes de régulation du négatif des formes anciennes, l'hérésie, la sorcellerie, et autres . Les formes anciennes sont la destruction pure et simple du négatif par des institutions spécialisées . Les formes modernes sont l'assimilation du négatif par la destruction localisée, ou guerre chirurgicale, des formes symboliques et sociales dépassées . Les survivances non encore déracinées de ces formes condamnées passent alors en négatif - scories du développement du Système, développement dialectiquement destructif-créatif - je pense bien sûr à Schumpeter .

Ainsi la défense du monde rural, ou d'autres formes en voie d'être broyées par le Système, comme le catholicisme, passent insensiblement de forces instrumentalisées, bêtement triomphantes, conservatrices de l'oligarchie, au statut de négativités écrasées par l'impuissance et leur propre incompréhension de la réalité, faute de conceptualité adaptée .

Il n'est pas, dans un champ de force, de position absolue, de réactionnaire par nature, ou de révolutionnaire par nature . Ainsi les forces qui ont soutenu un État capitaliste comme le Second Empire, les catholiques ruraux, peuvent-elles être mises à genoux par l'État capitaliste suivant . Le régime actuel et son ivresse de la réforme, la Sainte Alliance de la concurrence libre et non faussée, peut ébranler les idéologues les plus enracinés dans une tradition politique, qu'il soient de gauche progressiste – le progrès étant instrumentalisé en progrès de l'exploitation totale, ou de droite traditionaliste, qui voient une droite déchaîner, au profit de l'exploitation encore, les forces de dissolutions des hiérarchies et des liens sociaux .

Les forces de négativité issues du passé peuvent même acquérir la lucidité de l'analyse de leur position, et devenir révolutionnaires ; c'est toute la dialectique de la thématique de la Révolution conservatrice, ou de la Contre Révolution culturelle .

De ce fait le surréalisme a servi le Système en permettant d'en finir avec la société de morale chrétienne qui ne pouvait que freiner l'orgie de consommation, ou destruction, termes dont il fait penser l'essence commune, orgie rendue nécessaire par le développement du capitalisme et par l'intégration de la reproduction-fonctions dites de santé, encadrement, éducation, insertion...- des travailleurs dans la reproduction générale du Système . Cette intégration rend les luttes sociales classiques rituelles et parfaitement impuissantes en général – c'est un problème très solidement pensé par les meilleurs courants de l'ultra-gauche . Dans cette approche, seule la finalité, la puissance qui se manifeste en acte, est prise comme la signature du Système, et non aucune forme transitoire en acte de l'organisation sociale adapté à cette fin dans un cycle historique . Le mot reproduction ne doit pas leurrer ; il ne s'agit pas d'un strict maintien de l'ordre des choses, mais d'un processus où destruction et production se servent mutuellement au service d'une entéléchie unique, qui est la maximisation de l'expansion de la puissance matérielle au profit du tout petit nombre, de l'oligarchie, qui ne peut être assimilée à la bourgeoisie .

Nous vivons dans un système social où le règne de la bourgeoisie ou de la bureaucratie des pays de capitalisme d'État a pris fin insensiblement, au profit d'un triomphe silencieux de l'oligarchie . La domination pratique des oligarchies est écrasante, et les bourgeoisies urbaines sont réduits à la situation de serviteurs encore positifs de l'ordre social . Mais il semble probable que ces vestiges de l'ancienne bourgeoisie seront eux aussi écrasés, par pans entiers, devenant progressivement des freins au développement du Système . Et là encore, les représentants intellectuels des dominants d'hier sont dépourvus de l'outillage conceptuel qui leur permettrait de se penser, et donc de se défendre, à l'heure où ils passent en négativité aux yeux de l'oligarchie .

Le terme de réforme, issu de la sociale-démocratie progressiste, et qui visait des réformes sociales, sert surtout aujourd'hui le libéralisme le plus doctrinaire, idéologie de combat de l'oligarchie et de l'établissement de son règne de mille ans . Le terme de réforme est devenu synonyme de libéralisation, ou encore mise en conformité fonctionnelle optimale d'un secteur quelconque de la société, rien moins que son arraisonnement et son appropriation par l'oligarchie, ou privatisation . La Russie n'est pas le seul pays à avoir une oligarchie . L'oligarchie est la classe sociale qui se place au service de l'entéléchie .

La concentration du capital fait à l'origine de l'oligarchie une espèce spéciale de la bourgeoisie . Mais l'accumulation introduit une différenciation qualitative . La bourgeoisie historique se rapproche de plus en plus des classes moyennes salariées, tandis que l'oligarchie renouvelle un modèle comparable à l'aristocratie romaine des guerres civiles, à des personnages violents et avides comme Marcus Crassus, dont la fortune est tellement quantitativement supérieure que leur existence devient qualitativement incomparable au reste des catégories aisées . L'oligarchie croit pouvoir se passer de toute autre médiation que l'argent et la force pour régner, la puissance technique la mettant en capacité de s'affirmer par la violence pure, sans détours par un discours de justification de la domination par un quelconque service rendu à la communauté . Par dialectique négative, l'oligarchie est spontanément marxiste dans son analyse politique .

L'oligarchie fonctionne sur un mode de prédation des institutions publiques et des intérêts collectifs, et donc exténue toujours davantage les mythes de la République, sans parler de la démocratie, rendant raison à Marx voyant l'État comme la structure d'exploitation au service de la classe dominante . Les différents récits du mérite, de la délégation populaire du pouvoir, de l'impartialité de la justice, de l'égalité en droit, qui refleurissent par exemple aux États Unis à l'occasion du règne d'Obama tendent à devenir, par comparaison avec la réalité, des contes à dormir debout pour assurer le sommeil du peuple, ou le véritable opium du peuple . Ce voile miséricordieux de mensonges est ce qui permet l'effet de dévoilement, effet de dévoilement inauguré par le Prince, de Machiavel, et aussi l'effet hallucinatoire de Gommorha ; les propos d'Ellroy sur l'Amérique réelle née des égouts, ou encore l'effet corrosif de la sociologie d'un Bourdieu, par exemple la noblesse d'État . Dans la société du spectacle, la démocratie comme le vertu deviennent des spectacles, et insensiblement, quoique de manière décisive, rien de plus ; et le spectacle de la liberté le discours officiel de l'oligarchie .

Pendant les trente glorieuses, époque de l'expansion des situationnistes, la surproduction a été partiellement absorbée par l'expansion fonctionnelle de la puissance de consommation des salariés – le contexte de la guerre froide permettant en outre un rééquilibrage au profit des représentants intégrés des salariés dans le Système des profits . Dans ce contexte la fin de la société de la morale chrétienne, a été parfaitement fonctionnelle . Mais le triomphe actuel de l'oligarchie et le besoin de limiter la destruction des ressources rend fonctionnel le retour actuel de formes de moralisme . Ce moralisme est ascétique tant chez les écologistes que chez les droitiers naïfs . Ce moralisme est lui aussi parfaitement fonctionnel à l'ère de l'oligarchie, la petite bourgeoise fonctionnelle « écologiste », en quête de sens, semblant parfois penser « l'écologie » comme un passage à un ordre moral de la consommation, à une décence commune, la face cromwellienne du libéralisme . Idéologie dont l'oligarchie se tient parfaitement à part .

Le surréalisme a-t-il été menaçant ? Nous ne pouvons pas trancher . En effet, il ne s'agit pas, pour une entreprise de cette nature, d'avoir absolument ou relativement raison, mais de parvenir à catalyser, pour un certain temps, les désirs d'une époque . Cette phrase rude m'incite cependant à juger que le surréalisme se place dans le champ général d'une révolution de l'intérieur d'une pensée bourgeoise .

La pensée officielle-officieuse du Système discrédite toute recherche nouvelle en la ramenant automatiquement au déjà-vu surréaliste . Parmi les stratégies de refus ou d'assimilation d'une pensée révolutionnaire, celle de la reconnaissance-classification est une forme de banalisation très efficace ; elle reconnaît l'homme assez souvent pour le mettre à son service et émousse toute l'extrême pointe, subtile et fragile, de la pensée . Pour les autres stratégies, la psychiatrisation et le renvoi sur la personne du penseur, malheureusement permise entre autres par des phrases de Nietzsche, l'ironie supérieure et méprisante du penseur de l'ordre dominant (dans le genre restons sérieux, il n'est pas possible de laisser dire cela!) sont aussi très banales . Voyez entre autre Schopenhauer, l'art d'avoir toujours raison . Je note simplement qu'une des plus répandues, la supériorité diagnostique ou psychiatrisation – je ferais un article à ce sujet – est aussi paradoxale que la position générale du scepticisme . Si en effet toute pensée n'est que (formule caractéristique d'un réductionnisme) le reflet de la biographie, ou des névroses, ou du champ d'expression de son auteur, la pensée « toute pensée n'est que (formule caractéristique d'un réductionnisme) le reflet de la biographie, ou des névroses, ou du champ d'expression de son auteur » n'est que le reflet de la biographie, ou des névroses, ou du champ d'expression de son auteur, et n'a donc aucune validité concernant une pensée étrangère à son auteur .

Debord, en héritier de la tradition marxiste et donc des Lumières, se moque du néo-primitivisme de certains héritiers du surréalisme, en attribuant cette position à la bourgeoisie cependant . Le refus de l'aliénation dans une société de morale chrétienne a conduit quelques hommes au respect de l'aliénation pleinement irrationnelle des sociétés primitives, voilà tout . Nous y reviendrons plus tard . Ce qui est indéfiniment plus discutable et mérite une ample étude reportée lors de la conception de la Situation, c'est le lien de nécessité conditionnelle établie entre rationaliser le monde et le passionner : Il faut aller plus avant, et rationaliser davantage le monde, première condition pour le passionner . L'application du rationalisme, même dialectique, ne s'est toujours avérée qu'être l'application d'une idéologie fonctionnelle au Système général .

Passionner le monde, comme le désir du surréalisme dans l'éternité le fonde, passe par la vie de la démesure des mondes, par l'invocation de la puissance de monde qui excède toujours les puissances de la raison . Car c'est la puissance qui fixe les limites des réalités, et non la raison, ou forme idéologique du possible d'un cycle .

Sans invocation, notre parole sera privée de toute charge d'être, et donc de puissance .

La suite de cette étude portera sur la décomposition, stade suprême de la pensée bourgeoise . Plus exactement sur la notion de stade suprême dans les procès de développement du Système, que ce soit le stade suprême du capitalisme ou d'autres . Il est à craindre que seule la destruction totale soit le stade suprême total du Système .

Sade ou la gentillesse . Et merci Augustine !

(http://www.atasite.org/zine/issue5/tactics.html)

Sacrifice aztèque, in transgressive tactics in the age of unreason de G.Gomez-Pena .

Je suis le temps venu à maturité, manifesté ici bas pour la destruction des créatures ; à l'exception de toi, pas un de tous ces guerriers ici alignés en rangs serrés ne survivra. Donc lève toi ! Saisis la Gloire ! Défais l'ennemi et jouis de l'empire dans sa plénitude ! (...)

Il est question de la gentillesse . La gentillesse auparavant désignait les vertus gentilices, celles de grandes familles, et s'éteint vers une forme de générosité, d'agrément, de non-méchanceté . Il me semble que, face à quelqu'un qui parle de gentillesse, il soit important de rappeller la bonté de la cruauté, selon le mot d'Héraclite :

Si ces choses [les crimes] n'étaient pas, ils ne reconnaîtraient pas le nom de la Justice. (...) Mal et Bien sont Un .

La jouissance est accompagnée de l'âpre saveur du combat et de la cruauté . Une relation amoureuse, une puissance sexuelle est à la fois une danse et une lutte à mort dans l'âme, et une fusion brûlante du désir . L'intensité de la présence de l'être est liée au goût mêlé du sang et des roses, à l'entrelac de la mort qui fait réelle la vie, et de la vie qui rend la mort terrifiante . Les Aztèques, sacrifiant de beaux jeunes gens après les avoir couverts de fleurs et de fêtes, en les couvrant de sang et leur arrachant le coeur, le montrent-ce que nous savons nous obscurément .

Dans la perspective du lien, la gentillesse est grande si elle vient d'un être redoutable . Plus mon vassal est redoutable, plus grand est son hommage . Plus mon seigneur est redoutable, plus est juste ma vassalité, ma fidélité à la puissance, et plus sa puissance me nourrit . Aussi, les ennemis en coalition, la grand Roi, même cruel jusqu'à la férocité, est-il fidèlement servi . Plus douces sont les caresses du fauve que celles du mouton . C'est pourquoi Kali, la face destructrice de l'Un, est-elle aussi objet d'adoration et d'analogie dans le tantrisme de la main gauche-une adoration secrète, nocturne, car peu peuvent la voir sans terreur, ou révolte .

Pourtant il est deux gentillesses absolument nobles . L'une est celle, féminine dans sa polarité (mais qu'un homme peut accomplir, pourtant en lui l'image de la femme), de protection du faible, d'abord de l'enfant, étendu au malade, au mourant, de celle qui oublie tout dégoût pour tenir celui qui saigne, celui qui hurle, celui qui vomit dans la tendresse d'un cercle de bras . Elle est symbolisée par la Vierge au manteau, ou à celle de la descente de Croix.

L'autre est celle, masculine dans sa polarité (mais qu'une femme puissante possède, possédant l'image de l'homme), qui désarme la colère la plus violente, et la plus juste . Ainsi le Sorcier qui rend le Loup calme, et amical - non par une douceur inoffensive, mais par la force sauvage mais immobile qui se manifeste insensiblement dans l'extrême puissance du sage .

Voici l'exemple d'une cruauté voluptueuse : une jeune femme doit écrire à un vieil homme dont elle a la garde ce qui l'excite :

"Dans un premier temps je crois que je m'inquiéterais de vos organes ! Ô qui m'enlevera l'idée qu'un coeur rouge et palpitant est incroyablement sensuel ?

Voyez, étant cannibale de formation, je me demande comment votre vieille peau craquerait ......sous mes dents . Les peaux de vieillard sont fines et sèches, j'imagine la vôtre filée comme un collant à la moindre étreinte un peu brutale, peut être même n'avez vous plus de dents ! Gamahucher sans dents ! Haha le faites vous ?

Les vieux sont pleins de médicaments, boire votre sang aurait sur moi un effet thérapeutique en plus du reste, c'est à considérer .

Avez vous lu ces lignes sans sourciller ?

La provocation, chez un jeune homme qui ne sait que ça, est ridicule et ennuyeuse . Le silence chez une jeune fille qui fait beaucoup est insupportable et grisant .

Il est agréable de jouer, mais les provocateurs sont si souvent décevants que je cède la palme du jeu aux tentateurs : car pour tenter il faut être sûr et orgueilleux : or on réuni là deux qualités viriles qui font sur mon pauvre coeur de fille contenue un effet barbare .

Quand en été il fait 37°c, la température centrale du corps, c'est comme si vous étiez dans mon ventre... Vous savez, ces canicules incroyables où tout les vieux périssent ;) "


La gentillesse ne peut remplacer l'extrême détermination qui doit naître de l'âge de fer . Partout la guerre s'étend . La gentillesse noble peut désarmer la guerre, non la culture naïve de l'inoffensif .

L' extension du domaine de la lutte est aussi le fait des individus et du sexe. Le domaine de l'arraisonnement de la production et de la technique ne peut que s'étendre à l'indéfini, procréation, mort, enseignement, tout le sauvage et tout l'humain doivent produire, et tout ce qui peut empêcher cette extension, les "tabous archaïques", doit être détruit impitoyablement. Et la défense sotte des humains dépassés par l'attaque sert l'extension, car l'extension a besoin d'adversaires caricaturaux, "fondamentalistes, terroristes, etc" qui servent à rendre inaudible la parole des hommes.

Nous pilotons des bombardiers sans le savoir, et nous voyons pas ce que nous faisons.
Nous savons que cette course d'inertie se dirige vers des obstacles qui rendent sa continuation impossible.

Nous savons que l'impact aura lieu.
"Je me suis trouvé pris dans un engrenage (...) chaque jour j'ai vu les immenses ressources matérielles, intellectuelles et nerveuses de milliers de gens utilisées à des fins de destruction totale"
Andrei Sakharov.

Nous même sommes dedans. Rien n'est à garder. Il faut aller trop loin pour être radical. Les États Unis, l'Europe de la concurrence libre et non faussée sont un tel univers aseptisé, aux mailles lâches, où l'on est censé jouir. Car la jouissance est mise au service de la Production. L'espoir, l'amour, le désir de reconnaissance, toutes sortes de sentiments nobles ou non sont mis au service de la production, de la transformation du monde naturel en utilité, et de l'Univers comme lieu transparent éveillant le désir et véhiculant la propagande de la production.

La collision aura lieu, le crépuscule de l'Ouest est déjà là en puissance, car la trajectoire est ancienne et inexorable. Reste à savoir quand et où commencera-t-il. Il peut avoir lieu comme un spectacle ou ne naitre que de la modification pernicieuse de petits détails, comme la Peste : la mort des rats. Qui aura pitié des rats? Peut être aurons nous le meilleur des mondes. L'enfer blanc de la technique accomplie. Car la société industrielle ira jusqu'aux formes les plus ténébreuses de la destruction de l'homme, cela parait certain.

Nous savons que nous avons raison, et que cela est totalement inutile. Alors lisons la Baghavat Gita, XI :

« En contemplant tes dents effroyables et ta face semblable aux flammes consumantes de la mort, je ne puis voir ni le ciel ni la terre ; je ne trouve pas de paix : aie pitié de moi, ô Seigneur des Dieux, Esprit de l'univers ! Les fils de Dhritarâshtra avec tous ces conducteurs d'hommes, Bhîshma, Drona, Karna et nos principaux guerriers, semblent se précipiter impétueusement d'eux-mêmes dans tes bouches effroyables armées de crocs ; j'en vois qui sont saisis entre tes dents, la tête broyée. Tels les courants rapides des fleuves débordants se précipitent à la rencontre de l'océan, ainsi ces héros de la race humaine se précipitent dans tes bouches enflammées. Tels des essaims d'insectes entraînés par un mouvement irrésistible trouvent la mort dans le feu, ainsi ces êtres se précipitent éperdument dans tes bouches pour leur propre destruction. Tu enveloppes et engloutis toutes ces créatures de toutes parts, les léchant de tes lèvres en flammes ; remplissant l'univers de ta splendeur, tes rayons perçants brulent, ô Vishnou ! Hommage à toi, ô le meilleur des Dieux ! Sois propice ! J'aspire à te connaitre, l'Un Primordial, car je ne connais pas tes voies. »

Krishna :

Je suis le temps venu à maturité, manifesté ici bas pour la destruction des créatures ; à l'exception de toi, pas un de tous ces guerriers ici alignés en rangs serrés ne survivra. Donc lève toi ! Saisis la Gloire ! Défais l'ennemi et jouis de l'empire dans sa plénitude ! (...)


Viva la muerte!

Debord 5-2 : Remarques sur les constructions conceptuelles des courants lacaniens dans la perspective de la révolution .


(Rogier Van der Weyden : l'annonce faite à Marie-symbole de l'intervention historique de l'inconditionné, ou Ange de la face .)


Nous ne cherchons pas prioritairement à faire un commentaire linéaire du texte de Debord, mais bien à renouveler et approfondir les perspectives des mouvements révolutionnaires en Europe . De ce fait, cette discussion nous paraît parfaitement à sa place . Ceux qui en doutent, eux, ne le sont pas . Tourne tes pieds en arrière et non en avant .

L'opposition, ou négativité, aux sous-systèmes idéologiques du Système général qui s'élabore dans ces courants ne peut être négligée . Elle ne porte plus sur la négativité de l'inconscient en tant que concept, dans le champ sémantique de la culture d'une époque, comme l'époque du surréalisme ; elle porte sur la négation de l'anthropologie nécessitée par l'idéologie racine .

Cette anthropologie est issue du concept de la toute puissance élaborée par Duns Scot dans un cadre théologique, analogué pour définir le pouvoir absolu du monarque, puis la toute puissance individuelle de l'individu moderne, roi absolu d'un univers île où goûts et couleurs ne se discutent pas, univers île qui entrent en contact avec les autres par des marges, par des échanges monétaires et des contrats . Cet individu tout puissant qui définit librement son genre, sa consommation, son vote, et tout ça . Et qui détermine librement et rationnellement ses choix, non sans quelque erreurs de jugement dont rend heureusement compte la sociologie de l'individualisme méthodologique, rendant ainsi possible l'équilibre général harmonieux du marché, par les beautés de l'émergence de l'ordre du chaos . Cet individu qui part, grâce au polocolisme, à la recherche de lui-même en croyant qu'il va trouver quelque chose de consistant, son essence, sa légende personnelle, mais caché par la laide oppression des autres, qui sont l'Enfer de ce royaume, d'après Tartre lui-même .

Cet individu est à la fois nécessité par toutes les représentations du marché, du contrat social libre, du sujet moral qui accomplit des choix, individuellement ou par statistiques, sondages, votes, bref par tous les fondements idéologiques de la société moderne, comme cette plaisanterie qui s'appelle Économie, et cette autre Politique, et les Autres êtres consistants indépendants, monstrueuses créatures allégoriques du spectacle idéologique moderne - tant et si bien que la mort de l'Homme annoncée à grand frais de trompette ne fut suivie, il y a quelques décennies, par aucun enterrement significatif .

Ce modèle de l'individu est évidemment l'image de la Raison et de la Conscience auxquelles, sémantiquement, s'opposait l'Inconscient surréaliste . Mais les critiques lacaniennes ne portent pas sur les droits de la sauvagerie, de la surprise ou du désir, tout domaines où l'individu roi et consommateur moderne est parfaitement à l'aise quand le puritanisme de la morale de production, encore dominante en 1957 en Europe, s'atténue vers la morale fonctionnelle complémentaire de consommation et de destruction . Les critiques lacaniennes portent sur l'individu entant que concept pensé comme un objet, une substance .

La chose que je suis – the thing I am – dit le poète, inconnu à lui même (Shakespeare, Borges) .
Le management généralisé a semblé l'ultime étape de l'occidentalisation du monde . Ficelé par les propagandes, comptabilisé par l'économie, coupé en morceaux par la science, l'humain demeure cette chose que je suis, qui résiste, insondable, inexpugnable, horizon qui toujours se dérobe . Cette « Chose » là n'est pas globalisable .
Pierre Legendre, Dominium Mundi, l'Empire du Management, Mille et une nuit, 2007 .

Le moi n'est pas une substance, mais dans un inconscient structuré comme un langage, un nœud de positions dont le moi n'est qu'une facette . En clair, le moi n'est un être que parce qu'en la psyché il est du non-moi, une structure qui dépasse le moi et sa volonté . De ce fait la toute puissance du moi est aussi une grande déstructuration et faiblesse du moi, un malheur et une souffrance . Les conceptions idéologiques de la toute puissance du moi sont dévoilées comme des manipulations des êtres humains par le désir, car il y a désir, ça désire et je dis que JE désire . L'exemple de la toxicomanie montre assez que le désir n'est pas volontaire : je ne désire pas ce que JE veux . Désir et volonté ne sont pas uns et même . C'est le fondement du Manuel d'Epictète de parvenir à une telle fusion de contrôle, la volonté absorbant le désir pour garanir la liberté . Je ne peux pas à volonté devenir homosexuel, ou fétichiste du parapluie noir, et réciproquement, abandonner ces désirs qui me possèdent et me déchirent . Le désir peut être une souffrance atroce . De ce fait « le choix de ma sexualité, de mon genre », que construisent les gender studies est un premier mensonge de l'idéologie . L'objet de mon désir s'impose à moi ; et je peux vouloir arrêter la drogue pour le chocolat, et n'y pas parvenir . L'idéologie masque sans arrêt ce fait que mon désir peut servir à me manipuler et à me dominer, ne serait-ce que par l'humiliation, thème central de l'extension du domaine de la lutte de Houellebecq, à l'époque où il était écrivain .

Le moi comme effet de structure que je ne maîtrise pas permet aussi de dénoncer les mensonges du contrat social, ou toutes ces thèses extrêmement favorables à la tyrannie qui posent que toutes les positions de liens d'une personne, comme sa filiation ou son sexe, ne sont que socialement construites et purement arbitraires, par exemple dans le cadre à la moraline de défendre en apparence le droit à l'enfant des homosexuels . Cela paraît bénin et moralement satisfaisant .

Il n'existe aucun droit à l'enfant, car un droit est une puissance que doit garantir la société, et la société humaine ne peut être sans réflexion, aveuglée par la moraline, arraisonnée à développer la puissance technique qui permette de satisfaire de nouveaux droits, sans considérer que le déchainement de la puissance dans le Système n'est pas seulement un bien, mais en plus une obligation légale et morale . Par ailleurs, poser que la filiation est purement arbitraire revient à dire que la loi de l'État est le seul fondement de l'identité individuelle, ce qui revient à poser une toute puissance de l'État sur l'individu au nom de la liberté absolue de l'individu, qui devient une plasticité absolue, et soumise indéfiniment au jugement d'autrui . Ainsi la liberté absolue se transforme en asservissement absolu .

Les lacaniens parviennent donc à poser une fragile protection à l'idée de droit naturels de l'homme, le seul concept de droits antérieurs au droit positif, et donc non soumis à la puissance souveraine quelle qu'elle soit . La position de l'individu comme effet de structure permet en effet de soutenir qu'en tant que fondements de l'harmonie du psychisme, le respect de la filiation, l'éducation à la règle, l'encadrement de la culture symbolique et de la loi, la régulation consciente du désir contre la publicité et la consommation, sont du domaine des droits de l'individu . C'est à dire que la confusion absolue de l'idéologie racine est facteur de psychose, perverse, et produit non des individus libres, mais des êtres déstructurés, dépourvus d'épine dorsale et de contenu, fortement pulsionnels, incapables d'apprendre et de choisir-des êtres inférieurs . Telle est le résultat humain du chaos produit par le Système . Telle est la tendance des gender studies .

Les lacaniens tentent alors de réintégrer la réflexion politique et sociale selon un vocabulaire dont l'origine kantienne montre assez l'équilibre précaire .

En suivant le modèle linguistique, il est possible de fonder l’identité (la culture) sur un fondement transcendantal, donc en se détachant d’une transcendance trompeuse, elle-même effet de langage, et tout en échappant à l’ornière d’une immanence morcelée garante d’un échec. Un fondement transcendantal est un fondement transcendant aux individus mais immanent au groupe. Une structure linguistique (une langue naturelle, un langage quelconque, un code commun, une culture commune) sera toujours transcendante aux individus puisque ces derniers doivent s’y soumettre sans conditions, au risque de ne pas se faire comprendre. Pour que du sens émerge, pas d’autre choix pour les individus que de respecter une syntaxe commune, une grammaire, un algorithme, une règle, une structure, un ordre, une loi. L. Degryse, introduction au Créalisme .

Car voici la grande faiblesse que l'on retrouve ici comme chez Legendre . Le moi a besoin de références inconditionnées pour poser une santé et une puissance, comme le Père, ou la Loi . Mais ces mots, ces signes, ne peuvent être pensé que comme des signes sans référent réel, comme des immanences . La toute puissance est alors transférée de l'individu au groupe : le groupe produit le transcendantal sémiotique, produit Dieu le Père . Une telle pensée de l'inconditionné le réduit en réalité au conditionné . Le fond du lacanisme est analogue à la psychanalyse freudienne : il absorbe l'insaisissable, le négatif extrinsèque à l'idéologie, la divinité, dans le cadre de l'ontologie de la chose, puisque le divin devient le signe de la puissance du groupe humain qui le produit . A ce titre les lacaniens ne dépassent pas Feuerbach .

Les lacaniens défendent des puissances vides, sans consistance . Dans le cadre de la lutte idéologique, il ne peut naître de là aucune puissance, puisqu’ils demandent d'accorder une importance déterminante à des étants dont ils posent par ailleurs l'inexistence réelle ; face à un tel paradoxe, il ne peuvent rallier qu'une poignée d'intellectuels . Les sectes et les fondamentalismes religieux resteront puissants pour les masses . Une telle position est une névrose .

La névrose est de vouloir simultanément tenir des thèses incompatibles . Ainsi, défendre une position structuraliste de l'identité humaine, qui dissout toute essence et toute liberté, et exige de poser des cadres puissants pour garantir la consistance du moi ; sans entrevoir que cette exigence de consistance, cette garantie est exigée par l'idéologie même qui pose le caractère substantiel illusoire de l'identité .

Beaucoup plus grave encore, le lacanisme est la formulation paradoxale d'une position structurale de la substance humaine dans le cadre de l'ontologie de la chose, qui pose la ré-alité, le caractère de chose, comme premier analogué et étant de référence de tout être de l'étant . Alors l'identité humaine, premier analogué authentique de l'identité prêtée aux choses, devient une construction largement illusoire ; ainsi en recherchant la fondation d'une consistance, en vient-on à formuler la mort de l'homme comme un progrès . Comme il n'existe à l'évidence aucune ré-alité de la transcendance divine, ils en concluent à la validité des concepts de signes sans signifiés, sans référence, et à la construction purement sémiotique des discours portant sur l'insaisissable et l'inconditionné . A ce titre, ils se montrent incapables de penser une véritable pluralité des mondes . Ils sont donc dans une défense désespérée, contradictoire, et au fond inaudible .

Rien n'empêche dans la conception transcendantale de l'inconditionné comme Mythe nécessaire à l'être humain né dans le Spectacle du Code de revenir finalement à la toute puissance infantile de la communauté humaine, et donc à un inconditionné purement verbal, mais inconsistant . La vérité demeure que l'être véritable n'est pas crée par l'homme, ni par la volonté ou les accidents de la communauté humaine, et qu'aucun jugement ou imagination ne peut faire de moi un être volant, capable de sortir vivant de la chute d'une falaise .

(…) Ce sont des faits . Et les faits sont la chose la plus obstinée du monde . Mais ce qui nous intéresse maintenant, c'est ce qui va suivre, et non les faits déjà accomplis . Vous avez toujours été un ardent défenseur de la théorie selon laquelle lorsqu'on coupe la tête d'un homme, sa vie s'arrête, lui même se transforme en cendres et s'évanouit dans le non être . Il m'est agréable de vous informer, en présence de mes invités, et bien que leur présence même soit la démonstration d'une tout autre théorie, que votre théorie à vous ne manque ni de rigueur ni d'ingéniosité . D'ailleurs, toutes les théories se valent . Il en est une, par exemple, selon laquelle il sera donné à chacun selon sa foi . Ainsi soit-il ! Vous vous évanouissez dans le non-être, et moi, dans la coupe en laquelle vous allez vous transformer, je suis heureux de boire à l'être !
Mickhaïl Boulgakov

Le lien essentiel, originaire, d'analogie entre la pensée de l'être et celle de la vie bonne, qui fonde la volonté de puissance s'expliquant indéfiniment dans les mondes comme un feu, ne peut être compris par les lacaniens . L'être pensé dans le cadre de leurs ingénieuses théories est un évanouissement – et ils rendent l'évanouissement et la disparition équivalent à l'inconditionné et à l'insaisissable . Pourtant même aux sociétés et aux nations, même à César il manque tant et tant d'être . Les lacaniens ne sont pas des penseurs conséquents, et ne peuvent défendre jusqu'au bout ce qu'ils veulent défendre . Ils veulent poser un être qui n'est pas, un non-être puissant pour rester dans le cadre de l'idéologie même qu'ils veulent déconstruire dans son analogué comme pensée du sujet . Ils sont tièdes . Que n'est tu froid ou bouillant ! Mais tu es tiède, et parce que tu es tiède, je te vomirais par ma bouche .

Dieu, le Diable ne sont pas un signe, mais une puissance réelle . Comment la volonté de puissance qui s'exalte peut rejeter une telle puissance pour plaire à une idéologie morte ? Le pluralité des mondes a été niée par les penseurs en guerre contre la Sainte Alliance, qui instrumentalisait les mondes pour assurer une domination temporelle au service de la production et de l'exploitation . Nous ne pouvons refuser de nous armer des états multiples de l'être contre la Sainte Alliance unidimensionnelle du marché libre et non faussé . La castration peut-elle être vraiment désirée par les philosophes de l'avenir ? Nietzsche dit : je ne pourrais croire qu'à un Dieu qui saurait danser . Dieu danse, comme l'air surchauffé au dessus des plaines, comme les amants dans l'extase des entrelacements .

Poser des signes sans signifié est vanité, avidité du vide . L'Être est . Le non-être n'est pas . (…) et c'est le même que de penser et d'être . L'être n'est pas un effet du signe, mais bien l'inconditionné, le brasier sur lequel se lèvent toutes formes .

Mais si nous produisons l'illusion qui disparaît dans l'évanouissement, nous ne produisons ni ne maîtrisons l'insaisissable et l'inconditionné . L'insaisissable nous produit, et produit l'illusion des mondes des choses, de ces choses consistantes sur lesquelles nous fondons des vies illusoires .

Nous ne possédons pas l'insaisissable . L'insaisissable nous possède .

Viva la muerte!

Debord, 5-1 . Éléments d'une critique de la psychanalyse dans la perspective de l'insurrection à venir .

(Araki, Yakusa)


Après une introduction problématique, ce texte qui analyse la perspective de Debord sur Freud se présente en deux sous-parties . Une, 5-1, est l'archéologie du concept d'inconscient dans la perspective de l'idéologie racine ; la deuxième 5-2 qui suit est la discussion des conceptions issues des travaux de Lacan, et qui ont une grande place dans la pensée critique, de Legendre, de Zizek, dans le Créalisme tendance Degryse . Cette deuxième partie est appelée par le principe de cette étude, qui n'est pas seulement de commenter Debord, mais, de trouver des armes au fil du commentaire .

Un tel chapitre a deux intérêts cruciaux au présent cycle de recomposition radicale, théorique et organisationnelle, de la pensée de la révolution en Europe . Il permet d'évoquer dans toute son ampleur anthropologique les courants idéologiques de la contestation – car l'épaisseur anthropologique n'est pas propre aux peuples non européens, mais concerne tous les hommes dotés de parole, c'est à dire des infinies sédimentations d'une ou plusieurs langues . Il permet de penser un rapprochement des courants intellectuels opposés au Système depuis l'origine, dont les forces peuvent se conjoindre, et les faiblesses se réduire de ce rapprochement .

Cette recomposition porte sur l'organisation, au moment où la lutte des classes ne porte plus de puissance de transformation grâce à l'ingénierie sociale du Système ; et sur la théorie, car la puissance subversive des théories prétendument les plus subversives et les plus raffinées du monde occidental -la french theory- est dépourvue de toute évidence . Ce qui est évident au contraire, c'est que la diffusion des théories de la déconstruction n'apporte aucun renouveau d'une quelconque capacité humaine à freiner le développement destructeur du Système .

Sur le plan théorique, l'ensemble de ces problématiques a été pensé par deux courants de la pensée radicale, le courant de l'ultra-gauche, dont les situationnistes sont les héritiers, et qui a reçu de nouveaux développements chez Tiqqun ; et par des courants traditionalistes ou révolutionnaires conservateurs, par exemple dans le Travailleur d'Ernst Junger, chez Heidegger, source essentielle de Tiqqun, mais aussi les œuvres de Guénon et d'Évola . Or les particularités de la lutte des classes – qui est un ensemble de dissolutions concertées- dans le Système intensificateur de l'âge moderne accentue les difficultés théoriques de l'ultra-gauche, j'y reviendrais . Au même moment, la fin de la guerre froide manifeste impitoyablement le caractère ultra-moderne du Système, c'est à dire son caractère nihilisateur de tout ce qu'a toujours défendu la révolution conservatrice .

J'ai déjà souligné ce fait essentiel que le dernier texte que je connaisse qui se réclame de Tiqqun, une postface de 2004 à la théorie du Bloom, nomme, avec des réserves sur lesquelles je reviendrais, Junger et Évola parmi les personnes ayant traité politiquement la question du bloom . Un autre élément symptomatique de ces puissances de survie repose sur Simone Weil, revendiquée par l'ultra-gauche, avec raison, et d'inspiration guénonienne dans sa lettre à un religieux .

De ce fait, une confluence des traditions d'analyse du Système comme négativité devient possible, et potentiellement puissance de révolution dans la culture, selon le désir de Guy Debord en 1957 . Notre moment historial est le chaudron de sorcière de l'idéologie de combat qui peut arrêter le Système avant que des dégâts irréversibles se soient produits tant sur la culture, la psyché des hommes et la planète – avant « l'épuisement des ressources » ou l'ultime suicide de l'héritage de l'Europe après les deux guerres mondiales .

La deuxième partie de ce chapitre (5-2) permet de prolonger le rapport sur la situation présente . Il existe d'autres pensées de la négativité du Système moderne . Le lacanisme n'y est pas absent . Il est même possible de soutenir que la psychanalyse a été une arme permanente de la contestation depuis le rapport de 1957 .

Le texte de Tiqqun cite d'ailleurs Lasch comme un penseur réactionnaire, et donc implicitement Michéa et les penseurs qui s'en réclament . Ce dernier courant pourtant me paraît très différent, de part son imprégnation anglo-saxonne ; il est à la fois très lu et discuté à droite, mais est enraciné dans une tradition libérale moralisatrice de la gauche anglo-saxonne, type Orwell, malgré des réminiscences de l'École de Francfort . Il présente de ce fait une lucidité et une science très supérieure des origines du libéralisme, forme puissante de l'idéologie racine, visible dans l'Empire du moindre mal, de Michéa, qui est un ouvrage achevé, rare dans le champ critique . Son éthos est compatible avec la tradition républicaine la plus morale . Sa faiblesse critique est tout simplement extrême, ne proposant au fond que la common décency comme remède à une situation -la situation du monde moderne- présentée comme inouïe et inacceptable . Cette faiblesse est liée à l'adhésion non-critique à l'idéologie-genre même qui fonde le libéralisme comme espèce de ce genre . Mais Michéa se réclame aussi de réflexions lacaniennes .

Une puissante critique du monde moderne, peu audible, est éveillée parmi les psychiatres, et les psychanalystes . Elle s'appuie aussi sur la psychanalyse lacanienne . Elle comprend un auteur comme Pierre Legendre, mais aussi, de manière diverses, des universitaires qui constatent dans leurs consultations l'évolution de la personnalité de base des adolescents entièrement formés par le Système . Des courants nouveaux, héritiers des Situationnistes et de Tiqqun, comme certains Créalistes, s'appuient très fortement sur des catégories et des modes de raisonnement issus des œuvres de Lacan . La psychanalyse, à nouveau, est réclamée par des forces de transformation dans la culture .

La discussion de l'inspiration freudienne du surréalisme par Debord, dans ce contexte cyclique de la pensée, est aussi le questionnement sur la pertinence des constructions lacaniennes dans la pensée révolutionnaire . Les liens entre le marxisme, les théories de Freud, et le surréalisme en font un cas d'archéologie qui ne peut être complètement délié de notre situation .

Commençons donc par la critique, par Debord, de l'apport freudien et sa discussion .

§ 12 : Debord : L'erreur qui est à la racine du surréalisme est l'idée de la richesse infinie de l'imagination inconsciente . La cause de l'échec idéologique du surréalisme, c'est d'avoir parié que l'inconscient était la grande force, enfin découverte, de la vie . C'est d'avoir révisé l'histoire des idées en conséquence, et de l'avoir arrêtée là . Nous savons finalement que l'imagination inconsciente est pauvre, que l'écriture automatique est monotone, que tout un genre d' « insolite » qui affiche de loin l'immuable allure surréaliste est extrêmement peu surprenant . La fidélité formelle à ce style d'imagination finit par ramener aux antipodes des conditions modernes de l'imaginaire : à l'occultisme traditionnel (…) la découverte du rôle de l'inconscient a été une surprise, une nouveauté, non la loi des surprises et des nouveautés futures (...)

Ce passage appelle à la déconstruction anthropologique des hypothèses de départ du surréalisme, cette idée de la richesse infinie de l'imagination inconsciente, cette idée d'un inconscient qui soit la grande force, enfin découverte, de la vie . Une réflexion véritablement corrosive au sujet du concept d'inconscient doit revenir à ses sources, non à Janet ou E.Von Hartmann à la fin du XIXème siècle, mais à la nécessité et à l'économie historiale de ce concept . (Nous ne voulons surtout pas que l'on croie lire des analogies entre nous et les critiques de Freud dans le spectacle . Que Freud ait été cynique et pervers est favorable à son personnage d'homme de science . )

Dans la partie fonctionnelle dite « psychologie » de l'idéologie des Lumières, le concept de « raison » était absolument dominant : l'homme était un animal rationnel, ancienne définition qui était comprise comme signifiant que le simple exercice de la "pensée rationnelle" était en soi le développement des Lumières, selon le mot de Descartes, le bon sens est la chose du monde la mieux partagée . La raison suppose une « maitrise de soi » et s'oppose à l'imagination déréglée et au désir excessif, transgresseur . Les corrélats de cette position sont les suivants : ce sont des présupposés, les affreux « préjugés », liés à l'imaginaire et à la démesure du désir qui empêchent le déroulement naturellement orienté vers la Lumière des raisonnements humains . La Science est en quelque sorte la méthodologie idéale de la pratique de la raison, n'acceptant que de stricts Faits d'Expérience et d'Observation, qui sont l'opposé exact des Préjugés et le Raisonnement logico-mathématique pour avancer des propositions avec le recul et la modestie qui caractérisent le vrai savant, qui est aussi, indissolublement, un modèle moral . Pour débarrasser les hommes des préjugés, l'Éducation, et l'encouragement à la Liberté, sont des axes fondamentaux de l'œuvre des amis des hommes . Kant résume « oser faire usage de son propre entendement, telle est la devise des Lumières » . Oser, parce que les préjugés se maintiennent par l'accord intéressé des forces féodales qui prospèrent sur l'abrutissement du peuple, nobles et clergé .

Ce modèle est une doctrine bourgeoise dans le contexte de la révolution française, et de la révolution industrielle, tous les obstacles au développement du Système, comme les complexes traditionnels de structures familiales et de croyances, pouvant ainsi être qualifiés de « préjugés » et détruits par la « Raison », autre nom de l'idéologie racine en contexte de guerre idéologique d'anéantissement, par exemple dans les formes coloniales de l'extension du Système, en Vendée comme en Afrique .

Ce modèle de la Raison fut très analogiquement répliqué par le discours de la Gauche, prétendant lutter contre le capitalisme bourgeois . Les Préjugés devenant les idées libérales favorables à la bourgeoisie, et la Raison devenant synonyme de conscience de classe, la Science étant la théorie marxiste-léniniste .

Nous parlons pour l'instant du complexe idéologique de la Raison tel qu'il se développe dans les Lumières . Le développement de l'idéologie bourgeoise reprend et remobilise de très anciennes dichotomies sémantiques occidentales indéfiniment analoguées dont il n'est pas possible par l'archéologie, sans doute, de retrouver la première . Sinon que cette dichotomie originaire est sans doute la matrice dichotomique même, parallèle à la construction individuelle de la dichotomie Moi vs Non-Moi, immanente à la structure intentionnelle de la conscience – la structure essentielle de la conscience est une structure sémiotique de puissance indéfinie, selon le mot d'Aristote, l'âme est en quelque sorte toute choses . Et aussi bien sûr, de la construction sociale des groupes humains, de Nous vs Non-Nous, de la constitution corrélative de la civilisation et de la barbarie . Jack Goody est l'anthropologue qui les a le plus finement analysées, dans sa critique de l'œuvre de Levi-Strauss ; je ne peux y revenir de manière complète dans un texte court . Une culture comme la nôtre est bâtie sur des dichotomies sémantiques fondamentales, qui se répliquent indéfiniment dans toutes formes de textes . Une des plus puissantes et multiformes peut être nommée l'opposition nature v.s culture .

Pour produire une idéologie, il n'est pas économique de créer des structures sémantiques nouvelles, qui seront en outre très difficiles à diffuser, comme est difficile de diffuser une langue nouvelle dans un milieu linguistique sans vides . Il est plus facile de répliquer des structures et des matrices de jeux de langage déjà communes dans la culture cible, en déplaçant les références de ces matrices . L'innovation ne réside pas dans les structures, mais dans l'extension des champs où on les applique . Cette technologie idéologique est fonctionnelle à un Système idéologique comme celui que nous étudions et subissons, car il fonctionne comme extension et intensification toujours renouvelée de matrices univoques, et non dans la génération créative de matrices nouvelles – mode de fonctionnement qui explicite la désertification des mondes culturels que produit cet arraisonnement de la culture, cette normalisation générale . Comme le sous-système idéologique ne crée pas de matrices sans nécessité, ce sous système manipule les structures les plus profondes des mondes sémantiques de la culture . De ce fait, l'opposition nature v.s culture est devenue un pôle dominant de la structure générale de l'idéologie racine .

Pour prendre l'exemple du racisme biologique, le champ sémantique propre au règne animal (domestiqué ou non) comprend race, sélection, pur-sang, pure race, etc ; il n'est pas habituellement possible de l'appliquer à l'homme (l'homme civilisé, celui qui est « comme nous, normal quoi »), pas plus que pattes, gueule, etc . L'application de ce champ à l'homme était déjà connue depuis très longtemps comme expression de l'insulte, et du rejet hors du monde habité par les hommes « normaux » . Ainsi le barbare, le sauvage, la sale gueule, etc . De manière globale, l'idéologie valorise le locuteur et participe à la construction d'une image positive de lui-même, qu'il soit le civilisé opposé au sauvage, ou les lumières face au ténèbres, ou l'homme de raison face au fanatique, le tolérant face à l'intolérant, et toutes ces risibles procédures d'autosatisfaction . Le déplacement à l'homme des catégories sémantiques de l'animal n'est péjoratif que parce qu'axiologiquement, l'application à un étant de termes issus de ce champ le pose immédiatement comme hiérarchiquement inférieur à l'homme . C'est l'aspect à la fois identificateur et hiérarchisant des classifications sémantiques . Les règles du langage concernant l'utilisation des termes de ce champ sont par contre maîtrisées par la plupart des locuteurs . De plus, la structure syntaxique des propositions est en général identique, ce qui réduit l'apprentissage à de simple question de vocabulaire, c'est à dire au strict minimum . L'apprentissage de l'idéologie raciste biologique se fait alors de manière syntone au moi (JE suis de race supérieure) au niveau minimum de la répétition, la fameuse répétition hypnotique de Mein Kampf, puisqu'il ne s'agit que d'acquérir une matrice sémantique, la syntaxe étant acquise . Une matrice de langage est une matrice d'action, de droit . De ce fait, ce qui relevait de l'insulte ou de la xénophobie ordinaire peut être instrumentalisé en arme de guerre idéologique ; et les matrices et procédures d'action réservées aux bêtes dans l'industrie agro-alimentaire être appliquée à des hommes . J'ai déjà averti, et je répète cet avertissement, aux idéologues ignares qui croient humaniste de travailler à estomper la démarcation anthropologique entre l'homme et l'animal . La pression du Système est infiniment plus puissante, pour traiter à nouveau les hommes comme des bêtes, que les bêtes comme des hommes, pratique distinctive des enclaves de l'oligarchie, où la misère des autres hommes n'émeut guère .

Pour éclaircir ce propos aussi essentiel que difficile, non intellectuellement, à la manière du théorème de Gödel, mais par les résistances d'une adhésion naïve au monde de l'idéologie, je cite ce passage de Watzlawick, changements, paradoxes et psychothérapie : « notre expérience du monde repose sur l'ordonnance des objets de perception selon des classes (…) les classes ne sont pas formées selon les propriétés physiques des objets mais surtout d'après le sens et la valeur qu'ils ont pour nous (…) une fois qu'un objet est conçu comme appartenant à une classe donnée, (…) cette appartenance s'appelle sa « réalité » : ainsi, celui qui le voit comme appartenant à une autre classe doit être fou(...) » . Même si les formulations de ce texte sont infiltrées d'idéologie ontologique, le contenu est globalement exact et clair . En effet, pour la critique : il n'existe ni expérience du monde, puisque le monde est la puissance d'horizon où toute puissance pensable est enclose, alors que l'expérience ne peut être qu'expérience de l'acte ; ni objet de perception, puisque l'objet est la recollection idéale d'un ensemble indéfini de perceptions continues et diverses, ni propriétés physiques intrinsèques d'un objet (objectif) qui s'opposeraient à un sens et à une valeur « pour nous »(subjectif), puisque les propriétés physiques elle-même sont relationnelles de droit, comme le poids, la vitesse, ou de fait, c'est à dire ne peuvent être ni pensées ni mesurées sans penser et réaliser une relation . Ce qui demeure fondamentalement, c'est que la pensée moderne pense le classement de l'objet, sémantique et axiologique en un seul mouvement, comme l'expression de sa nature, ou essence, un intrinsèque fermé sur lui même, une identité indépendante des liens que l'étant peut à postériori avoir avec « son environnement », et une autorité absolue . Notre propre position est que cette identité intrinsèque est illusoire, et que l'on nomme « objet »les pôles plus ou moins consistants et autonomes de systèmes de liens . Dans cette perspective on ne peut penser « l'environnement »d'un « objet » ; il est un champ qui détermine des polarités .

La démarcation homme vs animal est une analogie de la démarcation générale nature vs culture . Pour montrer cette puissance officielle, je cite un texte caractéristique, dont l'aspect caricatural est pratique pour cet usage-j'aurais pu prendre Levi-Strauss, comme Jack Goody le fait sans scrupules excessif pour le respect dû aux icônes de la culture moderne . Il s'agit de l'article Science du Grand Larousse de 1932, donc contemporain de la fin de période du surréalisme selon Debord . Ne doutons pas, en attendant, que des structures aussi simplistes ne se retrouvent sur Wikipedia, et sous la plume de grands scientifiques contemporains comme XXXXX . Simplement, ce sont les nôtres, nous y sommes moins sensibles . Ne cédons pas à l'illusion progressiste . Être d'avant garde, c'est comprendre les certitudes du contemporain comme des préjugés toujours déjà archaïques .

« Les documents permettant de reconstituer la préhistoire de la science sont des objets (…) ne nous donnant que des renseignements bruts, il faut y rajouter des comparaisons avec le primitivisme actuel . On entend par ce terme : la mentalité des peuplades encore sauvages aujourd'hui (v . Ethnographie) ; le résidu des croyances ancestrales qui subsiste (…) de nos populations rurales (v . Folklore) . Enfin l'étude de la mentalité de l'enfant (v . Psychologie enfantine)... »

L'analogie sémantique entre sauvages, ruraux, enfants, et apaches ou voyous parisiens -voyez le criminel comme atavisme et arrêt de développement de Lombroso- est faite d'une manière difficilement contestable . Tous sont du côté « sauvage », par opposition au doctrinaire bourgeois, « civilisé » . Ces structures informent encore la pensée sauvage de Levi-Strauss, je reprends à mon compte ce jugement de Goody (1979) :

« Lévi-Strauss essaie bien de se démarquer des opinions de ses prédécesseurs, mais la manière dont il décrit ces deux formes de la connaissance est manifestement en rapport étroit avec la vieille dichotomie entre primitif et civilisé ; dichotomie qui, dans sa terminologie, devient celle entre « sauvage » et « domestiqué » et qui s'applique tout spécialement (…) à la pensée des acteurs en cause (…) cette dichotomie est en continuité avec les représentations les plus courantes (...) »

Nommer le civilisé domestiqué montre une certaine sympathie pour le sauvage, mais ce qui importe le plus est de comprendre que dès lors que l'on pose le sujet sous forme dichotomique, la construction dichotomique de l'objet d'étude, de nécessité sémantique interne, écrase tout autre contenu dans son ordre de fer . Avant de montrer archéologiquement (par l'étude des principes originaires) la nature du concept d'inconscient dans l'économie de la psychologie moderne, je ne résiste pas à vous livrer ce tableau de la psychologie du primitif du l'article de 1932 cité :

« Le primitif n'est pas dépourvu d'une certaine curiosité intellectuelle (…) mais il est incapable d'y satisfaire correctement par l'observation attentive et la comparaison critique entre les observations . Il est trop émotif, son imagination l'entraîne . Il distingue mal entre ses visions, ses intentions, ses rêves et la réalité perçue (…) dominé par la peur (…) c'est le règne de la sorcellerie . »

Symétrie sémantique implicite : le savant occidental moderne (qui écrit ce texte) a aussi une curiosité intellectuelle . Il est capable d'y satisfaire correctement par l'observation attentive et la comparaison critique . Il maîtrise son émotion et ne se laisse pas entraîner par son imagination . Il distingue entre ses visions, ses rêves et la réalité perçue . Il garde son sang froid . C'est le règne de la Science .

On voit bien que la co-construction sémantique des objets primitif-civilisé l'emporte largement sur toute observation attentive ou toute comparaison critique, et que parle non la Science idéale revendiquée, sinon comme personnage de fiction, mais la machinerie sémantique de l'idéologie qui est la matrice de ce genre de texte .

L'homme est, dans l'essentiel des cultures, un microcosme . Cela signifie très sérieusement que le discours psychologique n'est en général guère plus que la réplication analogue des matrices sémantiques appliquées sur le monde . Cette analogie de la conscience au monde est aisée à comprendre si l'on rappelle que l'âme est, en quelque sorte, toutes choses, c'est à dire en puissance signe de toute chose . Principiellement, toute prétention à la science psychologique doit s'appuyer sur une ontologie, c'est à dire un discours sur l'essence du monde phénoménal, permettant ainsi de distinguer ce qui relève de la psychologie et ce qui relève de la réalité, la psychologie se situant dans l'écart entre le concept de l'être en soi, et le concept de l'être pour soi – sans une pensée de cet écart, il n'y a tout simplement pas de psychologie possible . L'angéologie peut ainsi, selon la démarcation, être un genre de l'ontologie, ou de la psychologie . L'exemple de la sophiologie psychologique d'Ibn Arabi, ou d'Avicenne, étudiée entre autres par Henry Corbin, permet une comparaison anthropologique avec la psychologie propre à l'idéologie occidentale actuelle . Mais cette démarcation n'est en rien une donnée brute, sinon par l'idéologie générale dans laquelle se construit l'objet d'étude, et qui est comme le milieu nutritif de la science et de son objet, celui où ils se constituent comme tels .

Qu'est ce donc que l'inconscient dans le cadre de l'idéologie racine, c'est à dire quand la dichotomie conscient vs inconscient est la réplication analogique dans la construction de l'objet « psychologie humaine », de la dichotomie fondamentale nature vs culture, ou encore (Lumières, raison, science) vs (obscurité, irrationnel, délire) ?

L'inconscient, en tant qu'opposé sémantique du conscient, est le réservoir en l'être individuel de la sauvagerie sémantique générale, c'est à dire issue de la réplication de la dichotomie fondamentale nature vs culture . Comme conscience, calcul et raison sont corrélatifs dans l'idéologie racine, l'imagination est considérée comme irrationnelle dans la plupart des psychologies, alors qu'à l'évidence l'imagination est parcourue de structures sémantiques rationnelles dans leur genre . A ce titre encore, l'inconscient peut être pensé, comme le note Debord, comme le réservoir de l'imagination . L'inconscient est ainsi dans le microcosme, l'homme, ce qu'est la forêt et le recours aux forêts dans le macrocosme . L'inconscient est irrationnel, inquiétant, et porté au vices et à la cruauté . Chez un Gustave le Bon, il est ce qui explique le comportement « irrationnel, cruel et sauvage » des foules . L'inconscient surréaliste n'est pas l'inconscient freudien, il est le concept général né dans le champ de l'idéologie, et s'appuie autant sur Sade que sur Freud .

Les surréalistes, en annexant l'inconscient, se réclament du négatif construit dans leur culture même, et sont les successeurs analogues, sur cette position dans le champ culturel, du romantisme noir . L'œuvre de Maurice Barrès, qui exalte un inconscient romantique, irrationnel, instinctif et déterministe – la conscience, quelle petite chose à la surface de nous même-a été une source ruminée d'Aragon, de Breton et de Pierre Drieu la Rochelle ; et cette convergence originaire avec l'archéologie des idéologies opposées aux Lumières permet de placer les racines du surréalisme dans l'histoire générale de la culture de l'Europe, qui est la dialectique des Lumières . L'orientation vers l'Occultisme de nombreux surréalistes n'est plus dès lors surprenante .

Le doctrinaire révolutionnaire est aussi Serpent, sauvage, enfui dans la forêt comme Tristan : le caractère sauvage de l'amour fou surréaliste, comme la réhabilitation fascinée des arts « primitifs » s'inscrit dans ces structures anthropologiques qui ne sont nullement imaginaires, ni propres à l'imaginaire . S'inscrire dans l'inconscient, ou le primitif, pour les surréalistes, n'est rien d'autre que choisir de s'inscrire dans le négatif de la culture dominante ; mais un négatif déterminé par la sémantique même de cette société, un négatif intrinsèque . La critique idéologique se doit d'insister sur le fait que cette négativité ne nie pas le cadre idéologique général, mais s'inscrit justement en lui . Au contraire, une Simone Weil, ou un René Guénon, s'inscrivent du dehors quand ils parlent d'états superconscients, selon une psychologie ternaire incompatible avec la dualité conscient vs inconscient : un négatif extrinsèque . Il est donc un négatif interne toujours déjà assimilé, ou la rébellion ; et un négatif externe inassimilable à la limite, ou assimilable par un plus long travail de métabolisation, qui est la révolte authentique ; et le surréalisme se plaça surtout comme rebelle . Cela explique à la fois son grand succès, l'étendue de son influence et de son prestige, et son échec métaphysique, révolutionnaire relevé par Debord .

Le travail essentiel de Freud est d'articuler la fascination nécessaire pour le négatif avec les nécessités du respect du cadre global de l'idéologie . En quelque sorte, Freud fait la conquête rationnelle de l'espace défini à priori dans le cadre général de l'idéologie racine comme irrationnel, ce qui n'est au fond pas difficile, puisque les représentations sémantiques de cet espace sont construites de manière exactement analogue, donc rationnelles au même degré, que celle de l'espace idéologique de la conscience et de la raison . Le travail de Freud est analogue au travail de Levi-Strauss ; il s'agit de métaboliser dans le système idéologique général des négativités internes, l'inconscient, la sexualité, voire externe, les barbares ou les sauvages, tous objets de construction sémantique étroitement apparentés .

La fascination propre à chaque culture pour le négatif intraculturel pourrait faire l'objet d'une étude approfondie, mais ce qui est essentiel à noter pour l'instant est que le négatif intraculturel est à la fois nécessaire à l'économie sémantique générale dans le détail de ses formes-il est l'obscurité sur laquelle la lumière du positif se détache visiblement, c'est à dire significativement – et l'objet d'une condamnation au silence . De ce fait, reconnu comme étant significatif et condamné au silence, le négatif intraculturel n'est pas sans analogies avec le Sacré . Condamné au silence, le négatif intraculturel est silencieusement dit dans toute parole, et pensé dans toute pensée explicite . C'est ainsi que l'idéologie échoue indéfiniment à se clôturer sans assimiler indéfiniment de nouvelles négativités nées de l'assimilation positive de négativités antérieures, selon un processus indéfini qu'accomplit par exemple l'évolution actuelle de l'Art contemporain . Cette injonction paradoxale de l'axiologie idéologique-ne dire ni ne penser ce qui se dit et se pense implicitement dans l'ombre de toute parole et de toute pensée- est sans doute l'absurdité la plus commune de ce Système idéologique qui se veut sans extérieur, sans xénophobie, par xénophobie pour la xénophobie . C'est là son refoulement essentiel pour la vie quotidienne, imprégnée d'une pesante hypocrisie, laquelle contredit sans cesse dans l'expérience les proclamations aux libertés de pensée et d'expression les plus étendues .

Dans la pratique, le travail de Freud est une herméneutique, dont le dispositif essentiel est de ramener les interprétations irrationnelles de l'inconscient, au sens de la rationalité des Lumières, à un sens rationnel dans le même horizon idéologique, c'est à dire aux besoins physiques et matériels, en les orientant vers le refoulé, la culpabilisation, bref vers tout ce qui dans l'économie individuelle est symptôme de souffrance liée aux limitations internes liées à l'idéologie, quand elles affrontent des puissances effectives mais niées .

Le refoulement le plus grave, dans l'idéologie racine, n'est pas pourtant le refoulement des désirs sexuels, ou des désirs obscurs de mort de l'objet aimé, ou l'aveuglement volontaire sur les liens entre la jouissance et le plaisir, ou entre la volupté et la mort ; il est le refoulement du caractère signifiant, transcendant au monde des choses de ces puissances, le refoulement de leur puissance d'outre entendement qui résonne dans toutes les grandes cultures humaines . Cette puissance est appelée Lumière des lumières par Leibniz, à la suite d'une antique tradition de pensée .

Freud, en dévoilant un refoulement acceptable dans le cadre de l'idéologie, porte loin la capacité d'intégration des Lumières en surmontant le défi des ténèbres de l'inconscient, en y intégrant la raison et les besoins individuels, et une économie somme toute physique, plus exactement thermo-dynamique, celle d'un système de forces et de pressions . Le succès de Freud n'est pas à chercher ailleurs que dans la logique sémantique du champ culturel au moment de la crise majeure des Lumières qui marque le XXème siècle . Il permet d'intégrer la part assimilable du négatif à l'œuvre, et de surmonter la crise, mieux que Jung, qui s'approche par trop de la réaction romantique, au point de travailler plus tard, à Eranos, avec Eliade et Corbin, ce dernier trouvant dans la philosophie iranienne un appui à une sortie pure et simple des univers de l'idéologie racine . La sortie pure et simple, est effectivement plus angoissante et folle pour la plupart des occidentaux que toutes les pensées sauvages, toutes les forêts métabolisées par la psychanalyse, et ramenées à l'intelligibilité conforme de l'idéologie .

Il devient aisé de montrer la vérité du jugement de Debord sur les étroites limites de l'inconscient freudien : l'inconscient freudien fait très vite retour à ce qu'il a quitté, la raison instrumentale, et ainsi devient vite d'une pauvreté mécanique standardisée .

Debord : « Nous savons finalement que l'imagination inconsciente est pauvre, que l'écriture automatique est monotone, que tout un genre d' « insolite »qui affiche de loin l'immuable allure surréaliste est extrêmement peu surprenant . La fidélité formelle à ce style d'imagination finit par ramener aux antipodes des conditions modernes de l'imaginaire : à l'occultisme traditionnel (…) la découverte du rôle de l'inconscient a été une surprise, une nouveauté, non la loi des surprises et des nouveautés futures (...)

Les courants lacaniens, quoique issus dans une certaine mesure de Freud, ne se situent pas dans l'essentiel de la tradition négative, romantique, des surréalistes . Ils sont une étape nouvelle de métabolisation du négatif, de la dialectique de la raison . Leur situation sera examinée en 5-2 .

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Zinaida Serebriakova