Stefan George, un frère II-3. L'homme de génie et la mélancolie .


(Dürer, Melancholia I)

Distinguer le Barde du poète, dire les pensées secrètes de Lautréamont : n'est ce pas folie, n'est ce pas errance ivre dans la nuit, finissant par la fontaine d'un vomissement spasmodique sur un mur, et le morcellement multicolore de la vue? N'est ce pas enlacer des corps et des peaux d'inconnus, rire et désirer multiplement?

N'est ce pas marcher au fond de la mer d'une rue environnée de murènes tournant autour des réverbères, voir le soleil se coucher sur la terre en l'inclinant de sa masse, en s'accrochant avec angoisse à l'herbe, à pleine mains, pour ne pas être happé vers lui ? N'est ce pas voir les arbres noirs se pencher vers soi avec hostilité? N'est ce pas se noyer dans une bouche, n'est ce pas mourir d'un regard – Et donc une grande folie? Une promesse de destruction, d'autodestruction?

« (...)Et sois la plus heureuse étant la plus jolie
Ô mon unique amour et ma grande folie

La nuit descend
On y pressent
Un long destin de sang »

Apollinaire, poème à Lou .

Car j'ai dit que le Barde ne pouvait plus être . Mais je précise, ne peut plus être dans ce monde . J'ai déjà écrit un mot à ce sujet : l'auteur n'a pas d'affiliation . A savoir, comme Merlin, il est un homme sans père . Il n'existe plus de Maîtres vivants, à ma connaissance . De quel droit dire qu'il n'est plus de Barde, et parler du Barde?-à cette question, la réponse est qu'il n'est pas de question-ou plutôt, que la question doit être posée d'une qualification disparue . Mais la réponse, elle, est le signe de perspectives sorties de l'espace .

Car ne faut-il pas être plus que le Barde pour le définir ? Cela ne pose-t-il pas la question de la qualification ? Et la réponse repose sur la sortie . Une amie si précieuse m'a soufflé :

"Mais ce qui compte peut-être par dessus tout, c'est d'avoir quitté le Lieu. Pour une heure, un homme a existé en dehors de tout horizon_tout était ciel autour de lui, ou, plus exactement, tout était espace géométrique". (Lévinas, dans "Heidegger, Gagarine et nous", in Difficile liberté) .

Je dirais au delà, que la sortie est justement de sortir de l'espace géométrique, d'être dans un monde où les modalités de l'espace ne s'appliquent pas.

La folie du poète doit être déroulée dans toute son ampleur, à l'image d'une voie lactée issue d'une pauvre tunique .

J'ai commencé par élaborer l'abîme par des symboles, puis j'ai continué par des excès et la poursuite de la mort, devenu noctambule et fuyant le sommeil ; maintenant je le tisse de mots, je le symbolise à nouveau . Mais tout était toujours déjà présent ; l'implication éternelle s'explique en tissage symbolique, rien de plus . Un ami proche écrit (je vampirise, sur ce texte, c'est terrible) :

« Quand un Sens fort ne peut pas être élaboré avec des mots et des idées, le désir humain cherche des sensations fortes au moyen d’objets matériels de substitution. Si le désir de vivre qui nous habite ne parvient pas à se réaliser dans le symbole et le langage, il n’a plus alors qu’à se satisfaire en dehors du langage et au moyen d’objets compensatoires. Ces objets de compensation peuvent être évidemment des substances psychotropes, également appelées « drogues », mais aussi des images et des sons saturés, de la nourriture, des vêtements, des bijoux, des cosmétiques, des possessions diverses (villas, voitures, yachts et jets privés), ou encore du sexe ou du sport en proportion excessive. »

Cela est vrai dans un tableau de la manipulation du désir dans la société de consommation, société qui pour attirer le désir vers des objets pratique la désymbolisation . Ce tableau ne manque pas de vérité, je l'avoue, il me touche au cœur . Il existe un lien étroit, évident, entre l'ontologie de la chose, qui exténue tout étant qui ne soit une chose consommable et commercialisable, et cette orientation du désir vers le non symbolisé . L'illimitation du désir se trouve happée par la sphère des objets, dans une spirale inflationniste destructrice déjà décrite par l'Ecclésiaste : l'oreille ne se rempli pas de ce qu'elle entend, les yeux ne se remplissent pas de ce qu'ils voient, ce qui manque ne peut être compté . L'œuvre majeure de Sade, les cent vingt journées de Sodome, peut être une figure de cette spirale . L'illimitation du désir passe en désir de destruction des objets du désir, en frénésie cruelle, pareille à la folie crépusculaire des derniers mois d'Hermann Goering .

Ce n'est qu'en rencontrant des limites dans le réel-le réel est à ce titre non pas une chose en soi, mais la structure qui oppose son inertie à mon désir, c'est à dire un système ontologique non symbolique par hypothèse structuré par mon désir-que paradoxalement je suis porté à symboliser pour compenser l'absence de l'objet . Le réel ne répond pas à mon désir, est absence, vacuité ; aussi le symbole apparaît, qui se substitue à l'objet absent, et le compense . Cette description ne va pas sans difficultés, pourtant elle est puissante, heuristique . Mais elle porte à faux sur ce point essentiel à la gnose, la nostalgie .

Aristote, c'est à dire celui qui pris ce nom, dans l'homme de génie et la mélancolie, pose cet ancien et irritant problème de la proximité de la folie mélancolique et du génie .
"Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d'exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l'État, la poésie ou les arts, sont-ils si visiblement mélancoliques, et certains au point d'être saisi par les maux dont la bile noire est l'origine (...)?"


Je pose avec cet Aristote la fraternité du noctambule,du poète et du sage, selon les propos même d'Héraclite . « Pour qui prophétise Héraclite d'Éphèse? Pour les Rôdeurs dans la nuit (νυκτιπόλοις): les mages (μάγοις), les bacchants (βάκχοις), les lènes (λήναις), les mystes (μύσταις). »

L'homme se pose par séparation, et la séparation de la mère n'est que l'analogue de la séparation première, qui porte le nom de péché originel par son lien à l'origine de toutes choses . Le péché est la séparation ; non l'acte mauvais, mais la séparation, la conséquence qu'il porte .

« De ce qui est Un évite de faire deux, cela est vrai pour toutes les voies qu'elles quelles soient » .

Donner la mort par le sacrifice qui fonde le lien est bon, quand la mise à mort qui sépare est mauvaise . Verser le sang, dévorer la chair peuvent être une chose noble . Ainsi les ménades . Les délices de la chair sont bons quand ils lient, et mauvais quand ils délient . Le péché assimilé à un acte déterminé devient obscur, inintelligible ; un interdit dépourvu de sens . La morale est la perte du sens du péché, le remplacement de la nostalgie essentielle par un catalogue obscur d'obligations . Elle est l'analogie de l'ontologie de la chose remplaçant la vision du lien et de la complémentarité des contraires par l'éclatement indéfini des objets isolés, refermés sur une essence mythique . C'est pour cette raison que la morale-ou la loi-sont si vides face à l'exigence essentielle quand elle se manifeste, à la manière d'une foudre ; les interdits légaux se revèlent alors comme illusoires, comme perdition . Tel est l'enseignement explicite du chant de Tristan et Iseult . Tel est le sens de la levée des interdits légaux que l'on rencontre dans toutes les grandes traditions .

L'homme en obtenant la Science du bien et du mal devient comme un dieu, image de Dieu, et donc être séparé de lui . Grandeur et douleur, liberté et exil sont indissolublement Un dans l'existence humaine . Le Diable n'est pas davantage qu'une figure de l'homme, ce que savait William Blake, quant il écrivait que tout poète est du parti du Diable .

"The reason Milton wrote in fetters when he wrote of Angels and God, and at liberty when of devils and Hell, is because he was a true poet, and of the Devil's party without knowing it ." The Marriage of Heaven and Hell, 2

Il existe une proximité étroite, une immémoriale complicité, entre le Maître, Marguerite et le Diable, entre Merlin, fils d'un Démon, et la sagesse .

La séparation en mâle et femelle est une première analogie de la séparation originelle, c'est la chair même qui est tranchée . La chair, voie de séparation, est aussi voie de réunion selon la main gauche, selon le mot « le chemin vers le haut et le chemin vers le bas : Un et même » . Retour et repentir sont Un . Le retour à Jérusalem est l'analogie de ce retour absolu, ce retour au Suprême qu'accomplit le cercle de la vie ; et l'image de l'Exil et du retour à Jérusalem est structurellement analogue au symbole celtique du Saumon, faisant retour à l'origine . Les bras ouverts de la déesse sont les bras du retour dans le céleste pays, comme les bras de l'homme le sont pour la femme . Ainsi s'expliquent les mots de Taliésin : « Malheur à celui qui a perdu le céleste pays et la grande amitié ».

L'homme de génie, comme le mélancolique, porte un deuil, porte le Soleil noir de la mélancolie . Mais ce deuil, contrairement à la dépression réactionnelle, n'est pas un deuil réel au sens d'un objet du monde . Ce n'est pas non plus un deuil immanent, mais inexistant, mais présent, selon ce que tente d'élaborer un article de Zizek, "le deuil, la mélancolie et l'acte", dans vous avez dit totalitarisme ?

"En un mot ce que la mélancolie occulte, c'est le fait que l'objet manque depuis le début, que son apparition coïncide avec avec son manque, que cet objet n'est autre que la positivation d'un vide-manque, qu'une entité anamorphique qui n'a pas d'existence "en soi" . Le paradoxe est bien sûr que cette traduction trompeuse du manque en perte nous permet d'affirmer que nous possédons l'objet : ce que nous n'avons jamais possédé ne peut non plus être perdu , si bien que le mélancolique dans sa fixation inconditionnelle sur l'objet perdu le possède en un sens dans sa perte même ."

Ce passage concentre les impasses de la pensée psychanalytique de la mélancolie . Tout d'abord, cette idée typiquement moderne que la mélancolie occulte quelque chose de manière intentionnelle, trompeuse, et plus encore que quelque chose quelque objet, et mieux encore quelque vide . Quelque vide, pensé comme quelque chose n'ayant pas d'existence "en soi" . Mais tout être relationnel, comme justement un signe, ne peut avoir un "un soi", si tant est qu'un objet physique puisse avoir un "en soi", hypothèse purement gratuite . La mélancolie se réfère à un signe, à un étant absent . Et qu'est ce que ce vide qui se réfère à un étant, sinon un signe ? Et pourquoi ce signe serait-il dans ce cas précisément insignifiant ou menteur ? Et cette notion de possession d'objet, ce décalque du monde physique et de l'ordre de la propriété dans l'ordre symbolique est encore, purement et simplement une réduction, et une usurpation .

Allons plus loin sur l'identité personnelle . Le Moi se construit en posant le Non-moi, le monde . Une fois construit, il ressent une perte obscure, celle justement du non-moi dont il se sépare . Dès le début du Moi, le non-Moi est perdu comme mien ; car le Moi n'est pas la totalité originelle, l'Être . L'apparition du Non-moi coïncide avec le manque de l'Être, et l'apparition du Moi aussi . Nous avons jamais possédé l'Être, cet insaisissable, c'est lui qui nous possède . Mais ce qui manque depuis le début, manque d'un début relatif, non du commencement dont notre début est analogué ; et ce qui manque n'est PAS un objet, une chose qui aurait une puissance d'en-soi, mais un LIEN . Tout étant n'est pas une chose et n'existe pas selon la modalité de la chose . L'idée d'un en-soi fermé sur lui même découle de la modalité de la pensée de la chose dans l'idéologie racine .

Ce que nie la psychanalyse de la mélancolie est justement ce que j'affirme, c'est la réalité de l'antique blessure, de l'antique serpent gnostique, lui aussi sous sa forme d'Ouroboros, d'unité et de retour . Le dépressif mélancolique peut être un analogué d'ordre inférieur de la mélancolie essentielle, de la puissante nostalgie qui est autrement nommée Abîme, mais il n'est pas l'analogué premier et principal . Cette distinction est structurellement identique à la distinction de la séparation métaphysique archétype et de celle de l'enfant du corps de sa mère .

La psychanalyse tend à inverser le rapport, à poser la séparation matérielle comme première et la séparation principielle comme symbole archétype-produit par la psyché, d'un niveau ontologique projeté de Soi et exténué, de cette séparation réelle ; et c'est justement cette hiérarchisation, issue de l'ontologie de la chose comme modèle de l'être, et donc du corps comme principe du symbole, que je pose comme inacceptable . La séparation des corps de l'enfant et de la mère est l'analogon de l'analogué premier et principal qui est la procession ou création, dont tous les savants distinguos ne peuvent annuler l'unité conceptuelle .

Le corps est à l'image de la divinité . C'est en cela qu'il peut être support de sublimation, et sublimation . Le jeu des corps peut ainsi s'élever à la magie, à la création d'un monde par l'invocation de l'archétype . L'incarnation essentielle qu'est la pensée devient la sublimation du corps, et c'est ce double entrelacement qu'élabore Stefan George . Mais ce qui pousse à l'entrechoquement si douloureux et si sublime des corps, cette énergie, cette puissance, n'est autre que l'inversion de la puissance originelle de la séparation . La puissance des ténèbres et la puissance de la Lumière sont Une et même pour la voie en tant que puissance, mais non en tant que puissance centrifuge d'écartèlement et de destruction, désir de la mort, et puissance centripète du retour .

Comme Janus, le dieu a une face bienveillante et une face terrifiante, destructrice, selon la figure de Kali . Deux faces, non Une ; non dans l'instant, mais Une dans l'éternité, car dans le cercle des mondes la mort et la destruction font retour, comme le ressac qui ramène sur la grève le corps des naufragés . La roue est la première et puissante figure des mondes, et c'est pourquoi le Druide Suprême portait le titre de Mog Ruiz, serviteur de la Roue ; tandis qu'au Musée Guimet la sculpture fascinante du Roi du monde, le Chakravartin se vit de cette puissante symbolique .






Le cercle peut être parcouru de la droite, être dextrogyre comme le ciel étoilé, qui pour l'homme vertical dans l'axe du Nord tourne d'Orient vers l'Occident ; mais le cercle peut être tourné vers la gauche, être sénestrogyre, de sens contraire, selon cette parole :

« COMME SI le puissant saumon à contre courant rencontrait les chevelures des algues
Accomplissant le cercle du retour et de la mort
Comme tout le monde ici mais
En sens contraire »

Aussi le formidable désir du retour, cette puissance qu'est la nostalgie, peut elle se manifester comme aspiration par le vide, désir de ténèbres et de destruction, « instinct de mort ».

« COMME SI le souvenir amer de la peine rejoignait
Le corps chargé de ces noirs maux violents
L’ultérieur démon immémorial »

Le poète n'est autre qu'un gaucher spirituel, un être qui par sa propre pente ne peut suivre que la Voie de la main gauche . Cette voie est la voie de Saturne, la voie de la mélancolie . Il existe bien une analogie structurelle entre l'homme de génie et le mélancolique, ce que pose Aristote, ce que savait Dürer dans ses invocations de Saturne.

Car l'écriture s'achète à prix d'homme. Car c'est par le manque et par la douleur que naît le chant, chant de tristesse, chant d'amour ou chant de rage. Le fondement de l'art est l'amour du lointain, autrement dit la morsure de l'absence . Indicible morsure, et qui ne peut être tue .

"Lorsque les jours sont longs en mai
M'est beau le doux chant des oiseaux de loin (...)
Je me souviens d'un amour de loin(...)

Triste et joyeux je la quitterai

Quand je verrai cet amour de loin (...)

Car trop sont nos terres loin

Il y a tant de passages et de chemins (...)"

(Jaufré Rudel)

Dans l'idéologie moderne, comme l'élabore par exemple entre milles le texte de Zizek, cette absence est tout simplement un néant, un vide . C'est pourtant sur ce puissant fondement que s'élabore l'art de nostalgie, le premier art de la poésie .

"Soudain la musique cessa, les danseurs poussèrent de longs cris gutturaux, on éteignit les lumières, et vivement sur ces ruelles escarpées la compagnie se dissipa . Alors une chanson s'éleva dans la nuit . C'était une strophe, un chant de solitude, quatre vers pleins et poignants, une goutte de miel qui déborde du coeur ." Maurice Barrès, Greco ou le secret de Tolède.

L'obsession du doute est liée au travail de ce ver rongeur, qui est l'affrontement du néant et du silence . La métaphysique de la vacuité envahit l'homme comme la nuit envahit le jour, comme une coulée de bile noire . Le silence est le fondement éternel du Verbe, car le Verbe établit un jeu de différences sur un silence d'abîme, et l'abîme est une condition de son expression, comme le silence de soi est une condition de l'audition des paroles éternelles de Dieu selon Jacob Böhme :

"Lorsque tu te tiens dans le repos du penser et du vouloir de ton existence propre, alors l'ouïe, la vue et la parole éternelles se manifestent en toi, et Dieu entends et voit par toi ."

Ou encore comme la nuit est condition de la Lumière . Dans le monde moderne, lié par l'ontologie de la chose, le Vide parvient à l'en-soi par l'exténuation du Verbe, là où il n'était que l'ombre de celui-ci . Par la mort de Dieu advient le règne éternel du silence des ténèbres, figure spatiale en tant que puissance de disposition indéfinie et fermée sur elle même d'un monde de choses dépourvu de sortie .

Face à cet écrasement lent mais mortel, le poète doit, pour simplement être, abandonner la poésie, abandonner ses sentiments . Il devient révolutionnaire, et pas seulement dans l'art . Il ne peut que sortir du domaine de l'art, puisque l'art n'est qu'un aspect d'une totalité qui ne peut plus être . La révolution dont je parle est encore celle du saumon, symbole du sage, animal qui fait retour à l'origine, animal qui remonte les eaux tempétueuses des rivières de montagne, et passe les obstacles tourbillonnants. Il doit être révolutionnaire comme un saumon dans l'eau des cimes, dans l'eau céleste issue de l'haleine de la lune .

« Malheur au poète qui nait dans un de ces moments équivoques où la tradition de l'art est devenue caduque, où il est nécessaire de renverser l'ordre pour chercher ensuite à le rétablir sur une base plus solide . Il est possible que la gloire de poète devienne enviable, mais sa vie est empoisonnée à jamais » Apollinaire, citant Jean Moréas . Oui, Apollinaire . Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Wąż-Kostrowicki n'était pas un homme moderne . Le poète doit œuvrer au soin du monde pour pouvoir être . L'artiste doit œuvrer au soin du monde pour que son œuvre puisse y naître à nouveau, pour qu'un printemps du monde puisse éclore comme la vulve désirable d'une rose .

Luis de La Miranda a écrit ceci hier, qui respire de ce printemps féroce :

«Des voix résonnent, qui harmonisent des volontés d’élucidation, par théorie latérale, décantation des contradictions, stratégies de pouvoir oratoire. Ce n’est plus dans cette langue que se dit la vérité. On peut sourire et sourire et vivre dans un bourbier, une ruine d’un autre temps. Une mélancolie a pu parfois nous happer, au temps des orchestres de violons avançant par vagues. Mais c’était du temps de la culpabilité et de la crainte de la mort. Le propre d’une théorie est de n’être au mieux que vraie. Nous nous conformons à de vieilles époques, et rien encore n’aurait été inventé de l’autre côté de la limite du réel ? Déjà se profilent à l’oraison des champs striés par nos sauts et nos incartades. Apprêtons-nous à ce qu’un monde autre explose d’un coup hors du tableau des visites réglementaires. Les atones seront enterrés vivants. Les villes seront chassées en dehors des géographies. Le sens sera considéré comme le complice de ce qu’il dénonce, pour avoir entrevu sans agir les absurdes mécaniques. Nous partons en des terres étrangères, toutes frontières franchies. Et rien ne nous importe que de mourir à ce monde pour incarner le nouveau, par fulgurances ancrées, comme on harponne un monstre. N’allez plus à l’école de la réalité. Créalisons ou mourons. »

Sa vie est empoisonnée, car il doit faire autrement que son essence le porte . Son essence est le chant de l'amour de loin, les jours couronnés de roses . Là ou Kepler écrivait des traités sur la musique des planètes, l'Harmonice Mundi , Apollinaire voit les déchirements intimes du monde humain s'accrocher comme le loup aux champs de fleurs du Barde :

« Les jalouses Patries m'ont déchiré un jour,
Moi! La Pensée, Moi, l'Art, et Moi, l'Amour!

Mon corps est splendide toujours. »


Dans une civilisation construite sur le doute, le poète doit redécouvrir l'assurance de son droit, ce droit à fonder par la parole et par l'acte . Il doit retrouver l'étoile, le guide, qui le mènera à l'alliance des mondes, à ce pain et vin des mondes qu'Hölderlin évoque . Tel est l'objet de l'Étoile de l'Alliance.

Nous mortels, pouvons déplacer la pierre tombale de la vieille Europe, discrètement enterrée, précipitamment enterrée de nuit, comme fut enterré Molière : dans la nuit des bûchers, des émeutes, de l'abandon de toute grandeur dans les expositions coloniales, abandonnée à partir de 1933 . Qui regretta en 1945 cette Europe, qui ne préféra pas le chewing-gum des vainqueurs ? Et ils ne revinrent pas, les hommes nobles, morts, exilés, déshonorés .

L'Europe au corps sublime de la Pensée, de l'Art, de l'Amour, telle est la douce amante qu'évoque George ; tel est le printemps de l'Empereur des derniers temps de son élève Kantorowicz . Sa vie dans le Paris fin de siècle, capitale du monde, sa mort en 1933 ne sont pas des hasards, des coups de dés.

Nous te prendrons par delà les bûchers, et de tes cendres l'invocation sera une vie nouvelle. Tant et tant d'enfants qui n'ont pas vécu.

La race des hommes est comme la race des feuilles, mais le printemps arrive.

Vive la mort!

Préface à Affleurement de la sphère des choses II, pouvant servir de fragment sur l'écriture sans auteur.


(Paul Gauguin)

A Luis de Miranda, dont je tresse les mots.

En tant qu'exercice de la puissance des mots for the happy few, cette œuvre -affleurement de la sphère des choses 2- est une tresse, un collage . Pour lever toute ambiguïté je place le texte d'un coup de dé jamais n'abolira le hasard sous le nom de Mallarmé dans l'Encyclopédie .

http://encyclopediedusouterrain.blogspot.com/2008/06/m-comme-mallarme.html

Les mots n'ont rien de subjectif . En tant que signes, ils sont dans l'espace de la feuille ou de l'écran comme des objets dans l'espace des choses . Il peuvent être composés, recomposés, dans l'indéfini commentaire entrelacé des mondes . Le sens d'un passage se lie aux alentours, et ainsi le sens est tressé comme le texte . Les variantes d'écriture ne signent pas une différence d'origine, mais un ton, selon une notion proche de la musique .

Les morceaux peuvent être ou non réécrits .

L'auteur est une fiction issue de l'espace des mots . Il n'est d'autre auteur que l'Auteur . Qui est l'auteur, l'inventeur de la langue, de l'écriture, des mots, de la grammaire qui les lie, le dernier à les poser? L'auteur est une puissance ordonnée, collective, comme la création d'un nouveau monde . Ces questions importent les questions juridiques de l'appropriation du monde dans l'espace de la page . L'ordre juridique du monde est impuissant contre le Verbe, puisque le Verbe est une condition de l'expression de l'ordre juridique, donc de sa puissance .

Le Verbe règne sur l'ordre juridique, et l'inversion moderne de la domination est une usurpation . Le sens sera considéré comme le complice de ce qu’il dénonce, pour avoir entrevu sans agir les absurdes mécaniques . La mutinerie est un droit, comme la résistance à l'oppression . La piraterie spirituelle est redevenue possible, et nous sommes ici comme Descartes était en Hollande, à l'abri des inquisitions . Le Verbe n'est pas à notre service, nous sommes, en tant que poète-et la beauté est dans l'œil de celui qui regarde-service du Verbe, pain et vin des mondes .

"Déjà se profilent à l’oraison des champs striés par nos sauts et nos incartades. Apprêtons-nous à ce qu’un monde autre explose d’un coup hors du tableau des visites réglementaires. Les atones seront enterrés vivants. Les villes seront chassées en dehors des géographies.. Nous partons en des terres étrangères, toutes frontières franchies. Et rien ne nous importe que de mourir à ce monde pour incarner le nouveau, par fulgurances ancrées, comme on harponne un monstre. N’allez plus à l’école de la réalité. Créalisons ou mourons. "

L'ordre du Verbe est invoqué pour dévoiler à nouveau sa puissance, sa lumière, son incarnation ici et maintenant . Le Verbe est beauté, et position d'un ordre . L'ordre est justice et beauté selon la puissance qui le fonde, l'immense désir, la nostalgie des mondes . Ou mourons ! Sur la page, le poète, nu dans le monde des choses, est roi, et pratique l'art royal . Mais sa royauté n'est pas liée à sa personne, mais à l'intensité de son effacement, selon les paroles de Jakob Böhme :

"Si tu peux une heure durant faire silence de tout ton vouloir et de toute ta pensée, alors tu entendras les paroles inexprimables de Dieu"

Car qu'est ce qu'un poème, sinon une figure de la guerre, la guerre dans le Ciel ? Cette guerre est celle du combat de Jakob-notre père- avec l'Ange . Guerre des ténèbres, dans la poussière, guerre des douleurs- guerre d'une exigence issue des fondations de l'humanité, de la cruauté intime de l'homme-"la voix du sang de ton frère crie du sol vers moi" : "je ne te laisserai pas que tu ne m'aies béni"...guerre de ce fils de démon boiteux qu'est l'homme,

"Les Anges virent que les filles des hommes étaient belles et ils prirent pour femmes celles de leur choix"

Guerre des grincements de dents pour exprimer l'inexprimable . "Nous nous conformons à de vieilles époques, et rien encore n’aurait été inventé de l’autre côté de la limite du réel ?"

Et invocation, magie des mondes soulevés par le Verbe comme la tempête invaincue, tempête dans mon coeur comme tempête sur les rues, la nuit .

Oh que d'aurores sublimes j'ai rêvées !

Et nous les ferons advenir dans le monde. Ou mourons.

Vive la mort!

Affleurement de la sphère des choses II. L'entrelacs et l'enlacement . Tresse de Pointe de fuite en l'horizon des fleuves vers la mer.


C'est à douleur que l'écrit naît d'une lente tresse, maculée comme par des larmes, ou encore comme offrir son sang au vampire, décomposition en chant inaudible.


A Stéphane Mallarmé
A ma sœur
Dans sa perspective



COMME SI l'entrelacs des mots à l'infini comme ligne rejoignait
Ma rue infinie où je ne voulais rien
La lucide et seigneuriale aigrette d'algues
de vertige
au front invisible
scintille
puis ombrage
une stature mignonne ténébreuse
debout
en sa torsion de sirène


Au bassin de l'Ange
COMME SI le souvenir amer de la peine rejoignait
Le corps chargé de ces noirs maux violents
l’ultérieur démon immémorial


N'ayant pas trouvé de bel exutoire
QUAND BIEN MÊME LANCÉ DANS DES CIRCONSTANCES ÉTERNELLES
DU FOND D’UN NAUFRAGE


Empoisonné de mes venins
Je suis maintenant l'un de ceux-ci
un banni et un homme errant loin des dieux
je mettais ma confiance dans la Haine insensée


COMME SI errant
Mes pas se feraient alors insaisissables Tant
Aux autres qu’à moi-même aussi légers et
Lourds que le vent chaud d’Algérie qui emplissait ce soir le vide des rues et des passages
vers
ce doit être
le Septentrion aussi Nord

UNE CONSTELLATION


COMME SI le serpent lové dans le ventre de l'homme banni
à l'infini rejoignait sa marche et
l’angoisse suspend chacun de ses pas


C’ÉTAIT
LE NOMBRE
issu stellaire


EXISTAT-IL
autrement qu’hallucination éparse d’agonie


COMME SI les rues et les voyages vers les ténèbres à l'infini rejoignaient
Un boulevard qui allait engager ma mémoire
Entrechoquée par
Le gémissement des trains humains La nuit
À travers la plaine


COMME SI l'infini des voies de fer était mort Vie et
Envol des oiseaux de feu et
Je regardais je m'orientais me désorientais tandis que
Mort d'inquiétude
je rendais une âme mutique aux étranges hommes qui contemplaient des œuvres d’art Tandis que
Des métros aériens, d’une grâce toute fictive
fusaient
embarquant encore un peu de l’air chaud
très à l’intérieur résume
l’ombre enfouie dans la profondeur par
Cette voile alternative

Des vaisseaux dérivants
D'un long vol vers Le ténébreux vertige
au front invisible
debout
en sa torsion de sirène


COMME SI l'ironie d'une oraison funèbre
Par la parole de l'homme mort
joignait l'horizon par le point de fuite de
cette arcade céleste et pierreuse qui laissait le ciel prendre une
Teinte rouge en-dessous d’elle
COMME SI les mots pouvaient se teinter comme
le ciel ou encore comme le sang
Comme l'entrelacs et l'enlacement
COMME SI la mort de l'espérance et
le début de la grande guerre dans le
Ciel
Je la reconnaissais fulgurante remontée tempétueuse
que se
prépare
s’agite et mêle
au poing qui l’étreindrait
comme on menace
un destin et les vents

COMME SI le puissant saumon à contre courant rencontrait les chevelures des algues
Accomplissant le cercle du retour et de la mort
Comme tout le monde ici mais
En sens contraire
Vers les sels dans lesquels
J’espérais me noyer
Vers les algues j'espérais être lié
Dans le songe du lieu sans retour
Dans le découragement des grands combats à jamais perdus
comme des hurlements
Égarés
dans quelque proche
tourbillon d’hilarité et d’horreur

le mystère
précipité
hurle


COMME SI cette place de grève des songes infertiles d’autrefois serait celle de nos hommes
COMME SI l'aurore apparaissait au soleil de minuit d'une arcade de sourcil
Cette montée vers la treizième des profondeurs


l’unique Nombre qui ne peut PAS
ÊTRE UN AUTRE


LE MAÎTRE
hors d’anciens calculs
où la manœuvre avec l’âge oubliée
surgi
inférant l'océan d'éternité
jadis il empoignait la barre
de cette conflagration
à ses pieds
de l’horizon unanime


COMME SI l'aurore aux doigts de rose prenait les
Longs doigts blancs du crépuscule des mots
Et un morceau de dentelle
Que je suis dans l'image ronde

d’un ébat
la mer par l'aïeul tentant ou l'aïeul contre la mer
une chance oiseuse
Fiançailles de la peau et de l'ombre
Tatouage faux dont
le voile d’illusion rejailli leur hantise
ainsi que le fantôme d’un geste


Le globe comme spectre


COMME SI l'ange de la face apparaissait au point de
Fuite de
l'indéfini des molles lignes où
Se promènent les visages
Paissant dans la folie comme
Des enfants semblables à des moustiques velus du chef
la partie
au nom des flots
un
envahit le chef
coule en barbe soumise
naufrage cela
direct de l’homme


COMME SI la montée des grandes eaux
RIEN
de la mémorable crise
ou se fût
l’événement
accompli en vue de tout résultat nul
humain
N’AURA EU LIEU


une élévation ordinaire verse l’absence


Inquiète, alors que je ne VOULAIS SURTOUT PAS.

Stefan George un frère II-3 : du Barde au poète dans le cycle de fer .


Stefan George a affronté les apories du monde moderne en tant que poète . Le poète se distingue du penseur, en ce qu'il tisse de mots la nostalgie qui le porte à travers des chants, des silences, et non par l'effort nu du concept ; et il se distingue du Barde en ce qu'il ne croit plus, par aliénation moderne, aux pouvoirs prêtés aux Bardes : l'enchantement, la voyance des mondes que Dante revendique encore, le don de prophétie dans l'ensemble des sens qu'il peut évoquer .

La racine du penseur, du poète et du barde est une ; et la comparaison de ces formes permet aussi de comparer les positions des cycles de civilisation . Tel est l'objet du présent texte.

Max Jacob écrit en 1917 à Jacques Doucet, à propos d'Apollinaire : "(...) j'entends par éclat lyrique cette folie, cette exaspération de plusieurs sentiments élevés qui, ne sachant comment s'exprimer, trouve un exutoire dans une sorte de mélodie vocale dont les amateurs de vraie poésie sentent les dessous, la légèreté, la plénitude, la réalité : cela est du lyrisme : il y en a très peu de part le monde et très peu même chez les grands poètes".

Le poète est habité, porté par des sentiments élevés qui ne savent pas comment s'exprimer, qui ont besoin d'un exutoire . Max Jacob parle justement d'exaspération . Cette exaspération est très comparable à l'étouffement, elle engage le vital ; elle est le combat désespéré dans les mâchoires de la mort . Le poète moderne authentique est un être qui ne peut vivre dans le monde tel qu'il est . Un tel sentiment d'exaspération et d'étouffement est étranger au Barde, mais non au philosophe platonicien, ni au gnostique . C'est le sentiment diffus d'étrangeté au monde, qui fait poser au gnostique des récits d'envahissement de l'esprit par les chaînes, les délicieuses chaînes de la chair . Lautréamont a parlé de l'homme comme d'un poisson étouffant au fond d'une barque faute de connaître enfin Dieu, ce Dieu ivre dans un fossé, à l'agonie, être absurde et humilié . Tout lecteur sait que l'on trouve chez Baudelaire, chez Rimbaud, chez tant d'autres, cette urgence du souffle, ce triomphe du soleil noir sur le monde grouillant des grandes villes, sur les campagnes raides et mortes, même sous le soleil du grand midi, même couronnées de roses.

A quel point cette urgence est chose nouvelle, c'est dans la compréhension authentique de ce fait que l'on sort par le haut des interprétations psychologistes, idiosyncrasiques de la pensée . "Peu à peu j’ai appris à discerner ce que toute grande philosophie a été jusqu’à ce jour: la confession de son auteur, des sortes de mémoires involontaires et qui n’étaient pas pris pour tels"- la plus grande erreur de Nietzsche, cette conception romantique qui l'empêche de penser le collectif et l'objectif de la langue et de la pensée . Pourquoi la confession de Nietzsche a-t-elle eu un tel écho, pourquoi Nietzsche a-t-il avec raison revendiqué le titre de Roi ? Sinon parce que sa pensée avait atteint l'essence du cycle de la civilisation de l'Europe ? Atteindre n'est pas comprendre, ami . Mais atteindre est un exploit, et une mort . On ne touche pas la foudre sans risques, sans abîmes et sans folies . Atteindre le haut n'est pas atteindre sa personne, mais l'être en soi .

Pourquoi aussi la vie, l'incarnation même de la pensée- « Toute grande philosophie est peut-être au plus près de l'incarnation d'un savoir ou encore d'une pensée » me glisse à l'oreille une amie très sûre- s'est-elle lentement égarée vers l'ontologie, la critique de la raison, et l'épistémologie ? Je donnerais une réponse rapide mais qui me semble probable . La question première de la philosophie dans l'horizon de la liberté essentielle est « que faire? ». L'homme se voit à un carrefour circulaire face à une infinité de chemins, un labyrinthe indéfini, une spirale lente comme celle de cheveux de déesse . Et pour répondre à cette question, il cherche une carte, il cherche ce qui est, et il reçoit des réponses variées dans sa mondéité propre . Que faire, si Dieu est ? S'il n'est pas ? Que faire, que dire, que penser? Pour parler comme Kant dans la Critique de la Raison pure (1781), "Que puis-je savoir? - Que dois-je faire? - Que m'est-il permis d'espérer? "-Et pour répondre aux deux dernières questions fondamentales, le préalable posé : que puis-je savoir? Qu'est ce qui est ?

Il semble en effet qu'un réponse à cette question soit un préalable à la question essentielle de la vie, de la voie . C'est la conclusion de l'occident . Dans le Bouddhisme, la recherche de réponse à cette question est une fausse voie, un piège . Finalement, l'idée d'une pensée théorique et méthodique n'entraînant aucun mode de vie particulier et axée sur « ce que je peux savoir », ou « ce qui est » l'a emporté . Mais déliée de la question authentique, une telle recherche permet certes des thèses, et même des œuvres brillantes, mais elle risque d'être vide, ou activité compensatoire à l'ennui ou à la solitude . La question authentique est l'incarnation : qu'importe une philosophie du sexe chez quelqu'un qui n'y goûte pas, une pensée de l'éclat des fruits sur les lèvres pour celui qui n'en mange pas, une philosophie de la sorcellerie pour celui qui n'a jamais vécu la sorcellerie ? Quelle est la qualification d'une telle parole ? Ainsi la « philosophie » est-elle devenue la logorrhée de la moraline, une chose triste à pleurer . Ainsi les poètes ont repris l'urgence de l'étouffement . La pensée est incarnée, ou elle est sans saveur, mot que Vico rapproche justement de sagesse : le sage est celui qui goûte le monde, en extrait les teintures essentielles, en tisse des harmoniques, proche d'un grand parfumeur à l'abord d'une peau de rencontre . Le monde dont je parle est fondé sur la puissance originelle involuée dans les ténèbres, puissance originelle de lumière ; il est sang, volupté, mort- mort comme soutien de la volupté, souffrance comme sel de la volupté.

Le poète est porté par l'urgence du souffle qui se meurt, de la fontaine scellée . Il se distingue du Barde, chez qui le lien aux mondes d'involution des puissances est profond et intime .

Porté à la guerre, le Barde ancien est entretenu par les Rois, pour chanter leurs exploits, et donc leur légitimité . Pindare en est une figure grecque . Sappho ne peut en être exclue . A ce titre, Hölderlin est encore un barde . En tant que vivant dans une dangereuse proximité au mondes des puissances, il est aussi un être qui se tient à part des autres hommes . Ainsi Merlin, né d'un démon et d'une mortelle, est homme sans père . Proche de la puissance fondatrice, il transgresse l'ordre royal en affligeant le Roi . Il transgresse l'ordre humain des liens jurés du vassal et du mariage en favorisant l'adultère d'amour d'Uther avec Ygraine, femme d'un grand vassal du Roi, le Duc de Cornouailles . Il est une figure de l'obscur de la souveraineté, avec ses deux faces, lumineuse en tant que fondatrice, dispensateur de la puissance et de la justice, ténébreuse en tant que sorcier, transgresseur, annonciateur des malheurs .

Merlin est lié à la puissance féminine, doublement, en ce qu'il favorise l'amour autant que les grands guerriers, mais aussi parce que, malgré sa connaissance de l'avenir, il apprend les mystères à Viviane, la fée qui le liera et le plongera dans le sommeil avec ses propres enchantements . Merlin désire Viviane avec la nostalgie platonicienne de l'Androgyne . Merlin souhaite ce sommeil et ces liens, qui est l'illumination passive, le repos de ses déchirements entre le démon et l'homme, le masculin et le féminin, la lumière et les ténèbres, l'Ange et le Dragon . La liberté est une lourde charge pour un être au dessus de la mort, et qui contemple l'abîme des temps . Merlin aspire au repos face à l'inéluctable accomplissement, la perte pratiquement totale de la Lumière originelle, la victoire des ténèbres, face à laquelle même sa puissance d'illusion indéfinie n'est que retardement, et vanité des vanités . Heureux les pas de celle qui m'apportera la mort...La légende raconte que Merlin ne pourra sortir des liens du sommeil, le Val sans retour, que pour participer avec Arthur à la grande guerre décisive de la fin du Cycle . En poussant l'analyse, les clefs des cycles du temps ont été remis à Viviane, puisque seule celle qui lie peut délier . Au présent cycle, la puissance féminine est devenue décisive . Stefan George, buste viril sculpté dans la roc, n'en est pas moins un être intensément féminin .

Et sans aucun doute, le barde, le prophète ou le roi ne peuvent plus être, sinon comme pâles personnages de fiction . Les derniers rois ne portent que le titre, sont habités par l'inanité des souvenirs dépourvus de puissance . La fermeture du Cycle de la prophétie -la mort du Grand Pan- est la réflexion la plus profonde qui soit sur les mystères lovés du temps, le temps lové comme un serpent dans les profondeurs des roches et des métaux . Le temps s'insinue par les pores du sol des pensées comme l'eau s'insinue sous le sable, comme la disparition du soleil au crépuscule . Il nous est devenu invisible, insaisissable, inintelligible . Le temps est usé, on ne peut plus le dire . Il ne demeure que la lamentation du poète...Mais où sont les neiges d'antan?...comme la vie est lente, mais comme l'espérance est violente...

Le Barde s'appuie sur le secret caché dans le mystère, sur le souffle du Dragon . Il ne reste au poète que la torture du doute . Le doute, car tout ce qui fait la vie du poète est inexistant, radicalement inexistant dans la vie moderne . Il n'y trouve ni la reconnaissance, ni les moyens d'existence-justement nommés-qui pourraient l'enraciner dans les mondes du poème . Le poids du doute est sans aucun doute l'épreuve la plus lourde que peut vivre un homme noble . Peut-être ses hauts désirs sont-ils sottises, peut être sa nostalgie n'est elle que la dépression résultant de son incapacité à s'adapter au monde, peut être ses maux sont-ils dépourvus de sens . Un critérium de la capacité de compréhension d'un destin moderne est la pensée de la maladie, ce que manifeste le petit texte intitulé "l'homme de génie et la mélancolie"attribué à Aristote . Ce texte exemplaire analyse la mélancolie comme la position de l'homme supérieur dans un monde qui ne peut entièrement l'accueillir, ce qui est aussi la structure de la pensée gnostique de la position . Mais la pensée moderne ne voit que la maladie, et met le génie sous l'éteignoir .

Un exemple très clair est la maladie de Nietzsche . La maladie de Nietzsche peut être considérée comme simple perte de raison, étonnamment similaire à celle de Hölderlin . C'est la thèse de l'inepte X que j'ai entendu en conférence sur ce sujet, la paralysie syphilitique . Quant bien même Nietzsche ait eu le tréponème dans le sang, tous les "syphilitiques" ne deviennent pas Nietzsche . Les écrits étranges de Nietzsche s'éclairent infiniement plus à la lumière de l'Advaïta de l'Inde . Je suis cela ...et encore cela...et aussi cela..cela résonne de près avec le tu es aussi cela des états multiples de l'être, tout comme l'insistance de Nietzsche sur les mondes . Ce thème est un fondement de toute pensée d'auto-dépassement de l'identité. Je vous livre des textes déjà connus :

"Je suis l'Un et les deux
Le procréateur et le giron,
Je suis l'épée et le fourreau
Je suis la victime et le heurt
Je suis la vue et le voyant
Je suis l'arc et la flèche
Je suis l'autel et le suppliant
Je suis le feu et le bois
Je suis le riche et le nu
Je suis le signe et le sens
Je suis l'ombre et le vrai
Je suis une fin et un début."

Stefan George.

Ils ne comprennent pas comment ce qui s'oppose s'accorde dans une identité. L'harmonie est changement de côté (acte de tourner, va et vient, ), comme pour l'arc et la lyre.
Héraclite.

«Je suis ce que j’ai été, ce que je suis et ce que je serai.
J’ai revêtu une multitude d’aspects avant d’acquérir ma forme définitive
Il m’en souvient très clairement.
J’ai été une lance étroite et dorée
J'ai été une goutte de pluie dans les airs,
J'ai été la plus profonde des étoiles,
J'ai été mot parmi les lettres,
J'ai été livre dans l’origine,
J'ai été lumière de la lampe,
J'ai été chemin, j’ai été aigle,
J'ai été bateau de pêcheur sur la mer,
J'ai été goutte de l’averse,
J'ai été une épée dans l’étreinte des mains,
J'ai été bouclier dans la bataille,
J'ai été corde d’une harpe,
J'ai été éponge dans les eaux et dans l’écume,
J’ai été arbre dans les forêts.
Et puis, quand les temps sont venus, j’ai été le héros des prairies sanglantes, au milieu de cent chefs.
Rouge est la pierre qui orne ma ceinture et mon bouclier est bordé d’or. Longs et blancs sont mes doigts. Il y a longtemps que j’étais pasteur sur la montagne. J’ai erré longtemps sur la terre avant d’être habile dans les sciences…»

Taliésin. (Barde Gallois, Vème siècle)

Nietzsche a été foudroyé par la déité, de l'avoir approché sans les secours d'une tradition et d'un maître, dans une ascèse sauvage . Le chérubin, de son glaive de feu, l'a frappé à la tête . Heureux les pas de celle qui m'apportera la mort, dit l'Inde, car être frappé par le Dieu est passer au dessus du monde, une mort relative au monde de la maya .

Le poète est donc la plus haute figure de l'Âge de fer, l'héritier légitime du Sage et du Barde, d'Empédocle et du Mage . Nous commençons aujourd'hui a pouvoir regarder à nouveau Empédocle comme un Barde et un sage, et un homme sans père (Peter Kingsley, Empédocle et la tradition platonicienne, Belles lettres 2010) :

"Il y a un oracle de la Nécessité, une antique ordonnance des dieux, éternelle et fortement scellée par de larges serments : si jamais l'un des démons, qui ont obtenu du sort de longs jours, a souillé criminellement ses mains de sang, ou a suivi la Haine et s'est parjuré, il doit errer trois fois dix mille ans loin des demeures des bienheureux, naissant dans le cours du temps sous toutes sortes de formes mortelles, et changeant un pénible sentier de vie contre un autre. Car l'Air puissant le pousse dans la Mer, et la Mer le vomit sur la Terre aride ; la Terre le projette dans les rayons du brillant Soleil, et celui-ci le renvoie dans les tourbillons de l'Air. L'un le reçoit de l'autre, et tous le rejettent. Je suis maintenant l'un de ceux-ci, un banni et un homme errant loin des dieux, car je mettais ma confiance dans la Haine insensée."

Je mettais ma confiance dans la haine insensée, moi qui vous parle, et tu m'as protégé de moi-même . Tu ne peux pas savoir . Tel est le poète qui naît à ce monde, et tel est celui qui trouve la voie du plus haut soleil :

Mais, enfin, ils apparaissent parmi les hommes mortels comme prophètes, poètes, médecins et princes ; et ensuite ils s'élèvent au rang de dieux comblés d'honneurs, participant au foyer des autres dieux et à la même table, libres des misères humaines, assurés contre la destinée et à l'abri des offenses.

Stefan George est celui qui a compris ce passage et en a tiré une pratique.

J'y viens.

Rêve de la sphère des choses.

(http://vdegalzain.files.wordpress.com/2009/12/paris_neige_argentique-ilford_virginiedegalzain1.jpg)


Éclats de cristal qui forment mon regard
Tes pas joignent le disjoint
Une pente de toit
Un trottoir
Un parc
Une rue
La rumeur immense de la ville

La folie et la douleur comme infimes présences autour

La sphère des choses rêve de ton effleurement
Les rues écoutent
Quelqu'un qui pourrait être

Comme la rumeur des sphères étoilées
Quelqu'un où la douleur tournoie
Comme l'insecte autour de la lampe

Un homme sans père
Comme un manège triste
Où des enfants au regard fixe
Gisent

Comme un lieu où fut prononcée une parole
Le regard la cherche
Seul parmi les objets

Un enfant mort qui marche seul

Et le sabot du Diable, pour la sorcière
Le ciel de la Lune
Un nuage haletant
Et un morceau de dentelle
Que je suis dans l'image ronde
Un arc de sourcil qui dessine l'horizon
Un crépuscule
de mots
Et le regard

Le goût noir du café et
La sueur morte de la nuit et
Les érosions de ma tristesse et
Le blanc linceul de tes yeux
Vers l'abîme
Tournoyant
Comme un homme étouffé
A la poitrine envahie par la mer

Quel mot suspendu
Dira sur la falaise
Osseuse comme
Que dire
Que dire
Que dire

La tristesse des jours à tâtons passe silencieusement
Sur le coin de la rue

Jour triste où ils sont morts
Jour triste où ils se pendirent
Jour triste où mon père s'est pendu
Jour triste où l'homme seul se tue
Seul avec les siens
Seul avec ses fils et ses filles
Étranger à sa propre chair
Les siens échouent à le faire vivre
Les morts emportent les morts
Mes larmes échouent à laver
Les pas perdus

Tant et tant de chemins n'ont pas été
A l'envers de nous même
Sommes allés d'une traite
Échouant à nous reconnaître
En nous frôlant
En tâtonnant au coin de la rue

Si je t'oublie Jérusalem
Le monde sera fermé pour ma vie
Destin
Folie peut être
Ce qui fut connu
Après

Quel mot sur l'abîme
Dira l'abîme
Un mot de silence
Je ne puis
Et pleurer
Mes tripes tordues seules
Parlent seules

Mais aux autres hommes
Le sourire
La joie
Sans magie
Sur le soleil noir
Je m'enracine
La Lune me sourit.

Nu

Nu
Zinaida Serebriakova